‹ Histoire générale civile, religieuse et littéraire du Poitou. 3Chapitre 10 sur 25 · LIVRE XXXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXXVIII

Depuis l'avènement d'Ebles Manzer au duché

d'Aquitaine et au comté de Poitou^

jusqu'à la mort de l'évêque Ecfroi et a l'avènement

DE SON successeur FrOTIER II (De 890 à 900)

ES relations entre le roi Eudes et le comte de tJ^e^ eMÎay* Poitiers Raynulfe II en étaient venues à un "* * * calme que la politique mutuelle des deux princes avait forcément ménagé, mais qui, de côté et d'autre, n'avait que les apparences d'une paix réelle. L'un était toujours en méfiance de son entourage, encore peu attaché au nouveau régime du gouvernement qui n'avait pas encore pu se consolider ; l'autre, toujours attristé dans son âme des concessions que sa politi(jue avait dû faire à la nécessité de sa position. Ainsi de part et d'autre la situation manquait de cet abandon, qu'une véritable amitié inspire sans efforts. Le roi, que tant d'événements contemporains avaient d'ailleurs pénétré de doutes sur la valeur des soumissions forcées, exerçait, sans se l'avouer, une vigilance inquiète sur son. vassal ; celui-ci cachait peut-être mal des espérances toujours vivaces, et pouvait prêter à des soupçons. Sa présence à la cour, qui

semblait une faveur royale, Vy mettait en rapport avec beaucoup de seigneurs qui s'étaient ralliés comme lui à la fortune du souverain (a).

EbiegManzerwmie Avaut de quitter Poitiers # pour devenir courtisan . du

(le Poiliers et dnc i/. . . •

d'Aqmtaine. mouarque, Raynulfe avait pris ses précautions en pnnce

avisé, et se prémunissant contre les chances de la mort, ou bien ayant quelque appréhension d'un événement malheureux, il avait songé à ne pas laisser déshériter sa famille de cette belle couronne ducale qu'il avait conservée avec l'Aquitaine et qu'il unissait dans sa personne à celle des comtes de Poitou. Or, devenu l'époux d'une certaine Adélaïde, sur l'origine de laquelle on n'est pas d'accord (1), il n'en avait pas eu d'enfants. Un seul fils, Ebles, lui était né en 868 d'une femme illégitime (^), et à une époque où les mœurs encore quasi barbares n'inspiraient pas sur ces sortes de naissances la répulsion qu'une juste délicatesse en a fait concevoir dans la suite, on ne regardait .pas de tels sujets comme incapables d'hériter ni d'une couronne, ni d'un fief (2). C'est pourquoi Raynulfe n'hésita pas à désigner son fils Ebles, alors âgé de vingt-deux ans, comme son successeur. Le surnom de Manzer, qui lui fut donné dès lors et qui indiquait le problème de sa naissance, est passé dans l'histoire, et le distingue des autres personnages de son nom dont nous avons connu plusieurs. Ainsi le jeune prince entra aussitôt dans le gouvernement des Etats de son père. Nous pouvons croire qu'il y fut aidé par un conseiller sage et expérimenté dont l'histoire ne parlerait pas encore si ses Uaisons avec Raynulfe permettaient de supposer que celui-ci, en quittant sa cour pour celle du roi de France, n'eût pas songé déjà à ménager à son fils un ami qui méritait de l'être. Nous voulons parler de Géraud (3), comte d'Aurillac (4), qui gouvernait d'autant mieux son pays qu'il y vivait dans une sainteté exemplaire.

(a) Âdhémar de Chabanais, Chronic. : — Chronic. Molleac., ia h. ann.

(b) Chronic, Malléac, s^d ann. 868.

Ce prince tirait son origine paternelle des comtes de Poitou ; par sa mère, il descendait des rois de la seconde race. Il était parent de Raynulfe, et fort respecté pour sa prudence et ses vertus chrétiennes qui lui ont valu les honneurs des saints.

Ebles Manzer ne devait pas jouir longtemps en paix de deft?yïuire^tt sa position, et nous n'avons d'autre souvenir de son *n«>»E"<*«s. autorité en Poitou qu'une charte de confirmation signée le 31 décembre 889 (â), pour les chanoines de saint-Martin de • Tours, à qui son père donnait en Poitou une vingtaine de villages situés dans le pagus de Poitiers (*). Au reste, de • graves événements devaient entraver bientôt le cours de ce régne que les bonnes qualités du jeune prince semblaient inaugurer heureusement. Raynulfe, paraît-il, n'avait pas toujours gardé sur ses propres sentiments à l'égard d'Eudes une discrétion que la moindre prudence lui eût fait regarder comme nécessaire. On dit que certains propos émis avec quelque chaleur par le comte, purent autoriser le roi à se méfier de sa franchise, et ils semblèrent à ce dernier, qu'aveuglait sans doute la crainte d'un rival remuant, pouvoir servir au moins de prétexte à des mesures que n'autorisaient ni le droit naturel, ni la loyauté (c). Raynulfe n'était que depuis peu de temps le commensal du roi de France, lorsqu'il fut pris de douleurs sourdes et continues qui augmentèrent rapidement d'intensité et laissèrent à ses amis le droit de soupçonner un empoisonnement. Un médecin Les jniis daiors. juif, employé à la cour et qui était peut-être celui du roi, est accusé par les historiens d'avoir hâté le dénouement de la maladie, grâce à la haine qu'on savait à ceux de cette nation pour les chrétiens (^. Elèves des universités arabes de l'Espagne, ils s'étaient répandus de là dans toutes les

(a) L'année étant commencée depuis Noël, c'était en réalité 890. {b) Besly, p. 201 et suiv. et 209.

(c) Art de vérifier les dates, X, 92.

(d) La Fontenelle, p. 402, d'après Besly, p. 28. — La Chronique de Maillezais, et Adhémar de Chabanais.

IUyiiiiIfeiik0vtem< poûonbâ.

contrées de l'Europe, pour y pratiquer à peu près exclusivement l'art de guérir. On ne paraît pas avoir de preuves de perfidie en cette occasion, pas plus qu'on n'en put avoir contre Eudes, qu'on accuse assez généralement d'avoir commis ou inspiré le crime. En tout cas, on lui chercherait vainement une excuse ; la raison politique ne donne jamais le droit de se prévaloir contre les saintes règles de la conscience. Cependant le mal augmentant toujours, ne laissa à Raynulfe ni l'espérance d'en triompher, ni de doute sur l'auteur de sa mort. Hors d'état de revenir à Poitiers, il songea du moins que le même sort pourrait bien frapper son fils, et comme par suite, sans doute, des nouvelles qu'il avait apprises de la santé de son ami, le comte Géraud était venu à la cour du roi Eudes, le mourant lui communiqua ses craintes. ^Quelque formel qu'eût été à la diète de Quiercy de 877, le décret qui établissait l'hérédité des bénéfices royaux dans une même famille, il lui fit valoir combien il redoutait pour Ebles la tache de sa naissance qui servirait sans doute de prétexte pour lui enlever son héritage, et il conjura son parent d'aller prendre son fils à Poitiers et de le conduire à la cour de Guillaume le Pieux, comte d'Auvergne et leur parent, et de le confier à sa garde et à sa protection : c'était lui ménager un refuge que les qualités chevaleresques du bon prince rendaient d'autant, plus sûr que celui-ci avait prouvé à Eudes, par une énergique et heureuse résistance à ses entreprises, qu'il était dangereux de l'attaquer (a).

Faite d'EbiesHan. A pciuo douc Rayuulfè cut cxpiré (5), le comte d'Aurillac s'empressa d'exécuter ses dernières volontés. Il se hâta de venir à Poitiers où il apprit à Ebles la mort de son père et lui découvrit quels dangers le menaçaient dès lors. Puis ils partirent ensemble pour l'Auvergne. Guillaume le Pieux accueillit le jeune prince comme un fils, et le forma au bien et aux affaires jusqu'à ce que des événements meilleurs!

zer ea AaveigDe.

(fl) Art de vérifier les dates^ X, 129 ; — et ci-dessus, p. 273 et suiv.

pussent l'aider à retrouver la paisible jouissance de sa position.

Raynulfe II avait épousé une femme que certains ont ^^l;^ ^^"^ ^^ cru de condition ordinaire, mais que d'autres regardent comme fille de Louis le Bègue (6). Quoi qu'il en soit, il n'est pas plus parlé d'elle dans^ l'histoire que de l'inconiiue dont Raynulfe avait eu Ebles Manzer. On aurait toujours ignoré l'identité de cette épouse légitime sans la découverte faite autrefois dans l'église de Saint-Hilaire de Poitiers d'une épitaphe où elle est mentionnée avec le nom de son époux. On y fait l'éloge de sa piété et de ses vertus qui lui méritent le nom d'épouse fidèle de Jésus-Christ. Etait- elle morte, comme on le dit, un premier jour de juillet, avant ou après son mari? Rien ne tranche cette question, pas plus qu'on ne sait de quelle famille elle avait pu être. Ce silence sur la généalogie d'une femme élevée à ce haut rang, indiquerait assez une famille obscure d'où un mariage princier avait pu la tirer sans lui donner une célébrité que, sans doute, elle ne rechercha pas.

Guillaume le Pieux, comte d'Auvergne et marquis de à^Tx^Ui)^^^ Septimanie, s'était réconcilié avec le roi Eudes après les graves conflits que nous avons racontés. Il devait cette réconciliation à ses succès où avaient paru sa bravoure autant que sa loyauté et soii intelligence des affaires. Il était donc resté paisible possesseur de ses Etats. Eudes, qui . sentait le besoin de le ménager, songea à flatter son amourpropre en joignant à son titre de comte d'Auvergne la dignité de duc d'Aquitaine, et la lui conféra pour mieux s'assurer sa soumission, car il faisait ainsi de lui le plus grand de ses vassaux, recevait son hommage à cette occasion, et il savait bien que sa fidélité s'appuierait de l'inflexibilité de ses principes. Guillaume, qui tenait de Bernard son père ses Etats d'Aquitaine, y avait ajouté, sans qu'on sache comment c^), la propriété et le gouvernement du

(o) Disent D. Vaîssette, Hist. du Languedoc, ad h. ann., et VArt de vérifier les dates, X, 129.

Velay (7). Nous avons vu qu'il avait eu aussi le Berry, qui lui ayant été contesté par le roi Eudes et un comte peu célèbre à qui ce prince l'avait donné, lui revint bientôt lorsqu'il eut tué dans un combat ce malavisé compétiteur. deftoSmé w^mte ^^ Eudcs avait un frère du nom de Robert, qui ayant été poiiiers. chargé quelques années de la défense des Marches entre

la Neustrie et la Bretagne, en avait gardé le titre de marquis. Ce personnage a cela de remarquable qu'il apparaît ici comme l'un des auteurs de la race capétienne, car il était fils de Robert le Fort, duc de France, et il eut pour fils Hugues le Blanc, qui lui succéda f<i), et pour petit-fils Hugues Capet lui-même (t). Ce fut lui que Eudes prétendit nantir du Poitou, et en effet- il lui en donna l'investiture. Mais de cette mesure devaient surgir de grandes difficultés. D'abord en remplaçant ainsi par un étranger le jeune souverain qui n'avait cédé en fuyant qu'à des appréhensions trop fondées, le roi enlevait au fils de Raynulfe une couronne qui lui était assurée par les lois féodales. Nous n'oublions pas le capitulaire de 877, d'après lequel l'hérédité se pratiquait par ordre de primogéniture, et quoique, la naissance équivoque d'Ebles eût pu sembler un prétexte contre lui aux yeux de certains antagonistes, et parce que déjà on s'accoutumait à trouver parfois, sous l'influence des mœurs chrétiennes, qu'une telle origine compromettait dans l'opinion celui qu'elle affectait, cependant il n'y avait pas encore de loi qui fît de cet état irrégulier une cause d'exclusion à l'héritage d'un fief ; il y en avait une au contraire qui admettait fort bien les prétentions du prince exilé. C'est pourquoi lorsque Robert arriva en Poitou pour y prendre possession de sra dignité, il y trouva des opposants qui lui déclarèrent net qu'on ne pouvait le recevoir. C'est qu'un parti puissant et décidé s'était prononcé dans le peuple et parmi les grands • pour la souveraineté du jeune Manzer, qu'on avait toujours

(a) Ce surnom lui venait de la blancheur de son teint« (h) Art de vérifier les dates, IX, 213.

regretté. Dés son départ, Fadministration avait été prise par ses deux oncles, frères de Raynulfe II : Ebles, abbé séculier de Saint-Denis et de Saint-Hilaire, et le comte Gausbert, qui s'était signalé sous Charles le Chauve en reprenant aux Bretons le Mans et Angers, soustraits par Noménoé à la France en 850. Attachés à la cause de leur neveu

devenue la leur, les deux seigneurs se prononcèrent sans 1

hésitation et se déclarèrent prêts à soutenir ses droits les armes à la main. Eudes, que sa position encore peu affermie engageait peu à la guerre, profita d'une circonstance inattendue pour abandonner Robert en feignant d'entrer dans les idées des Poitevins. Mais chez ceux-ci, et par une des consé- , ' '', r"l"'^'"'r" quences les plus habituelles des conspirations publiques, un second parti pétait formé à l'avantage d'un nom qui avait aussi ses souvenirs. Il s'agissait d'Aymar, fils de cet Emmenon que nous avons vu comte de Poitiers et qu'avaient rendu célèbre des disgrâces causées par son attachement à Pépin II {a). Ce nouveau venu n'était pas à dédaigner dans un tel conflit. On se rappelait avec quel éclat il avait figuré en 885 au siège de Paris. Il est vrai que cette nomination gardait toujours à la famille des comtes de Poitiers ses droits antérieurs, car Aymar était un rejeton de Guillaume de Gellone, et son père avait porté la couronne comtale. Mais Ebles, qui était le premier pourvu, n'appartenait pas moins à cette même race, et c'était une des raisons que soutenaient ses partisans. Il y eut donc conflits entre ^ ù^nti nv-k en ceux-ci et ceux de Robert, quoique bien moins nombreux. Ceux de Manzer de leur côté ne se sentaient pas moins fondés. Trois prétendants se trouvèrent donc en présence, et une guerre civile ne tarda pas à éclater. De peur qu'elle ne gagnât toute l'Aquitaine, Eudes confirma par un nouveau décret Guillaume le Pieux dans son duché : c'était engager celui-ci à y faire acte de souveraineté et il n'y manqua pas, car il se porta vers les contrées méridionales de l'Aquitaine où il

(a) V. Besly, Comtes de Poid., p. 3l ; — Maaléon, 111, 27.

s'empara des provinces qu'il suspectait le plus («). Après s'être assuré de cette importante partie du pays, il songea à revenir à Clermont (8), son habitation ordinaire, et là, à l'exclusion d'Ebles Manzer dont on ne s'expliquerait pas l'abandon, si l'on n'y supposait pas quelque motif politique dont le fond est toujours resté inconnu, il se concerta avec Aymar et Adeleme, frère de celui-ci, renommé non moins que lui pour avoir fait ses preuves au siège de Paris. Des mesures furent prises pour diriger les événements militaires et maintenir Aymar dans ses prétentions sur le Poitou. De là, on le pense bien, de graves événements dans notre province que les chroniqueurs n'ont que très peu mentionnés. Toujours est-il que secondé par un aussi dévoué protecteur et par son frère, Aymar parvint à s'emparer de Poitiers non sans quelques combats dont un surtout dut être important, si, comme l'affirme Besly, il s'y fit « une grande boucherie » (*). De son côté Robert, à la tête de ses troupes que lui. avaient fournies le roi, se maintenait sur quelques points, et les oncles d'Ebles restaient sous les armes sur tout le territoire qui avoisine le Limousin, méwater"**'"^* Mais CCS Semblants de résistance ne servaient plus de rien centre un rival qui tenait la capitale du pays contesté. Eiides comprit alors qu'il fallait aider le vainqueur à s'asseoir solidement, il engagea Robert à se désister et en 892, faisant venir Aymar à sa cour, il reconnut solennellement ses droits à l'hérédité de son père Emmenon. De sorte qu'Aymar ne se vit plus d'antagoniste que le comte Ebles, que Guillaume maintint chez lui, non sans espérance de le voir un jour plus heureux dans les justes prétentions auxquelles lui-même ne renonçait pas (c).

