CHAPITRE III
RApoiise à quelques objections populaire!; contre le cliant g'régorien.
I. On prétend que le système du plain-chant a des intonations défectueuses et l'on suppose qu'il a été imposé aux fidèles par suite de l'insuffisance des éléments musicaux en usage dans les temps reculés. Si cette objection n'est pas spécieuse, elle veut dire que les huit modes du chant grégorien sont des inventions d'hommes sans goût et peu versés dans la science musicale. Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer ce qui n'est pas généralement compris, c'est-à-dire quelle est, sous le rapport musical, la différence qui existe entré l'art moderne et le chant grégorien, il suffira de dire qu'ils ont tout au plus autant d'analogie que deux langues qui possèdent un alphabet commun. A cette objection, que les modes du chant grégorien sont défectueux, on peut répondre que plusieurs auteurs se sont appliqués à étudier les modes pour pouvoir mieux juger de leur caractère et de leurs beautés (1), et que le lecteur devra consulter leurs travaux. Les musiciens modernes se trouvent embarrassés par les témoignages
(1) Adam de Fulde (vers cités par Gerbert) ; le Père Martini, Hist. de la musique, C. H. C. Spencer (préface) ; Mortimer de Berlin (der Choralgesanq).
LE PI-AIN-CHANT COMPARK A I,A MUfilQriJ MODERiNK. 547
concluants de la puissance singulière et de la vertu inhérente k ce système qui, suivant eux, serait tout à fait défectueux. On en voit une preuve évidente dans un savant ouvrage sur le chant grégorien, récemment publié en Allemagne par Wenceslas Maslon, maître de chapelle en Pologne. On y raconte qu'un auteur, ne pouvant nier le témoignage de l'histoire au sujet de la puissante influence de la musique religieuse, ne craignait pas de l'attribuer soit à l'imagination exaltée de ceux qui l'ont ressentie, soit à une exagération outrée de la part de ceux qui en ont parlé. Il n'en est pas de même du savant Fleury, qui dit à propos de la musique juive (1) : « Ou il faut convaincre l'histoire de mensonge, ou il faut avouer que la musique des anciens exerçait sur l'esprit une tout autre puissance que la nôtre. »
Nous ne pouvons nous empêcher de citer ici une anecdote racontée par un prêtre irlandais de nos amis. Elle prouve la puissante influence exercée même de nos jours par les mélodies grégoriennes. Pendant la célébration d'un service mensuel pour les morts, tandis que le prêtre chantait le Venite, exultemus, un homme connu pour être un pécheur endurci se mit à verser des torrents de larmes qu'il ne put arrêter. On peut dire ici, sans paraître ridicule , que les Anges durent éprouver plus de joie en voyant ces larmes de repentir provoquées par la .mélodie grégorienne, qu'en écoutant toutes les fioritures de l'art moderne. Les auditeurs du chant grégorien doivent se rappeler ce précepte de l'Écriture : « Nolite obdurare corda vestra. »
Un autre écrivain allemand , cité dans l'ouvrage ci-dessus, dit que le chant grégorien est aussi beau que la cathédrale gothique, son domicile naturel, et qu'il ne peut être regardé comme le produit d'une époque de barbarie; remarque qui nous semble d'une justesse parfaite. Il est peut-être à propos de remarquer que l'auteur, qui n'a pas craint de nous objecter la défectuosité des modes du chant grégorien, s'est contredit lui-même. Car il admire avec toute la sympathie propre à une nature musicale la beauté, pour ne pas dire la divinité des chants de la Préface, du
(1) Fleury, Mœurs des Jxdfs, ch. xv.
Pater noster dans l'Ordinaire et le Canon de la Messe, de VExultet jam angelica turba cœloruin à la bénédiction du cierge pascal, du Pange, lingua^ gloriosi de la chapelle Sixtine. Or, les deux premiers chants sont du deuxième mode, \Exultet du troisième, le Pange du premier. Aucun des trois n'^est susceptible d'être adapté à la musique moderne, et quand même on s'efforcerait de les écrire dans le mode majeur ou dans le mode mineur, l'oreille la plus ignorante s'apercevrait que leurs beautés ont disparu et que leur charme particulier est détruit. Singulier exemple de la défectuosité du chant grégorien !
