‹ Histoire générale civile, religieuse et littéraire du Poitou. 5Chapitre 1 sur 18 · LIVRE XXXIX · texte numérisé non relu

LIVRE XXXIX

Comprenant les notions préliminaires du xe siècle,

les premières années

du Comte de Poitou Ebles Manzer,

ET LA GÉOGRAPHIE DE LA VlGUERIE d'ÏNGRANDES

(De 900 à 913)

e lecteur a pu remarquer, depuis le commen- ^,,^31 „*£ cernent de cet ouvrage, que nous avons tenu ^Sê^m!^1!9 à lui faire connaître le synchronisme des événements généraux qui se rattachait à notre I histoire provinciale, dont ils lui facilitent l'intelligence en lui exposant les rapports des autres peuples avec ceux de PAquitaine et du Nord de la France. Cette méthode, qui nous a paru la plus rationnelle, est aussi la plus intéressante, parce qu'elle rapproche de nous une foule de personnages sans la connaissance desquels les nôtres ne seraient connus qu'imparfaitement. Il nous faudra y tenir encore jusqu'à ce que l'autonomie de nos souverains du Poitou les sépare de la France, proprement dite, pour les laisser seuls à la tête des choses du Midi par leur autorité définitive: c'est alors que nous les verrons devenir à la fois Ducs d'Aquitaine et Comtes de Poitiers. Alors aussi

nos relations avec eux deviendront plus intimes et plus explicites. Le pays s'ouvrira devant nous pour se prêter à une marche plus directe et plus rapide. Mais avant d'aborder ces routes plus larges et moins encombrées, il nous faudra encore considérer dans leur vaste ensemble les événements dont nous ne pouvons nous séparer jusqu'à ce que nous vivions en Poitou de notre vie propre, ce qui ne doit pas tarder beaucoup désormais, car le xe siècle verra se constituer en France, avec sa nationalité définitive, ces grands feudataires dont la vassalité n'empêchera pas la complète indépendance. Avant de raconter ces faits, qui vont fonder au milieu de nouveaux conflits les moyens de cette nouvelle politique, jetons un coup-d'œil sur les caractères sociaux de cette époque. C'est le point de vue où il faut se mettre pour la bien juger.

Eut noni des ei- Rien n'avait été changé dans les mœurs et les habitudes

pnU au commence-

SXdîcSire!' ~ ^e *a v*e ^es Francs depuis leur arrivée dans les Gaules, sinon qu'on avait dû modifier certains points d'une législation plus positive, élaborée dans les Conciles et assemblées des évêques et des grands, d'après les besoins nouveaux révélés par les circonstances. La plupart des décisions légales se dictaient presque toujours par les coutumes des lieux, mélange très souvent des vieilles habitudes gauloises et romaines, avec celles importées par les derniers envahisseurs du territoire. Les pénalités variaient encore plus, étant presque toujours inspirées, du moins quant à leurs détails, par la volonté du juge, et même par ses caprices du moment, car il n'y avait guère de tribunaux, en dehors des affaires majeures décidées par des commissaires improvisés^ que les seigneurs ou leurs délégués préludant aux usages très prochains des hautes, moyennes et basses justices. La loi salique, dont beaucoup d'articles avaient prévu les délits et les crimes avec les peines qui devaient les expier, était fort souvent oubliée au milieu des désordres, des guerres et des invasions. C'est le régne pacificateur et législateur de Charlemagne qui avait rendu une salutaire

vigueur aux lois anciennes ou renouvelées, et le Xe siècle en aurait fait une plus fréquente application, si les troubles des guerres et le despotisme des grands, dont nous y verrons tant d'exemples, n'avaient pas si souvent remplacé la justice par l'arbitraire et par les plus étranges abus d'autorité. Comment en eùt-il été autrement, quand les générosités des maîtres plus ou moins légitimes, de la France, n'avait de limites que leur seule volonté envers des subordonnés qui finissaient par leur devoir tout? Ceux-ci devenaient bientôt des favoris aussi puissants qu'eux-mêmes, se dispensaient des lois à suivre ou à faire observer, et comme le prince avait toujours besoin d'eux pour se protéger dans la guerre, ou pour se débarrasser dans la paix d'une foule de soins difficiles, la justice, dont ils étaient presque toujours les interprètes et les instruments, souffrait nécessairement, aux dépens des peuples, de nombreuses irrégularités. Les intervalles de paix, quand ils se prolongeaient quelque temps, rendaient seuls aux lois leur action normale, et il n'était pas rare de voir se produire alors des revendications dont nos vieilles chartes nous ont donné plus d'une fois d'intéressants spécimens, très propres à nous faire juger des mœurs judiciaires de l'époque.

Il faut observer aussi, dans la société de ce temps, des d6{^2SSàl|2r conditions diverses des personnes qui semblent s'être divi- Um*tm sées en trois classes très distinctes. Les serfs continuaient à cultiver la terre, et c'étaient les villani ou vilains, nom lesté aux laboureurs, fermiers et autres gens de la campagne. Au milieu du ixe siècle, les serfs étaient usscrfi. employés aussi à titres de domestiques, et avec les fonctions que remplit toujours la domesticité actuelle. Ainsi vivaient-ils dans l'intérieur des maisons libres, des villas, des châteaux et même des palais. Nous savons qu'ils se recrutaient dans leur propre famille, et souvent leur nombre s'augmentait des prisonniers de guerre ; outre qu'en certaines circonstances, les hommes libres s'exposaient à tomber en la puissance de leurs créanciers

s'ils devenaient insolvables (<o. Au besoin, ils étaient appliqués aussi, selon leur degré d'intelligence aux arts ou aux métiers mécaniques. Ils bâtissaient, coupaient le bois de construction ou de chauffage, l'élaboraient ensuite pour les bâtisses et l'ameublement. Mais cet état d'assujettissement, nous le redisons, n'avait rien d'aussi lourd et d'aussi malheureux que semblerait l'indiquer cette dénomination de serfs, dont nos crieurs de liberté moderne ont fait tant de bruit contre le moyen âge. Dès la conversion des Francs au christianisme, il n'y avait plus dans l'Europe chrétienne que des serviteurs dont la vie ne ressemblait en rien à celle des esclaves du paganisme, et les communautés religieuses, à qui il fallait un si grand nombre de bras, donnaient l'exemple envers leurs serfs de la mansuétude fraternelle avec laquelle la religion avait toujours voulu qu'on les traitât. Ajoutons que les affranchissements ne furent jamais plus communs qu'au moyen âge, et les révoltes plus rares, en Poitou comme ailleurs.

Léscoiiiberiiàceue Au-dessus de cette classe inférieure, était celle des Colliberts, dont nous avons déjà parlé <*). Leur affranchissement les avait fait passer du servage à la condition d'hommes libres, et il s'en était suivi pour leurs enfants cette amélioration considérable, qu'étant nés de parents libres, ils s'étaient vus admis comme eux aux choses de la politique et de l'administration, surtout pour le gouvernement des villes, où ils composaient le conseil dirigeant et la magistrature inférieure. C'était même de leurs rangs que, dès le vie siècle, étaient sortis un certain nombre de leudes qui arrivèrent à de hautes positions et s'enrichirent souvent par leurs alliances avec des familles franques. On se rappelle les aventures de Leudaste <*).

Leur mariage. Mais il fallait toujours des colons pour les travaux de la

(a) V. Ducange, Glossar. inf. latinit., V° Villanus, Servus.

(b) Ci-dessus, t. III, p. 127 et 17-2.

(c) Ci-dessus, t. H, p. 2-2, 32, 93 et 103.

époque,

HISTOIRE GÉNÉRALE DU POITOU (900) a

campagne et le service des citadins. Parmi ceux-là, les colliberts tenaient toujours une sorte de premier rang. Des usages légaux s'étaient conservés qui constituent des traits intéressants de la physionomie de cette époque. Ainsi une temme serve ne pouvait épouser un -homme libre qu'après son affranchissement. Elle devait donc avoir quitté y par suite de la cérémonie qui la délivrait, le groupe des autres femmes qui travaillaient toujours ensemble, soit â la maison, soit aux champs. Cette cérémonie, qui avait varié selon les âges, avait revêtu un caractère chrétien au temps dont nous parlons, car 'la religion entrait pour quelque chose dans toutes les habitudes de la vie: on tendait donc toujours plus à l'abolition du servage, comme à une pensée qui devait se pratiquer surtout dans une société chrétienne. Au Xe siècle, et depuis le IVe, l'affranchissement se faisait encore dans l'église, en face de l'autel; devant l'Evêque, dont l'archidiacre écrivait l'acte décisif; après quoi on mettait dans la main droite du serf un denier que l'Evêque faisait tomber en la frappant d'un léger coup de la sienne ; puis, lui montrant les portes ouvertes de l'église en signe de liberté, il lui remettait les armes des hommes libres, la lance et Fépéc. Désormais celui-ci pouvait avoir une charge dans les armées, et sa descendance avec lui, car l'homme ou la femme n'étaient jamais affranchis sans leurs enfants, ce qui semblait juste puisque d'abord ils avaient dû partager le servage de leurs auteurs, et que d'ailleurs il eût semblé déraisonnable de diviser la famille. Cet état, de liberté permettait aussi d'entrer dans le clergé ou dans la vie monastique (*).

La condition de la femme libre, qui était celle de ses parents avant son mariage, devenait celle de son époux, dès lors qu'elle y était engagée. Pour l'obtenir, il avait fallu offrir au père ou au tuteur un cadeau d'une importance proportionnée à celle de leur fortune mutuelle. Ce n'était

(a) Michelet, Origine du Droit, in-8°, p. 280.

L'iilTnnrlilàfciiiuriL

qu'après les noces qu'une dot était constituée en terres ou on argent, dontrépouse avait l'entière et absolue disposition. L'acte en était dressé, où cette clause devenait la garantie do sa fortune personnelle. Quant à la cérémonie religieuse, on observa toujours, sans préjudice de certains usages que tirent naître ou cesser les temps et les lieux, la présence du prêtre et la tradition aux époux de l'anneau bénit par lui. Ces traces principales se retrouvent à l'occasion dans tous les mémoires de ces temps éloignés, où le symbolisme no manquait jamais aux principales particularités de la vie humaine.

Entrons maintenant dans l'examen de l'existence des classes supérieures.

ubat«*. I,a langue du peuple et des illettrés, romaine jusque-là,

cYst«;\-dire formée d'un latin dégénéré, ressemblait fort à un jargon soumis à la prononciation locale et à l'accent particulier de chaque province. En se pliant aux formes latines dans l'usage qu'en avaient fait les grands et le clergé, cite sVtait ressenti?, comme tout le reste, des funestes influences de tant de secousses et de variations qu'avait éprouvées la société, et un peu aussi du mélange des races qtlU envahissant les diverses provinces, s'y posaient souvent eu garnison ou en établissements prolongés. Mais dans les cours* dass les monastères, le latin est toujours la largue iwfèree, ei Ton y parle, et Ton y écrit plus ou moins purent?::! le vie:', iiiome qui jusque-là avait consacré tous Us actes puVuj-s, les rèùacùoiis de formules, ceites des cardes el4f$ eariuùaîres. Tou:e:o;s il en ê:ai; autrement r Us cîass - mes. Liu comme n^us Ta vous vu dans c we ëtt ser:u :v.\ iru;:ue* que se rrèiêre::: à Strasbourg \:s a>U3t :: ;:vs Cîuirlcs le Chauve e: Louis le Germaniques, *a *Mà 2ïfce::* c;:èr. ree. -ru%ou y trouvait moins

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car les solécismes et les barbarismes semblaient s'y disputer la place d'honneur. Il faut, au reste, lire certaines pièces pour se faire une juste idée de ces défections du langage, comme on en voit par exemple dans le testament de Riculfe, évêque d'Elne en 915(*), ou le Recueil des formules de Robert, évêque de Metz. Là, se trouvent, avec une foule d'expressions barbares, de graves et nombreuses infractions à la régularité grammaticale <*); mais, â force de se déformer, les belles élégances de Rome arrivaient à une décadence d'où naissaient les premières lueurs d'une langue nouvelle qui tendait à devenir lentement la belle langue de Louis XIV et de Bossuet, après avoir été celle de Joinville, de Ronsart et d'Amyot. C'était à quoi uihimo». préludaient déjà les premiers troubadours ou trouvères qui s'en allaient par les châteaux et les villes chantant les exploits des héros du dernier siècle, et donnant les premiers essorts à notre poésie nationale. D'autres s'appliquèrent aux compositions en prose, écrites dans cette langue mêlée de latin corrompu et du nouveau français, dont nous venons de parler, et qu'on nomma romane3 comme l'art contemporain qui n'était encore dans l'architecture et la peinture que la grossière ébauche de ce que les xiie et xme siècles devaient nous donner. Ce n'est pas certes ■-** rwnan* ^ dans ces compositions littéraires que nous irons chercher pour l'histoire les graves et authentiques documents qu'elle réclame. C'est de la pure poésie où les personnages sont grandis au besoin d'un récit chevaleresque et aventureux, où presque tous se groupent autour de Charlemagne, dont les traditions sont demeurées vives et enthousiastes dans les foules, aussi bien que dans les cours et les manoirs. Rolland, ce neveu de Charlemagne, si malheureux à Roncevaux, et qu'illustrèrent tout d'abord Eginhart et au xn€ siècle l'auteur de la Philippide (1) , devint, des le

(a) V. Baluze, à la suite des Œuvres de Règinon, abbé de Proyin.

(b) D. Rivet, Hist. litt., vi, 9.

JiMlcS.

Xe siècle, un des personnages les plus renommés des romans de chevalerie. Une foule de légendes le firent aux yeux de tous le héros par excellence dont s'empara plus tard la littérature italienne, illustrant dans les vers de l'Arioste tantôt les amours, tantôt la fureur du prince carlovingien. Les quatre fils d'Aymon eurent leur tour, et consacrèrent, dans un roman saisissant de grands coups d'épée et de travaux héroïques, les noms à jamais illustres des remarquables guerriers dont le peuple aimait naguère encore à relire et à raconter les exploits. Dans ces compositions que nous ne pouvons toutes nommer ici, l'imagination embellit les gestes héroïques, les amplifie, et les premiers rudiments de notre littérature datent de ces essais, comme ceux de notre théâtre devaient en venir un peu plus tard.

Les caries à jouer. Nous pensons que là aussi remonte l'origine des cartes à jouer qu'on n'attribue guère, telles que nous les avons aujourd'hui, qu'au temps de Charles VI, mais dont la première idée semble contemporaine du berceau de notre littérature française. Si l'on voit figurer, en effet, sur les cartes, des personnages des xive et xve siècles, on ne peut méconnaître que le plus grand nombre de ces noms soient sortis du temps de Charlemagne, qui a continué d'y paraître lui-même avec d'autres dont les noms empruntés à l'histoire étaient déguisés comme le sien sous ceux des héros antiques, dont ils prétendaient reproduire les belles qualités. C'est plus tard qu'on y a mêlé des valets, des rois et des reines, qui, plus connus alors des contemporains, les intéressaient de plus près en reproduisant des personnages, vrais ou allégoriques, des cours de Charles VI et de Charles VII, Hector, Lahire, Ogier, Lancelot, Régine; et plus tard, Agnès Sorel, Jeanne d'Arc elle-même, devinrent des types qui flattèrent alors les esprits des grands par les nobles récréations de la mémoire et de l'esprit (2).

Les sciences. Ainsi ce grand monde émerge des conceptions héroïques de

nos premiers romanciers, et quelque peu départ qu'ait semblé prendre aux progrés littéraires le xe siècle, où nous entrons,

les malheurs qu'il dût subir, les troubles parmi lesquels se fondait laborieusement la paix relative qui devait naître de l'unité du pouvoir, n'empêchèrent pourtant pas un certain développement des études classiques. Dans les contrées de France moins agitées, les monastères ne cessaient pas d'écrire les histoires du pays ; on se livrait aux sciences, on étudiait avec quelque prédilection l'astronomie, qui avait ♦tant plu à Charlemagne, la dialectique, dont le goût était venu de la lecture d'Aristote. La morale, l'esthétique, la théologie mystique avaient leurs studieux amateurs â Corbie, à Gembloux, à Toul, à Aurillac, à Saint-Gai enfin, où le moine Motker se délassait de ses travaux historiques en exposant, en un livre devenu curieux, la valeur des caractères alphabétiques dont on usait dans la musique et le plain-chant à Pégal des notes et de la gamme que Guy (TArezzo ne tardera pas à inventer. Le siècle le plus déshérité des moyens qui secondent les efforts de l'intelligence et du génie, avait donc ces éclairs de science, ces élans vers l'avenir qui se produiront toujours, môme dans les temps les plus difficiles, partout où l'esprit du christianisme fécondera îa pensée humaine par les inspirations du spiritualisme.