Ce rôle pris en ces graves circonstances par Guillaume le Pieux, en dépit dé son affection sincère pour Ebies Manzer,

(a) Adhémar de Chabanais, Chronic, in h. ann.

(h) Besly, Comtes de Poict., p. 30.

(c) D. Bouquet, Hist. Francor., VIII, 15.

Aymar eo est nom-

semble prouver que le prince, habile négociateur, avait sa^e^iMdiirdiaqae compris qu'il lui fallait renoncer en présence d'événements Iwmeieweux. si difficiles, à soutenir le parti de son pupille, et qu'en cédant à cette révolution pour l'apaiser, il n'agirait que mieux dans les intérêts de celui-ci. Les événements devaient prouver la justesse de ce calcul.

Dans cet intervalle, Sancie, femme d'Aymar et fille de Jj^^"^"^**" '" Guillaume de Périgord, s'entendit avec lui pour donner aux églises et aux monastères des biens-fonds. Ils se consolaient ainsi de n'avoir pas de postérité, et plusieurs terres furent cédées pour le salut de leur âme à différentes communautés que nous connaissons déjà, et à d'autres avec lesquelles nous devons faire connaissance. Ainsi fut donné à l'abbaye de Charroux le prieuré de Nouherte, en Angpumois (9)^ à Saint-Cybard d'Angouléme, celui de Goui'ville (10) ; celui de Néré (11) à Saint-Jean-d'Angély. Deux autres terres regardaient l'une notre diocèse, l'autre celui d'Angouléme et méritent notre attention : ce sont Voultegon, concédé à Saint- Martial de Limoges, et Courcosme que reçut le monastère de Saint-Hilaire de Poitiers.

Voultegon (12) est situé à l'extrémité septentrionale du j^^^StwM^. Poitou, à neuf kilomètres au Nord de Bressuire, au milieu de cours d'eau qui fertilisent son agriculture. C'est une très ancienne localité dont le nom latin, emprunté au celtique, s'était ridiculement dénaturé au moyen âge de manière à n'être plus à la fin du xiv® siècle que Vecaugand, et, qui plus est, de Vultu Hugonis. Ces traductions, il faut l'avouer, ne prouvaient pas dans nos ancêtres du temps une grande intimité avec les étymologies. Quoi qu'il en soit, des traces plus acceptables de l'origine de Voultegon se trouvent dans les sarcophages à double compartiment, découverts naguère dans le sol même du village et qui y attestent des sépultures des plus anciennes. Ce dut être un lieu d'une certaine importance sous les Mérovingiens, puisque une monnaie du v® siècle portait le nom d'un T. V 29

monétaire et celui de Tendroit Vulteconno (a). C'est, au reste, une des intéressantes localités que citait saint Grégoire de Tours au siècle suivant. Voultegon possédait déjà à cette époque son église de Saint-Pierre dont les murs, en petits échantillons cubiques, rappellent plusieurs autres localités du Poitou, où ce caractère indique des constructions gallo-romaines (*). Il n'est pas facile de découvrir comment Voultegon, que nous voyons donné en 892 par un comte de Poitou à l'abbaye limousine de Saint-Martial, était devenue, avant 1123, la propriété des moines do la Sainte- Trinité de Mauléon (13), qui en firent un prieuré-cure de leur ordre de Saint-Augustin. Cette même année, et le 23 mars, le pape Calixte II confirmait à ce monastère la possession de ce bénéfice qui lui appartenait depuis le xi® siècle. C'était l'abbé de la Trinité qui nommait à la cure de Voultegon. On a quelque souvenir d'un hôpital de Saint- Jacques où pouvaient être reçus les pèlerins de Compostelle , mais qui a entièrement disparu. Non loin du bourg est le riche petit manoir du Vergier qu'habita l'illustre famille de Larochejacquelein, avant qu'elle eût acquis le domaine voisin dont elle prit le nom.

paroisie de Cour- La part qu'avait eue Saint-Hilaire dans cette générosité des deux époux était assez éloignée de l'abbaye mais elle côtoyait les deux diocèses d'Angoulême et de Poitiers, se trouvant dans l'extrême partie méridionale de ce dernier. C'est Courcosme (14), De Curte comiiis, dégénéré en Curcolmiurrij bourg de 1,200 âmes. Le canton est à une lieue au Sud- Est de Villefagnan (Charente) , qui avait déjà à la fin du x^ siècle une église de Notre-Dame, et que Guillaunae Fier-à-Bras donna à Saint-Hilaire, en se réservant la jouissance des terres pendant sa vie moyennant une rente annuelle de cinq sous. Il résulte de cette charte que le don fait en 892 par Aymar et sa femme ne consistait qu'en une

(a) Dufour, De Va^icien Poitou, p.^386; — Mém, des AfU» de VOuest, M. Lccointre, VI, 308 ; — Adrien de Valois, Notil, GalUar,, p, 632.

(h) M. Lccointre, %h, stip. ; — Longnon^ La Gmle au vio siècle^ p. 587.

cosme.

certaine quantité de terres dans lesquelles Péglise de Notre- Dame n'était pas comprise. Beaucoup d'autres détails de ce genre signalent dans le même chartrier le même domaine, et notamment des commissions de plusieurs évoques de Poitiers qui attestent que juste au commencement du xvn« siècle, Courcosme fut de leur diocèse. Vers le milieu du XIII®, une part de cette terre fut attribuée au sous-doyen du Chapitre, moyennant une rente annuelle de dix sous.

Nous avons vu que la comtesse Sancie, femme d'Aymar, ^ncie.femmed'Ay. avait eu sa part dans les libéralités de son mari. Son illustre naissance avait procuré à celui-ci des alliances de seigneurs puissants, telles que celle d'Alduin, comte d'Angoulême, et de Guillaume, qui l'était de Périgueux. A cause même de ces liaisons de famille, elle dut supporter avec peine les inimitiés quo son époux exerça contre saint Géraud d'Aurillac, sans doute parce que ce saint homme était le protecteur du légitime héritier du trône poitevin. Aymar avait fait épouser sa querelle à son frère Adelelme qui chercha plus d'une fois en des expéditions nocturnes à s'emparer du château d'Aurillac, et sans doute aussi des princes. On s'y défendit avec l'aide de Dieu de façon à repousser toujours ses attaques déloyales. Sancie eut aussi d'amers déplaisirs à supporter de ces seigneurs brouillons à qui la joie du rang suprême qu'ils se donnaient persuadait aisément que les désordres de la guerre autorisaient les égarements de la conscience. La pieuse femme, qui ne mourut qu'en 919 et fut inhumée à Angoulôme dans le cimetière de Saint-Cybard, avait échappé miraculeusement aux embûches de Lambert, vicomte de Marcillac (15), et de son frère Arnaud. Mais la juste punition de cet attentat ne se fit pas attendre ; peu de temps après, Bernard, comte de Périgord et frère do Sancie, les tua tous deux dans une rencontre. Quelquefois expéditive et arbitraire en apparence^ la justice de Dieu n'atteignait pas moins son but {a),

(o) Art devènf. les dates, X, 199; — Besly, 205 et suiv., d'après Odon dé Clany, Adhémar de Ghabanais, la Chronique de Maillezais^ etc.

i^ roi Eudes en Cependant on était en 893, et les hostilités qui s'étaient

Poitou.

prolongées entre les contendants sur les territoires de TAuvergne, de l'Angoumois et du Poitou avaient eu des succès assez divers pour les deux partis ; mais c'était bien celui du fils de Raynulfe qui finissait par marquer ses avantages contre la ligue do Robert et d'Aymar. Eudes, voyant que son Irère avait le moins de chances, avait abdiqué toute préférence en sa faveur; il persistait à maintenir Aymar à Poitiers. C'est dans le but de le soutenir qu'il se décida à y faire un voyage. De là, il put observer l'état des choses, se convaincre que les deux frères de Raynulfe, Ebles et Robert, tenaient la campagne pour leur neveu à la tête de troupes disposées à leur obéir, et il se décida à répondre à cette attitude par des hostilités aussi vives que promptement menées. Différentes opérations se succédèrent donc, en diverses contrées du Poitou et de l'Angoumois, où les Auvergnats s'étaient avancés avec de nombreuses troupes pour arrêter la marche de l'ennemi, pendant que d'autres non moins importantes gardaient les abords de Clermont et d'Aurillac. Le comte Guillaume s'était retranché en effet dans une de ces villes, et l'autre protégeait la sécurité d'Ebles Manzer et dé Géraud. Eiat lamcniîïi.ie du Qu était au mois dc septembre, et cette guerre malheureuse, où le Poitou était disputé par trois concurrents, durait depuis plusieurs mois au grand détriment des populations ^- qui voyaient gravement compromises leurs récoltes et leurs

L . habitations. Tour à tour on s'évertuait pour en finir à des

\ attaques vigoureusement repoussées, et l'on tendait surtout

I à se rendre maître des points militaires dont la possession

[ pouvait décider en faveur du parti qui les occupait.

si.^-n .lu château Nou loiu do Confolous (16), et à deux lieues au Nord-Est de cette petite ville, pourvue alors d'une forteresse et de défenses respectables, les Poitevins occupaient une forteresse bâtie naguère sur les limites du Poitou et du Limousin. C'était le château de Brillac (17) qui s'élevait à l'extrémité orientale d'une vallée que surmontaient deux collines et

Poitou.

de Ltriilac.

qu'arrosaient plusieurs cours d'eau. II était un de ceux que les habitudes féodales avaient fait construire de toutes parts. Retranché ainsi dans une sorte de rempart naturel, rien n'était plus urgent que de s'en emparer pour ôter aux partisans d'Aymar, qui l'occupaient, un de leurs puissants moyens de résistance. Tandis que différentes attaques étaient exécutées par ailleurs et qu'Adelelme, frère d'Aymar, envahissait par surprise le château d'Aurillac, d'où Geraud et Eblcs Manzcr s'échappaient furtivement (a), l'un des chefs du parti d'Eudes et d'Aymar songea à une action d'éclat, et fort décisive, 4 croyait-il, pour le triomphe de son parti. Ce personnage entreprenant, à qui les camps eussent été mieux qu'une abbaye, était cet Ebles, abbé laïque de Saint-Denis et de Saint-Hilaire de Poitiers, homme actif et entreprenant qu'on avait trouvé depuis une vingtaine d'années dans toutes les intrigues tentées pour ou contre le droit des nombreuses dynasties qui s'étaient disputé le pouvoir. Vers la miseptembre , il se dirigea , suivi de . deux ou trois mille hommes, sur Brillac, pour en former le siège. On s'y était attendu et la résistance y fut des plus déterminées. L'abbé g^^'^Jjy'^*"**'"*^ commandait le siège, et aussi ardent qu'il l'était toujours, mais dépourvu de la prudence et des précautions qui ne doivent jamais manquer à un général, il se mit trop à à découvert et reçut sur la tête une énorme pierre qui le tua le 20 septembre 893.. Cette catastrophe força à décamper; et Gausbert eut à peine le temps , devant une sortie de la garnison, de se réfugier dans un château voisin qu'on ne nomme pas. Quelques jours après, il y était assiégé à son tour et frappé à mort pendant un assaut (*). Ce fut le dernier événement de cette campagne.

Ainsi disparurent à la fois les deux frères dont la vie n'avait guère connu que les agitations et les intrigues. Ils n'atteignaient pas encore ' à la vieillesse , et tombaient

(a) Besly, d'après Odon de Cluny, p. 206.

(6) Réginon, abbé de Pruym, dans Besly, p. 201 ; — D. Vaissette, I, 720; — Chronic. Malleac, in h. ann.

victimes d'une ardeur que rien n'avait jamais su modérer, et d'un rôle où la justice avait eu moins de part que l'ambition.

Poiûew" ^*"*^ ^ ^^ *®^^ dénouements tournaient au désavantage d'Eudes. Il comprit qu'il ne pouvait pas continuer cette guerre, au risque de fortifier contre lui l'opposition de nombreux mécontents. Il rentra donc à Poitiers pour y mettre ordre à certains points d'administration, d'accord avec le comte Aymar et le marquis Robert, qui l'avait secondé dans celte guerre.

L'éféquedePouiera C'cst trés Certainement à cette occasion qu'à la recom-

Ecfroi de?ieQt abbé de ^

saini-HUaire, mandatiou de ces deux seigneurs, qui étaient très liés avec l'évêque de Poitiers Ecfroi, le roi donna à ce dernier l'abbatiat de Saint-Hilaire, que la mort d'Ebles venait de laisser vacant (18). Il résultait de cette faveur que du moins cette dignité revenait à l'Eglise ; mais ce retour ne devait pas empêcher que l'abus déjà invétéré ne se rencontrât bientôt et ne devint définitif au profit des comtes de Poitiers, et même à celui des rois de France après eux. Ainsi en est-il toujours des concessions arrachées à l'Eglise par la politique humaine. Elles se changent en droit pour la puissance civile et deviennent trop souvent une source féconde des plus regrettables mécomptes, au détriment de la discipline canonique et de l'influence de la religion. Les temps modernes savent qu'en dire, et il n'est pas inouï que de tels oublis delà justice amènent des désordres toujours plus difficiles à déraciner. Don à l'abbaye de Mais c'était là uue habitude prise, et elle n'empêchait pas

Cormery des terres de *- ' r r

m-Dite**''**""*"' ^^^ grands de comprendre de quel secours leur était ce clergé qui seul possédait alors la force morale et qu'il fallait aider à la soutenir. Eudes, qui passait à Poitiers l'hiver de 893 à 894, s'y occupa dans ce sens de l'abbaye fondée par Alcuin depuis plus d'un siècle dans la Touraine, sous le nom de Saint-Paul de Cormery (19). Peu de temps après son établissement, un de ses premiers abbés l'avait soumise à la dépendance de Saint-Martin de Tours, et c'était favoriser le grand monastère, que de faire du bien à

son annexe. C'est pourquoi Eudes lui donna deux propriétés considérables, la terre dQ Lencloltre et Téglise de Nueilsur-Dive, Tune et Tautre situées dans le diocèse de Poitiers.

Cette terre de Lencloître n'était encore qu'une villa origine de unet dans un des plus fertiles territoires du pagus de Châtellerault. La culture des légumes et des céréales y a toujours été une source de richesses, et les soins qui lui vinrent des bénédictins, non moins laborieux avec la terre qu'avec les livres, ne contribuèrent pas peu à rendre cette contrée ce qu'elle est encore aujourd'hui. Mais là ne devaient pas se borner les avantages acquis à ce lieu jusqu'alors ignoré. Ses seigneurs apparaissent dès l'an 1088 dans les chartes de Noyers (20) et d'autres monastères voisins. On voit par une bulle du pape Calixte II, donnée à Tours le 15 septembre 1119, qu'alors ce territoire était connu sous le nom de Girundœ (^), et que des bois en couvraient une assez grande partie.

La maison religieuse de Fontevrault (21) avait été, comme nous le verrons, fondée do 1106 à 1109, par Robert d'Arbrissel. Aimery P^, vicomte de Châtellerault, un des admirateurs do Robert, lui abandonna dans ses bois de Gironde, un terrain considérable pour y bâtir un prieuré du nouveau monastère. Il paraît que l'idée de cette donation était venue à Aimery, de ce qu'il avait rencontré, au milieu d'une de ses chasses dans la foret, un emplacement encore encombré par des ruines, depuis longtemps oubliées. Une vieille tradition racontait dans le pays que là avait été autrefois un monastère d'hommes, victimes peut-être de la barbarie des Normands. Ce prieuré, composé d'une colonie de religieuses de Fontevrault, attira bientôt par leur ferveur et les services rendus aux populations, des familles dont l'agglomération forma autour d'elles un bourg qui se grossit toujours plus. Les environs de la sainte demeure se dépouillèrent de leur aspect sauvage, et la civilisation se

(a) Locus Girundîc, GalUa Christ., 111, col. 13JG.