II. On rejette ce chant ou du moins on a de l'antipathie pour lui, parce que, nous dit-on, l'art moderne est un grand et merveilleux moyen de développer la puissance des ressources musicales, et parce qu'il y a de la petitesse d'esprit et un triste archéologisme àle repousser pour conserver un système suranné et stérile.
De notre côté , nous croyons qu'il faudrait admettre que l'art musical moderne n'est qu'un prodigieux développement de la musique d'opéra, favorable aux passions, loin d'être une musique possédant un pouvoir médicinal reconnu et propre au soulagement de l'âme humaine, et dont un saint puisse dire qu'elle met les démons en fuite. Ce qui le prouve, c'est que l'on s'est toujours plaint de la décadence de la musique religieuse dans les églises, à mesure que la science musicale a fait des progrès. Un développement n'est plus un véritable progrès, quand l'idée primitive disparaît sous l'exubérance de la forme. S'il en est ainsi, l'art moderne, quelque admirable qu'il paraisse, ne peut être considéré comme un véritable développement du système musical des chants religieux ; car cette suite naturelle des idées, en supposant qu'elle ait jamais existé, est depuis longtemps perdue. Ses échelles, ses modes, ses combinaisons sont tout à fait différentes et tendent à un autre but. Ce qui prouve une solution de continuité, c'est que ceux qui ne connaissent que l'art moderne, quand ils entendent pour la première fois le chant grégorien , semblent se trouver en face d'une musique à laquelle ils sont étrangers et dont la solennité et la sublimité divines leur font croire qu'elle n'est pas de ce monde.
1,K l'LAlN-C IlAiXT COMI^\RK A LA MUSIQIK MODKRNE. 5-li>
Nous pensons que l'on aurait lorl de repousser le chant grégorien comme n'étant pas susceptible de développement. On trouvera peut-être plus de sagesse dans ces mots du Cardinal Bona : « Qui ei-ffo vult mnsicd rectc et ex jiidicio titi, is vctenini modian a;nudctar[{]. )) Quelque vraie et quelque philosophique que puisse être à nos yeux l'idée du développement, quelque conforme qu'elle puisse être à la pensée du Dieu tout-puissant qui a accordé aux êtres raisonnables la faculté d'améliorer leur état intellectuel et moral, néanmoins quand cette idée de progrès se trouve jointe à un sentiment de mépris pour l'antiquité chrétienne, elle ne devient pas seulement l'application fausse d'une idée juste et vraie en elle-même, mais aussi une application qui, mise en pratique, conduira aussi sûrement à la barbarie que la persévérance la plus aveugle dans l'antique simplicité. « Le docteur qui est bien instruit en ce qui regarde le royaume des cieux n'est pas celui dont l'esprit est exclusivement voué aux nouveautés ; c'est celui qui, seiiiblable à un père de famille, tire de son trésor des choses anciennes et nouvelles (2). »
III. On fait souvent cette autre question : l'Église doit-elle rejeter de son culte les améliorations introduites dans certains arts? Non pas certes, si cgs améliorations sont convenables et peuvent être utiles. Toute la terre lui est soumise pour qu'elle accomplisse son œuvre d'instruction et de sanctilication chrétiennes; elle tire à la fois de son trésor des choses anciennes et nouvelles. Mais il ne suflit pas qu'une chose soit nouvelle pour qu'elle puisse convenir à l'Église, et il nous semble que c'est ici le côté faible de l'argument que l'on met en avant. Si un Carême invente de nouveaux mets, ce n'est pas une raison pour que l'on en régale soit l'armée, soit la marine.
IV. N'oublions pas une autre objection. On nous dit : l'emploi du système grégorien a pour effet de rendre l'âme triste et morose, en la privant des agréments de l'harmonie à la jouissance desquels elle a été appelée par le Créateur, de ces accords pleins
(1) Le cardinal Bona, De Psalmodia, § III, p. 537. (-2)S.MaUliieu, XIII,5î2.
de charmes, en un mot d'un langage céleste à l'aide duquel elle pourrait traduire ses pensées.