En racontant fhistoire de ces âges, où la guerre signalait ****** particulièrement des peuples dont les origines étaient celles des conquérants plus avides de dépouilles que de civilisation, on s'enquiert naturellement de la stratégie, des armes et des habitudes belliqueuses de ces petits peuples, toujours disposés à attaquer ou à se défendre. Les armes avaient peu changé depuis l'invasion des Francs dans la Gaule. Ceux-ci y avaient trouvé l'usage de l'arc, de la lance, de Tapée, du casque et du bouclier ; ils y ajoutèrent celui de la hache et de la masse d'armes, qui faisaient dans les combats d'horribles ravages, car on ne se battait guère que corps à corps, et les résultats de ces mêlées étaient toujours un nombre considérable de tués. Quant au recrutement, nous avons vu plusieurs fois comment il se faisait: c'était un

• appel aux hommes libres d'abord, les plus intéressés à défendre leurs frontières. Les serfs, que leur présence habituelle dans les cultures et le soin des ouvrages domestiques eussent rendus moins susceptibles de cet appel, avaient encore un autre titre à n'être pas compris dans les rangs de l'armée: c'était leur condition sociale, qui les tenait toujours au-dessous de ce qu'un peuple guerrier trouvait de noblesse dans le métier de la guerre. Il y avait cependant des occasions où les serfs formaient comme un arrière-ban et devaient marcher comme dernière ressource dans une pénurie d'hommes, ou après une défaite dont il fallait se relever au plus tôt, et jamais, (quoi qu'.en aient dit quelques écrivains mal informés, ou peut-être égarés par un préjugé personnel (3),) jamais on ne vit les serfs s'élever contre leurs maîtres, comme jadis l'avaient fait à Rome les esclaves justement indignés sous la conduite de Spartacus. Loin de là, ils auraient défendu au besoin, contre des agressions violentes, les domaines dont ils avaient la garde et l'entretien, car ils aimaient leurs maîtres, les religieux surtout, qui les traitaient toujours avec une douceur très conforme à leur esprit de paternité. • ^ Formation des mi- C'étaient les ducs et les comtes qui, dans chaque province, appelaient sous les drapeaux. Alors se trouvaient réunis sans retard, au jour et à l'heure indiqués, tous les possesseurs d'alleux ou terres libres, tous les tenanciers du seigneur, et, en outre, quand le roi convoquait, tous ceux qui tenaient de lui des bénéfices ou charges militaires ou civiles. Les précautions prises avant un engagement consistaient avant tout dans le choix de la position, comme nous l'avons vu faire à la bataille de Poitiers en 732 ; puis à former les troupes en coins aigus dont les rangs s'augmentaient à la suite du premier, d'un plus grand nombre d'hommes placés de front, et dont les côtés prêtaient moins us combats. à une attaque de l'ennemi. Aussi ne fallait-il pas songer à enfoncer ces surfaces qui eussent présenté une résistance dangereuse. C'était pour les deux armées la plus habituelle

manière dé marcher Tune contre l'autre, et après qu'elles s'étaient ainsi rapprochées, l'attaque commençait par les premiers rangs, auxquels venaient se joindre les suivants. Bientôt l'engagement était complet ; on voyait s'y fjeter maintes fois jusqu'aux réserves disposées sur les derrières de l'armée, où autant de coins avaient été disposés, qu'il y avait de provinces devant prendre part au combat. Alors chaque homme avait son duel, très souvent avec une suite d'antagonistes successifs, auxquels on n'échappait que par une habitude très exercée de force, d'adresse et de fermeté. De là l'effroyable quantité de morts, qui, dans les grandes batailles, sont accusés par les historiens, sans qu'on puisse presque jamais les taxer d'exagération.

On voit que si l'habileté des généraux consistait surtout à se faire des positions avantageuses, ils ne pouvaient pas tant s'y confier qu'à l'intrépidité de leurs soldats. Il n'y avait d'ailleurs alors que peu de cavalerie, qui ne servait guère qu'à soutenir une action ou à tourner plus rapidement les troupes ennemies. Une fois le signal donné, les chefs n'avaient plus rien à faire qu'à observer les diverses phases du combat, et à mettre en mouvement, selon qu'ils le jugeaient à propos, les troupes qui n'avaient pas encore donné et qui devaient renforcer les endroits faibles.

Au reste, ces campagnes étaient de courte durée; on allait droit au but en cherchant l'ennemi et en engageant au plutôt une première affaire presque toujours décisive : aussi s'occupait-on peu de castramétation, art encore presque ignoré. Les campements se faisaient pour une ou deux nuits sous la tente. On ne se donnait pas la peine de faire des retranchements ou autres ouvrages,, et les camps, encore connus en Poitou sous le nom de Sichard, du Vieux- Poitiers, du Céneret et autres, ne furent que des ouvrages des Romains, ou au moins de l'époque gallo-romaine. Ce qui n'empêche pas de remarquer que les attaques des Normands avaient multiplié les enceintes fortifiées et les moyens de résistance donnés aux châteaux, aux villes et

même aux églises. Nous touchons au moment où la stratégie du moyen âge nous montrera de grands progrès dans cet art de se défendre chez soi.

Les ans Quand les études pouvaient encore se réfugier dans le

silence favorable des cloîtres, elles ne s'y accompagnaient guère que des arts paisibles, dont la culture exige ce repos de l'esprit que la paix seule peut donner. Tels furent alors le dessin et la musique, l'un servant aux orfèvres et aux graveurs, dont les derniers spécimens, venus jusqu'à nous, excitent si justement notre curiosité ; l'autre n'étant parvenu encore qu'à des effets d'une grande médiocrité artistique. Mais il ne faut chercher alors aucune production du pinceau : on ne songeait guère à ce genre d'habileté lorsque les travaux de décoration ou d'agrément pouvaient disparaître en quelques jours sous les flammes des incendies et

u dessin. la ruine des monuments. Tout au plus pouvait-on appliquer

les essorts élémentaires du dessin à la confection des riches costumes et des tapisseries destinés au culte ou à l'embellissement des églises et des châteaux. Le temps ne nous a conservé d'ailleurs aucuns lambeaux de ces merveilles, sinon dans quelques ornements ecclésiastiques, à peine reconnaissables. Il faudra attendre encore une centaine d'années pour voir naître ces beaux ouvrages parmi lesquels la Normandie nous offrira ceux de la reine Mathilde, et l'Anjou, la vaste suite de tableaux en dyptiques de sa cathédrale.

u musique. La musique, qui a toujours eu tant de charmes pour le

cœur humain, parce qu'elle est née avec lui, n'était encore que toute rudimentaire. Elle consistait surtout dans le chant ecclésiastique et dans les modulations de la voix appliquées soit aux joyeusetés des gens de la campagne, soit aux chansons héroïques des trouvères, et que la harpe, avec quelques-unes de ses variétés, accompagnait souvent dans les fêtes et les repas des demeures seigneuriales.

Les diverses formes d'instruments se réduisaient à trois. On se persuade difficilement qu'en Poitou la cornemuse n'ait

eu aussi dès lors dans les fêtes campagnardes un emploi fréquent et presque exclusif. Les noces surtout, comme nous le voyons encore, étaient égayées par des chansons et des danses qu'accompagnait le son de la' Vaise et du Biniou.

L'architecture, qui fut des plus modestes quant aux Uiéiiiw*. maisons d'habitation, où le bois, la brique et l'ardoise étaient surtout employés, n'admettaient guère qu'un premier étage jusqu'à Charlèmagne, qui fit de ces constructions, comme de tout le reste, une expression dé sa pensée, et donna lo premier exemple dans son palais d'Aix-la-Chapelle d'un retour intelligent aux splendeurs architecturales dont il avait admiré les types dans la Rome encore vivante des Césars. Mais, en général, l'art de bâtir avant lui n'avait d'autre type que les églises, encore façonnées dans le genre des basiliques romaines, et les châteaux plus variés de forme et de plus vastes dimensions. Ceux-ci , en effet , étaient à peu près les seuls types mis en œuvre. Les châteaux, comme à toutes les époques, avaient leurs moyens de défense inhérents à leur genre de construction ; c'est-à-dire que, outre les fossés et les retranchements qui les entouraient, ils présentaient aux assaillants des surfaces d'une énorme épaisseur, où s'encadraient d'étroites fenêtres aux profondes embrasures garnies à l'intérieur d'appendices de pierre encastrés dans les murs, parés de tapis et de coussins, qui en faisaient des sièges commodes pour la conversation ou le travail des femmes. De là s'apercevaient de lointains et magnifiques paysages, et les bois où si souvent le maître du logis, aux aboiements de ses meutes, aux hennissements de ses chevaux, au retentissement du cor et aux cris de guerre de ses gens, abattait les cerfs, les chevreuils, les sangliers et les renards, dont les peaux se changeaient en tapis et en chauds vêtements ou reliaient les beaux manuscrits du monastère. Les souvenirs majestueux des châteaux et des abbayes de Maillezais et de Montreuil- Bonnin, de Salbart, de Tiffauges et de Niort, en sauraient

que dire aujourd'hui si leurs fréquentes transformations n'avaient abouti après tant de siècles, et sauf de rares exceptions, à une ruine qui deviendra bientôt un complet oubli (a).

im église*. Pour les églises, elles avaient à peine changé leurs

formes générales depuis le ive siècle. C'était toujours la basilique romaine, parée de la forme de croix. Au fond du sanctuaire étaient les sièges du clergé. Les nefs étaient ornées d'une fenestration à baies relativement étroites, distribuant à l'intérieur un jour mêlé symboliquement de quelque demi-obscurité favorable au recueillement de la prière. Une seule porte s'ouvrait au couchant dans les édifices de la campagne, et longtemps l'appareil gallo-' romain, composé de petits cubes de pierre ou d'échantillons allongés et mêlés de briques, furent le luxe architectural donné à ces maisons de Dieu. La plupart avaient aussi sous l'autel un caveau où reposaient les corps des saints. Les fenêtres furent dés les premiers temps garnies de résilles de plomb qui en consolidaient la surface, et suppléaient aux grandes largeurs que les lames de verre ne pouvaient pas encore avoir, non plus que les peintures translucides. Enfin les charpentes des combles étaient plus ordinairement recouvertes , surtout dans les grandes basiliques, de lames de plomb (*) qu'on tirait d'Angleterre, et qui remplaçaient avantageusement les tuiles ou l'ardoise ordinairement employées, et dont les nombreux débris se retrouvent encore si fréquemment dans le sol de nos communes rurales.

Eglises fortifiées. Vers le commencement du ixe siècle, nous avons vu déjà, quand les attaques réitérées des Normands eurent fait sentir le besoin de refuges solides, que les grandes églises monastiques, ceintes de solides murailles> opposèrent

(a) Cf. Arnaud, Monuments des Deux-Sèvres, passim.; — De Wismes, Croquis de la Vendée.

(6) V. notre Hist. de Saint-Martin de Vertou p. 199; — Bolland. t. x, octobre, p. 811 et 814 ; — Greg. Turon., Hist. Franc.,\ïh. IV, c.xx.

plus d'une fois leurs forces matérielles aux entreprises des assaillants. Lorsque les femmes et les enfants se cachaient dans les souterrains percés dans les bois, à une certaine distance des villes et des monastères, les hommes se retranchaient dans l'édifice sacré, dont les portes étaient solidement barricadées par toutes sortes d'engins, et Ton faisait autant d'observatoires et de postes défensifs des clochers, des galeries et des tours qui flanquaient les murs latéraux ou les angles du monument ; on occupait les voûtes déjà construites en pierre, et d'où les assiégeants avaient à se garder contre les projectiles nombreux précipités sur leurs échelles, et qui tuaient autant d'hommes qu'ils en atteignaient. C'est de là aussi que datent ces degrés de pierre, dont nous avons parlé, dressés en forme d'escaliers à l'intérieur de ces étroites fenêtres qu'on voit encore dans beaucoup de nos églises romanes, et dont l'emploi dura jusque vers le temps de Philippe-Auguste. Là, des archers se tenaient en sentinelle, veillaient sur les approches do la placj, et défendant de l'arc et de l'épée ces ouvertures devenues si dangereuses, pour peu que l'on tentât d'y pénétrer.

On pense bien que le Poitou, avec ses beaux pâturages ladmir^ et l'élevage qu'ils encourageaient, et la culture du lin qui y fut toujours abondante, ne dut jamais manquer de fabriques, plus ou moins développées, d'étoffes chaudes et solides : La laine fournie par les moutons, réservés à la table des riches, y fut, avec le poil des chèvres, travaillée par les premières populations qui s'y établirent. Le linge y devint aussi d'un usage plus commun, surtout dans les hautes classes, où encore il n'était pas généralement usité jusqu'au milieu du xve siècle (a).

Les centres nombreux, qui naguère s'occupaient encore des étoffes avec une réputation qui distingue certains pays de beaucoup d'autres, durent s'y appliquer dés le comme n-

(a) Eginard, Vite cari. Magni.

cernent. On peut le conclure de ce que Ion voit encore pratiqué, quoique beaucoup moins qu'avant 1789, à Parthenay, à Saint-Maixent, et dans un grand nombre de villes ou de bourgs qui vivaient de cette industrie. Nowriiare. Les denrées maraîchères, cultivées surtout dans certaines

régions du haut et du bas Poitou, la récolte des noix, des châtaignes et des fruits, entraient pour beaucoup dans la vie animale, avec les fromages, dont on varia les formes et la confection. C'étaient autant de sources de richesses dont il faut tenir compte pour bien juger de ce que le pays possédait de ressources alimentaires. Mais la base des repas était le pain de froment ou de seigle, dont les farines s'obtenaient depuis plus de quatre cents ans, non plus par la mouture faite à bras, dans des vases de granit, mais par les moulins à eau que les moines surent établir sur les moindres ruisseaux de leurs domaines. Le pain se faisait avec du levain, mais par un système assez mal entendu qui, soit par la manipulation, soit par la cuisson dans les fours, n'était depuis fort longtemps qu'une pâte assez dure que souvent il fallait casser pour s'en servira). — Pour la viande, on n'avait guère que le cochon, dont les troupeaux étaient fort nombreux. On le salait à la Saint-Martin et à Noël et on le mangeait presque toujours bouilli. Le jambon était aussi très recherché ; mais surtout on consommait la viande de vache, qui entrait en plus grande quantité dans la nourriture habituelle des classes inférieures. Les bœufs semblent avoir été en moindres proportions dans la nourriture étant d'ailleurs réservé pour l'agriculture en des temps où les défrichements étaient si considérables, et ne se mangeant guère que sur la table des grands non plus que le mouton et le veau. En revanche, il fallait bien que les vaches jouassent un grand rôle dans la cuisine puisqu'on la voit presque toujours citée comme pièce de résistance

(a) Pline, Hist. nat.t lib. XVIII, c. vu ; — Petiscus, Lexicon antiquitatum romanarum, traduit par l'abbé Baral, in-8°, 1776, t. h, 150. V° Pain.

dans l'emploi commun et habituel de la viande. Nous verrons

une comtesse de Poitou, vers le milieu du siècle où nous cm^tr^ -v*«s

entrons, léguer aux pauvres une certaine quantité de pain

avec une vache tuée à la manutention au jour anniversaire

de sa mort. Plus tard, ce seront des Normands exigeant

des Bretons cinq cents vaches pour surcroît à une victoire

remportée sur euxw. On peut conclure de ces observations

qu'en fait de viande do boucherie la vache avait le principal

rôle dans la nourriture habituelle. Quant au gibier, le choix

variait sur les tables des seigneurs, qui seuls avaient le

droit de s'en procurer. Mais toutes les viandes présentaient,

au reste un aliment sain dont le plus ou moins de délicatesse

était relevé par des épices ou des sauces recherchées.

De tout cela on faisait l'objet de transactions commerciales. .Foircs' ■*** e*

Peu de chemins étaient percés dans les campagnes, qu'on

ne traversait que pour de petites distances. Les voies do

communication étaient rares, et n'existaient guère en

dehors des voies romaines encore suivies par les armées,

et les chemins rayonnaient surtout aux environs des abbayes

et des églises avec lesquelles les populations avaient des

rapports plus fréquents et plus directs. Mais le commerce

se faisait surtout par les rivières et les canaux, où nous

avons vu que, depuis Charlemagne surtout, les moines

obtinrent souvent un privilège de navigation et des exemptions

d'impôts très utiles au transport de. leurs productions,

dont se ravivait le commerce de la contrée. Des assemblées

religieuses se tenaient souvent dans les lieux où les abbayes

possédaient d'illustres reliques qui attiraient par des

guérisons miraculeuses une foule de malades et d'infirmés.

Comme ces grandes affluences avaient besoin de se nourrir

pendant ces pèlerinages, des marchands s'y trouvèrent en

grand nombre qui y apportèrent aussi, avec les objets de

consommation, des choses de nécessité ou de luxe dont on

trouvait commode de s'y pourvoir. Ce fut l'occasion des

(a) Marca, Hist. du Béarn, c. vin.

péages qui devinrent, pour remplacement des marchandises sur les terrains dépendant des villes et des communautés, une source importante de revenus.

Tels furent chez nous, comme partout, les développements des arts usuels et de l'industrie, et Ton voit comment les usages actuels de la vie active remontent à l'origine de notre société. C'est jusqu'à la fin du xvme siècle que furent célèbres à Poitiers même les foires de Saint-Hilaire et de Sainte-Radégonde qui se tenaient sur la place de chacune de ces églises aux jours de leurs fêtes patronales. Une autre, non moins célèbre, était la foire au lard, sur le parvis de Saint-Pierre au jour du Jeudi-Saint ; et c'est à cet exemple que s'établit plus tard la foire aux jambons, tenue à la porte de Notre-Dame de Paris <«). Nouveaux ntages Telle est donc la physionomie générale qui présentaient les deux royaumes de France et d'Aquitaine au commencement du xe siècle, qu'il est temps d'aborder avec ses événements politiques. Ces notions reçues nous aideront à en mieux juger le caractère et les détails.

Les Normands continuaient leurs déprédations sous divers chefs qui se partageaient les entreprises, et opéraient pour leur compte sur les provinces qu'il leur semblait plus lucratif de rançonner. Mais de ces chefs, le plus habile et le plus expérimenté était Rollon qui, avec une persistance remarquable et une grande sûreté de calcul, poursuivait un plan dont le succès lui apparaissait déjà comme le prochain couronnement de son œuvre. Maître du Cotentin(4), il s'y était établi, et, appliquant dès lors fort adroitement une politique réfléchie à l'établissement de son autorité, il se posait comme souverain d'un pays que personne n'osait lui disputer ; il y vivait en des conditions relativement assez tranquilles, ne molestant les populations que le moins possible, et les pliant, sans presque qu'elles s'en aperçussent,

(a) V. pour tous ces détails Ducange, Montfaucon, Legraod d'Àussy, et autres historiens. •

à 4une sorte de gouvernement qui déjà, moyennant leur soumission, les protégeait mieux que leurs propres seigneurs dont ils n'avaient rien à attendre. Un tel état de choses contrastait singulièrement avec la conduite toujours vagabonde , toujours barbare des bandes effarées qui continuaient à dévaster les villes et les campagnes do nos provinces méridionales. Les cruautés de celles-ci n'en seront pas moins redoutables; elles tueront les évêques et les prêtres à l'autel comme au début de leurs expéditions, et les gens mêmes de Rollon resteront libres de fréquenter encore les pays de l'Ile-de-France et de la Bourgogne pour y conquérir de riches butins qu'ils rapporteront â Rouen comme autant de trophées dont les chrétiens asservis se désolaient entre eux (a).