Prieuré du Bj^

fit Sans efforts sous Tinfluence de cette piété virginale dont le contact adoucit toujours les ^caractères et les mœurs. Des donations importantes avaient été faites à cette maison ; des terres arables, des prairies, des vergers, des cours d'eau contribuaient à son entretien. La prospérité grandit peu à peu, et dès le xii® siècle, on songea à doter le prieuré et le pays d'une des plus belles églises du diocèse, qui fait encore l'admiration des visiteurs par les vastes dimensions de son architecture et le fini de son ornementation sculptée. Les bâtiments claustraux s'augmentèrent en proportion, et leur développement amena une modification dans le nom du lieu qui, jusque là, avait été Gironde, et qui devint Gironde-entre-les-Clottres, ou le Cloître-de-Gironde à la fin du XIII® siècle. De là notre Lencloître depuis l'an 1303. Au commencement du xvii®, le bourg qui s'était beaucoup augmenté, obtint des foires qui y attirèrent le commerce et valurent au prieuré des redevances assez fructueuses. Il y avait à Lencloître, à la fin du siècle dernier, presque toujours seize religieuses de chœur, dont quelques-unes des plus considérables familles des environs. Elles étaient sous la direction d'une prieure et de deux religieux de Fontevrault, dont l'un était prieur et l'autre confesseur des dames. Huit converses complétaient le personnel (a). Les spoliations révolutionnaires de 1790 effacèrent l'antique existence de Lencloître ; on en forma une commune composée d'une partie du territoire voisin de Saint-Genest et de celui de Boussageau. En 1803, l'église fut affectée au service paroissial, le bourg élevé au titre de chef-lieu de canton, et enclavé dans l'archiprêtré de Châtellerault. Outre l'église qui avait toujours été de Notre-Dame de l'Assomption, il y avait eu à Lencloître un autre prieuré de Saint- André, occupé aussi par des moines de Fontevrault, et dont le. patronage appartenait à l'abbé de Bourgueil. Cette même abbaye de Bourgueil avait un autre prieuré

(a) L'abbé Lalanne, Hist, de Châtellerault, I, 160 el suiv.

d'une grande importance dans le Loudunais, entouré de bois et de collines, et assis sur les bords de la Dive qui baignait son territoire du Sud au Nord. C'était le Bas- Nueil (22) qui devait ce prénom distinctif à un autre lieu que sa position plus méridionale, à deux kilomètres de là, avait fait nommer le Haut-Nueil. Le Bas-Nueil dont il s'agit ici, ne paraît pas dans les actes connus avant 1076, et c'était un simple village; mais il dut prendre un certain accroissement en peu d'années, puisque en 1102, il y est question d'une église qui pouvait être récente, mais n'était pas encore le beau monument dont les restes grandioses portent dans leur magnifique architecture tous les caractères de la Transition : on sait que celle-ci se fit vers le milieu du XII® siècle entre le style roman et le style ogival. Il n'est pas douteux que ce n'ait été là, à une époque où l'art chrétien montait à son apogée, le sanctuaire élevé par les moines de Bourgueil pour le prieuré qui y fut institué. Cette belle basilique, qui a des types identiques dans la i; cathédrale de Poitiers, à Saint-Pierre d'Airvault, au Puyj Notre-Dame et ailleurs, reçut le nom de Notre-Dame de • rimmaculée-Conception. Près do là fut construit un autre 1 prieuré de Saint-Jean dont le travail indique le xiv® siècle, -À par sa tour carrée que surmonte une pyramide octogon^i j en petites pierres échantillonnées. Plusieurs chapelles y & furent jointes à différentes époques en divers endroits voisins i| du prieuré. Mais il semble que les moines durent y vivre j dans une solitude à peu près absolue, les habitations ne s^y étant pas multipliées, parce que, avant même leur établissement, un certain nombre de châteaux et de maisons nobles, épars dans la plaine et sur les coteaux voisins qui ûf: Vembelhssent aujourd'hui de leurs ruines, groupèrent autour al I d'eux les familles rurales, d'autant plus que le prieuré de Nueil n'eut probablement jamais d'église paroissiale qui lui fût annexée, si ce n'est depuis le xvii® siècle; et encore, n'y avait-il alors que quatre cents communiants. Cette paroisse était dans le ressort de l'archiprêtré de Loudun.

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Par une bizarrerie qu'expliquent des circonstances locales, Nueilj tout en restant chef-lieu de la commune, n'a autour de ses intéressantes ruines que cinq maisons. La paroisse a été assise à Berrie, village voisin qui fut jadis une châtellenie relevant du château de Loudun (23).

Cependant le repos que Eudes prenait à Poitiers où s'achevait l'hiver de 894 à 895, fut troublé par de graves nouvelles qui lui vinrent d'abord de la France. Là, un certain nombre de seigneurs, dont quelques-uns lui paraissant dévoués, l'avaient engagé à prolonger son séjour en Aquitaine, s'étaient ralliés à Gharles le Simple sous la direction de Foulques, archevêque de Reims, qui était toujours demeuré fidèle au roi déchu, et ménageant sa restauration par une action décisive, l'avait sacré dans sa métropole le 28 janvier précédent. Eudes n'était pas d'un caractère à faiblir en de si gravés circonstances : quittant donc le Poitou, il se hâta de regagner la Neustrie. Autour de lui, il eut bientôt rassemblé des forces respectables. Ses habitudes royales dans le pays qu'il voulait à toutes forces conserver lui avaient fait de nombreux partisans qui se montrèrent ardents à la défendre. Charles, au contraire, resté aussi longtemps absent, et d'autant plus oublié qu'il payait moins de sa personne, n'avait retrouvé dans les meneurs de son parti que des serviteurs assez tièdes et qui d'ailleurs se tenaient prés du Danube, craignant d'être mal reçus dans les campagnes de la Neustrie. La politique d'Eudes était certainement de les y tenir, et s'avancant à une certaine distance des frontières du Nord, il tint facilement en échec cet ennemi si peu sur de lui-même. Se séparant de ses troupes laissées en observation sur les limites de son royaume, il attaqua Reims qui, secouru par Charles, fut presque aussitôt abandonné par les assiégeants (a), et la guerre subit une foule de complications où la Germanie et l'Italie, qui avaient aussi leurs compétiteurs, entrèrent pour

(a) Annal iletem., ad ann. 894.

beaucoup. Nous n'avons pas à nous arrêter sur ce théâtre, quand nos propres affaires nous ramènent vers le Poitou. Il paraît que le comte Aymar avait à peine calculé les suites du mouvement opposé à Eudes, qu'il avait désespéré de Tentreprise, et n'avait rien vu de plus opportun que de se prononcer contre elle. Quelques raisons qu'il eût pu trouver de cette conduite dans le titre de roi légitime que Charles gardait toujours, c'était un singulier rôle de se faire des opinions si diverses en raison des fortunes si différentes d'un protecteur. Enfin, et quoique on put s'en étonner, cette bizarre défection ne fut que passagère. Pour témoigner hautement de son retour à la politique du roi de France, il se tourna contre saint Géraud, chez lequel Ebles Manzer était toujours traité comme un exilé malheureux dont la garde y était sacrée. En réalité, Aymar voyait clairement, dans cette protection toujours dévouée, le prétexte de cette attaque inattendue dont Manzer voulait faire un gage de réconciliation solide avec le roi. On ne sait que de brds détails sur cette guerre qui dura peu, et dont le commandement principal fut donné par Aymar à son frère Adelelnie, dont nous avons vu la bravoure contre les Normands. Donc à deux reprises, il chercha à s'emparer du château d'Aurillac, malgré la générosité du comte qui lui avait pardonné une première fois. Instigué toujours par son frère qui aurait voulu en finir, on le vit revenir à du nouvelles attaques, rôder autour de la ville solidemeiU défendue, ravir tout ce qui tombait sous sa main, tels que de nombreux chevaux dans des pâturages voisins de la forteresse, et s'en retourner confus après des assauts toujours inutiles. Ce fut le quinzième jour après cette dernière tentative qu'il mourut d'une maladie cruelle qu'on regarda comme une punition de ses injustices. Si bien qu'après sa mort inattendue, ceux qui l'avaient secondé dans cette expédition n'eurent rien de plus pressé que de rendre à leur maître les chevaux qu'on lui avait ravis. Ce qui est certain, c'est que le saint d'Aurillac, en dépit des hommes et des

TeieiT«rd«lHii<

Il est Ttim&ié.

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Vie édiaintc Je

ParkpoiîlioatinnvoqùË des puli5.

moyens employés contre lui, sortit victorieux de la lutte, singulièrement aidé par le secours de Dieu, dit Tauteur de sa vie («), ayant énergiquement repoussé les . attaques de ces étranges voisins.

A partir de ces troubles si heureusement apaisés, Géraud ne s'occupa plus que du monastère qu'il avait fondé à Aurillac avec les biens que sa sœur Ava lui avait laissés, quand elle était elle-même entrée en religion. Guillaume avait aussi une sœur qu'il aurait voulu marier avec Géraud. Celui-ci, qui aspirait à la vie religieuse, fit à cette proposition une réponse qui donne une triste idée des mœurs du temps. « Je craindrais, disait- il, en me mariant, de m'exposer à n'avoir que des enfants dont je dusse pleurer ou rougir » (fr). Il se sentait d'ailleurs porté par vocation à la vie monststique. 11 en aimait les vertus; son château était déjà transformé en un monastère, où, délivré de ses entraves, il vécut dans la pratique de la pénitence jusqu'à sa mort en 906, partageant ses biens entre cette fondation qu'avait protégée Charles le Simple avec Rainold, vicomte de Toulouse : celui-ci était le fils d'une des sœurs de Géraud (c).

Eudes, en quittant l'Aquitaine, avait eu soin de se réconcilier avec les seigneurs qui s'étaient opposés à ses projets d'envahissement. C'était d'une bonne politique, en effet, de ne pas laisser derrière lui des mécontents qui n'eussent pas manqué de contrecarrer son autorité. Ce motif avait probablement ramené vers lui le comte de Poitiers Aymar qui, assuré par sa protection même de se voir sans concurrents dans ses Etats, avait compris la nécessité d'une paix générale. Mais cette tranquillité relative de notre contrée était souvent troublée par les conflits survenus

(a) Odon de Cluny, Vita S. Geraldi, apud Besly, Comtes, p. 205 et suiv.

(b) Mauléon, les Carlovingiens, II, 46.

(c) Cf. Odon de Cluny, De^vita B. Geraldi, aux 25 et 30 avril; Bollandistes, 13 octobre ; — Bcsly, Comtes de Poict., p. 206 et suiv.

entre certains grands vassaux dont les châteaux nouvellement érigés étaient autant de points d'attaques, au réel dommage des populations qui en subissaient les contrecoups. Et puis, il fallait encore qu'à titre de féaux les comtes de l'Aquitaine fournissent au roi, défendant sa position au-delà de la Loire, et lui amenassent à première réquisition des contingents qui dépeuplaient le pays et le privaient momentanément ou pour toujours de ces bras utiles à l'agriculture et à l'industrie. C'est à cette coopération que le roi Eudes dut ses succès sur la ligue formée contre lui. Hâtons-nous de dire pour ne pas entrer en des détails fort longs et généralement étrangers à notre sujet, qu'après des attaques énergiquement repoussées, il resta maître du terrain, que Charles se vit forcé de battre rapidement en retraite jusqu'en Bourgogne, et que là, il se replaça sous la protection du duc Richard qui l'aidait de temps en temps à faire en Neustrie quelques irruptions plus ou moins nuisibles. Mais ces attaques suivies aussitôt do retours vigoureux ne faisaient que rendre la position do l'un et de l'autre plus incertaine. On avait soin de fuir les combats tout en faisant ce qu'il fallait pour faire croire à de prochains engagements qui ne survenaient jamais {ay.

Cependant une conséquence inévitable de ces guerres par- ^jJ^^fXiilfptt^^^ tielles devait surgir encore, et les Normands ne restèrent pas longtemps simples spectateurs de ces luttes aussi fatigantes qu'inutiles. On les^ vit reparaître en Aquitaine, surtout en Poitou, en Auvergne et en Augoumois. Déjà ils avaient jeté la consternation dans le Centre de la France. Ils avaient assiégé et ruiné Meaux, Auxerre (24), Troyes et les plus florissantes villes de la Lorraine et de la Champagne ; et ce qu'il y avait de pire, c'est qu'on ne pouvait compter sur leurs promesses, traités ou conventions quelconques. Une population qui ouvrait ses murs à condition d'avoir la vie sauve et la liberté de fuir ses villes incendiées , se voyait massacrée et

(a) Adhémar de Chabanais, Chronic», in h. ann. ; — Flodoard, Hist, Rem.; — Annal. Vedast.^ ibid.

enchaînée pour Tesclavage avant même qu'on eût fini de la piller (fl).

El la Bretagne. Après avoir ravagé le Nord de la France, ils se retour-

nèrent contre la Bretagne, où deux ducs en querelle pour le pouvoir favorisèrent leurs entreprises par leurs dissensions. De là, ils descendirent vers le Midi de l'Aquitaine, où Eudes, apprenant les malheurs de cette belle et triste contrée, se porta vers leurs hordes nombreuses, et les Eudes marche coD- rcncoutra à Montpeusicr (25). Là, une bataille s'étant

''®*"^' engagée, il resta avec ses troupes maître du terrain. Le

chef des Barbares, Kétil, fut découvert dans un bois, où il

s'était réfugié, entouré de quelques-uns des siens qui furent

massacrés sans pitié ; on ne réserva que lui, et il fut traîné

Bapiéme et aven- à la suito d'Eudcs jusqu'à Limogcs, on lui déclara qu'il

imes dtt cbefdanoiB ^^^j^ ^ choisir cutrc la mort ou le baptême. Pour lui qui n'avait jamais beaucoup réfléchi sur la théologie Scandinave, il n'y eut pas de perplexité entre ces deux extrêmes, et quelques jours après, la fête de la Pentecôte ajouta à son éclat propre celui d'une, splendide cérémonie où un évéque jeta l'eau sainte sur le front du néophyte dont le roi fut le parrain. Mais quand tous les assistants se livraient, attentifs, • à tous les détails d'une si auguste solennité, tout à coup, un homme, lo porte-drapeau du roi, quitte sa place, se précipite sur les fonts et enfonce son épée^dans le corps de l'étranger qui s'affaisse en souillant de son sang le pavé du baptistère. Un sentiment d'horreur envahit l'assemblée. Eudes ordonna de saisir le coupable qui se réfugia prés d'un autel comme vers un asile inviolable, et déclara qu'il n'avait tué le Danois que parce qu'il ne doutait pas que cette conversion ne fût qu'une feinte, accomplie par nécessité, avec une arrière-pensée de trahison, et que, tôt ou tard, le Barbare devait profiter de la confiance royale pour se venger de sa défaite en retournant à sa nation. Imbo, c'était le nom du meurtrier, sembla n'avoir pas trop mal raisonné.

(a) Depping, Expédition des Normands, p. 234.