Mais d'où vient donc une erreur si étrange concernant le système musical de l'Église ? Baïni (1) donne un aperçu de l'histoire des progrès de l'harmonie dans la musique vocale usitée dans l'Église ; d'où il ressort que l'on possède des preuves qu'elle était en usage à l'époque du pape Vitalien (2), d'où le système tira plus tard son nom. On ne saurait préciser la nature de ces chants, mais il paraitrait qu'ils furent les premières ébauches de l'art d'harmoniser le chant et de ce qu'on appelle encore de nos jours, dans la chapelle pontificale, les accompagnements alla mente du plain-chant. La bulle de Jean XXII sanctionne, d'une manière expresse, l'usage d'accompagnements semblables. L'Église est loin d'être contraire à l'étude de la science harmonique, car c'est à elle qu'est due l'existence de l'harmonie envisagée comme une science. Il est vrai que, pour les raisons que nous avons fait connaître, l'Église prescrit, en règle générale, selon les circonstances, le chant à l'unisson; mais elle accepte, comme un ornement précieux, les attraits divins de l'harmonie, et elle leur donne une sanction légale et l'autorité d'un usage persévérant.
V, On peut encore répondre à cette objection en remarquant que Dieu a créé des voix de basse, de ténor, d'alto et de soprano, et qu'il n'est pas douteux que ces voix ne doivent être employées. Nous ne savons à quoi attribuer la fausse opinion de ceux qui prétendent que le chant du Rituel en proscrit l'emploi. Si, dans l'usage général, on exécute ce chant à l'unisson, si l'harmohie est considérée comme une variété et un ornement de circonstance, le chant du Rituel ne constitue en aucune façon à lui seul toute la musique humaine. Nous ne connaissons de la part de l'Égljse aucune prétention de proscrire ce qUi peut être beau et pur dans une musique qu'elle ne réclame pas comme sa spécialité, mais dans laquelle elle reconnaît que les voix peuvent se développer et produire des effets agréables,
(1) Baïni, Vie de Palestrina, t. Il, chap. dern.
(2) Le pape Vitaliea occupa le siège pontifical de 637 a 672. II enVoyd des missionnaires en Angleterre.
I,K l'LAm-CllA.\T ( OMPARK A I,A MLSIQUK MODKRM,. 551
VI. Un il pi'clendu que le plain-cliant est loin d*avoii' une théorie harmonique et que ses modes sont inapplicables à l'orgue qui devient alors un instrument inutile. Ceux qui nous adressent ce reproche semblent ignorer qu'en France, en Italie, en Espagne, en Europe enfin, l'orgue accompagne ordinairement l'exécution du plain-chant. Souvent, sans doute à cause de l'éducation trèsimparfaite des maîtres de chapelle, les modes du plain-chant sont traités à peu près comme des modes majeurs ou des modés mineurs; mais ainsi qu'il est facile de le voir dans les harmonies de M. Novello, compositeur très-connu en Angleterre, il est loin d'en être partout ainsi. D'après l'opinion d'Allemands très-compétents en cette matière (1), les modes du plain-chant sont propres à former les bases de combinaisons harmoniques bien plus riches et bien plus variées que les deux modes de la musique moderne. Ceux qui croient avec raison que la musique est susceptible de développement, trouveront des éléments de progrès, non dans les modes majeurs et mineurs, mais dans les modes bien plus variés du plain-chant. Cette opinion, et nous sommes heureux de le faire observer, se trouve être celle de M. Spencer, qui, dans son ouvrage sur le chant ecclésiastique, réfute le reproche que l'on a fait au plain-chant au sujet de ses incompatibilités harmoniques (2).
VII. Nous avons déjà répondu à ceux qui prétendent que la tradition du plain-chant est perdue. On en a dit autant de l'architecture et de la peinture sur verre, et cependant ces deux arts existent et recouvrent leur ancienne splendeur. Il parait même impossible que la tradition de ces manifestations artistiques de la foi se perde jamais, quoique quelquefois elle puisse se dérober dans l'ombre.
VIII. On a dit aussi que le chant du Rituel n'a pas d'expression qui convienne aux sentiments de joie propres aux grandes fêtes de l'Église. Nous ne saurions discuter ici sur une simple question de goût ! on ne Comprend une telle opinion que chez ceux qui, en fait de plain-chant, ne connaissent que l'Office des Ténèbres. Mais^
(1) llerzdg, Der Prnctische Organiste.
(2) Spencer, Traité du Chant ecclésiastique, p. 2b.
552 HISTOIRE GK.XÉRALE UE LA MUSIQIE HEUGIEUSE.
si réellement il n'y a rien dans le plain-chant qui exprime la joie, il faut admettre qu'il a existé, pendant des siècles, une étrange anomalie entre le langage si joyeux des Proses et des Psaumes et leur accompagnement musical. Si ce chant n'a rien qui porte à la joie, comment l'Église a-t-elle osé continuer à dire : Beatiis populus qui scii jubilât ionem, pendant tant de siècles où sa musique était la seule connue.