Pour nous, vivons quelque temps dans notre Poitou comme si nous y jouissions d'une paix inaltérable, et occupons-nous-y de faits qui, sans avoir un grand retentissement dans le monde de l'histoire, conservent pourtant un véritable intérêt dans notre géographie locale.

Tout au commencement de ce siècle, en 901, l'abbaye de Protn^dûribbaje Nouaillé avait pour abbé Renaud, et sa maison était toujours sous le double patronnage de Notre-Dame et de Saint-Junien. Ce dignitaire gouverna jusqu'en 917, et c'est sous son administration qu'Ingelric et Hildegarde, sa femme, donnent au monastère un alleu sis au pagus de Thouars, viguerie de Thénezay (*), dans la villa de Champignyle-Sec(c), avec toutes ses dépendances; puis un autre alleu » situé dans la villa de Maillé (<*), même viguerie. De ces terres, les unes étaient prés de Nouaillé, dans la quinte de Poitiers, c'est-à-dire dans un rayon allant jusqu'à cinq milles de distance de la villes, et au village nommé alors Alexan-

(a) Depping, liv. IV, c. n, passim.

(b) Teniacensis.

(c) Campaniacus.

(d) Marliacum.

(e) Dafour, de l'Ancien Poitou, p. 402.

de NouuU&

drus (5), les autres dans la viguerie de Liniersw où se trouvait une villa du même nom. A ces derniers dons était joints un serf nommé Difredon, sa femme et deux enfants. Tout cela était donné à un parent des donateurs nommé Rotard, religieux de l'abbaye, qui fut sans doute l'abbé élu en 917. Il en devait jouir pendant sa vie, la famille monastique n'en devant avoir que la nue-propriété, ce qui prouverait que le vœu de pauvreté n'avait pas encore été rétabli après le pillage de 863 par les Normands. Ajoutons que l'usufruitier était obligé d'employer les revenus annuels à la restauration de l'église ç»; les lieux, au reste, devaient être restés en fort mauvais état. Cette charte fut donnée en avril 901, et l'un des premiers signataires fut Ebles Marizer, qu'on associait ainsi à cette œuvre pour en assurer la solidité.

En juin de la même année, la même abbaye reçut, d'un certain Calzton, un don de vignes, prés et terres labourables, situés dans la viguerie de Civaux, au village Luciaco. Tous ces noms de lieux ont leur histoire qu'il ne nous faut pas oublier : Nous en avons parlé jusqu'ici chaque fois que l'occasion s'en est présentée: nous continuerons de le faire, parce qu'ils offrent un réel intérêt à l'étude que nous poursuivons. Beaucoup de ceux qui figurent d'abord dans la première des deux chartes que nous venons d'analyser, ont déjà trouvé leur histoire dans les événements qui se rapportent à l'année 874, où nous avons parlé de ces mêmes vigueries et d'autres enclaves; nous ne le dirons donc pas ici, ne nous arrêtant qu'à celles qui n'ont pasencore été mentionnées, et que nous ne considérons qu'à titre de vigueries ou dépendances d'icelles. citanx. Et d'abord, entrons dans la viguerie de Civaux, où

Nouaillé acquit les nouvelles terres données j>ar Calzton. Cette viguerie commence à paraître en 802, dans une charte

(a) Besly, Comtes de Poict., p. 221.

(b) D, Fontenau, XXI, 153.

en faveur de Saint-Hilaire de Poitiers <*). Elle y est nommée Exidualinsis, ce qui dure avec de légères variantes jusque vers la fin du Xe siècle, où Ton trouve Exioaltej ce qui dénote un commencement de transformation, pour arriver vers 992 à Sicvallis, d'où nous est venu enfin en 1383 le Civaux, qui, par cela même, devrait s'écrire par un S initial. C'est encore une de ces singulières métamorphoses dues aux caprices successifs de la prononciation qui ont peu à peu modifié la langue parlée. Quoi qu'il en soit, cette viguerie englobait autour de sa paroisse principale celles de Lussac-le-Château, de Verrières, de Maire, de Dienné et de Saint-Martin-la-Rivière; c'est-à-dire que cette dernière formait au Sud comme Lussac au Nord, une des extrémités de la viguerie, comme sa largeur était limitée de l'Est à POuest entre Dienné et la foret de Lussac. Avant d'aller plus loin, donnons sur Civaux, ainsi que nous l'avons promis ci-dessus (à) les notions qui peuvent intéresser sur le Keu même devenu une simple commune de onze cents habitants.

Elle a son centre aux bords de la Vienne, dans le canton de Lussac. Nous l'avons citée plus d'une fois avec sa vieille et remarquable église du xne siècle, du vocable dus saints Gervais et Protais. Cette église doit son origine à une fondation bien plus ancienne, puisque dès le ive ou Ve siècle, elle s'entourait de ce vaste champ de sépultures, dont nous avons parlé, et qui en fit le rendez-vous préféré d'un si grand nombre de morts qu'on y venait inhumer dans des sarcophages en pierre. De là une célébrité que Civaux partagea dès nos origines chrétiennes avec Sain (^Pierre des Eglises, Notre-Dame d'Antigny, près Saint-Savin, Saint- Pierre -des -Corps en Touraine, et bien d'autres églises presque toutes de la même époque. On pourrait voir une preuve de l'antiquité que nous attribuons â celle-ci

(a) Chartrier de Saint-Hilaire, I. 9.

(b) T. I, p. 58, 82 et U2.

LttsiMc-ChàtaiD.

et la cause de son vocable, dans la découverte faite à Milan par saint Àmbroise en 386, des reliques des deux frères martyrs, que les nombreux et éclatants miracles rattachés à cet événement rendirent bientôt célèbres dans toute la chrétienté* Une autre preuve nous en est donnée dans une épitaphe du ive siècle, trouvée un peu au-dessus des fondements de l'édifice sacré et constatant l'inhumation de deux personnes nommées ^Eternalis et Servilia. (*). On ne voit guère le titre de viguerie donné à Civaux que jusqu'au commencement du xi6 siècle (vers 1025), où son importance diminue en proportion que s'augmente celle des baronnies voisines de Lussac et de Mortemer. C'est de ce dernier archiprètré que relevait, avant 1790, la paroisse de Civaux, dont le prieUré-cure dépendait de l'abbaye de Lesterp, fondée vers la mtfme époque dans la Marche du Limousin. Il faut faire remonter au xive siècle l'époque où cesse de se généraliser l'usage de porter à Civaux les morts étrangers a la paroisse.

Lussac est le chef-lieu d'un canton composé de treize communes et traversé du Sud au Nord-Est par la vallée de la Vienne qui baignait ses remparts disparus. Oh le nomme souvent, mais très mal, Lussac -les- Châteaux, le gratifiant ainsi d'un ou deux manoirs de trop, car il fut toujours dans les vieux temps Lussac-le-Chastel* pour le distinguer de Lussac-les- Eglises, localité voisine sur les limites du Limousin. C'est le Luciaco qui, après avoir été en 780 une simple villa de la viguerie de Civaux, eut un château vers le milieu du xie siècle, une église encore paroissiale du nom de Saint-Maixent, et un prieuré de Sainte -Madeleine dépendant de l'abbaye de Saint- Savin. Là, était un archiprètré dont le titulaire était le curé de Moussac-sur- Vienne, devenu annexe de l'Ile- Jourdain. Ce fut aussi très anciennement le siège d'une châtellenie relevant de la baronnie de Calais, unie au comté de la basse

(a) V. Bulletin âe$ Ani. de l'Ouest, X, 111, où nous avons donné, à propos de celle épitaphe, une description de l'église de Civaux.

Marche. A la fin du xvie siècle, puis au xvne, un marquisat dont le vieux château disparut peu à peu, ne laissa pour derniers vestiges que les débris d'un pont qui reliait le corps du château au village du Pont, vis-à-vis celui de Mazerolles. De l'autre côté, la forteresse avait pour défense un étang dominé par un ermitage où avaient habité quelques solitaires longtemps employés à la desserte de la chapelle du .château et à un hôpital de Saint-Roch, fondé pendant les pestes fréquentes des xve et xvie siècles. Des cavernes fouillées dans les soubassements de cet ermitage ont donné des os et des instruments en silex de l'époque antéhistorique, et constatent avec le nom local de Luciago, Luciaco, (Luciacum), une affinité entre l'ère gallo-romaine, avec sa civilisation achevée et les habitudes primordiales de siècles à peine connus par leurs attributs les plus élémentaires. — Les environs de Lussac sont pleins des souvenirs historiques moins éloignés et mieux connus, de la font-chrétien ou fontaine du roi, du gué de la Biche, du camp de Sichard, dont nous avons parlé en racontant la bataille de Voulon oo. — La ville fut une place de guerre, qui joua un rôle important dans les luttes des xive et xve siècles, entre la France et l'Angleterre. Sous ces murs, si souvent battus par les machines et les engins des chevaliers d'outre-mer, Chandos fut tué dans un combat de partisans en 1369, peu à prés la prise qu'en avait faite Duguesclin. — On voyait autrefois à la tête du pont, un petit monument de forme tombale, sur lequel était sculpté une épée, et qui passait pour le tombeau de l'illustre guerrier, lequel pourtant mourut et fut enseveli au château de Mortemer.

Au Nord de Lussac, et sur tout le littoral de la Vienne qui s'étend jusqu'à Civaux, est une forêt, ancienne propriété du marquisat de Lussac, portant son nom, et actuellement domaine de l'Etat. Elle servit souvent aux grandes chasses du moyen âge, bien moins fréquentes aujourd'hui, ayant

(a) Ci-dessus, 1. 1, ad ann. 507.

été abandonnées depuis longtemps pour la forêt de Molière, plus voisine de^Poitiers.

verrières. A deux lieues au Sud-Ouest de Civaux, sur un terrain accidenté de vallons et parcouru du Sud au Nord par celui de la Dive, s'élève, non loin d'un château du xvie. siècle, qu'habitèrent les ducs de Mortemar (6), l'humble clocher de Verrières, monument du xie siècle, malheureusement défiguré en 1845 sous prétexte de réparations. La \pie romaine de Poitiers à Limoges coupait la partie méridionale de ce territoire. Son sol a gardé l'empreinte des révolutions primitives du globe, car, en plusieurs grottes et cavernes, que les siècles y ont ouvertes, on a pu reconnaître des ossements d'éléphants et de grands carnassiers que des cataclysmes importants ont pu seuls y apporter. Verrières, devenu une petite commune d'un millier d'habitants, est enclavé dans le canton de Lussac, où il a toujours eu un rôle de la plus grande simplicité. Tous ces souvenirs remontent à un titre de 936. On le nomme alors Vererias, puis Vitrerias, de Vereriis. Elle est une villa, dont on ne voit pas encore l'église dédiée à Saint-Michel, et reste longtemps une simple châtellenie. Mais la construction de cet édifice remontant certainement jusqu'au xie siècle, il n'y a guère à douter que le titre paroissial ne lui ait été conféré alors, et on la trouve ainsi qualifiée dans le Pouillé écrit en 1290 par le bienheureux èvêque de Poitiers Gauthier de Bruges. On peut conclure qu'elle fut une fondation de l'évêché à laquelle le premier dignitaire du diocèse n'avait pas.£essé de nommer jusqu'en 1790. En 1300, Verrières relevait de la châtellenie de Dienné ; plus tard, elle eut la sienne propre qu'elle tint du roi ; c'est pourquoi elle fut une dépendance de la Tour de Maubergeon. Quand la révolution fit succéder les départements aux provinces, le bourg de Verrières devint un chef-lieu de canton, dans lequel furent comprises cinq des communes voisines. Le remaniement de 1801 réunit tout ce groupe au canton de Lussac.

Une forêt assez considérable, où se chassent le cerf et le sanglier, abrite Verrières du côté du Nord.

A six kilomètres vers ce même côté, couronnant le plateau qui domine le vallon de la Dive, on rencontre, sur la voie ferrée de Poitiers à Montmorillon, le bourg de Lomaisé ou Lhommaisé, conformément à la manie' qu'on a prise, vers la fin du xvi* siècle, des H initiales données à beaucoup de mots commençant par une de nos cinq voyelles. C'est un lieu relativement moderne, dont le sol a donné aussi ses ossements fossiles, mais avec lequel on ne peut remonter dans nos archives du pays au-delà de 1223, un acte de cette année le nommant Lomaisée (7).

L'Eglise seule, avant 1820, parlait encore de quelques souvenirs, derniers restes de son histoire. Elle avait sa porte romane, ses chapiteaux historiés, et sa cuve baptismale de même style semble remonter au commencement du xiie siècle. Elle avait subi d'ailleurs, au xvne, de larges remaniements dont la raison se trouve sans doute dans les saccages des huguenots. Au moins ces retouches architecturales l'avaient dotée d'un beau rétable en bois, dû au ciseau d'un habile sculpteur. Du reste les petites dimensions de cet édifice suffisent à peine à une populatiop qui s'est accrue jusqu'à un millier de paroissiens. Malheureusement ceux-ci n'y retrouvent plus les impressions de leurs pères. En 1875, leur église a été rebâtie, mais on lui a, contrairement au vœu de la liturgie , donné un nouveau vocable, celui de Saint-Michel, au lieu de Saint-Jean-Baptiste qu'elle avait toujours eu. Cette paroisse avait été probablement fondée par le Chapitre de Mortemer, qui en était collateur (8).

Au Sud-Est de la Villedieu, son chef-lieu de canton, Diciuiéapparaît le village de Dienné ayant son église romane de Saint-Hilaire, où l'ogive se mêle dans le portail, par une singularité dont les exemples sont toujours' remarquables, à l'ornementation du xie siècle : c'était un des premiers efforts de l'art qui allait se transformer. Cette cure était un . bénéfice de Saint- Benoît de Quinçay. Malgré son peu

d'apparence, Dienné était, au xvie siècle, une baronnie de la Tour de Maubergeotf, unie à la châtellenie de Verrières. La paroisse, qui n'a plus que quatre cents âmes, relevait de l'archiprêtré de Mortemer. On n'en voit pas l'origine ; son titre le plus ancien ne va pas au-delà de 970 dans le cartulâire de Saint-Cyprien. On l'appelle alors Deinet/ vers 996, c'est Disnet. Dienné, écrit comme aujourd'hui, se trouve déjà en 1264, et a varié souvent depuis lors, poyr revenir à cette orthographe, dont on ne sait point l'origine, mais qui, par cela même, pourrait bien être celtique, quoiqu'elle n'y ressemble guère. Autrefois, et jusqu'en 1547, la forêt de Verrières, dont nous avons parlé, et qui confine à Dienné, portait le nom de forêt de Dienné. saint-Mutin- ii- La viguerie de Civaux, avait pour dernière dépendance Rivière. <je ga juridiction, au Nord, le bourg de Saint-Martin-la-

Rivière, Sanctus Martinus de Riparia, posé sur la rive droite de la Vienne, entre Chauvigny et Mortemer. C'est une paroisse de onze cents âmes, dont Chauvigny est le chef-lieu de canton. Elle n'était en 924 qu'une villa, ayant sans doute déjà une église du même vocable qu'aujourd'hui ; mais elle était de la viguerie dite Raciacensis ou Ranciacensis dont on ne sait plus le chef-lieu, et qui s'étendait entre la Vienne et la Creuse, de Saint-Martin même à Luray en Berry. Il lest croyable que ce fut après l'extinction de cette viguerie, dont on ignore la cause, que Saint-Martin, et peut-être d'autres localités de son voisinage, furent assignés à celle de Civaux. Cette paroisse était de l'archiprêtré de Mortemer dont elle relevait en partie, aussi bien que de Chauvigny comme fief de haute-justice. Le curé était nommé par le Chapitre de Mortemer ; son église se compose d'un premier jet du xiii0 siècle, auquel se sont ajoutés des remaniements de plusieurs époques. Une pyramide en pierre, comme on en voit rarement d'aussi élégantes, surmontant la tour carrée du clocher, donne une apparence de quelque intérêt à cette église devenue beaucoup trop petite pour la population qui la fréquente (9). Nous avons parlé du camp romain

où se retrancha le chef des Pictons Duratius, et qui, placé vis à vis le bourg, sur la rive opposée de la Vienne, a produit des médailles et autres objets de l'époque romaine, entre autres des meules destinées dans les camps à moudre à la main le blé des soldats.

Sur le territoire de Saint-Martin existait dès le xrv* siècle, R******* et sur la rive droite de la Vienne, au village encore vivant de»Cubord, un prieuré de Notre-Dame appartenant à Saint- Benoît de Quinçay (*), dont l'abbé avait la présentation. Une autre chapelle du même vocable fut fondée dans le mênie lieu, pendant le cours du xvn6 siècle, par messire Philippe Taveau, de l'antique famille des Taveau de Mortemer, lequel y présenta par lui ou ses héritiers jusqu'à la cession de la baronnie à une autre famille qui continua d'exercer ce droit.

Reprenons la suite des événements :

Ebles Manzer, deuxième du nom, ce comte do Poitiers, iE£?K!liîiS,lfc qu'Aymar avait supplanté en 893, avait en 902 trente-quatre ans (10). Les seigneurs poitevins songeaient toujours à lui, Aymar n'étant à leurs yeux qu'un étranger à la race de Charlemagne. Depuis quelque temps, ils conspiraient pour le tirer de son obscurité, car il n'avait pas cessé d'habiter en Auvergne la cour de Guillaume le Pieux. C'est par ce prince, dont le dévouement ne s'était jamais démenti, qu'il fut prévenu des projets qui lui étaient favorables. Ebles acquiesça à leurs plans, dont l'exécution ne pouvait kêtre sérieusement entravée depuis la mort du roi Odon, Manzer mit d'abord toute son activité à entretenir le zèle de ses amis, puis à les seconder quand le temps fut venu de prendre les armes. L'affaire fut si bien conduite que, vers la fin de 902, il apparut une nuit, entouré d'une petite armée, sous les murs de Poitiers, où il s'était ménagé des intelligences. Aymar, surpris et abandonné, se voyant sans

(a) D'après M. Redet, Dict. top. \° Cubord — M. Bauchet-Filleau dît Saint- Benoit-sur-Loire, c'est une erreur, d'après le Pouillé même de 1 783.

ressources, ne put songer à défendre sa position. Il se réfugia à Angoulême, où il vécut encore de longues années sous le gouvernement amical des comtes Alduin et Guillaume Taillefer Ier.