A quelques jours de là, un grand nombre de nobles ayant succombé dans une affaire sanglante avec les Normands, personne ne se trouvant plus à qui pût être confié l'étendard royal^ Imbo s'était avancé, sollicitant cet honneur, et n'avait pas faibli à son devoir. On l'avait admiré, et il avait rc(;u du roi de hautes récompenses de sa valeur, entre autres le gouvernement du château de Blois. On lui pardonna donc ce meurtre qui avait une apparence de justice et de zèle patriotique ; mais il mourut bientôt après des blessures qu'il avait reçues aux côtés du roi (26). De Limoges, Eudes vint à Aneouléme où il ne tarda pas, ^joveauit com^

® ' ° r î (jnlfp tos deux f»ji fte

en cherchant de côté et d'autre, à affermir son parti ; mais ^""'^* il y apprit aussi des nouvelles inquiétantes. En NeustriCj on avait profité de son absence. Charles, désespérant de lutter avantageusement contre lui, s'était entendu avec ses amis, et comptait, à défaut d'autres secours, s'adjoindre les Normands pour expulser Eudes du royaume et y amener une prompte et décisive restauration. Cependant, Foulques, l'archevêque de Reims, que son affection attacliait à Charles, mais que l'honneur et le patriotisme inspiraient autrement, ne supportait pas sans peine l'idée de pareils auxiliaires, dont le caractère avili et la mauvaise foi ne permettaient guère de ne pas se méfier. 11 persuada au prince de s'adresser plutôt à la Germanie ou à la Lorraine* Le roi de ce dernier pays, nouvellement élu était déjà entré sur les terres de la Champagne et de la Picardie où il formait le siège de Laon (27). C'est là qu'au sortir de l'Aquitaine Eudes voulut se mesurer avec les envahisseurs, secondé de son frère, le marquis Robert. Charles et ses partisans ne se crurent pas assez bien appuyés pour lutter contre des forces supérieures, lesquelles s'avançaient à grandes journées, et surtout contre un général d'un talent miUtaire aussi reconnu. Les étrangers se retirèrent donc dans la Bourgogne ; c'était le cas de les y poursuivre ; mais pour surcroît d'embarras, les Normands qui ne perdaient jamais les occasions de recommencer leurs exploits, se

disposaient à attaquer Paris et à se répandre de nouveau dans les provinces limitrophes, espérant tirer bon parti des querelles intérieures. Eudes n'eut rien de plus pressé que de prendre la défense de sa capitale, il accourut et fournit ainsi à Charles le moyen de ressaisir les armes avec plus d'avantage. Mais lui-même, se portant aussitôt contre lui avec le gros de son armée, reprit encore le dessus... et ainsi rien ne se décidait. La guerre se prolongeait entre rivaux qui ne savaient ni se joindre ni se combattre ; les villes et les campagnes étaient dans le plus triste désordre. A Poitiers, où Aymar semblait ne prendre que de loin sa part de ce qui se passait ailleurs, on se ressentait pourtant beaucoup trop pour le bien du peuple de ces retours de courte tranquillité et de longues secousses, pendant lesquelles les classes laborieuses souffraient toujours le plus et payaient la plus grande partie des frais de la guerre ia). Anorijnit. îiiu^ur L'aunéo 895 finissait sous ces tristes auspices et les Médarj. événements qui la suivirent ne firent qu'en prolonger les

incidents malheureux. Avant de nous y arrêter, notons ici deux ouvrages littéraires qui intéressent notre pays et ses souvenirs des temps précédents.

Nous avons vu quels rapports saint Médard, évêque de Noyon, avait eus avec le Poitou par ses mémorables liaisons avec sainte Radégonde au vi^ siècle. Notre saint évêque Fortunat avait composé peu de temps après la mort de ce saint ami un poème ib) et une vie (o, où il chantait ses vertus, son zèle apostolique, sa vie et sa mort édifiantes. Le célèbre historien parut à un moine anonyme de Soissons, où une abbaye de saint Médard existait depuis la fin du vi® siècle, avoir omis beaucoup de faits qu'on avait pu apprendre depuis, et il entreprit d'y suppléer par un nouveau travail. La bonne volonté ne lui manqua pas plus que la sincérité,

(a) Mauléon, Carlov., 2 et suiv.

{b) Vita S. Medardi, apud Migne, Patrolog., t. LXXXVIII, 53-i.

(c) Intel' Miscellan,^ CXX, lib, II, ibid., c. ex.

et son style n'est dépourvu parfois ni d'élégance relative ^ ni de ces ornements qui indiquent dans son auteur des études sérieuses, ni de recherches attentives. Mais, éloigné de trois cents ans des sources de son sujet, il n'avait pu choisir avec discernement certains détails qui, sans rien ajouter aux mérites du saint, paraissaient en exagérer l'action sociale. Ce qu'il y a de remarquable dans celte œuvre, c'est qu'elle est composée vers 892, dans ce mémo couvent incendié par les Normands en 886, et écrite par un de ces moines que cette catastrophe avait dispersés au loin, et qui n'y étaient pas moins revenus aussitôt reprendre leurs études et leurs prières. Grâce à nos Bollandistes, on trouve encore cet opuscule dans leur grand recueil, avec les remarques critiques suggérées à leur sagacité habituelle (a).

Nous avons vu encore à la fin du vi® siècle (^) mourir, moIûp d" vertan.

^ jintettr d'une Via île

après de nombreux travaux apostoliques, le saint religieux ^'^^ *^"^'*" Martin, fondateur de Vertou, près Nantes, et qui, Breton d'origine, s'était fait cependant Poitevin par le zèle qu'il apporta chez nous aux choses de la vie monastique. Sur la fin du X® siècle vivait à Vertou même, ravagé par les Normands, mais délivré enfin de leurs visites, un moine qui, venu de Nantes pour y embrasser la règle de saint Benoît, paraît y avoir vécu dans l'étude et s'être appliqué surtout à raconter les faits du monastère et de ses personnages remarquables, et notamment la vie de saint Martin. C'est le propre de presque tous ces auteurs devenus si intéressants en très grand nombre par leur sincérité, de garder l'anonyme, s'oubliant eux-mêmes avec le même soin qu'ils mettaient à révéler la sainteté des autres. Celui-ci n'est donc connu que par l'ordre de sa narration et son talent d'écrire. Il y parle d'après les traditions bénédictines, et en homme qui fut témoin de beaucoup des faits

(a) Bolland., 8 jun., p. 72. — D'Achery, Spicileg., viii, 397 et suiv. (&) Supra, ad ann, 596, — et notre Hist. de saint Martin de Vertou, c. xiv. T. V 30

qu'il rapporte. Il raconte surtout les cruautés des Normands, avec cette couleur locale qui rend très bien ses propres impressions, et nous voulons citer de lui le récit d'un trait de barbarie qui perce surtout à travers tant d'autres lamentables épisodes.

Un serf de l'abbaye qu'on appelait Arnulfe, et qui n'avait pas eu le temps de se sauver, cultivait sur les rives de la Sévre le domaine d'Attardé, que nous connaissons déjà <«), et dont on avait fait un prieuré pour monumenter le passage des reliques de saint Martin, allant, en 596, de Durinum à Vertou. L'humble serviteur avait eu les deux mains coupées par les Barbares. « J'ai souvent admiré, dit notre auteur, comment ce pauvre homme, ainsi mutilé, n'avait pas cessé de chasser avec succès les sangliers des forêts voisines, qui sont très féroces et peu faciles à prendre. Il continuait pourtant à s'en rendre maître, non seulement au moyen des pièges qu'il leur tendait, mais à coups de hache , dont il se servait très bien contre leurs attaques » (*). C'est ce môme écrivain qui a fait la Relation des miracles arrivés pendant le premier transport des reliques du saint abbé. Il a vu plusieurs de ces prodiges renouvelés de son temps et qu'il ajoute au récit de ceux dont il avait trouvé la source dans les manuscrits de la communauté. Il mérite donc beaucoup plus do confiance comme historien que D. Rivet ne semble le croire (O.

Ainsi, là où régnait la paix, les monastères qui avaient refleuri par elle retrouvaient leur amour des saintes règles, et avec lui le goût de l'étude qui conservait à la postérité de précieuses pages, les seules où elle pût retrouver un jour les annales que, sans eux, elle eût toujours ignorées. Ces annales ne sont pas moins utiles à l'histoire civile de la nation qu'à ses traditions religieuses, et la Providence

(a) Hist, de saint Martin de Vertov, c. xm, p. 180 et 184 ; — et ci-dessus, ad ann. 590.

(b) Bolland., ub. sup,, p. 812.

(c) D. Rivet, Hist. littér., V, 665.

retirait de ces naufrages si tristes et si réitérés d'un monde qui se formait lentement des épaves capables d'éclairer et de guider l'avenir.

La cause de Charles le Simple paraissait devoir succom- i^m^ià^ ^ mober bientôt aux énergiques résistances d'Eudes, aussi cn«iti$etËud«. habile à attaquer qu'à se défendre. Il y eut par cela même du côté du roi déchu une résolution de très adroite politique, et dont son antagoniste ne comprit pas les conséquences redoutables : on se persuada qu'il en pourrait profiter dans le même sens. Les seigneurs qui entouraient Charles s'étaient donc persuadé qu'ils auraient l'air d'abandonner la moitié du pouvoir, s'ils faisaient entendre à Eudes qu'un partage de la monarchie mettrait fin à toute guerre, liguerait avantageusement contre les Danois la France et l'Aquitaine, et que les peuples des deux pays floriraient enfin sous deux sceptres qui les protégeraient également. Des négociations eurent donc lieu dans ce sens, et Eudes, au grand étonnement de tous, ne trouva pas l'arrangement inacceptable. Il y eut une entrevue pour laquelle Charles fit généreusement les premières avances, et durant le mois de juin 896, le partage fut arrêté d'un commun accord. Eudes, se faisant le vassal de son adversaire, consentit à ne posséder, comme les tenant du roi Charles, que les pays situés entre la Seine au Nord, l'Océan à l'Ouest, les Pyrénées et la Méditerranée au Midi : il gardait par conséquent l'Aquitaine. Charles prit possession des contrées bornées par la Seine au Sud, l'Océan à l'Ouest, le Rhin à l'Est. Il fallait que Eudes, pour consentir à ne tenir plus que le second rang dans cet empire des Francs qui demeurait si vaste, s'aperçût bien d'un retour vers le légitime héritier des Carlovingiens, car il eût été encore très capable par son âge de résister aux fatigues des combats, n'ayant à peu près alors que quarante ans. Il est vrai que les fatigues de la guerre et les soucis d'une royauté agitée avaient pu altérer sa santé, et peut-être cette raison fut-elle de grand poids dans sa détermination, à en juger par le peu de temps qu'il vécut encore

après cette espèce de démission. Quoi qu'il en soit, rien n'est plus authentique dans nos historiens que cette espèce de déchéance, puisqu'elle est constatée par une charte du temps où Eudes parle de Charles comme du roi son seigneur («).

TomSls"devtenUv^eî Aiusi l' Aquitaine ne changea pas de maître, et ce fut encore

quedeLangrea. Eudcs qui Confirma quelques donations faites à l'abbaye de

Nouaillé dans les derniers mois de 896. L'abbé était encore

Guérin, que nous avons vu au mois d'avril 881 acquérir la

villa Gothorum dont nous avons parlé à cette date, et qui

se trouvait incluse dans la viguerie d'Azat-le-Riz(^). Guérin

avait succédé à Autulphc, et eut lui-même pour successeur

bientôt après Arnaud, que nous retrouverons plus d'une

fois dans le cours des événements qui signaleront les douze

premières années du x® siècle.

MortduroiBodes. Toutcfois Eudcs ne devait pas jouir longtemps de la

position plus tranquille que ses concessions lui avaient

faites. Un an se passa à peine dans une paix que les

peuples de la Neustrie et de l'Aquitaine savouraient en se

livrant à l'agriculture et aux travaux paisibles de la vie

civile. Entre les deux rois, rien ne vint troubler la bonne

entente établie par leurs conventions. On voit même qu'ils

devaient se visiter amicalement, car à la fin de l'année 897

et au commencement do la suivante, Eudes se trouvait chez

le roi Charles à la Fère (28), petite ville déjà fortement

défendue, à six lieues de Laon, par sa position dans un

vallon entouré de coteaux boisés, et au confluent de la

Serre (29) et de l'Oise. C'est là qu'étant tombé malade, il

recommanda à son frère Robert, duc de France, et aux

autres seigneurs qui l'entouraient de reconnaître après lui

le roi Charles comme l'unique souverain, digne d'ailleurs,

ajouta-t-il, de commander à la France par sa naissance et

sa vertu (c). Ces paroles rapportées par nos historiens les

(a) Anml. Vedast.; Mabillon, Annal Bened,^ in h. ann.

(b) V. ci-dessus, ad ann. 834, 876 et 881. {c) Besly, Comtes de Poict., p. 3i.

plus sérieux (a) prouveraient que le surnom donné à Ch ailles venait moins do son incapacité que des circonstances défavorables où les dissensions Pavaient jeté malgré lui. Quoi qu'il en soit, cette mort arriva le 3 janvier 898. Et comme les mieux conseillés trouvent toujours en pareil cas des brouillons intéressés à recommencer les troubles, une petite minorité se forma parmi ses courtisans, qui persuada à Arnould son fils, qu'il avait eu de sa femme Théodora, de prendre le sceptre do l'Aquitaine et de s'y maintenir. Cette flatterie fut écoutée. Le jeune prince avait à peine quinze ans. C'eût été, par une régence, une nouvelle occasion de satisfaire quelques ambitieux, et Arnould se déclara en effet l'héritier de son père dans toutes les provinces d'outre-Loire. Cette usurpation n'avait même pas les apparences du droit, puisque depuis la paix Eudes n'avait plus été qu'un vassal. De nouvelles rébellions auraient pu en naître cependant et compromettre encore le repos des peuples ; mais Dieu, qui avait des vues d'une politique supérieure à celle des hommes, ne permit pas que cette révolte s'enracinât. Arnould mourut moins d'un an après son équivoque intronisation, et laissa sans rival le roi légitime dont le sceptre allait toucher pour la France â de grandes choses. Quelques auteurs ont voulu douter do cette royauté éphémère d' Arnould, parce qu'elle passe presque inaperçue , et que, n'ayant pas eu le temps de se faire un noyau assez considérable de partisans accrédités, aucun événement n'en signala la courte apparition. Mais les contemporains en parlent comme d'un fait qui a sa place dans l'histoire, et on ne peut réfuter sur un point aussi implicite les témoignages d'annales aussi accréditées que celles d'Adhémar, de Metz et de Saint-Wast it),

Charles donna une preuve de la sincérité de sa réconciliation, dont l'honneur après tout, eût été tout de son c6té^

rojaniéd Eudes.

(a) Mézcray, I, 559.

(&)V. Daniel, H, 584;

Mézeray, 1,559.

lîf?^

s'il n'avait été également honorable à Eudes de céder une si grande portion de son pouvoir. Héritier de celui qui, ayant été son rival, était devenu son ami, il le fit enterrer à Saint- Denis, où les rois de France attendaient depuis longtemps déjà les successeurs de la plus illustre monarchie qui dût paraître dans le monde (a). C'était un honneur mérité, car l'usurpation qu'on lui reproche n'était pas tant une déloyauté envers le roi légitime qu'une concession faite aux nécessités du moment et aux titres que sa bravoure lui avait donnés à la confiance des grands et du peuple. On l'avait vu à l'œuvre contre les Normands ; on le considérait comme seul capable d'en délivrer la France gouvernée par un roi de huit ans. D'autres exemples de tels changements, à une époque où le droit monarchique variait encore en dépit de la loi fondamentale selon les instabilités de la fortune, semblaient d'ailleurs autoriser, vu la raison d'Etat, ces révolutions si fréquentes. Eudes ne devait donc pas être regardé comme un de ces usurpateurs que leur ambition pousse seule à prendre un pouvoir dont ils ne manquent jamais d'abuser. Le seul reproche qu'on lui fasse est l'empoisonnement de Raynulfe II ; mais rien n'est moins prouvé que sa participation à ce crime, auquel l'imprudent rival s'était trop exposé : Disons aussi que le droit de vie et de mort, laissé alors à la justice arbitraire des souverains, expliquerait suffisamment contre un sujet d'une loyauté équivoque les rigueurs que les contemporains ne jugeaient pas sans doute comme nous.

Charles III. $eiii Charlcs IIL qui n'avait que dix-neuf ans et avait défendu

roi de Krance et duc ' * ^

d'AqaiiaiDc. ses droits au trône avec une valeur et une constance qui

devaient peu lui mériter un surnom injustement jeté sur sa mémoire, devint par la mort du roi d'Aquitaine l'unique roi de tout le pays et sp fit sacrer à Reims. Ce ne fut pas sans que Robert, duc de France et frère d'Eudes, un de. ceux qui d'abord lui rendirent hommage, se donnât ensuite

(«} Mauléon, Mézcray, Daniel et autres, ad ann, 898.

quelque apparence de protestation contre ce nouveau régne, mais ce prétexte ne prit pas dans les populations trop désireuses de la paix pour se mêler à d'autres causes de guerre. Robert en fut donc pour ses frais, sans abandonner toutefois ses prétentions, qui durèrent jusqu'à une révolte ouverte où il périt vingt-cinq ans après, de la main même du prince qu'il avait voulu renverser.