On a souvent dit que c'était une tentative ridicule de plaider la cause du plain-chant, et que c'était vouloir retarder de plusieurs siècles l'horloge des temps, que c'était enfin un essai donquichotique dont un esprit chimérique et enthousiaste pouvait seul souhaiter et rêver le succès.
11 nous semble que l'œuvre de l'Église non-seulement en ce qui concerne la musique, mais aussi dans tout le reste, est en retai'd sur l'horloge du monde. Le costume de ses prêtres n'est pas plus du xix'^ siècle que sa musique. Voyez ses congrégations, ses ordres religieux, ne sont-ils pas dans le même cas? Ces Carmes, ces Dominicains, ces Franciscains, ces Chartreux, ces Jésuites et d'autres encore qu'il serait trop long d'énumérer, ne cherchent-ils pas dans leurs institutions, dans leurs prières, clans leurs travaux enfin, à faire ce que leurs ennemis appellent retarder riiorloge du monde, c'est-à-dire à arrêter l'humanité dans son amour des plaisirs sensuels, à fixer ses pensées sur le grand fait historique du passé de notre race, le crucifiement du Fils de Dieu. Si c'est là le reproche que l'on adresse au chant du Rituel, un tel reproche l'honore beaucoup et fait son éloge.
On désapprouvera peut-être le parallèle que nous venons d'établir, parce que nous serions conduits à cette conclusion que l'Église, dans une partie très-importante de ses Offices, s'est, pendant plus d'un siècle, mise en contradiction avec la pensée divine; ce qui paraîtrait surprenant. Mais il nous semble qu'une telle objection s'appuierait sur une fausse idée de la nature de notre comparaison, ainsi que des faits qui s'y rapportent. On a déjà vu que le Concile de Trente accorde une tolérance limitée à l'usage des compositions musicales modernes. Nous n'avons d'ailleurs jamais supposé, dans cette discussion, que ce serait une déviation sacri-
LH l'LAll\-t;llAi\T ( OMl'AUÉ A LA MU.SIQL' K MDDKUM;. 553
lége de la pensée divine que de profiter de la permission donnée par le Concile. Nous avons eu plutôt en vue de montrer la voie la plus sûre pour trouver ce qui est le plus conforme aux règles divines de la perfection et le plus agréable aux vues de l'Église, sans prétendre censurer les partisans de l'autre méthode , si ce n'est dans le cas où les conditions imposées par le Concile auraient été violées ou paraîtraient en danger de l'être.
11 semblerait même que l'on regarde la musique moderne comme beaucoup plus en usage qu'elle ne l'est en réalité. C'est là, une conclusion assez naturelle que tirent les personnes qui fondent leur opinion simplement sur ce qu'elles ont observé dans un voyage sur le continent, et qui regardent l'usage du plain-chant comme presque aboli. Il est vrai que dans les grandes villes, lorsqu'on compte sur une foule nombreuse, on n'exécute que peu de plain-chant. Néanmoins on peut dire que la masse des affaires du culte, si l'on peut s'exprimer ainsi, se fait en plainchant. Les Requiem , les anniversaires, les enterrements, les processions et les offices des morts, sont tous les jours chantés en plain-chant dans toutes les églises ; dans presque tous les villages, c'est la seule musique religieuse en usage soit dans l'église, soit hors de l'église. On ne saurait nier que les scandales et les abus produits par la musique moderne, ont été et sont encore très-grands; et qu'ils sont en tout contraires et diamétralement opposés à la pensée divine. Mais ces exemples ne doivent en aucune manière être considérés comme la ligne de conduite choisie ou adoptée par l'Église; au contraire, ils sont en contradiction flagrante avec son esprit et ses principes. Elle a, pour cette raison, protesté contre eux de la manière la plus formelle et elle les a même condamnés.
On dit, dans la vie du P. Pierre Consolini (l), que s'il existe une chose qui soit inexcusable, c'est cette musique théâtrale et profane qui a pénétré dans la maison de Dieu contrairement aux saints canons et à l'esprit des saints Pères.
(1) Vie des compagnons de S. Philippe de Néri. p. 200.
HISTOIRE GKNKRALK DE LA MUSIQLH RELIGIEUSE.