Aux efforts de Guillaume d'Auvergne pour seconder la cause de son neveu, le roi Charles le Simple n'était pas non plus resté indifférent. Il avait très peu adopté Aymar ; celuici n'ayant dû le comté de Poitiers qu'à Odon, lequel n'était à ses yeux qu'un usurpateur, et n'avait donné l'investure du Poitou à son favori qu'au mépris d'un décret rendu par la diète de Quiercy en 877. Cette raison de justice aurait suffi au roi pour lui faire prendre le parti du persécuté qui n'eut pas de peine à le convaincre de ses droits. Il obtint donc sans retard la confirmation de son titre, au grand contentement de toute la province.

s« bonnes qui- Ebles avait la foi chrétienne en honneur, et, guidé par elle, il remplit ses nouveaux devoirs en conscience. Il fut des premiers et des plus fidèles observateurs de la formule qui semble avoir été adoptée vers ce temps en tête des actes publics : Prœveniente gratta Dei, Cornes (a) Les grands feudataires étaient déjà munis d'une autorité presque souveraine, ils avaient été confirmés dans leurs fiefs héréditaires par les rois qui ne pouvaient payer autrement fe^ffîUdedj3ta leurs services et se maintenir leur fidélité (H). Ebles n'en aimait pas moins à rendre la justice par lui-même et un trait de sa vie nouvelle nous laisse voir avec quelle solennité elle se rendait dans les assemblées où le comte devait présider. Le 30 mars 903, il tint à Poitiers un plaids où il fut assisté de Savary, comte de Thouars, de Maingot, vicomte d'Aunay, et de celui de Melle, Atton. Au-dessous d'eux siégeaient les deux viguiers Adelme et Aimery, puis un auditeur, un avocat dju comte, faisant les fonctions de ministère public, et quatorze autres vassaux de distinction qui tous signèrent le procès- verbal de la séance. Ces derniers,

(a) Comte par la grâce de Dieu. V. Besly, Comtes de Poict. p. 234.

semble-t-il, devaient avoir là le même rôle que ces assesseurs (scabini) dont il est parlé dans un capitulaire de Charlemagne de Tannée 805. Ils étaient élus par les propriétaires des terres allodiales, c'est-à-dire appartenant en pleine propriété à leurs possesseurs. On voit que le bon sens et l'esprit de l*#w#*Wwp. justice n'attendaient pas le xixe siècle pour recourir à un jury offrant toutes les garanties nécessaires de lumière et d'impartialité, sans aucun des abus criants qui signalent trop souvent les jugements de nos cours d'assises. 11 s'agissait d'un colon injustement détenu et que son possesseur réclamait en vain depuis plusieurs années contre un certain Launon, clerc de la cathédrale. Isarn, son antagoniste, et qui dépendait de Nouaillé, profita du retour du comte pour revendiquer ses droits qui furent reconnus. Selon un usage équivalant à un appel suivi d'un jugement définitif, l'arrêt qui l'avait remis en possession devint irrévocable par cela même que, s'étant présenté pendant deux ans consécutifs aux séances judiciaires, personne n'avait réclamé contre cette décision, (<o L'abbé de Nouaillé, sous lequel eut lieu cette restitution, n'est pas connu certainement, parce qu'on hésite sur la date exacte de l'affaire ; mais ce dut être Guérin ou son successeur Roger, qui ne mourut qu'en 915 <*>.

Les détails nous manquent sur l'administration politique NûliUlé 1tfimn d'Ebles II. On ignore même jusqu'à l'année de sa mort; J* fyfèt de *^ mais nous le verrons se mêler pourtant quelques années encore aux choses du gouvernement et de la guerre. Ce qui ressort encore mieux de son action souveraine dans le pays, c'est toujours son zèle pour la justice et pour les intérêts légitimes de ses sujets. Ainsi, après avoir condamne le diacre Launon, dans sa persistance contre un laïque, il fit restituer en 904 à l'abbaye de Nouaillé la forêt de Bouresse que s'était injustement attribuée le vicomte de Limoges Audebert, ou Edelbert (12).

(a) Besly, ub sup.

(b) Dom Fonteneau, xxi, 153.

Noweaw excès des Cependant les Normands tenaient toujours la partie Normand*. méridionale de la Gaule où ils continuaient de faire beaucoup

de' mal. Le Nord souffrait moins, et avait une tranquillité apparente depuis que personne ne s'opposait plus àRollon/ tenant toujours les embouchures de la Loire et de la Seine ; celles de la Garonne n'étaient pas mieux traitées. De Nantes, ils avaient ensuite porté leurs armes dans la Bretagne où succombèrent les efforts valeureux du duc Alain III (*). Ces troubles continuèrent de porter le plus grand préjudice aux affaires publiques ; les principes les plus incontestables de la bonne foi en souffraient d'autant plus, et les relations sociales restaient empreintes d'un caractère d'égoïsme que la religion même ne suffisait pas à réprimer. Nous en trouvons un nouvel exemple dans ce qui se passait à l'abbaye de àsaw4iaixent.q,ie'* Saint-Maixent. En ce temps-là, elle avait deux chefs, comme toutes les autres : l'un séculier, qui était un certain Aymar, frère d'Aymeri, vicomte de Thouars ; l'autre, Ambert, qui n'a laissé que son nom, aussi bien que ses deux prédécesseurs Arnoul et Audoin. 11 est probable que ces derniers n'eurent en réalité que le titre de prieur, remplissant les fonctions spirituelles de cette dignité, tandis que l'abbé laïque était maître des revenus, et ne s'occupait des moines que lorsqu'il fallait obtenir du roi ou de quelque évêque une concession ou faveur pour laquelle on désirait leur signature. Abnsdei'awiw^. C'était aussi à titre d'avoué, que Aymar, comme tous les autres en pareil cas, s'occupait du temporel de la maison. Nous avons vuw que depuis quelque temps, ce dernier titre, devenu celui d'une fonction gratuite et toute chevaleresque, faisait d'un seigneur puissant, animé d'un zèle purement religieux, un protecteur désintéressé du monastère contre les entreprises de l'ennemi ou d'un envahisseur. Mais ce titre que d'honnêtes motifs avait rendu parfois héréditaire, l'était devenu tout à fait, et en passant d'un père

(a) Mauléon, Carlov. II, 41.

(b) V. ci-dessus, ad ann. 898. — Du Teras, II, 347 ; — Gallia Christ., II ; — La Fontenelle, Rois et Ducs, p. 41t.

généreux à un fils qui Tétait moins, servit à celui-ci d'un prétexte pour se faire payer fort cher un patronage qui devint de plus en plus onéreux. Ceci ressemble beaucoup à ce protectorat imposé à de pauvres petits peuples modernes, lequel n'est pas autre chose pour une nation plus riche et plus forte que le moyen d'en retirer des impôts et de s'en faire de fructueux tributaires.

Il semble que Ton peut attribuer à cette époque les ^iîïïtJ!"11^1" commencements de l'action judiciaire et administrative des vicomtes, car on les voit participer aux actes des tribunaux où ils siègent en qualité d'assesseurs. Des chartes nombreuses en font foi, et outre la raison qu'on peut trouver à cette innovation dans le soin que Manzer se donna pour rendre des bases solides à la répartition de la justice, on peut bien croire aussi qu'il pût en faire pour ces officiers un témoignage de sa gratitude pour le rôle qu'ils avaient rempli dans la restauration du prince. Les vicomtes, en effet, dont l'influence était déjà grande sur les pays qu'ils gouvernaient, s'étaient empressés de seconder son retour, et pas un n'avait manifesté la moindre velléité d'opposition contre la légitimité de ses droits et la justice de sa cause. Une telle participation était d'une suprême importance de la part de fonctionnaires dont l'action s'exerçait directement sur les masses et dut contribuer puissamment à leur faire adopter le nouveau pouvoir.

L'année 903 vit le mariage, de Charles le Simple avec y^SSilm&Si une des filles d'Edouard, l'ancien roi d'Angleterre. Cette tto&m* princesse est diversement nommée par les historiens selon qu'ils écrivirent en des langues dont la traduction nous rendit plus ou moins exacte la forme du nom original, toujours plié à des prononciations différentes. C'est ainsi qu'elle est appelée tantôt Ogive ou Edwige ou Ogine, dont les auteurs français ont fini par faire une Adèle qui, pour ne ressembler que fort peu à sa racine, n'en est pas moins adoptée par nos historiens modernes. Ces bizarreries apparentes n'ôteront rien au caractère louable de cette noble

Abbaye de Saint Séveriu.

femme que nous verrons garder héroïquement contre les guerres civiles, un fils, qu'elle ramènera d'Angleterre après la mort du roi Raoul, et qui lui succédera sous le nom de Louis d'Outremer <*).

L'année suivante 905, un acte authentique nous révèle encore plusieurs localités du haut Poitou, avec lesquelles il importe de faire connaissance. Il s'agit d'un chanoine de Saintr-Pierre de Poitiers, nommé Richard, prêtre, trésorier du Chapitre, achetant de sa mère Alsuinde, près de Chitré (13), sur la Vienne, l'ancien emplacement d'un moulin en ruines et quelque peu de terre inculte qui y attenait. Le vendeur, nommé Flofade, se dit abbé de la Celle de Saint- Séverin et de Saint-Vincent (14) , nous le verrons plus tard devenu doyen du Chapitre. — Il importe maintenant de savoir ce qu'était cette Celle de Saint-Séverin. Nous avons vu un petit bénéfice de ce nom rétabli en 828 par Pépin Ier aux environs d'Adilly, près Parthenay, après sa ruine par les Normands. Ce n'est pas de celui-là qu'il est question, mais d'une véritable abbaye sous le double .nom de Saint- Séverin et de Saint- Vincent dont Flofade avait le bénéfice, et qui déjà existait aux bords de la Boutonne, sur la limite du Poitou et de la Saintonge, à trois lieues au Sud de Saint-Jean- d'Angély. Mais alors cette abbaye était d'une minime importance et ne devint plus considérable, après bien des avanies,- qu'en 1068, où nous la verrons renouvelée par un de nos comtes de Poitou.

Autonomie du ch* Ce qui ressort très bien de ce contrat, c'est qu'un chanoine de la cathédrale fait acte de propriété personnelle, achète un fond, et fait un don à une communauté, ce qui constate de sa part une entière jouissance des droits civils, sans égard à la règle commune qui devait assujettir le Chapitre. Peut-être ce trésorier qui figurera bientôt comme doyen, et agira au nom de la communauté, n'est-il ici que le mandataire de la Compagnie, comme le feraient supposer

pitre «le Poitieis.

(a) Mézeray, 1, 573 ; — Besly, Comtes, p. 39.

les nombreuses signatures qui suivent la sienne, et semblent n'être là que pour donner une plus grande solennité au contrat.

Ce même Richard donna aussi en 910, plusieurs journaux s* «tuttii*! a

7 r d celte époque.

de prés et de terres labourables situés au village de Saoi* niacus (a) dans la viguerie de Liniers (*),% sur la rivière d'Auzon (15), et dans Fressineau (16) — Enfin, il n'est pas sans intérêt de remarquer aussi, que dans certaines chartes de cette époque, on trouve mention d'un doyen et d'un sousdoyen du Chapitre, signant l'un Mainran et l'autre Gauthier. On y constate aussi la présence d'un second archidiacre nommé Pierre, outre Richard; ce qui prouve que dès ce temps-là, la constitution de l'Eglise de Poitiers était déjà par ses éléments très ressemblante à la nôtre, au moins quant à ses principales dignités. Toutefois, ce Richard mShu?m£mSû doit être encore ici l'objet de remarques curieuses que nous ne pouvons omettre parce qu'elles complètent l'idée qu'il faut se faire de sa dignité de trésorier. Nous avons dit ce qu'était cette fonction à Saint-Hilaire ; nous venons de voir qu'elle n'était pas à la cathédrale celle de chef de la compagnie qui était le doyen, secondé dans sa charge par un sous-doyen. Donc, comme ailleurs, le trésorier était vraiment l'économe de la famille capitulaire, chargé des intérêts financiers, gardien de la caisse commune, et payant en cette qualité aux membres de la communauté la quantité de leurs revenus. Par extension, il devint le dépositaire des vases sacrés, des reliques, et veillait aux soins de Pameublement, des stalles, des pupitres du chœur, des tapisseries et de la réparation des vitraux qui déjà se paraient de légendes peintes, ou au moins de bordures coloriées qui préludaient aux belles verrières historiées des xne+ et xine siècles. C'était lui aussi qui ordonnait les portiers de PEglise, et consacrait le chrême, non encore réservé aux

(a) Sur ce Savîgny, V. ci-dessus, t. V, ad ann. 868. (&) Sur cette viguerie, V. ci-dessus, ad ann. 900.

évoques. Enfin il avait la charge du baptistère, veillait au luminaire du Saint Sacrifice et aux ornements sacerdotaux (a). Mais ce titre, qui l'emporta parfois en quelques corps ecclésiastiques sur tous les autres et y tint le premier rang, ne dura dans celui de la cathédrale qu'avec une entière subordination à celui du doyen. Ailleurs, ce fut souvent celui de prévôt qui prévalut. Chez nous, les plus anciennes traditions remontent jusqu'au xe siècle et plus tard, en 1249, on lit un traité entre le Chapitre et Pévêque Jean de Melun, attribuant désormais au premier le droit de nommer l'abbesse de Sainte-Croix <*>. L'abtaycdeNonaiiié Cette même année 904, au mois d'août, un certain René, icret. et Adulgarde sa femme, vendaient à l'abbaye de Nouaillô

quelques arpents de terre et des prés situés dans la viguerie de Brion, en une villa nommée Redus ou Rete. Ce lieu s'appela depuis du nom de Villeret, et a été détruit, on ne sait quand, mais certainement après 1404, d'où vient le dernier acte qui en parle. Il était situé près Azac, dans la commune d'Usson w. Ces lieux effacés ont toujours quelque intérêt pour l'histoire ; mais nous n'aurions pas à parler de celui-ci s'il n'était pas question avec lui d'un autre Brion. chef-lieu de viguerie qui mérite ici notre attention. Brion,

en effet, avait ce titre. C'est encore une petite bourgade du canton de Gençay, réunissant 400 âmes sur la rive droite de la Clouère. Dès 838, on la voit figurer comme viguerie du pagus ou pays de Brioux, sous le nom de Briom, Brion. Elle possède alors une église de Saint-Martin. Mais elle est remplacée depuis par une autre qui ne date que du xie siècle. On n'a que très peu de documents sur cet endroit dont la juridiction vicariale était d'une étendue fort restreinte. Il n'y eut guère dans son enclave que certaines

(a) Saint Isidore, Hispal. V° Thesaurarius ; — Ducange, ibid; — - Hincmar' Rem... Epist. 4 ; — Concil. Colon, anno 1260, can. 8.

(b) Gallia Ghristiaiùa, II, col. 1212; — Thibaudeau, Hist. abr. du Poitou. 1, 45 et suiv.

(c) Canton de Gençay (Vienne).

petites localités de peu d'importance, comme Villiers, Villaris, qui n'est plus qu'une ferme de la paroisse de Saint-Secondin. Le Redus, dont nous venons de parler, et le Falgeriosus, absolument inconnu depuis longtemps, pourraient être la Forêt, ou la Faulle, deux hameaux de cette même commune, dont le dernier était un fief au levant de l'abbaye de Charroux. Remarquons, au reste, que Brion, ce chef-lieu de commune dont il s'agit ici, doit être distingué d'un autre lieu de même nom qui compte parmi les communes du canton de Thouars (Deux-Sèvres).