Cependant en Aquitaine il y eut encore certaines contrées lûdédsionsenAqiaoû les préventions contre la race de Charlemagne persistèrent, comme l'attestent des chartes citées par Baluze et les historiens du Languedoc. Mais ces hésitations durèrent peu, et Guillaume le Pieux, qui prenait toujours le titre de duc d'Aquitaine, de comte d'Auvergne et de marquis de Gothie, fut le premier à revenir de cette opposition. On le voit, dès l'année suivante, à la cour de Charles ou il obtint un diplôme, reproduit par Mabillon, en faveur de l'abbaye d'Aurillac que gouvernait toujours saint Géraud {a). On reconnaît très clairement par cette pièce et quelques autres, qu'entre la France et l'Aquitaine il y avait toujours une distinction que les peuples de ce dernier pays n'oubliaient pas, faisant ainsi, toutes les fois que l'occasion leur en était offerte, acte persistant d'autonomie et de nationalité.

Nous trouvons à cette môme date une charte de l'abbaye Les tTonés an de Nouaillé qui nous donne de curieux renseignements sur les usages symboliques adoptés dans les actes de transmission des propriétés w. On y voit que les avoués des monastères existaient encore à l'état d'institution ; nous en avons parlé, et nous les retrouverons comme d'une sorte d'avocats laïques, puissants par leur position de fortune, capables par conséquent de protéger une communauté contre les entreprises injustes d'ennemis quelconques à la fin du IX® siècle. Ce titre était déjà depuis longtemps lucratif. Il

(a) V. Annal. Bened., ad ann. 899 ; — D. Vaissettc, Hist. du Languedoc, ibid.

(6) D. Fonteneau, t. XXI, 143. — C'est une des onze chartes de Fabbaye appartenant au i\^ siècle.

IX* sidde.

de lîi cilhÉt^rale un FCiitJers.

était forcément passé avec le temps à des hommes moins riches et moins puissants qui se bornaient à défendre les moines contre d'injustes agressions, étant moins leurs défenseurs armés au besoin que des hommes d'affaires qui discutaient leurs intérêts et les faisaient valoir devant les viguiers, les vicomtes et autres juges. Il leur fallait donc tirer de ce rôle un certain profit qui les dédommageât de leurs peines, et ils arrivèrent jusqu'à se rendre acquéreurs de quelques-uns des biens qu'ils avaient administré pour autrui. C'était surtout à l'état de choses nouveau qu'était dû ce changement de régime quant aux avoués. Les seigneurs, grâce au développement de la féodalité, s'émancipaient toujours plus ; envieux plus que protecteurs, ils se chargeaient plus volontiers de piller les abbayes que de les défendre. On n'en avait que mieux senti le besoin de s'appuyer sur des patronages moins redoutables, et ceuxci se trouvèrent dès lors parmi les classes moins élevées. C'est ainsi que les avoués sont devenus peu à peu des officiers ministériels (a).

Cette année nous rencontrons la première mention qui nous apparaisse d'un Doyen de la cathédrale de Poitiers. Ce dignitaire se nomme Frofade ; il réunit à son titre celui d'archidiacre, étant le chef du monastère de Saint-Pierrel'Ancien, ce qui indique nettement que la vie capitulaire était commune. Il avait d'ailleurs sous ses ordres directs six aumôniers (Elecmosinarii), tous dénommés dans un acte de 898. Observons que ce décanat dut se prolonger fort longtemps, car, tout en établissant ce qui se passe ici d'après les renseignements fournis par les cartulaires d'alors, nous n'avons rien de précis sur la première année de son gouvernement. Les susdits aumôniers, au reste-, étaient des religieux attachés à l'aumônerie du Chapitre qui, en qualité de corps monastique, avait annexé à sa mense cette aumônerie ou hôpital destinée à recevoir les pauvres malade

(a) Ghéruel, Dictionnmre de la France^ Vo Justice,

et à distribuer chaque jour les aumônes de la communauté. Frofade était encore doyen en 925, lorsqu'il vendit à Richard, trésorier de Saint-Pierre, une propriété qu'il avait .à Savigny, dans la viguerie d'Ingrande, paroisse actuelle do Vouneuil-sur- Vienne. On voit ici que la dignité de Doyen et celle de Trésorier étaient distinctes dans le Chapitre cathédral (a) ; on remarque aussi dans cet acte la signature de deux sous-viguiers à la fois, dont nous n'avions pas encore trouvé le moindre exemple. Les grands centres d'administration devaient les regarder comme des adjoints indispensables.

Les coutumes apportées dans les contrats de vente se i^SïSïJîftedm ressentaient beaucoup de la première simplicité des civili- Jjj*"^ ^'* sations naissantes. Il y avait peu de ventes en ce temps-là, parce que la monnaie était rare ; les transactions consistaient presque toutes en échanges entre particuliers et en concessions faites aux églises pour y obtenir des prières ou des droits. Dans ce dernier cas, on commençait par dresser un acte de donation que plusieurs témoins signaient selon l'ordre de leur dignité ou de leur rang. Après cette première phase de l'affaire, on laissait s'écouler quelque temps donné à la réflexion, afin qu'on restât libre de revenir sur les bases de la convention, ce qui était une garantie contre toute surprise entre les parties. Le délai convenu étant expiré,, on passait à la prise de possession, qui occasionnait un nouvel acte. Celui-ci était dressé à la suite du premier, dont il devenait la confirmation authentique. C'était alors' que la transmission de l'immeuble était accompagnée de cérémonies symboliques qui en rendaient le souvenir plus sensible, et que l'on prenait soin d'attester souvent dans la charte. Celle dont nous parlons ici constate tous ces détails. Ainsi, les parties contractantes se rendaient sur les lieux avec des témoins : s'il s'agissait d'une propriété rurale, ne fût-ce que d'un simple champ, le vendeur présentait à l'acquéreur des mottes de terre disposées à cette intention ;

(a) V. Gallia Christ., II, col. 1212; - Cartulaire de Savit-Cyptien, no 236.

s'agissait-il de vignes, c'étaient des sarments jetés à ses pieds, ou des branches d'arbres s'il s'agissait de bois. Chacun de ces détails était consigné dans Pacte, où les mêmes témoins signaient encore, et la propriété était définitivement acquise au nouveau maître («).

i^^S^p^jiiS^a^^"" On a remarqué avec raison que la charte que nous venons d'analyser était une des premières où se trouvât le nom de Charles III après sa restauration, sans que le nom du comte de Poitiers y fût indiqué (*). C'est que les événements n'avaient pas encore permis de rétablir dans notre province l'ordre d'administration qu'on y avait si profondément troublé. Au reste, les incertitudes à cet égard ne pouvaient durer, et ne tardèrent pas en effet à s'effacer devant le retour d'Aymar, forcé par les événements de quitter le Poitou, et pendant l'absence duquel il faut peutêtre placer cette tentative d'Arnould, fils du roi Eudes, par laquelle on prétend, comme nous l'avons raconté, qu'il avait essayé de s'emparer de la ville et de la province (30). Aymar n'en recouvra pas moins son comté, où il rentra peu de temps après l'avènement de Charles, et où il demeura encore trois ou quatre ans, c'est-à-dire jusqu'à sa fuite inattendue et définitive. Il pouvait sembler difficile au roi, au milieu des circonstances délicates qui surgissent toujours d'un nouveau règne, de se prononcer sur certaines positions plus ou moins contestées. D'ailleurs, il avait sans doute à '■ménager dans cette occasion la mémoire du dernier roi d'Aquitaine, dont les rapports avec lui avaient été pleins de loyauté, depuis qu'ayant renoncé à la couronne de France, et ne gardant que les pays d'outre-Loire, il avait lui-même maintenu Aymar dans le comté dont il l'avait fait titulaire, comme il avait confirmé Guillaume le Pieux dans la possession du duché d'Aquitaine (O. Ce sera donc Aymar

(a) D. Fonleneau, ub, sup.

(b) La Fontenelle, Ducs et Comtes, p. 411.

(c) Mauléon, les Carlovingiens, II, 27.

mandsea France.

qui occupera le trône comtal jusqu'à sa déchéance, que nous ne tarderons pas à raconter. Il ne paraît pas du reste, et c'est ici le lieu de le dire, qu'il eût beaucoup affermi sa position au milieu des Poitevins, car le silence de l'histoire semble au contraire indiquer qu'il leur resta à peu prés indifférent. Dans le cœur de nos aïeux persistait encore avec son intensité patriotique le zèle qu'ils avaient toujours professé pour leur autonomie, et ils le prouvaient en restant solidement attachés aux dynasties qui leur rappelaient leur ancienne grandeur.

Mais voici enfin que nous arrivons à une phase toute Nouvelle phase de

* l'existence des Nor-

nouvelle de l'existence et de l'action des Normands, laquelle, sans avoir de rapports directs avec notre pays, se dessine tellement en France, que ces hordes avec lesquelles nous sommes si particulièrement familiarisés nous intéressent encore, ne fût-ce que par le repos relatif où elles vont bientôt laisser la France tout entière. Nous les avons vus, d'abord peu nombreux, attaquer nos îles qu'ils dévastaient et pillgfient complètement; puis se présenter partout, arriver sur le continent par l'embouchure de nos fleuves, s'aguerrir devant des populations affolées et fuyant à leur approche, devenir d'autant plus forts que les chefs des peuples et les rois eux-mêmes comptaient avec eux, aimant mieux les payer que les battre et les rendant d'autant plus audacieux qu'on savait moins leur résister et mieux se soumettre à d'énormes rançons. Le siège de Paris en 885, celui de Chartres ensuite, avaient montré de quoi ils étaient capables en stratégie, en audace et en habileté de commandement («). Sagaces à profiter des guerres intestines soulevées par les changements de dynasties, ils avaient fini par se procurer sur le sol français une sorte d'établissement permanent qui allait s'affermir et déterminer dans leurs relations avec ce pays tant conv6i(é par eux, une révolution qui bientôt unirait en un seul peuple ces deux nations dont l'une

(a) Guillaume de Juraièges, Chronic, ann. 898,

avait été depuis deux siècles la malheureuse victime de l'autre.

LeurciiefRoiion. Plusicups fois dcs chcfs habiles et heureux avaient ménagé à leurs bandes, avec les rois d'Aquitaine ou de Neustrie, les traités toujours violés par elles. D'apparentes conversions au christianisme, qui paraissaient le seul moyen de les civiliser, n'avaient pas longtemps trompé sur leurs intentions la bonne foi et la légitime espérance des Francs. On en était là avec eux, lorsque apparut à leur tête un maître nouveau dont le génie militaire et la bravoure devaient contribuer à la fois au succès d'un plan depuis longtemps formé, et à donner à ce chef une véritable grandeur.

Nous disons ce chef, nous devrions dire ce général, car aucune ressemblance ne pouvait le rapprocher de ceux qui, avant lui, avaient commandé à ses féroces compatriotes. C'était RoUon, dont le nom devenu justement célèbre, et qu'on a prononcé diversement Rolf, Rou, Raoul ou Haroul, a commandé le respect et l'admiration à ses contemporains et aux siècles qui les ont suivis.

. Rollon était un prince très jeune encore, car il avait à peine vingt ans (a), et originaire du DanemarckJ, où son père, mort depjuis peu, avait commandé à une portion du pays qu'un roi voisin voulait se soumettre. Aussi remarquable par les avantages du corps que par ceux de l'esprit, doué en cela de qualités exceptionnelles qui allaient jusqu'à une honnêteté rare parmi les siens, Rollon, qui avait déjà l'estime de sa nation, n'eut pas de peine à l'entraîner dans une résistance que l'ennemi ne put vaincre. L'agresseur fut battu plusieurs fois, et obligé à un traité de paix qui ne l'empêcha pas do préparer une ambuscade où Rollon eut le malheur de tomber (^).

Réfugié en Scandinavie (31), il y fut rejoint par un grand nombre de ses sujets avec lesquels il se crut plus sûr de

(a) V. Daniel, I, 599.

(&) Depping, p. 420 et suiv., donne la généalogie de Rollon, d'après les historiens du Nord.

quelque grand succès si, au lieu de tenter la conquête de son royaume, il allait chercher fortune au loin, sur le sol que sur; compatriotes exploitaient depuis si longtemps. Au rest^^, c'est d'après un songe où ce parti lui était persuadé qu'il s'y décida, et quand on considère l'avenir qui comment :i alors pour ce héros dont le rôle allait devenir si grand, nu se persuade facilement qu'un tel point de départ a pu èirc un avertissement réel de la Providence à un homme sur lequel elle avait des desseins. Car ce songe, que ferait-il ici 1

Il commença ses expéditions par la Frise et l'Angleten c, ^jj^Jgj^f'"''-*^* ^^^ ou après d'importantes victoires et deux défaites succ^.ssives infligées à ces deux nations, il se jeta sur la Franco par la Seine qu'il remonta jusqu'à Rouen. Là, il s'établit k la suite de négociations entreprises par l'évéque Francou avec lequel il s'entendit sans difficultés. Mais ce caractrro impétueux ne devait pas s'arrêter à ces préliminaires. Il prit plusieurs villes le long de la Seine. Après s'être monli*ù aux deux sièges de Paris en 885 et 890, il signala encoro son activité aussi brave qu'intelligente pendant les doii/c années qui amenèrent enfin sa conversion au catholicisma que nous ne tarderons pas à raconter. Ainsi en 898 on éiail délivré depuis quelque temps des courses des pirates dans le Poitou, ces cruels aventuriers rassemblés dans le Nord de la France, autour de Rollon, songeant moins à d-s pays déjà pillés plusieurs fois, qu'à l'idée qui germait cbLZ eux dans toutes les têtes de se faire un centre où ils s'établiraient définitivement. Mais, de temps à autre, ce qui se passait au-delà de la Loire entre eux et Charles le Simplo faisait appréhender quelque apparition nouvelle dans les provinces du Midi, et l'on n'y était pas tranquille sur du redoutables et prochaines éventualités.

Quand toutes les abbaves pressentaient de nouveau co:^ vm^^^^ m cMm détestables visites, celle de Charroux dut prendre surtout des précautions décisives. Elle était une des plus riches du Poitou, ayant toujours trouvé des rois et les plus hauls personnages qui s'étaient plu à favoriser ses dévelopiM^^

ments. Ses reliques surtout, si précieuses et si renommées depuis son origine, la remplissaient d'anxiété. D'autre part, au milieu des malheurs publics, son personnel exposé comme ceux de tous les couvents à de graves et onéreuses mésaventures, s'était reformé, après chaque dispersion causée par la violence des irruptions ennemies, aussi promptement que possible. On y avait repris l'office divin, les études, le travail manuel et tous les devoirs de la vie religieuse. Cet esprit de régularité n'avait pas peu contribué à y attirer la confiance des grands et du peuple, et si ce n'eût été les exactions de quelques seigneurs d'une improbité exemplaire comme ceux de Rochemçaux (32), rien ne serait venu aggraver pour les indigènes les infortunes que les Normands leur avaient plus d'une fois infligés. Les droits de suzeraineté allaient jusqu'au privilège d'un atelier monétaire dont l'abbaye paraît avoir joui déjà sous la dynastie mérovingienne («).

Mais cette réputation, ces richesses et ce que les échos du monde en proclamaient jusqu'en de lointains pays, n'avaient élevé la renommée du monastère qu'au grand péril de sa sécurité. Le temps était arrivé où les pirates danois, enhardis par leurs succès en Neustrie, se disposaient à de nouvelles chances, et des bruits sinistres venus jusque dans la Marche, éveillèrent des craintes jusque dans les solitudes de la Charente. On résolut donc à Charroux de se soustraire à de fâcheuses entreprises.

transfusâtes ^ttîïteî Dcpuis ses prcmicrs jours, l'abbaye possédait en Auvergne reliques à Angottième. \q châtoau fort de Saint- Ygou ou Yvon, que lui avait donné la comtesse Euphrasie, femme du comte Roger, son fondateur (33). C'est là que les moines se décidèrent à transporter leurs précieuses reliques et leurs plus riches ornements. Ils partirent sous la conduite de leur abbé Grinfier (34}. Mais les hordes de RoUon et de Hastings étaient revenues dans nos parages ; elles se jetaient des rivages de leur débar

(a) Annuaire hUtorique de la Société de l'histoire de France, année 184i p. 219.

LâcoïïiteÂldnjDles j accueille*

quement vers les riches cités et les opulentes abbayes où elles trouvaient un plu» large espoir de butin. Et pourtant les voyageurs s'étaient acheminés déjà en grand nombre vers leur première destination. C'est en route qu'ils apprirent ce qui se passait ailleurs, et ils se décidèrent, au risque de tomber entre les mains qu'ils redoutaient, à se réfugier à Angoulême avec la célèbre relique appelée la Sainte- Vertu, et celle connue depuis plus d'un siècle sous le nom de ^oiïiX'Bellator. On sait que la première était une Eucharistie miraculeuse donnée par Charlemagne, et la seconde un étendard auquel le même prince avait attaché un fragment de la Vraie-Croix (a).