Villiers, disons-nous, n'est plus qu'une simple ferme à peine vmic«. aperçue au fond d'un vallon, à 2 ou 3 kilomètres au Sud-Ouest de Saint-Secondin ; on en voit de très anciennes mentions dans le cartulaire de Saint-Cyprien. On y remarque surtout que Villaris et Falgeriosus, sont alors deux villas de la viguerie de Brion, où Robert, clerc du diocèse, possède un alleu qu'il donne aux moines de cette abbaye. Il ajoute à ce don celui de plusieurs serfs avec leurs femmes, ce qui ne change en rien la condition de ces derniers, car ils resteront attachés à leur même culture, selon ce que nous avons appris de l'usage du temps. D'autres villas, telles que Montebunus, sont ensevelies dans un oubli complet

Au reste, quant à Saint-Secondin, dont l'occasion so SaîIll's«tIIUliB présente de parler ici, on ne le trouve pour la première fois que vers la fin du xie siècle, en des actes du monastère de Saint-Cyprien, auquel il appartenait déjà; et cola explique pourquoi on ne mentionne pas la viguerie dont il était (celle de Gençay), les viguiers étant disparus depuis peu, mais certainement vers cette époque. On ne sait pas non plus quand Saint-Secondin revint à l'église cathédrale qui nommait encore à la cure en 1790, mais dont on voit par le Pouillé de Gauthier de Bruges, qu'à la fin du xiv° siècle l'évêque y nommait de plein droit. Plus tard encore, en 1G34, le fondateur de l'église était le comte de Sancerre, d'une famille du Berry, en qualité de seigneur de Gençay ; ce qur permettrait de supposer qu'un seigneur de cet endroit aurait

fondé ou fait reconstruire cette église au xifl siècle, dont elle a encore tous les caractères. En dernier lieu> cette paroisse, qui a pour patron le martyr de Cordouc dont la fcte se célèbre le 21 mai, était de la châtellenie de Gençay en partie, le reste relevant à ces mêmes titres de Civray. Saint-Secondin a maintenant onze cents habitants. Le château, voisin de la Boissière, sur son territoire, est du xvie siècle, et habité par M. de Beaucorps.

vicomte de Thonirs. Cette année 905 commence à occuper la vicomte de Thouars ce Savary Ier, dont nous avons parlé en 890, et dont il est bon d'établir la filiation et la descendance, À la suite donc de ces vicomtes primitifs et amovibles, voici que les vicomtes titulaires et définitifs nous apparaissent quinze ans après, signalés dans les chartes comme possesseurs du fief. Les documents nous manquent sur Savary Ier du nom, qui tient la tête de cette liste (17). 11 semble avoir été d'origine bretonne, ayant eu, dans le même temps un frère nommé Adhémar, dont le titre d'abbé de Saint-Sauveur de Redon devait faire un personnage important. C'était le temps où florissait cette célèbre abbaye m. C'est tout ce que nous saurons de lui jusqu'à ce que en 926, date de sa mort, nous retrouvions une filière qui nous mènera de siècle en siècle jusqu'au xme sur les traces de sa lignée,

nar'Kwm^8*8 *^i nous reportons nos regards au-delà de nos frontières dans l'enceinte desquelles nos esprits s'occupent paisiblement de soins qui sembleraient n'être que ceux de la paix, que ne verrons-nous pas encore des hordes danoises, ne laissant aucun repos aux rivages de la Loire et aux malheureuses cités qu'ils y dévastent ! Angers ne garda qu'à peine quelques pierres non démolies de ses superbes murailles et de ses glorieux monuments. Le sort de Tours ne fut pas plus heureux. Elle vit crouler ses remparts sous des assauts réitérés. Vingt-huit de ses églises brûlèrent, y compris sa belle cathédrale de Saint-Maurice, nommée

(a) Besly, Comtes de Poict., p. 218, 222 et 224.

Saint-Gatien depuis le XIVe siècle. Les fortifications de Marmoutiers ne résistèrent pas mieux. Le triste spectacle des moines tués, dispersés du monastère en feu, fut donné pour la millième fois aux populations affolées, et tout reprit, dans ce malheureux pays, les apparences d'une désolation irréparable.

A l'aspect de tant et de si cruelles calamités, ne s'indignet-on pas contre cette inexplicable inertie du gouvernement royal et des leudes qui, de toutes parts, auraient dû s'élancer à là défense du bien-être national, et mettre au-dessus de tout le salut de la patrie assassinée? Citait là, il est vrai, une fatale conséquence du partage que les rois avaient fait de leur pouvoir et de leur prestige avec dos vassaux dont les intérêts s'étaient séparés des leurs. Le roi n'était plus assez fort ni assez puissant pour entraîner sur ses pas à la guerre des subordonnés indociles, et ceux-ci, d'ailleurs, déjà occupés entre eux à des guerres intestines, aimaient mieux traiter avec l'ennemi commun que de le battre et de le repousser. Où s'arrêteraient donc ces fléaux, quand on était arrivé à ne plus même protéger contre eux les villes les plus importantes et les plus fortes?

En janvier de cette même année, une charte fut signée tHaT^S par l'abbé de Nouaillé Raynaud, prenant â complant(i8) une portion de terre au lieu voisin de l'abbaye appelé Montvinard (*), dont nous >avons parlé plus d'une fois dès le VIe siècle. Nous n'y revenons que parce que cette petite propriété abbatiale avait vu son antique pèlerinage prendre une continuelle extension, sous les auspices de la Sainte- Vierge : il était donc connu depuis lors sous lo nom de Notre-Dame de Montvinard <*). Nous avons vu ce lieu honoré dès le commencement de la modeste Celle, qui allait devenir un de nos plus célèbres monastères bénédictins. Ainsi avait succédé, comme bien ailleurs,

(a) V. sur Montvinard, ci-dessus, 1. 1, p. 263, 324 et 376.

(b) D. Fonteneau, xxi, 175.

L'âbbaye de Nontllk

un culte de foi divine et de sainte pureté aux pratiques superstitieuses des druides, dont on voit encore la preuve par les deux dolmens renversés depuis longtemps au sommet de la côte où la chapelle s'appuie. Cette modeste construction, que les moines s'étaient plu à maintenir et à orner pendant des siècles, survit à la destinée de leur maison, partagea ses diverses fortunes. Chaque année, un pèlerinage nombreux s'y rendait le jour de Pâques, et l'on garde encore un acte qui y fonda, en 1231, une lampe pour le sanctuaire (<o. Au xive ou xve siècle, les murs y furent décorés de peintures dont les restes laissent voir des traces de légendes religieuses. Au xvi6 siècle, la chapelle semble n'avoir plus son premier nom; on la connaît en plusieurs actes sous celui de Sainte-Catherine, peutrêtre parce qu'une nouvelle dévotion y avait annexé un édicule de ce vocable. Quand vinrent les troubles civils du protestantisme, le siège de 1569 attira les plus grands malheurs sur les établissements religieux qui couvraient les campagnes aux environs de Poitiers. La chapelle fut rasée par les Huguenots, mais relevée en 1650, et c'est vers cette dernière date qu'on commença à faire de ses abords un cimetière. Cette dernière reconstruction se fit en partie avec les matériaux du monument antérieur, ou fut gardée une certaine élégance, grâce à l'emploi qu'on y sut faire de plusieurs beaux débris architectoniques.

virantes de Meiie. C'est aussi vers ce temps qu'on voit poindre les titulaires de la vicomte de Melle. On les connaît peu, quoique leur vie publique semble commencer alors dans les chartes. On sait que leur territoire représentait une portion du pagus de Brioux, qui comprenait originairement toute la

ufibingots. partie du Poitou la plus avancée vers le Sud. Le premier serait ce Maingot, qui ne laisse son nom qu'en deux titres de vente où il souscrit comme témoin, en juin 906 et en février 907 (19). On ignore jusqu'au nom de sa femme ; on

(a) D. Fonteneau, xxu, 287.

ne lui connaît pas d'enfants, quoique quelques-uns aient regardé comme son fils un certain Atton, dont le nom paraît en quelques titres à la suite du sien, avec la dignité de vicomte. Il fut, en réalité, son successeur ; mais, bien plus tard, car on s'accorde à dire que le premier Maingot vécut au moins jusqu'en 926, où Ton pense que c'est lui qui souscrit une affaire en faveur de Saint-Maixent. La confusion qui jette ici nos documents dans une si gênante obscurité, vient surtout de ce que, à cette époque, les fils des familles féodales n'hésitaient .pas plus que' dans le passé à prendre le titre de leur père, comte ou vicomte, sans y ajouter toujours, quoiqu'ils l'aient fait parfois, le nom du fief possédé par leur père. Quelle que soit donc la cause de cette regrettable manie, nous voyons quelles conséquences de telles maladresses ont eues pour l'histoire de cette famille.

Cette histoire se poursuit donc jusqu'au-delà de la RaMk première moitié du Xe siècle. C'est là qu'un certain Raoul, puis un Mesnard apparaissent, par leur seul nom jeté au Mesoird. hasard, au milieu de beaucoup d'autres diversement qualifiés. Leurs femmes s'effacent d'ailleurs autant qu'euxmêmes. Ce n'est qu'en 959 qu'on voit un Guillaume Guiiï*ww. posséder la vicomte ; il signe une charte favorable à l'abbaye de Saint-Maixent, et c'est tout. On ne sait rien ni de ses actions, ni de l'époque de sa mort. On ignore même ce que devint après lui le titre de vicomte de Me lie. Personne ne paraît plus s'en qualifier, sans que nous sachions la cause de cette disparition. Quelquefois pourtant il revient là où là, sans rien qui puisse l'expliquer; mais, à partir du xne siècle, il n'en est plus question nulle part. Il fallait qu'alors la petite ville eût beaucoup perdu de son importance, car déjà depuis cent ans, les mines épuisées ne fournissaient plus de matière au monnayage, et les ateliers de Niort avaient remplacé ceux de l'ancien chef- lieu de pagus. — Melle finit par devenir un fief direct des rois de France, puis une baronnie royale, donnée successivement à différents seigneurs. En 1789, elle appartenait au prince

ii>mks.

de Condé. Nous en finissons ainsi avec cette fortune écroulée, dont nous ne négligerons pas cependant de signaler les épisodes à mesure qu'ils se présenteront.

LAonis 4 m tu D'autres vicomtes doivent aussi nous occuper en ce même temps. Ce sont ceux d'Aunay, un peu mieux connus que ceux de Mclle ; mais dont le sort a subi une déchéance bien plus triste encore. Ce petit pays occupait la partie inférieure du pagus de Brioux, qui formait la pointe Sud- Ouest du PoilûUj et dont la capitale était Aulnay, Alniensis Tractus* bourg actuellement de deux mille âmes, dans la partie Nord du département de la Charente-Inférieure. — A l'époque dont nous parlons, PAunis, dont le nom s'emprunte évidemment de celui d'Aulnay, YAudenacum des anciens temps, fit d'abord partie de la Saintonge et en fut détaché en 1372, sous Charles V, pour former une petite province circonscrite entre l'Océan, la Sèvre et la Charente. Ce territoire primitivement plus étendu, était borné d'un côté par la Boutonne et s'avançait à l'opposite jusqu'aux portes de Niort et sur les bords de la Sèvre (a). Il était donc du diocèse de Saintes, mais dépendant du Poitou pour l'administration civile et judiciaire. Au xe siècle, la mer couvrait encore tout le territoire que restreignaient la Charente et la Sèvre. C'est peu après que les eaux commencèrent à s'en retirer pour faire place d'abord à de vastes marécages, puis à des terrains fertilisés par leur nature calcaire, et qui couvrent aujourd'hui, depuis le xne siècle, des villes florissantes, des bourgs pleins d'action commerciale ou agricole, et des campagnes riches de toutes les productions. Quant aux divisions ecclésiastiques, il n'est pas facile de les reconnaître dans ce pagus. Les documents nous manquent jusqu'au xve siècle, le plus ancien Pouillé de Saintes datant de 1401.

m]È&và+m Les mêmes ténèbres qui enveloppent le berceau de la puissance vicomtale de Melle nous cachent celui des

(a) Fayc, vigueiies de l'Aunis, p. 2; — Mémoires des Ant. de l'Ouest, XII,

vicomtes d'Aulnay. Il y eut probablement des liens de parenté entre les deux familles seigneuriales, car les deux premiers noms qu'on y trouve sont deux Maingot. À Aunay, le premier qui porte ce nom, a pour successeur son fils Cadelon, vers 919, dont la mère est inconnue, Il n'est mention de lui qu'à propos de donations faites à diverses époques à Saint-Maixent et à Saint-Cyprien, On ignore quand il mourut, mais on sait qu'il eut deux femmes, Tune Gella, dont on ne sait rien; l'autre, Sénégonde, qui lui donna trois enfants. Ceux-ci furent Cadelon II, Ebles, qu'on &***«. trouve parfois avec le titre de vicomte, quoiqu'il ne fut pas titulaire, et Aldéarde, qui épousa Arbert, vicomte de Thouars. On a un acte de 888, par lequel déjà fort âgée, elle fait des donations pour les âmes de son père et de sa mère. On voit qu'ici nous nous éloignons de notre précision chronologique pour suivre jusqu'à la fin ce qui regarde la vicomte d'Aunay afin de mieux donner sur cette famille, et jusqu'à son extinction, tout ce que nous en pouvons savoir,

Cadelon IIe du nom, succéda à son père vers 959, et peut- Q^Sum^ être cette année même. Il vivait encore en 990. Sa femme, Arsende, n'a pas d'origine connue, et lui donna Cadelon III et un Raoul, qui n'est nommé que dans un titre de donation publiée par Besly (*).

Cadelon III occupa son rang vers 1006, et peut-être plus fm^m'êt$mm tôt. Il vécut jusque vers 1030. A cette date, on le voit, de concert avec sa femme Amélie, et son fils Guillaume Ier, solliciter d'Isembert, évêque de Poitiers, la concession de l'abbaye de Cluny, 'de l'église de Saint-Jean et Saint- Paul de Mougon (20), sur le Lambon (21), dans le pagus de Melle. Cette église, fondée par la famille avait été vendue plusieurs fois par quelques-uns de ses membres peu scrupuleux, et se trouvaient ainsi entre les mains des laïques, lesquels, de ses revenus, grossissaient les leurs m.

(a) Comtes de Poitiers, p. 260.

(b) Gall. Christ., II, col. 330 et rai?.

Us Catien el lis

Guillaume !•'.

Cadelon V.

Plus tard, après la mort de son père, Guillaume Ier établit cette paroisse en prieuré de Cluny.

Guillaume Ier, qui était vicomte en 1024, jouit en très peu de temps de sa dignité. En 1031, c'était son fils Guillaume II, né d'une épouse inconnue (a).

A celui-ci succède Cadelon V, son fils unique. Il avait été injuste envers l'abbaye de Saint-Maixent, dont il retenait les biens usurpés. On parle surtout d'un village appelé Vindelemia, dont il s'était attribué, après son père, les redevances, lesquelles étaient considérables^). Il restitua tout. En 1079, il céda ses droits légitimes, acquis dans l'église Saint-Eutrope de Saintes, à Guillaume VIII de Poitiers, qui y plaça sept moines de Cluny (o. L'année suivante il souscrivit une donation aux chanoines de Sainte- Radégonde de Poitiers. — Trois ans après, c'est l'église de Saint-Paul de la même ville qu'il abandonne à l'évêque Isembert II, et qui, par celui-ci, passe en la possession de l'abbaye de Montierneuf (<0. Ce fut sa dernière générosité, car il mourut à la fin de cette année 1083.

Guillaume III, son fils lui succède. C'est le dernier de

sa race, et on lui attribue la belle église romane de Sept-

fonds, prieuré de Saint-Florent de Saumijr, situé au diocèse

de la Rochelle (22).

prétendue statue Sur la façade de l'église d'Aunay, on voit encore les

de Guillaume IU sur * D J '

d'Août6 dc légU" res*es d'une statue équestre, qu'on dit représenter ce vicomte, mais bien à tort, les statues ainsi placées dans le cours du xne siècle, n'ayant jamais été que symboliques, et représentant, comme nous le prouverons en son temps (*>, le triomphe de l'Eglise sur ses ennemis. Quoi qu'il en soit, il fut le dernier vicomte d'Aunay, et la seigneurie perdit son autonomie lorsqu'un de ses héritiers, Geoffroi II de Rançon,

Guillaume III

(a) Besly, Comtes, chartes de 1037 à 1058. (6) D. Fonteneau, XV, 331.

(c) Besly, Comtes, p. 380.

(d) Besly, Comtes, p. 387.

(e) V. la dissertation sur ce sujet à la fin de ce Vie volume.

Village de Maupcr-

se retirant de Pobéissance du roi d'Angleterre Henri II, devenu duc de Guyenne, fit hommage de sa terre à Philippe* Auguste.

Cette dynastie des Cadelon et des Guillaume d'Aunay ut^d-Àtanavait donc duré jusqu'à la fin du xne siècle. Mais voici qu'en quittant ces illustrations, depuis si longtemps éteintes, nous faisons la rencontre, dans une charte du mois de février 907, d'un nom qui ne peut manquer désormais pour personne d'une curiosité attrayante. C'est peut-être anticiper quelque peu de nous attacher ici à un lieu dont la véritable célébrité n'a daté pour nous que de 1356, année fatale où la France perdit de sa gloire et de son indépendance à la malheureuse bataille de Mauperthuis. Mais puisque notre géographie nous livre ici la première mention d'une localité si intéressante, arrêtons-nous-y un instant, car elle émarge, pour ainsi dire, du ixe siècle.

En effet, la charte de 907, dont nous parlons ici, atteste **&. une vente faite à un prêtre de Sainte-Radégonde par Elizagar, Aldegarde sa femme et leur fils Amelinus, de maisons, édifices et terres de diverses natures, situées dans le village iïAlexander, à une quinte de Poitiers (23). Ce n'est pas la première fois qu'on trouve ce lieu-dit dans nos archives. En 886 il est cité près de Bordes, hameau des environs de Nouaillé, et enclavé maintenant dans sa commune. Or, ce lieu, aujourd'hui disparu, et qui n'a plus de nom, était alors cette même villa d'Alexandre que nous voyons subsister en 907. Elle portait ce nom lorsqu'en 1356 elle fut détruite, s'étant trouvée sur le lieu de la bataille, et la trace en eût été perdue sans une pièce tirée des archives des Cordeliers de Poitiers, dans l'église desquels avaient été ensevelis un grand nombre de chevaliers tués dans l'action, et dont il était dit qu'ils avaient trouvé la mort au « champ d'Alexandre, à deux lieues de Poitiers, ou environ ». Tout voisin était le village de Mauperthuis, détruit par la même cause, et qui n'est plus qu'une ferme de la commune limitrophe de la Villedieu, laquelle

ferme est appelée aujourd'hui la Cardinerie, d'un nommé Cardin, à qui elle appartenait en 1495. Ce lieu de Mauperthuis devait avoir avant sa destruction une certaine notoriété puisque la bataille en a gardé le nom et continue de l'avoir dans les historiens, lorsque celui de la Cardinerie, dont personne ne parle, est encore gardé dans le cadastre et dans la nomenclature de la commune de la Villedieu. Ceci dit, revenons à nos événements :

Désastres de la Bre- Plus d'une fois nous avons vu les princes bretons

tagne*

chercher, au détriment de la France, une indépendance pour laquelle ils invoquaient moins la bonne foi et l'esprit des traités que les inspirations d'une révolte déloyale. Il y avait trente ans que, après de longues chicanes, contre les deux empereurs Louis le Débonnaire et Charles le Chauve, Alain III qui, de comte de Vannes, s'était fait duc de toute l'Armorique, maintenait glorieusement dans cette contrée l'ordre et la. paix que lui avaient valu plusieurs défaites imposées aux Normands. Ceux-ci, las de tentatives inutilement renouvelées, avaient renoncé à l'attaquer. La Bretagne jouissait donc d'une véritable prospérité sous ee prince qui, par sa sagesse et sa modération, avait mérité le surnom de Grand, bien mieux que n'eussent pu le lui acquérir les conquêtes ou les violences de la guerre. Mais enfin, las d'attendre un avantage que leur interdisaient la sagesse et la bravoure du duc, ils le firent empoisonner, et il mourut en 907 (*), laissant sa succession en partage à un neveu et à un gendre que l'ennemi n'avait pas tant à craindre. Une nouvelle invasion eut lieu dans la Loire, et l'audace des brigands ne s'arrêta plus quand ils virent les défenseurs -nés du pays, reculer devant eux jusqu'à l'abandonner et se réfugier en Angleterre (*). Cette espèce d'abdication fut le signal de nouveaux malheurs pour l'Armorique envahie et les provinces adjacentes du Blai-

(a) Orderic Vital, Hist. normann., lib. X, c. xxxm.