Angoulême, attaquée deux ans auparavant, n'avait pu résister à cette trombe dévastatrice ; tout y avait péri. Les habitants avaient dû se sauver en traversant de tous côtés les incendies et les décombres; car Périgueux, Limoges, Saint-Jean-d'Angély, toute la contrée entre Bordeaux et Toulouse, n'étaient plus reconnaissables et eussent apitoyé les cœurs les plus durs. Il fallait être Normand pour n'en pas pleurer (*). Mais Angoulême avait pour comte Alduin, qui, ayant toujours suivi le parti de Eudes contre Charles le Simple, eût perdu sa fortune et sa position avec ses remparts s'il n'avait pris soin de relever ses ruines aussitôt que le départ des Normands lui en avait laissé le loisir. Sa ville s'était même rétablie en de meilleures conditions de résistance, et pouvait répondre aux confiantes espérances des religieux exilés. Le comte les reçut généreusement et leur prêta l'abri de ses hautes murailles jusque vers l'an 908, où nous trouverons à continuer ce récit (O.

Nous avons parlé de Fontenay, assis en bas Poitou, au CM^mencenients

" ' ^ bisLûrlqufs de Foule-

bord de la rivière qui a donné son nom à notre département Mï-ie-amte,

(a) V. notre Hist. de Charroux, lib. III, c. m.

(b) Chfonicon Francorum^ à la un des Normands dans le Noyonnais, par Peigné de la Cour, p. 105.

(c) Besly, Comtes de Poict , p. 161.

de la Vendée, lorsqu'en 854 le comte de Poitiers Raynulfe et Raymond, comte d'Herbauge, y furent battus par les Normands (a). Ce lieu, qui ne se composait guère alors que d'un petit nombre d'habitations, apparaissait presque seul comme ayant assez d'importance pour devenir le point convenu de réunion des deux armées. Autour de lui était un désert, grâce aux incursions fréquentes que les Normands avaient faites dans le pays. Mais ces expéditions mêmes dont les chroniques parlent à peine parce que les monastères des environs avaient subi plusieurs fois des ruines où avaient péri leurs archives et leurs bibliothèques, ces expéditions avaient peut-être réduit Fontenay lui-même à un état de dégradation où nous sommes obligés de le supposer à cette époque. Nous pouvons autoriser cette supposition de ce fait qu'on reconnaît généralement qu'il existait de Nantes en Poitou un chemin conduisant à Fontenay. Non loin de là, venait aussi du Midi une voie qui se prolongeait jusqu'à la Loire, suivant une ligne tracée de Niort à la Bretagne et traversant les cantons de l'Hermenault, de Mareuil et de Luçon et jusqu'au-delà du Grand-Lay. Ces moyens de communication facilitèrent aux pirates le parcours du pays. Aussi y avait-il à Fontenay, dans un but de résistance nécessaire, un château fort bâti dés les premières invasions, qui s'est toujours maintenu sur le même lieu, et qui, nous le verrons, aura son histoire après avoir appelé autour de ses murs une certaine population toujours empressée de trouver un abri dans une enceinte dont la force leur fut une sûre protection. Ainsi se peuplèrent les coUines nombreuses où les habitations s'étaient d'abord établies quand leur isolement était plus favorable pour chacune d'elles aux habitudes de l'agriculture et à l'élève des troupeaux. C'est donc dans le cours du ix® siècle qu'on dut songer à ces moyens de défense dans un pays qui, par son voisinage du grand fleuve où des partis considérables de Normandf

(a) Gi-dcssus, ad ann. 853.

s'étaient fixés, devait se précautionner contre eux (a). Nous suivrons dans Tavenir ces progrès à mesure qu'ils nous seront signalés à leurs dates.

Il faut reporter vers la même époque, sans la déterminer ^Mmh lùrm

r r ^ 7 contre ïes Nisrmaoïl*.

précisément, la construction du château de Maillezais. La même cause avait fait comprendre aux comtes de Poitiers qui précédèrent le x® siècle, qu'un lieu de défense devait s'opposer, dans ces parages souvent visités par l'ennomi^ à ce qu'il s'y rendît maître plus longtemps, car plusieurs descentes successives n'avaient servi qu'à porter le désordre dans les lieux voisins, parmi lesquels Fontenay ne dut [ms être épargné. L'île, en effet, n'en était éloignée que de deux ou trois lieues. Tout y fut détruit, y compris les paisibles coUiberts que nous avons vu s'appliquer à la culture du pays, et dont on prétend que les derniers restes vivent toujours dans les rustiques habitants des marais voisins.

Luçon lui-même, déjà abbaye considérable, et de qui ^^^ ik um a venait tant de bien à la contrée, avait dû disparaître en quelque sorte avec Noirmoutier et Saint-Michel-en-l'Herm au milieu des afflictions du pays. Mais ces grandes institutions tenaient leur vie de la constitution même du royaume et do l'égjise, elles devaient revivre, et nous verrons leur jeunesse se renouveler par le fondateur d'une monarchie qui durera huit siècles avec elles.

A la fin de ce siècle, et tout à fait à la dernière aimée Mùrtd-Effr^.évôqui le complète, l'histoire enregistre la mort d'un de nos évêques, et immédiatement l'intronisation de son successeur* Ecfroi avait gouverné le diocèse de Poitiers depuis l'an S7iî, qu'il avait succédé à Ingenald, pendant les alternatives subies pour le siège de Bourges par Frotier de Bordeaux, L'épiscopat d'Ecfroi avait été agité soit par les apparitions toujours redoutées des Normands, soit par les antagonismes suscités entre les rois de France et les comtes de Poitiers. On le vit tantôt du parti de Eudes et d'Aymar, tantôt «lans

(a) Fillon, Recherches sur Fontenay . p. 10 et suiv.

hï sucdldtf. XLV*

F-(nt ii celle ^porine

celui de Charles le Simple ou d'Ebles Manzer, sans que ces divergences de conduite puissent faire attaquer la sincérité de son caractère, et uniquement parce que, évêque de Poitiers, il devait se dévouer à sa charge bien plus qu'aux drapeaux arborés tour à tour sur les créneaux de la cité. 11 paraît qu'en face des pouvoirs divers qui se succédèrent ainsi sur ce territoire où s'exerçait son autorité spirituelle, il n'avait déplu à aucun de ces gouvernements, puisqu'il avait reçu de l'un d'eux son évêché, et de l'autre, en 894, le titre d'abbé de Saint-Hilaire que venait de laisser vacant la mort d'Ebles, frère de Raynulfe II (a). On ne sait ni le jour de sa mort, ni si elle arriva à Poitiers où il était souvent, quoique sa charge d'archichapelain le forçât à de fréquentes absences. On ignore aussi quel était son âge quand il mourut.

Il eut pour successeur immédiat, et qui paraît avoir été sacré la même année (*), Frotier qui fut le deuxième du nom, si l'on compte comme premier son homonyme l'archevêque de Bordeaux, qui ne fut jamais évoque de Poitiers, mais seulement administrateur du diocèse entre Ingenald et Ecfroi. Quoi qu'il en soit, il est indiqué comme le deuxième du nom parmi nos prélats , et le quarante-cinquième dans l'ordre des successions. On croit, non sans raisons, qu'il fut le neveu de l'archevêque, car l'illustre famille de ce nom dont quelques autres membres figurèrent sur les sièges de Nîmes, de Tulle et de Périgueux, habitaient déjà notre pays et y avaient une influence notoire. Cette influence se conserva longtemps comme le prouvent les papiers de famille gardés dans le château, à moitié ruiné aujoud'hui, qu'elle habita jusqu'au milieu du xvi® siècle dans la commune de Queaux.

Cette même année, l'abbaye de Saint-Maixent était gouvernée par un certain Autbert, qu'on ne désigne pa'

(tt) Mém. des AtUiq, de l'Ouest, XXIII, 3-27.

(h) Chronic. Malleac; — Gallia chHst., II, col. 91 i.

I autrement, et dont le nom paraît isolé de toute notion I historique dans les souvenirs du monastère. Nous le plaçons I donc ici sur la foi d'un catalogue anonyme, il est vrai, I mais auquel il semble que la critique éclairée d'un savant bénédictin doit consacrer une place (a). Au reste, depuis la commencement du ix® siècle, nous avons pu voir, à quelques intervalles d'acalmie, les moines persécutés et dépouillés par divers maîtres plus ou moins commodes. Ces violences ne durent pas peu contribuer, avec celle des Normands et les vicissitudes de la couronne entre les deux Pépin et les rois de la race Carlovingienne, à mettre le désordre dans les chartes monastiques; de sorte qu'on voit à peine dans la liste incomplète des abbés de Charroux par exemple deux ou trois noms qui, depuis 840, aient échappé aux naufrages de ces époques malheureuses ; et encore sont-ils dépourvus absolument de toutes épaves qu'ils aient sauvées avec eux. Le siècle suivant aura des intervalles de paix qui favoriseront mieux la marche régulière de cette antique maison. Quoi qu'il en soit, Autbert, qui paraît en cette année uœ, était déjà remplacé en 902 par Adhémar, frère d'Aymeri, comte de Thouars, qui, en qualité d'avoué, s'en fit abbé laïque et garda ce titre jusqu'à sa mort, arrivée en 925.

Vers ce temps, une charte indiquée dans le cartulaire de ^i" arthiJTatre et Saint-Cyprien (^), comme se rapprochant de la dernière '^^*^année du x® siècle, fait mention pour la première fois d'un diacre de l'Eglise de Poitiers, c'est-à-dire d'un clerc élevé à l'ordre sacré du diaconat pour en remplir les fonctions chaque jour ou à tour de rôle aux offices solennels de la cathédrale. Ce Richard et son frère Gérard recevaient, à titre de vente de leur père Gulfroi et de leur mère Aldesindo, un alleu situé à Savigny-sur- Vienne (35), qui était alors une villa. Cette vente se faisait moyennant une somme de cinquante sous d'argent, qui vaudraient un peu plus de quinze

{a) D. Estiennot, diaprés la Gallia christiami Il> coL 1247. (&) Archives historiques du Poitou, III, 155.

nlaceimt^iLimertf

VlpaMiq tl village de Lîuicrs.

cents francs de notre monnaie. Les deux frères n'achetaient ce fonds consistant en une vigne adjacente à des terres vagues, le tout de quatre arpents environ, que pour les donner à Tabbaye de Saint-Cyprien qui, grâce à la générosité de révoque Frotier II, prenait des développements considérables. Ces terres incultes ne devaient pas Têtre longtemps, et ainsi se formait par les travaux agricoles cette France qui marchait à ses destinées si florissantes par les soins laborieux de ces institutions monastiques payées plus tard de toute l'ingratitude dont une hideuse jalousie devait être l'unique prétexte (36).

Un point de notre géographie administrative est aussi à remarquer à ce propos. La villa de Savigny-sur-Vienne est indiquée dans la vigueric de Niverntacum (a). C'est à peu près le seul document où il soit question de cette viguerie dont le chef-lieu est resté inconnu. En 909, on le cite comme appartenant à la viguerie Linariensis, dont le chef-lieu était Liniers, paroisse du canton de Saint-Julien-Lars (Vienne). Quatre ans après, en 913, ce n'est plus qu'une simple condita^ c'est-à-dire un lieu d'où émanait une circonscription d'aune petite étendue, et appartenant à la viguerie d'Ingrande, dans laquelle le Niverniacum s'était déjà absorbé (37). On aperçoit déjà dans ce mouvement un préléminaire des modifications qu'allaient recevoir certaines vigueries, que les vicomtes commençaient à remanier selon qu'ils le jugeaient convenable à la meilleure direction de leurs affaires.

Cette viguerie de Liniers, dont nous voyons ici le nom pour la première fois, date aussi dans nos archives poitevines du temps où nous sommes, et devait remonter un peu plus haut que l'an 909, où on la trouve dans un acte du cartulaire do Saint-Cyprien (*). Elle s'étendait entre le Clain et la Vienne, sur le territoire des paroisses et communes

(o) Vicaria Niveriiiaceiisis.

{b) Archives historiques du Poitou, lU; 153.

actuelles de Liniers, Sèvres, Jardres, la Chapelle-Moliéro, |

Saint-Cyr, Dissais et Saint-Georges-les-Baillargeaux. Son

nom a beaucoup varié d'après l'orthographe incertaine des

manuscrits pendant le cours du x® siècle, où on la voit

surtout déguisée sous plusieurs formes (38). Quand les

archiprêtrés furent établis, pendant le cours du ix% la

paroisse de Liniers fut enveloppée dans celle de Mor-

themer (39) ; plus tard, elle releva de la châtellenie de

Touflfou (40). Le curé, qui avait d'abord été à la nomination

de l'abbaye de Saint-Cyprien, alterna entre elle et celle de

Montierneuf qui, en 1090, acquit la moitié de l'église par

une concession de Raynaud, abbé de Saint-Cyprien (a).

L'église paroissiale de Liniers était dédiée à Notre-Dame de l'Assomption. Abolie lors du concordat de 1801^ elle resta sans prêtre titulaire et la commune fut annexée le 8 décembre 1819 à celle de Lavoux, à qui elle resta jusqu^ en 1869 : elle devint alors une des douze du doyenné de Saint- Julien-Lars. Elle n'a cependant qu'une soixantaine d'habitarits, dont l'administration- se mêle à celle de Lavoux (41)^ \

Son église do Notre-Dame atteste l'époque romane sans aucune ornementation remarquable, et a été souvent remaniée de façon à lui ôter tout intérêt pour l'archéologie et l'histoire du propre^

Vers cette époque , un changement considérable se fit ^^^^i?^',™ " ^ITlt dans la constitution de l'antique abbaye de Saint-Hilairc. ^^^^^^* Jusque-là, et à travers les avanies malheureuses que les guerres et les invasions leur avaient imposées, les moines avaient conservé la régularité de leur vie claustrale, autant qu'elle pouvait résister aux graves dérangements causés par tant d'orages. Souvent il leur avait fallu rompre avec les habitudes de la vie commune. Plus d'une fois, ils durent quitter leurs cloîtres ruinés, leurs cellules incendiées, leur basilique rasée de fond en comble et dont les reprises ^

successives attestent encore les travaux des différents

(a) D. Fonteneau, VII, i66.

Udurpaiioû du litre ahltaiial \tât les sgÏ'

Ctiang<}atcûls à cette ;;iiiii; de t'alibajftt

siècles. Ces commotions violentes devaient amener un changement radical dans le gouvernement de la célèbre maison.

Gouvernée d'abord par des abbés dont les premiers sont tous inconnus, depuis saint Hilaire, si Ton en excepte saint Just qui paraît Tavoir gouverné après la mort du grand évoque, elle perd les traces de ses chefs persécutés par les Wisigoths, jusqu'à la restauration qui suivit l'expulsion de ces derniers par Clovis. De fréquentes interruptions attestent encore de grands désordres dans la liste de ces dignitaires jusqu'en 564, où nous avons vu l'abbé Pascentius succéder à saint Pient sur le siège épiscopal de Poitiers. Deux siècles se passent encore, et, jusqu'à 768, gardent le silence sur la maison que visitent toujours d'illustres infortunes. Il en est autrement depuis la fin du viii® ; peu de pages sont déchirées dans les dyptiques. On voit pourvus du titre abbatial des ôvêques de Saintes et de Poitiers. Mais c'est vers ce temps que les laïques, sous le voile de la féodalité, s'emparent des bénéfices ecclésiastiques. Raynulfe, duc d'Aquitaine, mort en 867, donne en Poitou le premier exemple de cette usurpation, imitée au reste de Pépin le Bref et de quelques autres. Les grands seigneurs devinrent ainsi abbés de Saint-Hilaire ; ils n'y renoncèrent même pas en devenant rois de France, et ceux-ci eurent à cœur de conserver cet usage, de façon à n'être plus l'un sans être l'autre, ce qui, on le pense bien, n'a jamais augmenté de beaucoup les revenus de l'abbaye.

Mais le régime intérieur en fut sensiblement modifié. Un abbé toujours absent, et qui sent peu la valeur de ce titre de Pêrej laisse de larges blessures se faire à la discipline; la régularité monastique en souffre toujours, les défections deviennent plus rapides, et la faiblesse humaine aidant tout s'ébranle faute d'une direction ferme, tout périt de C( beau caractère religieux qui imposait à chacun la recher i^he et le soin de sa propre perfection. Il est vrai que le princes-abbés ne manquaient pas de suppléants pour J

charge dont ils n'avaient que les bénéfices. Comme dans

tous les monastères, Saint-Hilaire avait un prieur, premier

vicaire de l'abbé, et qui devint le véritable chef de la

communauté. Mais ici, par une disposition qu'inspira sans

doute quelqu'un des dignitaires princiers, le remplaçant de

l'abbé reçut une qualification équivalente, mais qui sembla

exclure dans les termes toute idée de supériorat. Ainsi ^L«Ganiiometieî

nous voyons dés 799, sous l'abbatiat de l'évêque de Saintes

Atton, un certain Redesende se qualifier de Gardien du

tombeau de saint Hilaire : c'est désormais le titre honorifique

réservé au chef du gouvernement intérieur, et qui figure

encore en 878 pour Théotade, le directeur de la maison.

Dans cet intervalle était survenues les catastrophes dont

les Sarrasins et les Normands avaient accablé le Poitou.

A la fin du ix® siècle, il avait fallu emporter au Puy en

Velay le corps saint, menacé d'une destruction définitive ;

dés lors on ne trouve plus le Gardien. C'est le Trésoriep

qui prend la tête de la communauté, Thesaurarius; c'est lui

qui a la clef du trésor ; on le désigne donc aussi sous le nom

de Claviger; il est enfin commis à l'entretien de la maison,

des soins matériels qui s'y rapportent : ^dituus. Il a, en

un mot, la charge do toutes choses, la responsabilité

générale. C'est à lui que reviennent la gestion des aff'aires,

le zèle des intérêts temporels; il a les honneurs de la

première dignité ; comme Trésorier, sa place aura une telle

importance, qu'elle sera donnée par les comtes de Poitiers

à leurs meilleurs amis, et des évoques s'honoreront d'en

être revêtus, car rien ne se fera sans eux, et autant

l'abbatiat sera devenu une haute dignité honorifique, autant

le thésaurariat en réalisera les devoirs, les honneurs et les

bénéfices. Ces derniers pourtant ne restèrent pas longtemps

tout entiers aux mains du Trésorier. Ebles, le frère du

comte Guillaume III (Tête-d'Etoupes), qui fut évoque do

Limoges, comprit le premier, vers le milieu du x« siècle,

ce qu'il y avait d'odieux à s'attribuer seul tous les revenus

de l'abbaye, et à n'en distraire que ce qui était indispensable

à Tentretien des moines. Nous le verrons ne disposer des biens communs qu'à l'avantage de la communauté, et désormais ces biens furent partagés entre le Trésorier et les religieux qui, gardant toujours leur vœu de pauvreté, n'en avaient que le nécessaire dont ils jouissaient en commun. Ce régime dura un peu plus de cinquante ans, jusqu'à ce que de nouveaux troubles, causés par les dernières violences des Normands, changèrent enfin l'état primitif de l'institution et firent de Saint-Hilaire une collégiale (a). Le plus ancien Trésorier, comme nous le verrons plus tard, ne l'est cependant qu'à partir de 926 — et depuis ce premier quart de siècle dans lequel nous entrons, les premiers dignitaires de l'abbaye, puis du Chapitre, se succédèrent avec ce nom ; le titre d'abbé étant toujours resté aux Comtes de Poitou, puis aux Rois de France, quand l'apanage rentra dans le domaine de la couronne sous Charles VL

(a) Voir pour tout ce qui précède : Gallia chtist., II, Eccles, Piclav. ; — Ducaiîge, aux mots Thesaurarim et Claviger; — Um, des Aniiq, de VOuestj XXIII, p. 142 et 327.

Note 1

Besly prouve fort bien contre un anachronisme que cette Adélaïde ne peut avoir été fille de Rollon, le premier duc de Normandie, qui vivait plus de vingt ans après Raynulfe. (Voir Rois et Dues d'Aqul-taine, p. 29.)

Note 2

Constantin fut le premier prince qui exigea la légitimation, c'ostà-dire l'adoption d'un enfant illégitime par son père pour le faire succéder légitimement à une portion de sa fortune. Mais cette loi plus ou moins suivie dans le cours des âges n'entra dans le droit canonique avec le mariage subséquent que vers la fin du xii* siècle, par une décrétale d'Alexandre III de 1181. C'est de là qu'elle passa dans la loi française ; et, à part les abus que cette loi subit trop souvent par des exceptions scandaleuses, l'Europe y trouve une garantie morale des lois de la famille. (V. Mêm. du Clergé j tom. I, in-4*, p. 858 et suiv.)

Note 3

Nous verrons en 909 saint Géraud honoré d'un culte public à Aurillac, où est encore une église de son nom, bâtie sur les fondements de celle que le saint avait élevée en l'honneur des saints apôtres Pierre et Paul. Il ne faut pas confondre ce saint avec saint Géraud de Sales, dont nous parlerons au xii^ siècle.

Note 4

Aurillac, Auriliaeum, ville de la haute Auvergne, et son ancienne capitale, aujourd'hui préfecture du département du Cantal. £Ue est peuplée de 12,000 habitants, sur la Jourdane, qui baigne la vallée dominée par le château et la cité. Saint Géraud avait mis son abbaye immédiatement sous la dépendance du Saint-Siège. (Baille t, au 13 octobre, t. VII, 204, et X, 185. — M^^ Guérin, X, 303 et suiv.)

Note 5

Avant le 10 octobre 890, et non en 893, comme D. Vaissette et d'autres après lui l'ont soutenu mal à propos, à force de conjectures

mal fondées. (V. à ce sujet une excellente explication de Dufour, dans sa Généalogie restée manuscrite, p. 3 et 4, qui fait partie de Qotre bibliothèque.)

Note 6

Nous trouvâmes, en 1849, cette épitaphe dans le mur d'un jardin occupant Tancien emplacement de la nef méridionale de Saint-Hilaire. Elle était gravée sur une belle ardoise de 1 mètre 60 de long sur 10 centimètres de large. Son état de dégradation en rendait la lecture difficile, mais nous pûmes la rectifier sur une bonne copie qui en avait été faite par D. Fonteneau avant la ruine de la belle église par ta Révolution. Elle avait été ensuite dessinée par Dufour, mais inexactement, pour ses recherches sur le Poitou. Nous fîmes placer Tardoise au musée des Antiquaires de TOuest, où elle reste parmi Igs pièces authentiques de notre histoire. (V. le Bulletin des Antiq. de l'Ouest, VI, 31 ; — VII, 335.)

Note 7

Le Velay, Velaunia, habité au temps de César par les Vellooi ou Velaunij au milieu des Cévennes. Ces peuples appartenaient à la première Aquitaine, et confinaient à TAuvergne et au Forez. C'est aujourd'hui une portion du département de la Haute- Loire, qui a pour chef-lieu le Puy, Podium j ville de 18 à 20,000 habitants, près de la Loire. Quelques géographes pensent avec Dufau et Guadet que 1d Puy s*est formé après la ruine de la petite ville de Ruessio, voisine du Puy, et que c'est à elle qu'a succédé plus tard l'autre ville de Saint' Paulien, à 12 kilomètres Est du Puy, chef-lieu de canton de la Haute-Loire.

Note 8

Clermont, l'ancienne Nemetunij placée non loin de Gergovia, qui avait résisté héroïquement aux Romains sous Vercingétorix. Peu après, Auguste, craignant que la position de Gergovia ne la rendit favorable à une révolte du pays, rebâtit, à une lieue au Nord de cette ville, celle de Nemetunij ruinée pendant la guerre, et lui donna son nom, Augustonemetum, Cette ville est devenue Clermont-Ferrand, ainsi nommée de son voisinage avec la petite ville de Mont-Ferrand Elle est aujourd'hui le chef-lieu du département du Puy-de-Dôme, et a 30,000 habitants. C'était la plus considérable ville de la basse Auvergne, et sa capitale. La haute Auvergne avait pour principale ville Aurillac, et plus tard Saint-FIour,

Nouherte, Noherta, aujourd'hui Nouharte, village de 600 âmes, dans le canton de Boixe (Charente). Nous en avons parlé en détail dans notre Histoire de f abbaye et des reliques de Charroux, p. 117 et suiv.

No'^E 10

Gourville, GodorDilla, bourg de 1,100 âmes, au canton de Rouillac (Charente). L'église du prieuré fut reconstruite au xii" siècle.

Note 11 Néré, Neiriacunij bourg de 1,300 habitants, au canton d'Aunay (Charente-Inférieure).

Note 12

Voultegon, Vultaeonnum, canton d'Argenton- Château (Deux- Sèvres), compte à peine 600 âmes.

Note 13

Mauléon, MalleoUunij aujourd'hui Châtillon-sur-Sèvre, peite ville de 1,000 habitants, sur le Loing, qui va se jeter à une lieue de ki, au Nord-Ouest, dans la Sèvre-Nantaise, près de Mortagne. Elle esÈ un des chefs-lieux de canton de Tarrondissement de Bressuire. On dit que son nom primitif, JkTons-Leonis^ lui venait des Romains; nous verrons plus tard que c'est bien à tort. Son abbaye fut fondée en 1079, et son nom nouveau fît oublier l'ancien, lorsqu'en 1737 le comte de Châtillon, gouverneur du Dauphiné, l'acquit de la vieille et puissante famille de Mauléon, qui se prétendait, comme nous le verrons, issue des comtes de Poitiers, et qui se fondit dans la maison de Thouars. (Gallia christ., II, 1391.)

Note 14

Courcosme, De Curie eomitisj dégénéré en Cureolmiaeum^ bourg de 1,200 âmes, du canton et à une lieue au Sud-Est de Villefagnao (Charente).

Note 15

Marcillac- Lan ville, ancienne vicomte de l'Angoumois, aujourd'hui bourg de 1,500 âmes, du canton de Rouillac (Charente). C'était une possession considérable d'une famille dont les traditions remontent au xi* siècle. (V. la notice que nous avons consacrée 4 cette famille {Bulletin des Antiq, de l Ouest, I, 201.)

Note 16

Confolens, Confluentes, ancienne ville, au confluent du Goire et de la Vienne, d'où lui vient son nom, à rextrémitô Nord-Est du département de la Charente, dont elle est une des quatre souspréfectures. Sa population est de près de 3,000 habitants. Elle faisait partie de Tancienne Marche.

Note 17

Brillac est maintenant un bourg de 1,700 âmes, où Ton voit les ruines d'un château rebâti au xi° siècle, et qui, sans doute, avait été reconstruit après celui dont nous parlons ici.

Note 18

La Fontenelle, p. 405, doute si cette nomination fut faite avant ou après l'expédition d'Eudes en Poitou. Il parait clair cependant que la place ne put être donnée avant la mort du titulaire. Il y a aussi plus de probabilités que la date de 894 fut celle de la charte écrite à cette occasion , tous ces événements s'étant passés à la fin do 893. (V. Besly, Comtes de Poiet., p. 33, 208 et 209; — Chartrier de Saint-Hilairej I, p. 16; Mém. des Antiq. de V Ouest, XIV, 16.)

Note 19

Ck)rmery, Cormeriacum, entre Tours et Loches (Indre-et- Loire) ou s'est formé un bourg de 1,000 à 1,100 âmes, dans une vallée arrosée par Flndre. Il n'y reste plus qu'une vieille tour romane de Tabbaye, dont les abbés étaient seigneurs de l'endroit.

Noyers, De Nueheriis, abbaye de Bénédictins de Touraine, fondée en 1030, sous le vocable de la Trinité et de la Sainte- Vierge, n'est plus qu'un village de 2 à 300 habitants de la commune de Nouhatre (Indre-et-Loire), sur les bords de la Vienne. M. l'abbé Chevallier a publié l'intéressant cartulaire de cette abbaye qui nous est fort utile pour l'histoire de la basse Touraine et du Châtelleraudais.

Note 21

Fontevrault, Fons Ehraldi, bourg de 1,800 âmes (Maine-et-Loire). Ses deux abbayes d'hommes et de femmes sont devenues, après la Révolution, une maison centrale de détention. Nous verrons que sous beaucoup de rapports l'histoire de ce double monastère est d'uD grand intérêt.

Note 22

Le Bas-Nueil, Nuolium^ à 5 ou 6 lieues au Nord-Ouest de Loudun, et du canton des Trois-Moutiers. La commune a 800 habitants*

Note 23

Cf.Redet, Beauchet-Filleau.— Il y a ici, dans les chroniqueurs de cette époque, quelques divergences sur les dates précises de ces événements, et ils varient de un ou deux ans sur ceux que nous racontons en ce moment; mais de telles variantes n'ont pas une réelle importance. Quelques faits seulement ainsi déplacés pourraient dénaturer certaines circonstances qu'il faut rétablir dans leur véritable jour. Ceux, par exemple, qui font mourir Raynulfe II en 896, déplacent par cela môme Tavènement d'Ebles Manzer et tout ce qui s'en suit. Nous avons adopté la chronologie qui semble plus convenable à la concordance des faits, et à la contexture mémo de l'histoire générale sans les chroniqueurs qui nous ont paru l'avoir mieux comprise.

Auxerre, Autissiodurum, ville de la Gaule, située dans eette partie de la quatrième Lyonnaise qui est devenue la Bourgogne, et qui dépendait des Senones ou habitants de Sens. Elle devint ensuite capitale de l'Auxerrois, et est aujourd'hui chef-lieu du département de l'Yonne. • Quant à cette rivière, elle vient des montagnes de Morvan (Nièvre), et se jette dans la Seine à Montereau, après avoir laissé Auxerre sur sa rive gauche. Elle a de 12 à 15,000 habitants.

Note 25

Montpensier, château fort sur une éminence. II a commencé la petite ville de ce nom, dans le canton d'Aigueperse (Puy-de-Dôme), Elle a 4 à 500 habitants. C'est l'ancien chef-lieu du duché de Montpensier, dont la seigneurie appartenait à des princes de la maison de France, et qui fut érigée en duché-pairie par Louis XIV. Louis VIII y était mort en 1226.

Note 26

Depping, ub. sup., p. 247 et suiv., d'après Richer, Hist.j liv. I, c. VIII, X, XIV. — Ces sortes de conversions forcées pouvaient avoir, en effet, un motif peu élevé dans un homme qui n'en passait par là que pour sauver sa vie; mais elles ne paraissaient pas toujours suspectes à ces Francs, dont la foi était solide en dépit de leurs passions désordonnées. On se persuadait facilement qu'au mUieu

des chrétiens où il faudrait vivre désormais, touché de la grâce, le nouveau converti pourrait être utile à ses compatriotes en les attirant à une religion qu'ils ne connaissaient pas. Il est possible que ces calculs n'aient pas toujours réussi, et Taction d'Imbo prouve qu'il y en avait eu des exemples. Mais nous verrons aussi, par la conversion en masse des Normands, que le véritable intérêt de la nation fut bien compris par un chef intelligent, énergique et convaincu, et que d'ailleurs les principes du christianisme étaient seuls capables de purifier les mœurs, de modifier les caractères, et d'immiscer une nation étrangère à la vie des vainqueurs mieux éclairés. Nous avons vu que, sans le baptême chrétien, Charlemagne n'aurait jamais soumis les Saxons, en dépit des reproches que la philosophie voltairienne lui en a faite.

Note 27

Laon, Lugdunum Clacatumj l'une des villes les plus anciennes et les plus peuplées de la Gaule, au nord-ouest de Reims. On croit qu'elle occupe, sur une montagne isolée, l'ancien emplacement de Bibracte, dont César nous a laissé la description au IV* livre de la Guerre des Gaules. Elle avait appartenu au royaume d'Austrasie après 561, et à celui de Soissons de 518 à 558. Elle est aujourd'hui la préfecture du département de l'Aisne, et renferme 9,000 habitants.

Note 28

La Fère, Fœra dans les anciennes chroniques^ chef-lieu de canton de l'Aisne de 3,000 habitants, aujourd'hui fortifiée, et ayant de beaux fastes militaires dans l'histoire de France, depuis cette époque jusqu'à la nôtre.