(b) Ann. Metens., in h ann ; — Chronic. Britann., in ann. 907.

sois, de la Touraine et du Maine. Ils frappèrent jusqu'à l'Orléanais, dont, la capitale fut assez heureuse pour se racheter à prix d'argent.

Mais, à cette importante cité et à son territoire, les d«00C^ ™!S anxiétés et les infortunes étaient venues, cette fois, d'un ceplJ8* chef que nous connaissons déjà par des qualités militaires et son habileté de gouvernement. C'était Rollon qui, voyant de quelle façon ses compatriotes traitaient la Bretagne, et comptant toujours sur un succès, d'autant plus certain pour ses armes qu'elles étaient aidées au loin par des entreprises qui secondaient ses projets , s'était jeté sur l'autre côté de la Loire et triomphait ^***"**partout, ne ménageant Orléans qu'aux prix de sommes considérables. Il ne voulait paë d'ailleurs s'arrêter dans sa marche sans avoir encore épouvanté les . populations au profit de son établissement définitif. C'est dans l'exécution de ce plan que la malheureuse abbaye de Fleury, dont les moines avaient emporté à Orléans le corps de saint Bon oit, B . .

r r ' Sur les bord* tic 11

fut saccagée de fond en comble. Il en avait été ainsi de s*"* Saint-Florent de Montglonne, ce magnifique établissement qui dominait la plaine et le pays de Mauge, et qu'il fallut vider à la hâte, et abandonner aux pillards, pour sauver les Mm, w reliques du saint patron. A quatre lieues au Sud, était encore près du lac de Grand-Lieu, le prieuré de Saint- Filibert, qui avait dépendu autrefois de Noirmoutier, où les religieux fugitifs allèrent demander l'hospitalité et firent leur première halte. Mais, ceux-ci, déjà prévenus de ce qui t^u * mmum se passait non loin d eux, avaient résolu de quitter euxmêmes leur asile et de se réfugier au monastère de Tournus, en Bourgogne, de qui ils dépendaient. On résolut Qai s6 ^^^ i ensemble de s'y rendre, et un arrangement fraternel se conclut aussitôt pour que ceux de Saint-Filibert défrayassent en route, avec les vivres qu'ils emportaient, ceux de Saint- Florent qui, en retour, trouveraient à Tournus une hospitalité aussi complète que possible.

On partit donc. L'ordre de la marche avait cela de

Tournu*.

remarquable que, par respect pour les saintes reliques, on y tenait une régularité et un silence qui édifiaient singulièrement les populations, lesquelles s'agenouillaient sur le passage de cette procession et la suivaient jusqu'à de lointaines distances. Ajoutons que de fréquentes guérisons de malades, rapportées par les chroniques du temps, affermissaient la foi et la piété démonstrative d'une foule de témoins émerveillés <*). Quelle foi, en effet, et quel dévouement n'attestaient pas ces difficiles voyages dans ceux qui les entreprenaient, comme dans ceux qui les encourageaient si énergiquement!

Bien en avait pris aux courageux exilés de mettre en sûreté leurs vies et leurs plus précieuses richesses. Les Barbares, une fois maîtres du haut Poitou, ravagèrent encore le littoral et le pays de Mauge. Ils s'y établirent et y prolongèrent longtemps le cours de leurs expéditions ; néanmoins ils ne quittèrent pas ce poste éloigné du centre de la province. Ils savaient que le comte Ebles Manzer s'y tenait prêt à les recevoir, et n'était pas homme à les supporter patiemment.

dawmifEbStoS En effet> *e haut Poitou jouissait sous son gouvernement d'un calme réparateur, et le prince, suivant les tendances qui le poussaient aux choses sérieuses, n'épargnait aucun soin au bien-être de ses peuples. Convaincu que rien alors ne valait pour eux le travail et la défense nationale, il songeait moins à attaquer ses ennemis qu'à les repousser efficacement au besoin, et il s'occupait surtout de l'organisation militaire de ses vassaux. A ce sujet, il est bon d'exposer ce qu'était alors une armée, quels changements le régime des camps avait subis depuis quelque temps, et les améliorations apportées à la discipline et à la conduite des troupes qui, après s'être formées à l'appel des chefs, disparaissaient après la guerre pour reprendre leurs rangs au premier ordre du souverain.

(a) Annales de Metz, Chroniques deFrodoard, de Nantes, passim, ad h ann.

C'était toujours le Comte, comme nous avons vu, qui orçaniiaiioitdMiT. gouvernait toute la force militante de son territoire. Contrairement à ce qui se passait ailleurs, les Poitevins n'étaient tenus qu'à trois mois de service, et c'était peut-être là une de ces immunités déjà fort anciennes qu'avait signalées le poète Clàudien <*>. Au reste, le recrutement n'appelait que les hommes libres, c'est-à-dire ceux qui possédaient, d'après les capitulaires, quatre manses ou habitations rurales^ contenant chacune une valeur d'à peu près dix arpens <io. On exemptait toujours les serfs, laissés à la culture des terres et au service des exploitations rurales. Cet état de liberté dès hommes composant l'armée s'alliait néanmoins, pour un très grand nombre, au vasselage, c'est-à-dire à l'état de l'homme qui, sans être noble, tenait des terres d'un seigneur quelconque, et lui devait le service armé chaque fois que celui-ci invoquait son concours. Ce concours, disons-nous, se bornait à trois mois. C'était là surtout un privilège des Aquitains fixés entre la Loire et la Dordogne. Le Poitou en jouissait donc, et, pour maintenir ses soldats sous les drapeaux au-delà de ce terme, il fallait une prolongation de la guerre, mais alors, comme le service de ce qu'on appelle aujourd'hui l'intendance, n'était pas encore inventé, l'armée vivait, dans le pays occupé, entièrement aux frais des populations qui en étaient souvent ruinées pour longtemps. En cela, faute d'une meilleure organisation encore impossible, on continua de se ressentir, plusieurs siècles après, des habitudes barbares dont le résumé se constituait en trois mots : Malheur aux vaincus ! Et ce malheur frappait trop souvent le pays même où les troupes amies étaient forcées de résider.*

C'était donc les leudes, les vassaux et arriére-vassaux (24) qui effectuaient les réunions armées sur un point donné du territoire. Là, se rendaient au premier appel les hommes

(a) Ci-dessus, t. I, p. 34 et 72; — Tom. III, préface, X, (ô) Ducange, V° Mansum; — Guérard, Prolégomènes du Polyptiqxte d'Inninon, p. 378.

libres qui recevaient les ordres immédiats du comte. Antérieurement à l'époque féodale , c'était le roi seul qui avait le droit de convoquer les seigneurs de tout rang qui étaient ses hommes-liges <*>.

Mais tout fait croire qu'à Pépoque où nous voici parvenus, et en Aquitaine surtout, le vieil esprit d'opposition à la monarchie d^outre- Loire s'étant toujours maintenu, le comte avait déjà conquis une assez grande indépendance de la couronne, pour que les leudes ne voulussent obéir qu'à lui seul. C'est donc sous sa bannière que les Poitevins s'en allèrent dans la Neustrie guerroyer contre les Normands.

icTÏÏÏïuîirey"- Car Rollon, toujours actif dans ses desseins, et encouragé par les succès qu'il admirait dans ses compatriotes de la Touraine et de la Bretagne, avait songé à renouveler dans les populations françaises les terribles appréhensions que son repos de quelque temps dans la partie orientale de la Neustrie avait pu calmer plus ou moins. Sous sa conduite, deux expéditions s'étaient faites, et toujours fructueuses, vers les côtes de la Bretagne et de la Loire (ty.

Hmmm^Sf^ Ces hardiesses n'étaient que trop secondées par les divisions de Charles le Simple, par ces considérations auxquelles il nous faudra bientôt rendre justice, mais que le grand nombre ne comprenait pas encore, il aurait voulu pour en finir, traiter avec Rollon. Mais il trouva l'opposition la oppMiuonitora- plus énergique de la part des hommes les plus justement

prit luLional i w r i% -, . „ .,i . , ,,a . .

prçH*. considérés de son parti. Guillaume, le duc d Aquitaine,

Robert, fils du duc de France, Ebles, comte de Poitou, exprimèrent une courageuse horreur d'un tel procédé qui livrerait toute la patrie à des pirates, et constituerait un détestable sacrilège dans une alliance déshonorante avec des payens <o. Cette résistance était d'autant plus vive que déjà le roi, qui méditait d'en venir à une telle extrémité,

(a) Liges, ligati^ liés par le serment ou autres obligations légales.

[b) Dudou, de Mor. normann., lib. I ; — Guill, de Jumièges, lib. II. {c) Flodoard, Hi&t. EccL Rmense, lib. IV, c. v.

s'était engagé par des émissaires avec le chef normand, et avait ouvert des négociations sans en parler à ses leudes les plus autorisés. Une trêve de trois mois avait même été conclue, après laquelle un traité définitif devait admettre le chef normand dans la famille française <*). Ce mépris du sentiment national soulevait l'indignation générale. Le peuple ne s'accommodait pas plus que les princes à la pensée de frayer amicalement avec ses persécuteurs invétérés. Ces derniers surtout dont l'influence était décisive, ne voyaient pas sans colère qu'on eût méprisé ou redouté leur opinion jusqu'à les soumettre aux conséquences de ce qu'ils regardaient comme une si détestable lâcheté ; aussi n'hésitèrent-ils ni à s'en plaindre hautement au roi lui* même, ni à s'opposer à aucun traité de ce genre* Tous les Comtes étaient unanimes sur ce point. Un seul vint à leur manquer, dont ils n'auraient pas imploré en vain le ferme concours, si la mort n'était venue le leur ravir quand il leur eût été le plus utile. Nous parlons du comte d'Âurillae (251, H-utdoewtoSaintsaint Géraud qui, en 894, avait victorieusement résisté au comte Aymar, usurpateur du comté de Poitou, après avoir repoussé de ses propres domaines les attaques déloyales de l'usurpateur ; Aymar avait sauvé Ebles Manzer d'une mort certaine en le conduisant à la cour d'Auvergne, espérant pour un peu plus tard une restauration que tout lui faisait prévoir. Manzer, enfin, rendu à son autorité, n'avait pas cessé de le voir, de se nourrir de ses conseils, et tout porte à croire que dans la question soulevée , l'un et l'autre se fussent trouvés d'accord sur un sentiment qu'ils tenaient également de leur patriotisme et de leur foi. Le comte, au reste, ne se serait pas séparé du souvenir de son noble et saint ami dont le tombeau attirait déjà des foules favorisées de ses miracles, et où Paffiuence ne cessait pas de grossir tous les jours. Ajoutons que de notre temps la confiance des populations existe là encore,

(a) Depping. Expéditions des Normands, liv. III, c. m%

t. vi i

< - v l ,1 ud. J A uni Le.

et que de nombreux pèlerins continuent de l'honorer chaque année au 13 octobre, jour de sa mort (*;. Guillaume fonde Ce zèle de la vie religieuse et des fruits qu'elle opérait,

l'abbaye de CInny. i

laissait à ce grand saint un émule qui allait l'imiter dans une des plus grandes fondations monastiques dont notre France se soit glorifiée. Le 11 septembre 910, notre duc d'Aquitaine, Guillaume le Pieux, établissait par une charte dans une de ses terres de Bourgogne, près de Mâcon (26), le beau et illustre monastère de Cluny (27), qui allait devenir bientôt en France le chef d'ordre de la famille bénédictine, et sur lequel nous ne craindrons pas de nous étendre, parce que nous aurons plusieurs abbayes dans le diocèse de Poitiers, sous sa dépendance directe. Quoique déjà vieux, Guillaume ne laissait. pas ralentir son ardeur. Il gémissait des plaies si profondes faites à la religion et à la vie monastique par les malheurs des temps, et cherchait un moyen de ranimer dans les monastères l'esprit de la discipline qui est le plus sûr gage de la perfection religieuse ; car c'était dans l'étude de cette perfection que se trouvait le germe des vertus sacerdotales, la tige indéfectible des saints évêques et des saints prêtres qui pouvaient seuls s'opposer, comme une digue puissante, aux désordres des mœurs et à l'affaiblissement de la foi. C'est dans cet esprit que les statuts de Cluny furent confiés à Bernon et à saint Odon, qui en furent les deux premiers abbés, et le nouvel institut devint le modèle de tout l'Ordre monastique. La fondation se fit de concert avec Engilberge, femme du duc, et celui-ci alla même à Rome placer son œuvre sous la protection du Saint-Siège. Ainsi, l'histoire de Cluny devint, à cette époque, une grande page de celle de l'Eglise. Là, se formèrent avec beaucoup de grands hommes, de grands papes comme Grégoire VII et Calixte II. Il n'y eut de comparable à Cluny que l'abbaye même du Mont-Cassin, où l'esprit de saint Benoît ne s'était jamais attéré (28).

(a) Ms» Guérin. Petits Bollandistes, IX, 303 ctsuiv. ; — Baillet au i 3 octobre, avec tous les écrivains ecclésiastiques de France; etBesly, C. dePoict., p. 450.

C'était donc, avons-nous dit, une perte réelle nue celle de flouon msï*^ ce valeureux comte d'Aurillac pour les projets des seigneurs français décidés à ne plus rien céder aux pirates. Il est douteux cependant que si le pieux Guillaume eût pu devenir le confident des projets de Charles et de ses espérances sur la conversion de Rollon au christianisme, il n'eût pas cherché à les faire adopter par ses amis. Mais cette noblesse indignée ne s'en laissa pas abattre par ce revers. Plusieurs firent savoir à Charles qu'il était temps enfin de prendre un parti, et pendant qu'on s'abouchait de part et d'autre, les uns hâtant l'ouverture de la guerre, l'autre, paraissant toujours céder à son indolence habituelle, semblait à tous chercher des prétextes de différer encore. Pourtant la trêve expirait ; le roi n'avait pu remplir ses conditions, et Rollon, impatient d'en finir et se regardant comme insulté, rentrait en campagne et ne cachait pas ses intentions sur la ville de Chartres (29), qui, cette fois ne devait pas échapper à ses attaques <«>. Mais il avait compté sans un saint éveque, Wantelme, qui, jaloux de sauver ses peuples, et désireux de débarrasser la France du fléau qui l'accablait, résolut de payer de sa personne, et de s'opposer à l'ennemi dont il savait les plans. Le prélat écrivit donc, après s'être entendu avec Robert, duc de France, aux deux seuls princes dont l'énergie commandait son entière confiance. Ce furent Richard, duc de Bourgogne, et Ebles, comte de Poitou. Un premier avis suffit pour les émouvoir. Richard fut bientôt sur le terrain. Ebles, plus éloigné, eut besoin de quelques jours pour préparer son expédition, et pendant qu'il faisait toute la diligence possible, les deux autres princes arrivèrent sous les murs de Chartres, où Rollon avait déjà établi un siège en règle. Son étonnement fut grand quand n en Mtduiiéa

•i i i . i * diïfoil par lai tomU's

il se vit en tête deux adversaires dont il n'avait pas prévu d* b**»* et ft l'intervention. Ses combinaisons en furent brusquement

(a) Daniel, Hist. de France, I, 590; — Airaoin, Chron. contins adann. 911; — Chron. Audeg., ibid. ; — Besly, Comtes de Poict., p. 35.

dérangées, car, attaqué à l'improviste, il lui fallut abandonner le siège et faire face à l'impétuosité de l'ennemi. On avait à peine commencé de se mesurer, qu'on vit tout à coup sortir de la ville, par une des portes laissées libres, une procession composée du clergé de Chartres et d'un grand nombre de fidèles. L'évêque la présidait, faisant porter devant lui l'insigne relique connue sous le nom de Tunique de la Sainte-Vierge, dans laquelle les peuples avaient une confiance séculaire et maintes fois favorisée d'un de ces miracles de salut qu'on sollicitait encore au chant des cantiques et dans une attitude dont l'assurance semblait déjà un présage de la victoire (30). Cette apparition inattendue ne contribua pas peu, en effet, à jeter le désordre dans les rangs ennemis, comme à redoubler Pardeur des troupes françaises. Si bien qu'après moins de deux heures de combat, celles-ci eurent l'avantage, chassèrent les Barbares qui se dispersèrent, et ils purent, dans la soirée de ce jour mémorable, aller à Notre-Dame de Chartres remercier l'auguste Vierge qui les avait protégés. C'était le 20 juillet 911 <*). Rollon avait perdu six mille huit cents hommes (*). Forcé d'abandonner ses opérations, il disparut, se retirant vers Rouen, où il pouvait craindre que les princes vainqueurs se portassent pour lui enlever cette province, et ses troupes en grande partie se sauvèrent au hasard, s 'éparpillant dans les campagnes où elles se retranchèrent sur les hauteurs de Levés (31), harassées et résolues d'y passer la nuit. Ebie^MfiiB^rop C'est pendant cette retraite mêlée d'un si grand désordre, que Ebles, qui pourtant s'était hâté, mais avait eu à franchir une longue distance, arriva sur le théâtre de l'action, et voyant tuut iini, il voulut se donner au moins la satisfaction de poursuivre les fuyards et de s'acquérir quelque chose

(a) Sch. RouîllarcL llist. de l'Eglise de Chartres, c. vu; — Dcpping, Hist. de l'Invasion des Normands, p. 277.