Note 29

La Serre est une petite rivière qui prend sa source dans le même département, près de Laigny, canton deVervins, et descend par Marie et Pont-à-Bresson jusqu'à l'Oise, où elle se perd à une lieue au Nord de la Fère.

Note 30

Mauléon, les Carlotingiens, II, 32. — Daniel, p. 585. Il y a probablement en cela une confusion avec le retour d'Ebles Manzer en 902, que nous raconterons bientôt.

Note 31

La Scandinavie, Seandia, est une contrée qui comprend aujooj d'hui la Suède, la Norwège et les lies du Danemarck; c'est me presqu'île de la mer Baltique. Les auteurs du pays, dans l'opinic a

NOTES DU LIVRE XXXVIIl 495

de Depping, seraient ceux qu'il faudrait croire lorsqu'ils racontent que Rollon fut exilé par son père pour s'être révolté contre son autorité royale. Nos historiens normands des xi** et xii^ siècles, que nous suivons presque toujours ici, donnent la version que nous croyons devoir suivre, parce qu'elle est généralement préférée par nos historiens. Cette variante est d'ailleurs assez peu intéressante par elle-même.

Note 32

Rochemeaux, Roeamellisj Rocameldis dans les chartes des x^ et xi*> siècles, situé à 3 kilomètres Sud de Charroux, devait être, à l'époque où nous sommes , et grâce à sa position défendue d'un côté par un coteau et de l'autre par la Charente, un lieu d'une véritable importance, car Âdhémar de Chabanais et Pierre de Maillezais, écrivains qui florissaient de 988 à 1010, l'indiquent de tout temps comme un castrum ou enceinte fortifiée munie d'un château défendu par plusieurs entourages de murs. Dès l'an 1050, on y voit comme seigneur un Âdalbert de Rochemeaux ; en 1088, c'est un Bertrand ; puis des Adalbert et des Guillaume s'y succèdent dont quelques-uns que nous avons cités ailleurs {Histoire de l'abbaye de Charroux, passim.) n'épargnèrent pas les épreuves à leurs paisibles et laborieux voisins. Les fortifications de Rochemeaux durèrent avec leurs douves, que remplissait la Charente, et leurs murs élevés, jusqu'aux guerres civiles du xvi* siècle ; des chartes de 1611 parlent encore des vieux fossés qui « anciennement fermaient la ville de Rochemeaux 9, mais dont les dernières traces ont entièrement disparu depuis longtemps. Il est fait mention dès 1176 d'une église de Saint- Ursin établie dans la ville et qui devint paroissiale. Elle est citée à ce titre dans le Pouillé de Gaultier de Bruges. Elle était probablement de fondation épiscopale, car on la voit toujours à la nomination de l'évêque de Poitiers. Cette église manqua de revenus quand les malheurs causés par les huguenots eurent détruit la ville et le château, et la paroisse fut réunie en 1617 à celle de Saint-Sulpioe de Charroux (D. Fonteneau, XXIX, 145 et 237), dont elle fait encore partie. Après avoir été le siège d'une châtellenie relevant de la basse Marche, Rochemeaux le fut d'une baronnie, puis, au mois de janvier 1599, on le voit érigé en vicomte en faveur de Jean Green^ seigneur de Saint-Marsault. Un château moderne existe aujourd'hui au milieu d'agréables plantations : il est habité par son honorable propriétaire, M. Bellivier de Prin. On ne compte plus à Rochemeaux qu'une vingtaine d'habitants appartenant tous à la commune de Charroux. (Dom Fonteneau, t. XXXVIH, 131 ; XXXIX, 237. — Redet, Diction, topographique, p. 360.)

Note 33

Cette forteresse occupait remplacement où s'est élevée, dans la suite, la petite ville de Thiers, une des trois sous-préfectures actuelles du Puy-de-Dôme.

Note 34

La série des Abbés de Cbarroux est très fautive à cette époque, plusieurs manquent par suite du mauvais état des archives- Les auteurs du Gallia chrisiiana attribuent ce fait à Tadministration de l'abbé PVotier, mais on n*a pas de preuve de cette préférence, fkulsqu'on reconnaît que Frotier n'a pas gouverné au-delà de 871, où apparaît, pour la première fois, Grinfier, son successeur, dans les dyptiques de l'abbaye. (V. notre Histoire de Charroux, Chronologie des AbbéSj p. 462.)

Note 35

Savigny-sur- Vienne, Saviniaeus, hameau de trois ou quatre maisons, au bord de la Vienne, et dans le canton de Vouneuil. C'était très anciennement un château et un fief relevant de la baronnie de Chauvigny. Il y avait là un prieuré de Saint-Cyprien sous le vocable de Notre-Dame, indiqué dans une charte du xiii® siècle, et qui devait être bien plus ancien, car on le voit cité déjà vers 1155. L'origine probable de ce prieuré remonte au don d'une chapelle nouvellement fondée vers 9i2 ou 943 par Richard, Trésorier de la Cathédrale, qui en gratifia le monastère de Saint-Cyprien. (Redet, Beauchet-Filleau, D, Fonteneau, VI, 48.) Il faut remarquer ici qu'alors le titre de Trésorier indiquait pour la Cathédrale le premier dignitaire et le chef du Chapitre.

Note 36

Une observation importante est à faire ici, et qui pourra servir plus tard à l'histoire comparée des institutions catholiques et de la politique pratiquée aujourd'hui par leurs plus ardents ennemis. C'est que, en 1790, quand les fauteurs, trompeurs ou trompés, de la Révolution eurent jeté à bas tout ce qui avait été dès l'origine de la France, et jusqu'alors, le fondement de sa prospérité ; quand on renversa les maisons religieuses qui s'étaient appliquées à la culture des champs et à l'exploitation des forêts, on ne songea à rien qui put les remplacer pour continuer au sol les mômes avantages de fertilité et de production. Depuis ce siècle si follement terminé par les scènes sanglantes de 93 et 94, par les troubles politiques ôt les principes antichrétiens qui les ont suivis, comment l'agriculture

NOTES DU LIVRE XXXVIIl 497

s'est-elle relevée? Comment s'est soutenue la prospérité nationale^ dont elle est une des causes premières? Le commerce, l'industrie, les arts ont jeté de temps à autre un vif éclat qui a pu éblouir Jes esprits vulgaires, mais qui, n'accusant partout qu'un excès de civilisation, nous ^ ont caché sous de séduisantes apparences la décadence sociale qui s'avançait à grands pas, et dont le progrès se manifestait de plus en plus aux esprits sérieux, en dépit des déclamations intéressées des agitateurs qui profitent de ce triomphe. Et c'est précisément avec de telles victoires de l'anarchie et d'un désordre moral qui va jusqu'à l'athéisme, que nous voyons coïncider la débâcle effrayante de l'agriculture et de la richesse publique dont elle est la source fécondante. Le paysan déserte les campagnes, où les bras manquent autant pour les semailles que pour les médiocres récoltes qui les suivent ; et quand les villes augmentent ainsi le trop plein de leur population aux dépens de l'économie matérielle et morale, on n'a plus contre cette gangrène mortelle du luxe et d'UQû misère méritée, l'immense ressource de ces communautés d'hommes dévoués qui eussent retenu tant de colons dans nos campagnes en continuant de les enrichir et de les fortifier. Les faiseurs de lois et de constitutions politiques s'en dédommagent, il est vrai, par des formes de gouvernement qui reposent toutes sur la liberté de Ja presse, les tromperies du suffrage universel, les débordements de l'éloquence parlementaire, les agréments du népotisme, la ruine de la famille, les caprices de la Bourse, les insanités dégoûtantes des bals de bêtes, des cafés-concerts, les impudicités de la scène drama^ tique, et le cynisme dégoûtant de la juiverie la plus audacieuse el du wilsonisme le plus éhonté.

Depuis cent ans bientôt, il n'y a pas de département qui n'ait sa Société d'agriculture ; on y a joint les Comices agricoles, les fermes modèles, les prix de charrue et les expositions de tous les choux et de toutes les earrotes possibles, sans compter l'ordre du Mérite agricole; et tant de belles inventions ont abouti à des récoltes insuffisantes, à des emprunts forcés de céréales venues d'au-delà des mers, à d'interminables discussions sur la protection et le libreéchange , à n'avoir chez nous que du blé dont le prix de revient surpasse les prix de vente, et à payer 20 centimes le demi-kilo de pain qu'en 1785 on payait six liards. En conscience, cela ne valait pas la peine de chasser les Bénédictins et les Trappistes, ni de détruire leurs colonies agricoles.

L'homme honnête et judicieux qui voudra sauver la France lui rendra donc ses Trappistes et ses Bénédictins. Sur les ruines qu'ont faites les Normands des xvin<» et xix« siècles, il relèvera des abbayes T. V 3-2

nouvelles avec des colliberts renouvelés qui ne s'en plaindront pas. Il rendra par là encore à nos campagnards démoralisés la doctrine évangélique dont la libre-pensée étouffe en eux les derniers germes, et avec le succès de l'agriculture on verra renaître les vertus antiques du paisible et honorable agriculteur. Sans cela rien 1...

Note 37

Cartulaire de Saint-Cyprien^ p. 443, et celui de Saint-Hilaire, 1, 17. — A voir comme les endroits auxquels s'appliquent le mot eondita se rattachent le plus souvent à des lieux où relèvent des châteaux, comme Brion, Vivonne, Chauvigny, etc., ne serait-on pas autorisé à regarder cette juridiction féodale, qui n'est guère usitée avant le ix^ siècle, comme autant de ces châteilenies dont le nom n'était pas encore adopté généralement , mais qui devinrent bientôt un titre dont le seigneur avait droit à un château fort et à rendre la justice. Cette justice était haute ou basse, selon que la châtellenie était royale ou inférieure. (V. M. Chéruel, Diction, de la France, — V. Châtelain.) D'ailleurs, ce mot eondita, dont la racine se voit dans le verbe eondere, ne donne-t-il pas l'idée d'un établissement fortifié, entouré de murailles? D'après M. Redet, p. 18, eondiium serait employé dans le sens de pagusy petit pays. Notre opinion n'y contredirait point.

Note 38

En 909, c'est Linariensis viearia ; en 923 et 936, tilla Linarius ; en 937, Aliarindis; en 964, Linaris, Liniaeensis; puis après le XI® siècle jusqu'à nous, c'est tantôt Ligner» et Liners*; enfin Liniers et Lignerius.

Morthemer, Mortui Maris ou de Mortuo Mare, aujourd'hui simple succursale du doyenné de Lussac- le -Château, est une de ces anciennes localités dont l'importance a cédé peu à peu à l'influence des temps, et n'est plus qu'une ombre d'elle-même. Sa vieille forteresse, qui rappelle, par son aspect grandiose et l'état de conservation de sa plus grande partie, une habitation féodale souvent mentionnée dans les fastes militaires de la contrée, était encore entourée en 1771 des restes d'une enceinte murale qui défendait la ville. Dans celle du château était comprise une maladrerie sous le vocable de saint Nicolas, de fondation royale, dont les revenus furent réunis à l'hôpital de Chauvigny en 1695, lequel relevait du grand aumônier de France. L'église collégiale était en môme temps paroissiale. Là existait aussi un prieuré de Saint-Christophe, dit de Montiemeuf,

fondé avant 1090 dans le cimetière, près d'une des portes de la ville, et dont la chapelle est en ruines. Ce prieuré relevait de Saint- Cyprien. On lui avait annexé Téglise voisine de Lhommaizé. Très anciennement avait été donné à l'église de Morthemer un titre archipresbytéral dont le siège était depuis 1486 à la cure de Saint- Médard d'Âsnières, en l'archiprètré de Châtellerault. Ce titre était d'abord conféré à un chanoine de la cathédrale, ce qui laisse supposer que le Chapitre en était fondateur. Ce bénéfice était devenu le premier archiprôtré du Poitou, et avait juridiction sur vingt-cinq paroisses.

Morthemer était, dès le xi*^ siècle, le siège d'une châtellenie à laquelle on trouve le titre de baronnie dès 1428, après avoir relevé de celle de Chauvigny. Elle dépendit ensuite de la Tour de Maubergeon, ayant vingt-huit fiefs dans sa mouvance. A partir du commencement du xv« siècle, on voit cette terre possédée par l'ancienne et toujours honorable famille Taveau, dont les représentants actuels habitent la ville et les environs de Montmorillon. Une de ses branches, dans la personne de Guillaume Taveau, qui fut plusieurs fois maire de Poitiers à partir de 1388, acquit la baronnie par son mariage avec Sibylle de Saint-Martin, héritière de Jean Harpedanne, qui avait fait bâtir une des tours du château. Les Taveau la possédèrent jusqu'au commencement du xviii* siècle, quand la maison de la Haye-Montbaud l'acquit par une alliance avec Catherine Taveau, qui laissa cette terre dans la famille de son époux.

Le baron de Morthemer faisait hommage-lige au comte de Poitou, et devait en temps de guerre venir à Poitiers garder le pont roulant avec quatre hommes d'armes pendant quarante jours et quarante nuits, mais une fois seulement en sa vie.

Morthemer était qualifié de première baronnie du Poitou. Celui qui le visite aujourd'hui n'y trouve plus qu'un misérable bourg d'à peine 400 âmes, dont le château récemment restauré par M. de Soubeyran, député de la Vienne, parle encore de son ancienne splendeur. Ce châtecui, possédé au xiv® siècle par les Anglais, qui en avaient fait une de leurs places fortes a encore ses souterrainsrefuges et son aspect formidable. L'église romane à nef unique a aussi une crypte et des voûtes ogivales de la transition. Annexée au château pour une plus facile communication, elle fut aussi fortifiée, et a conservé un aspect des plus pittoresques avec sa galerie couverte qui la surmonte, garnie encore d'échancrures et de meurtrières, et qui embellit singulièrement la vallée de la Dive, que couronne cet admirable ensemble de fraîches verdures et d'importantes construc*

tions. (V. Bulletin des Antiq. de l'Ouest, VIII, 143; — Beauchet, Diction, des Familles; — Redet, Diction, de la Vienne.)

Note 40

La châtellenie de Toufifou existait dès 1438; mais elle représentait alors un ancien fief de la baronnie de Chauvigny, qui, en 1127, s'â[ipelle Rolfol dans une charte du comte de Poitiers Guillaume X. Un tel nom, sans nous indiquer précisément aucune origine bien précise, laisse croire pourtant que le lieu était désigné d'abord en quelque langue qui ne ressemble pas plus à celle des Germains que de la race gallo-romaine. Ses variantes sont d'ailleurs nombreuses à travers les sept ou huit siècles qui nous séparent de cette première dénomination. Ce qui est certain, c'est qu'on a des actes du xiv® siècle où il est écrit comme aujourd'hui. La juridiction de la châtellenie s'étendait sur la paroisse de Bonnes, de Liniers et Lavoux, et audelà, en remontant, jusqu'à celle de Saint-Léger de Chauvigny. Le château, rebâti au xvi" siècle, existe encore en entier sur la rive gauche de la Vienne, dans la commune de Bonnes. Son plan carré se développe en de vastes et élégantes proportions et se termine à TEst par une tour puissante qui, d'une terrasse élevée, domine la rivière. Là, tout est d'un charmant aspect comme à l'intérieur tout témoigne du bon goût de M. Loyer, propriétaire actuel de cette belle demeure.

Note 41

Lavoux, Lavatorium au x® siècle, était dès cette époque un prieuré de Saint-Hilaire de la Celle, et devint une paroisse sous le vocable de saint Martin. Elle a absorbé la cure de Liniers, qui ne fait plus qu'un avec elle, et contribue à former un groupe de 1,000 habitants sur son territoire. Â Lavoux existent, encore des ruines de son château primitif. Une enceinte des xiv«, xv® et xvi® siècles entoure le château de Bois-Doucet, construit au xvii^, et dont l'entrée est reniarquable par ses portes à mâchicoulis et à créneaux. L'église de Liniers n'a plus d'importance que dans quelques-uns des rares caractères romans qui lui restent. Aux Bradières, non loin de là, irn homme de bien, M. de Grousseau, a établi, et gouverne encore une intéressante colonie agricole pour les enfants trouvés.

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