{b) Chronique des Eglises d*Ànjmt, p. 1X5.

iirtl fur 1c iciruta.

de la gloire de la journée <*). Il se lança après eux, et les n poursuit r«joignit au petit village de Levés, au moment où ils venaient d'occuper la colline. Il s'agissait pour Manzcr d'enlever la position, mais l'escalade en était difficile: tentée, réussie et repoussée jusqu'à trois fois, elle multiplia les combats interrompus et repris avec acharnement. Plusieurs fois Ebles et les siens s'emparèrent des engins et machines de guerre qu'ils perdaient aussitôt, et enfin, mieux servis par leur position, les Barbares prirent le dessus et firent reculer Dingtrsqi'ticLiurL jusqu'au pied de la colline les assaillants dont la retraite devenait pleine de difficultés et de périls. En homme expérimenté dans la guerre et qui savait profiter de tout, Ebles se disposait à tenir tête à ces redoutables adversaires en se faisant un abri provisoire des claies nombreuses qu'ils avaient abandonnées dans leur fuite sur toute la route, et que lui n'avait pas négligé de recueillir (32). Un combat sanglant allait encore se renouveler, et devant ces indomptables antagonistes, qui méprisaient la mort en la semant autour d'eux, on ne sait pas quelle issue cette affaire aurait eue pour Manzer lui-même, si le comte de Bourgogne, averti de ce qui se passait, ne fût venu au secours de son bouillant allié. Cet incident changea la face des choses : les Normands remontèrent vers leur quartier. La nuit venait tiA^on*anffiinîede vers huit heures du soir; Richard et Manzcr, comptant sur leur appui mutuel, voulurent se réserver pour le lendemain un triomphe qui les dédommagerait de leurs fatigues; ils entourèrent de leurs troupes le pied de la montagne. Mais leurs prisonniers ne se crurent pas vaincus pour si peu. Résolus de sortir à tout prix de ce piège , ils convinrent de profiter des ténèbres pour s'échapper à travers les rangs ennemis. Aussitôt, de grands cris qui étaient ordinairement le signal du combat, puis l'éclat des trompettes portant aux extrémités les plus

(a) Cf. Tous tes chromnueurs du temps, et entre aulrcs lïugucs de Flavigny, la Chronique d'Anjou, Ordaric Vital, Dudou, Guillaume de Jumiégos; — Art de vérifier tes Dates^ XIII, in.

lointaines de leur camp pour faire supposer que Rollon vient reprendre l'offensive, en se mêlant à un élan impétueux des Barbares. Les Bourguignons furent les premiers attaqués et dispersés, non sans des pertes considérables. Le corps des Poitevins ne fut pas mieux traité. Surpris par cet assaut inattendu, et qu'ils croyaient devoir à un renfort des Normands, ils se retirèrent à quelque distance sans comprendre ce qui se passait autour d'eux. Ce ne fut qu'au lever du jour qu'ils purent reconnaître les mouvements qui avaient séparé Manzer de Richard et dispersé leurs troupes mutuelles. Le meilleur parti était de se rallier et de retrouver Pcnncmi pour engager une nouvelle bataille. Us les atteignirent, mais protégés par un étrange retranchement de chairs sanglantes, formé des cadavres de tous les animaux conduits par eux comme provisions de bouche ou botes do somme. C'était un amas répugnant de membres nouvellement coupés; des chevaux, bœufs, baudets, chèvres et autres bétes gisaient sur un long espace en avant du nouveau camp retranché. Ce stratagème réussit trop bien à effrayer les chevaux de la cavalerie franque, qui refusèrent d'avancer. Les hordes du Nord en profitèrent pour rejoindre Rollon , tandis que Bourguignons et Poitevins revenaient eux-mômes sur leurs pas, sans nuls fruits de cette héroïque bravoure, singulièrement déconcertée par cette stratégie sauvage.

Ehjes ukmnii pu Un fait relatif â Ebles Manzer, semble avoir été mal !.«iïm ** JUîUfl* comP"s Par quelques historiens comme Dudon de Saint- Quentin et Guillaume de Jumièges : il doit reparaître ici sous son véritable jour* Un historien normand, dont les récits no caractérisent trop souvent ni la vérité historique ni une impartialité éclairée, raconte que pendant la nuit, dont nous venons de redire les péripéties, Ebles s'était caché dans la cabane d'un foulon pour échapper au danger (a). Ceci n'est

(i0 Guillaume Je Jumièges. Hist. noimann., lib. U, c. xvi; — La Fonteaellc, Bois H duc à*Aqui(.t p. 42*; — Dudon, Hist. normann., loc. cit; — Bcsly, Comtt% p, SU,

pas croyable d'un général qui n'avait écouté que Pardeur guerrière de son tempéramment pour se lancer à la poursuite de l'ennemi et consommer sa défaite. Tous les précédents du comte de Poitou contredisent une telle couardise; et parce qu'il aurait passé dans une chaumière quelques instants de repos, dans cette nuit où le sommeil no fut donné à personne, il n'en résulte pas nécessairement que la mêlée engagée de nouveau contre ses troupes dans les ténèbres, sera devenue pour lui l'occasion d'une lâcheté dont tout nous dit dans sa vie qu'il était évidemment incapable.

Ebles, après cette expédition si laborieuse où sa bravoure &*£*$$*% militaire s'était affirmée une fois de plus, se sépara de "*** Richard, et ne songea même pas à voir Charles avec lequel il devait être plus froid que jamais: car, avant son départ pour le pays chartrain, regardant comme d'une grande importance l'adhésion de ce prince aux désirs de Pôvêquc Wantelme, il avait dépêché à sa cour des envoyés chargés de lui représenter énergiquement que son devoir de roi exigeait en cette circonstance une décisive participation â cette ligue entre un évêque implorant son secours pour la ville menacée et des leudes qu'un sentiment patriotique poussait à écouter ses plaintes. Mais ce langage déplut à une âme naturellement inerte et qui d'ailleurs semblait avoir déjà ses desseins arrêtés. Quelques résolutions que le roi pût avoir prises à l'égard des Normands, on ne peut que blâmer ce refus si formel qui pouvait amener contre lui un reproche de lâcheté. Ce n'était pas quand l'ennemi attaquait une des principales villes de son royaume, dont un succès pouvait lui faire un rempart solide au milieu de ce royaume, qu'on pouvait sembler excusable de ne lui opposer aucune résistance. Un traité de paix serait bien plus naturellement la suite d'une victoire qu'on devait espérer, et rendait les conditions plus faciles à obtenir. Ce fut donc une maladresse déplorable que ce refus du roi d'écouter les envoyés de Manzer. Loin de là, il les renvoya sans aucune promesse de concours, et c'était

cette négociation qui avait retardé le départ du comte et son arrivée à temps sur le champ de bataille. Il n'en gardait qu'un plus juste ressentiment de ce refus qui lui avait enlevé l'occasion de se signaler, et il rentra dans son gouvernement résolu d'attendre et de se montrer contre les ennemis intimes de la France.

wmïitwSî.4" Au surplus, il avait à Poitiers des raisons pour aimer la vie de famille, y vivant avec une épouse qu'il s'était unie probablement pendant son exil en Auvergne. C'était une jeune fille dont on ignore l'origine, mais que son nom Emiliane ferait supposer italienne ou du moins d'une des contrées méridionales de l'Aquitaine. Il n'en eut jamais d'enfants, les deux fils qui lui survinrent plus tard étant nés d'un autre mariage. Toujours est-il que cette première femme nous fût restée entièrement inconnue, sans un acte du mois de février 912, où elle paraît acheter avec son mari, d'une femme nommée Emme, des terres sises au village de Baidon (33) , dans la viguerie de Sauves, dont nous avons parlé (a).

rùMé<tiwTicêii*e*tus Mais si Roi Ion était rentré dans son camp avec une rude

wg^fÊM* leçon à méditer; si les princes français, y compris même notre Comte de Poitou, pouvaient se vanter d'avoir prouvé aux Danois qu'ils n'étaient pas destinés à d'éternels triomphes; pour la France néanmoins, il n'y avait pas moins à réfléchir sur ces reprises d'hostilités qui l'agitaient sans cesse, sur des guerres dont, après tout, elle souffrait seule les tristes conséquences, pendant que tout le gain en revenait à des ennemis acharnés, indomptables, et que la force n'obligeait pas à quitter un pays qu'ils convoitaient toujours plus, uoiifcpipouïiiûui Chose remarquable, en effet: n'y avait-il pas dans ce beau climat de la France, dans ces paysages et ces champs fructueux, dans ces Heuves majestueux qui la sillonnent de leurs eaux limpides et lui donnent tous les

{n) Ci-dessus, ad mm, 87tï.

avantages du commerce sans aucun des horribles périls de l'Océan ; enfin dans cette magnifique organisation naturelle qui la rendait aussi riche que commode, n'y avait-il pas une irrésistible attraction pour ces peuples sauvages qui n'avaient jamais vu que leurs glaciers déserts et d'âpres montagnes? Plus que jamais ces hommes sans patrie et qui ne songeaient pas à retrouver la leur, qui n'avaient jamais passé sur les plages de l'Europe que pour y joindre le pillage à la satisfaction de leurs féroces instincts \ ces hommes, nécessairement fatigués de cette existence de hasards, ajoutaient désormais à leurs déprédations des aspirations irrésistibles à s'emparer du sol et à en faire le leur. L'arabe aussi avait nourri autrefois ces prétentions audacieuses; une défjaite décisive l'avait obligé d'y renoncer. Mais quels triomphes avaient protégé la Frande contre les hordes du Nord, depuis cent ans qu'elle» possédaient nos rivages, qu'elles dévastaient nos campagnes, que les plus riches cités comme Bordeaux, Poitiers, Tours, Chartres et Paris étaient devenues l'objet de leur convoitise et de leurs efforts? L'échec subi à Chartres ne devait pas plus les décourager que certaines autres défaites. Rollon possédait une des plus enviables contrées de la Neustrie. Il était là bhez lui ; comment l'en déloger ; que faire pour empêcher les bandes disséminées sur tous nos rivages de l'Ouest de se fier à sa fortune, et d'espérer de conquérir un jour ailleurs le repos qu'il s'était fait en Neustrie ? Il avait distribué à ses soldats des terres qu'ils cultivaient déjà sous ses yeux ; ils ne les quittaient momentanément avec lui, que pour y revenir chargés de dépouilles ; ils n'y échangeaient jusqu'à un prochain appel l'épée sanglante du carnage que pour reprendre le soc inoffensif du laboureur. Quel terme possible à cette prise de possession ?

Ces considérations semblent avoir échappé à un grand « w ûev^,nt

L r ° utiG réelle juilil, >.

nombre d'historiens qui ont accusé Charles III d'une ****** faiblesse impardonnable quand il parut songer à des concessions qui pussent lui amener ces hommes souverai-

nement redoutables, toujours nuisibles, et dont il ne pouvait ignorer les désirs effrénés. Il y avait d'ailleurs à ce fléau sans remède, un autre côté qu'on n'aperçoit presque plus aujourd'hui : c^est que les prisonniers faits en grand nombre par les dévastateurs, devenaient autant d'esclaves réduits à la pire des conditions quand ils n'étaient pas vendus ou expatriés au loin pour y mourir sous les plus durs travaux et les plus cruels traitements <«). Enfin, fallait-il compter pour rien les campagnes désolées, les grands, déjà singulièrement émancipés, profitant de ces désordres pour briser le joug de toute obéissance envers le roi, et marchant par tous les abus d'autorité à l'anarchie et à l'anéantissement du droit public? Le plan que Charles avait conçu n'était donc pas tant la marque d'une faiblesse répréhensible que d'une politique prévoyante qu'on ne peut accuser sans injustice. Son malheur, en ces circonstances difficiles, était de s'être fait, par beaucoup d'actes répréhensibles, une législation de mollesse dont on ne croyait pouvoir pas alors le disculper. Au reste, nous voyons aussi qu'il ne s'était pas décidé sans réflexion à cette mesure extrême mais cependant conforme aussi, il faut le dire, à l'opinion de beaucoup de ses leudes et aux désirs du peuple. Déjà en 909, dans un concile tenu à Troly (34), près de Soissons (*>, où présidait l'archevêque de Reims Hervé, ce prélat avait indiqué cette pacification comme le seul moyen de relever la France de sa détresse, et d'y rétablir l'ordre, les mœurs et le culte paisible de la religion nationale <c>. L'opposition a ce projet, mûri depuis plus de deux ans, et par lequel s'expliquent au moins en partie les hésitations de Charles et ses refus d'agir par les armes, ne pouvait venir que de gens intéressés à le combattre, et ceux-là étaient à dédaigner comme autant d'ennemis de la patrie. Ce fut donc

(a) Dcpping, liv. III, c. m.

<p) Cf. Acta concitior, u VI ; — Concil. Trosleyanum, pars. !•'.

(r) V. Flcury HUt. Eeet., ad ann. 909.

en conseil royal qu'on décida une démarche pacifique près de Rollon. La question religieuse préoccupait beaucoup, il est vrai, et il s'agissait de la faire valoir, car la foi était chose trop grande et trop absolue pour se commettre étourdiment avec des païens, et ne pas revendiquer, comme condition essentielle d'une alliance, l'abandon du .paganisme et une entière adhésion à la religion nationale. C'était, il est vrai, beaucoup préjuger de tels bandits, pour qui la croyance à Odin n'avait jamais été un sentiment bien tendre ni bien réfléchi, que de les croire incapables de résister par un motif de conscience aux avantages définitifs d'un établissement devenant pour eux une conquête irrévocable. Il est curieux de suivre dans les chroniques du temps les détails des négociations entreprises avec le célèbre chef des Normands. Mais tout en exposant, un peu longuement peutêtre, et pour le besoin de nos lecteurs, les bonnes raisons de Charles le Simple, nous n'avons plus a envisager ce grand événement que dans ses rapports avec notre histoire locale, et nous en abrégerons le récit pour rentrer au plus tôt dans celui de nos propres affaires.

On choisit pour négociateur auprès de Rollon. Parcbe- QnM'd&iaeàa«

• offfts d* pli*.

vêque de Rouen, Rançon, qui, ayant merveilleusement compris le rôle que lui imposaient les événements, s'était entendu tout d'abord avec les vainqueurs pour le plus grand avantage de son peuple. Il n'eut pas de peine à lui faire entrevoir le parti qu'il pouvait tirer d'une paix dont les conditions réalisaient ses vœux les plus ardents et touchaient de si près à sa gloire. Une entrevue fut Emienêdesiiût-

r ° Cliir- sur- Epie.

consentie avec le roi de France; elle eut lieu à Saint-Clairsur-Epte, près Gisors (35). On put juger alors de ce qu'il y avait d'inattendu dans la fière tenue de cet homme qui semblait, par la dignité de sa pose et la fierté de son maintien, venir traiter avec son égal. Il y eut en vérité le premier rang, offrant sa main au monarque en signe de bienveillance familière, et refusant d'abandonner le Rouennais, conquis par ses armes, pour la Flandre qu'on lui offrait

afin de se débarrasser de lui. Il tenait à cette belle portion de laNeustrie qui s'étendait du lieu de la conférence à ces rives de TOcéan où s'embouchait ce beau fleuve de la Seine dont la navigation notait plus qu'à lui. Il fallut donc en passer par ses exigences. Il lui semblait qu'il n'avait rien à recevoir ni à rendre. Ses prétentions n'allaient à rien de moins qu'à garder tout le pays de sa conquête. Ce fut beaucoup à ses yeux que de se soumettre aux usages féodaux de la mouvance et de l'hommage; le premier établissant la dépendance du fief concédé sous la supériorité du roi de France ; l'autre, conséquence du premier, établissant la vassalité et s'exprimant par le serment de fidélité du vassal envers le suzerain. Encore arriva-t-il que le nouveau Duc ne voulant pas baiser le pied du roi en signe de soumission obéissante, fit remplir cette partie du cérémonial par un officier qui s'en acquitta, exprès ou par mégarde, assez maladroitement pour exposer le monarque à une*chute <*). Il paraît même que de ce moment Rollon compta assez sur ses armes pour n'avoir pas besoin d'un traité écrit, dont aucun historien n'a, en effet, conservé la moindre trace (36).

lâSHST*11*1 C'est ainsi que Rollon s'adjugea ce riant pays qui dès lors reçut le nom de Normandie, et devint bientôt une des plus florissantes provinces de la France. Nous la verrons se mêler aux affaires de la nôtre, ce qui donne surtout une haute idée de ce surprenant personnage qui se fait ici un si grand rôle, c'est que, à peine devenu le premier duc de Normandie, il s'en fit le législateur autant que le maître. Il y introduisit les coutumes de la nation qui venait de Padopter, et devenu Français lui-même, il marcha chez lui l'égal des princes les plus respectés au loin et les mieux obéis. Le christianisme, qu'il avait accepté sans répugnance, devait compléter ce succès. C'en fut un aussi pour l'Eglise qui vit tous ses sujets le suivre avec empressement, et s'il

(a) GuUUaumc de Jumièges, lib. II, c. xxu.

y eut d'abord dans ces chrétiens si grossiers d'humeurs et d'intelligence, de longues et trop remarquables défaillances de conduite, le contact d'un entourage formé dans les pratiques de la foi, la sévérité du gouvernement, et les habitudes plus paisibles d'une vie moins adonnée aux violences de la guerre qu'aux industries civilisatrices de la paix, parvinrent à fondre si bien les mœurs des barbares dans celles de leur nouvelle patrie, qu'un siècle et demi après cette mémorable adoption, la chevalerie normande allait inscrire son nom sur le sol de l'Angleterre, et un peu plus tard sur le tombeau de Jésus-Christ.

N'est-il rien de surnaturel dans cette fusion des peuples , séparés d'abord par les éléments les plus incompatibles, et que la Providence n'opéra que pour ménager merveilleusement à l'avantage du catholicisme une des grandes phases de l'avenir ?

Quoique les Normands de la Seine, devenus ainsi comme ïa^e^t"fteT^les commensaux de la France, ne fussent pas les mômes ^Sg^SSS!^ A que ceux de la Loire qui restaient indépendants de Rollon# on se persuada assez généralement que toute hostilité allait cesser entre ceux-ci et les peuples dont ils occupaient le territoire. Cette persuasion inspira aux bénédictins de Montglonne, réfugiés à Tournus, de revenir à leur abbaye du pays de Mauge. Ceux de Saint-Filibert ne songèrent pas à ce voyage ; ils n'espéraient rien tirer des ruines qu'ils avaient laissées à Grand-Lieu. A Montglonne, au contraire, de vastes bâtiments devaient exister encore, attendant leurs anciens hôtes, et ceux-ci ressentaient comme un amour de la patrie qui les rappelait aux lieux de leur ancienne ferveur. Mais deux cruelles déceptions les attendaient. Quand ils parlèrent de repartir avec leurs reliques de saint Florent, leurs hôtes refusèrent de les leur laisser emporter. Cette possession leur avait en effet attiré d'illustres visites, Les peuples de Bourgogne s'étaient accoutumés à les regarder comme un nouveau trésor qui leur appartenait , et l'esprit public ne semblait pas disposé à leur laisser

faire ce nouveau voyage. D'ailleurs, n'y avait-il pas pour les religieux de Tournus, comme un droit de possession acquis par une hospitalité et une association devenue, semblait-il, irrévocable ? Ils ne pouvaient permettre cette distraction d'avec leur centre religieux. Cette dernière raison suppose que les moines de l'Anjou, en gagnant la Bourgogne, n'avaient accepté la cohabitation offerte par ceux du Poitou qu'avec la pensée de s'y fixer ; la règle étant la môme des deux côtés, et les quatre ou cinq ans passés ensemble ayant dû laisser croire que cette alliance était cimentée pour toujours. C'était, au reste, le seul bien qu'on crut pouvoir leur retenir. On leur rendit volontiers, et comme par un acte de justice, les richesses matérielles qu'ils avaient apportées en môme temps que le corps de leur patron. C'était des barres d'or et d'argent, qui alors se conservaient pour être monétisées au besoin, les riches bijoux et les pierreries dont on avait coutume de parer les reliquaires, les vases sacrés en métaux précieux, dons de Charlcmagne et de Louis le Débonnaire^). Un tel dépôt n'avait rien qui pût tenter des hommes de conscience ; pas un chroniqueur ne dit qu'ils furent retenus, et l'on ne voit guère la source de l'assertion contraire nettement établie par certains narrateurs de notre temps, pour prétexter à l'occasion un peu de philosophie de l'histoire (37). Tout au plus peut-on conclure du texte des historiens de Saint-Florent, qu^on garda à Tournus, avec le saint Corps, les étoffes et parements précieux dont on recouvrait la châsse et qui en paraissaient inséparables pour l'honorer dignement aux jours de fêtes, où s'en faisait une exposition publique.

ê?wSm*nS£ Nos pauvres moines furent donc obligés de partir sans leur précieux fardeau, et s'acheminèrent tristement vers leur ancienne demeure <*>. Mais une autre déception les y

{a) Hist* sanctt Ftorentii Salmur, dans Marchegay; Chronique des Eglises irMii/0ii,p. lit, m (b} LcLonuo, Hi#l. de Tournus, ann. 911.

perseDl.

attendait : dans cet asile, déserté à la hâte aux jours de leur détresse, rien n'existait plus... Des ruines noircies par les flammes couvraient le sol ; les campagnes incultes et dépouillées n'avaient plus d'habitants, et sur ce sol poitevin, mais du diocèse d'Angers, rien n'avait été épargné : c'était encore partout une désolation et une solitude d'autant plus complètes, qu'à la suite de leur dernier pillage, les pirates s'étaient retirés dans leurs forts de la Loire, dToù l'on croyait toujours les voir revenir dès qu'une population se serait refaite dans ce malheureux pays de Mauge. Il fallut donc céder à de telles extrémités. Plus à plaindre que jamais, exilés de nouveau, les frères de Saint-Florent se retirèrent où ils purent, les uns dans quelques abbayes voisines, les autres dans leur famille : espérant bien que ces divers asiles ne seraient que provisoires, et que des circonstances plus heureuses ne manqueraient pas de les rappeler à leur berceau. Nous verrons que ces espérances n'étaient pas vaines.

La défaite de Rollon, qui avait eu pour résultat immédiat avec i« itanudiniê d'engager les vainqueurs à des démarches pacifiques, avait fait comprendre qu'un tel chef, vu de près et apprécié dans ses premières relations sociales, était un homme à ménager. S'il avait de son côté obtenu enfin un établissement solide qu'on ne pourrait plus lui contester, il n'en était pas ainsi de ses compatriotes de la Loire, qui n'en étaient que plus encouragés à espérer les mêmes concessions, et les attendaient du temps et de leurs nouveaux efforts. Ce succès leur paraissait d'autant plus possible, que d'autre part, les seigneurs avaient compris l'utilité de cette alliance pour faire cesser la guerre. Ebles, entre autres, et le comte de Bourgogne, sentaient enfin que leurs intérêts appelaient cette pacification dont naguère ils ne voulaient pas entendre parler. Le duc Robert les secondait dans ces nouvelles persuasions, et l'avenir allait prouver qu'il ne se trompait pas.

En effet, Rollon, devenu un des grands seigneurs de emcs uuu* »

, . __ * tompeemî l'impur -

France, se conduit en homme de génie. En même temps un».

qu'il fait acte do propriétaire envers ses sujets auxquels il partage le sol qui vient de lui échoir ; pendant qu'il se place au rang des hauts barons en se faisant des vassaux qui dépendent en réalité de lui seul, et une législation sévère qui maintient Tordre social dans ses états et y dépose les germes d'une prompte civilisation ; il resserre les liens qui rattachent à ce nouveau genre de vie en adoptant les mœurs chrétiennes. Ses leudes Pimitent aussi bien que le peuple qui les suit -toujours, et, peu de jours après, pour mettre le comble à cette fortune inouïe, il épouse en 912, à l'âge de près de GO ans, Gisèle, sœur de Charles le Simple, qui n'en «$£******* avait que 35 (38). Et voilà que ce féroce chef de flibustiers, changeant tout à coup de mœurs et de condition, n'est plus l'ennemi de la France, mais un de ses princes; non plus l'homme des combats et du pillage, des entreprises odieuses et des vols sacrilèges, mais un haut justicier qui ne laisse pas un vol impuni ; un prince d'une politique aussi habile que ferme; un guerrier paisible, ne se servant plus de l'épée que pour protéger son peuple et seconder le prestige entraînant de son génie et de sa loyauté (&

Cn^tomi* Le duc de France, Robert, épris de ce beau caractère voulut être son parrain, et lui donna son nom. Le scondinave converti ne fut désormais que Robert Ier, duc de Normandie, et la province formée par lui fut reconstituée dans sa population, et on vit s'y bâtir de toutes parts des forteresses, des monastères , des églises et des maisons : elle devint un des plus riches fleurons de la Couronne de France.

j^jSKtt m* Pour Ebles Manzer, cette conversion de Rollon et la paix conclue avec lui, n'étaient pas un tel motif de sécurité, que, dégagé de tout souci du côté de la Neustrie, il oubliât pourtant ce qui se passait sur ses frontières du Nord, où les corsaires de la Loire, indépendants de Rollon, étaient loin d'arrêter leurs déprédations. Il s'appliqua donc à

[a) Guillaume de Jumtàges, lib. II, c. xix.

prévenir les invasions sur son territoire, et trouva dans les mêmes dispositions le comte de Bourgogne. Celui-ci, imiiésittrtec*»t« en effet, ne pouvait rester indifférent aux attaques possibles contre le Poitou qui possédait alors une partie du Berry occidental et même quelques portions de la Touraine, car Loches dépendait de notre province avec son territoire et ses fortifications déjà redoutables. Cette juridiction venait au Poitou de l'adjonction que s'en étaient faite les ducs d'Aquitaine. C'était donc dans cette vaste étendue, augmentée encore de ce qu'il possédait dans les Marches de TAngoumois, de la Saintonge et de l'Auvergne que le comte de Poitou devait mettre ses soins et tenir des troupes prêtes contre des entreprises toujours à craindre. Et en réalité on put admirer en lui l'esprit d'un bon gouvernement guidé par un sentiment profondément religieux et d'autant plus apte aux besoins de son époque. C'est inspiré de la sorte qu'il prit une grande part à la fondation de Cluny, saisissant avec joie l'occasion de prouver au pieux protecteur de sa •jeunesse quelle gratitude il conservait de ses paternelles bontés.

Nous avons à remarquer cette année quelques particularités qui intéressent notre géographie locale et dont il est bon de parler.

Il s'agit d'une donation de certains héritages à l'abbaye de Nouaillé. Ces terres étaient situées dans le village de Lussac w, qu'on attribue à la viguerie de Sillars, quoique en 901 et 903 il appartînt àr celle de Civaux, Ce ne peut être là une erreur, car une autre charte de 914 indique la même attribution. Voilà donc alors un lieu soustrait à une juridiction et soumis à une autre qui doit avoir été établie vers la fin du ixe siècle ou le commencement du xe, Ainsi nous avons ici l'occasion de signaler cette viguerie de Sillars. C'est elle que les vieux diplômes nomment Silarinsts. On la voit mentionnée pour la première fois en 901 , ce qui fait

(a) Lussac-lc-Château dont il est parlé ci-dessus p. 22.

Abbaye de NomMi' Viguerie dâSfflars*

supposer qu'on avait alors organisé son territoire en démembrant de quelques vigueries voisines un certain nombre de lieux pour en former une de plus et rendre Padministration plus commode ; mais c'est aussi ce qui rend plus difficile à constater l'étendue de cette petite viguerie dont les limites sont restées inconnues , et pourraient sans doute se tracer par celles mêmes des deux paroisses actuelles qui en firent partie, car on n'y peut trouver que ces deux localités, Sillars et Lussac. C'est au commencement du xi° siècle que fut construite à Sillars l'église de y Saint-Félix. Une charte de 1254 parle d'un Geoffroi de

Sillars, qui était procureur du Chapitre de Poitiers en Cour de Rome , et dont le surnom venait sans doute de ce qu'il était possesseur du fief. En 1090, Saint-Pierre II, évêque de Poitiers, après une transaction avec le Chapitre de Mortemer qui nommait à la cure, acquit la possession de ce bénéfice et le donna à l'abbaye de la Chaise-Dieu (39). Sillars n'est plus qu'une simple paroisse de onze cents âmes, environné de* plusieurs monuments et de débris celtiques. L'église, maintes fois remaniée, est de l'époque romano-ogivale dont la tour romane forme à sa base un porche qui précède la nef (*). C'est Lussac qui est son chef-lieu de canton, et ainsi le village, qui relevait en 901, de la viguerie de Sillars a pris, sjir ce lieu devenu obscur et isolé, la prépondérance de toute l'action administrative <*). Mon d^mmiiie, C'est vers ce temps qu'Ebles Manzer vit mourir dans bie? itonST.- il son palais de Poitiers sa femme Emiliane, dont nous venons gî?Sîe. c n" de parler. Il dut la perdre en 913, et plus d'une raison devait lui persuader de ne pas rester longtemps dans son veuvage. Possédant enfin l'héritage qui ne devait plus lui échapper parce qu'il s'y était solidement établi, grâce à sa science du gouvernement et à sa prévoyance politique, il

(a) D. Fonteneau, IV, n; — Chartrier de Saint-Hilaire, I, 270.

(b) Cf. Redet, DicU de la Vienne; — M. Bauchet-Filleau, Pouillé du diocèse de Poitiers.

avait encore à espérer, après la mort de son oncle Guillaume le Pieux, le duché d'Aquitaine, et avec ce titre la propriété effective de F Auvergne, du Velay et du Limousin. Emiliane ne lui avait pas donné d'enfants, et il devait en désirer pour laisser à des héritiers de son sang ces magnifiques possessions. Il pouvait donc aspirer d'autant plus à une alliance glorieuse. Au-delà des mers, un prince anglo-saxon gouvernait alors avec sagesse un royaume acquis par sa valeur et quMl avait formé d'une portion considérable de la Grande-Bretagne, C'était Edouard-F Ancien, fils d'Alfred-le-Grand. De treize enfants qu'il avait eus en deux mariages, quatre de ses sept filles avaient épousé les plus riches princes qui régnassent alors sur l'Europe. Manzer s'adressa à Adèle, issue du second mariage d'Edouard. Cette union, outre qu'elle procurait déjà au comte de Poitiers une des belles alliances contenir poraines, avait encore l'important avantage de donner au nouvel époux une compagne dont tous les historiens nationaux se plurent à vanter les talents et l'éducation (40). Il paraîtrait, sans qu'on en trouve de preuves, mais parce que l'usage du temps le voulait ainsi, que le comte, pour obtenir la main de la princesse saxonne, fit en Angleterre un voyage dont on ignore l'époque, laquelle, sans être bien précisée, est généralement attribuée à l'année 914.

C'était vers le môme temps, et peut-être deux ou trois ^L ^J^!Z ans plus tard, que la princesse Edwige, sœur d'Adèle, bwl"-frèr"épousait Charles le Simple, et formait ainsi entre le roi de France et le comte de Poitou une alliance de consanguinité qui ne devait pas nuire à la position de ce dernier dont elle affermissait les droits et le crédit. C'est de ce mariage que naquit Louis d'Outremer, dont nous verrons les vicissitudes.

Citons encore comme appartenant à l'année 913, une mt^SSy** jnwacquisition que fit FEvêque de Poitiers Frotier, de sa mère Bertrade. C'est un alleu ou bien patrimonial, situé- à l'extrémité orientale du Poitou, et dont le souvenir se rattache encore à des villages ou hameaux existants ou disparus et dont la connaissance intéresse toujours notre histoire locale

lacliou ils ces km^

Cette propriété faisait partie de la villa de Saint-Maixent-le- Petit, simple hameau de quelques feux, perdu aujourd'hui dans la commune d'Hains «o, mais qui était alors le centre d'une grande paroisse, s'étendant jusqu'aux limites voisines du Poitou et du Berry <*). A cette vente s'ajoutait celle d'un moulin sur la petite rivière du Saleron (41), et des vignes au-delà de la Creuse, c'est-à-dire sur le territoire du Berry, mais dans cette partie qui dépendait alors du Poitou. Enfin, il se trouvait aussi parmi ces acquisitions faites par Frotier, deux églises, celle de Luray, dont nous avons parlé déjà<c), et celle de Pouligny, dans les mêmes parages (42). Cette vente faite pour 200 sous d'or (<*), comprenait, selon l'usage, les serfs employés à la culture et autres travaux agricoles de l'exploitation. Mais un détail curieux que nous saisissons, ici, nous donne une notion utile à observer quant au nombre et à la qualité des témoins qui assistaient à ces transactions de grande importance, et formaient comme un tribunal destiné à les confirmer authentiquement. Cet acte, daté du 29 juin 913, portait outre la signature de la dame venderesse, celle d'un Maingot, vicomte (sans doute de Melle, ou d'Aunay,) puis celle d'un Bigon, auditeur ou juge de la viguerie, et celle du sous-viguier Rainarius ou Reîgner.

Deux autres vigueries nous apparaissent encore dans un acte de cette mime année 913. Au mois de mars, un trésorier de Saint- H il aire, nommé Launon, et qui n'était encore que diacre, achetait d'Ingelric et d'Adelgarde sa femme, pour la somme de cent sous, des terres avec des serfs et leurs enfants dans les vigueries d'Ingrande et d'Usson, qui

(a) Hains, Agenti, en 954 ; — Paroisse de 7 à 800 âmes , canton de la T rémouille (Vienne), dont nous avons parlé ci-dessus, ad ann, 863, aussi bien que de Saim-Maixcnt-lc- Petit et de la viguerie d'Azat-le-Riz.

(b) Cartulaire de Saint-Cyprien, p. 117 ; — Besly, Comtes de Poict., p. 37. ffi] Cî-dcssus, ad ann. 696

(4) CartuL de Saint-Hilaire, 1,17; — D. Fonteneau, X , 81 ; — D. Estiennot,

Antttf. bénédictines.

faisaient partie du pagus de Poitiers. — Il s'agit de faire connaissance avec ces deux localités, alors bisn plus importantes qu'aujourd'hui.

Ingrande, chef-lieu d'une commune du canton de Dangé, ^ÇfJ'*^ i1*de l'ancien pagus de Châtellerault, s'appela d'abord Fines, qui était le nom donné par les latins aux confins des provinces où étaient établies des bornes milliaires, indiquant les distances reconnues entre le chef-lieu de la province et les limites des provinces voisines. Plusieurs de ces bornes fixées à Ingrande, sur la voie de Poitiers à Tours, et érigées sous l'empereur Adrien, sont encore conservées dans le parc du château du Fou (*). Ce seul fait assurerait à Ingrande une certaine notoriété à l'époque romaine. Jusque-là, rien n'autoriserait à nier l'authenticité d'une charte de Dagobert datée de 637, où le bourg d'Ingrande, vicus ingrandisse, est cité comme ayant une église consacrée aux apôtres saint Pierre et saint Paul et à saint Hippolyte martyr. Son nom a beaucoup varié de siècle en siècle (43). Beaucoup d'actes publics le redisent, ce qui prouve qu'il eut déjà en ces temps reculés quelque étendue et une certaine agglomération de foyers. C'est sans doute à cette notoriété qu'il aura dû, vers la fin du ixe siècle, de devenir un chef-lieu de viguerie. Sa juridiction s'étendit des limites de la Touraine, dont elle englobait une petite portion, et du Poitou septentrional, sur la rive droite de la Vienne, jusqu'à Bellefonds, situé sur cette même rivière, à 1 lieue au Nord de Chauvigny. C'était une surface d'à peu prés quinze à dix-huit kilomètres du Nord au Sud, et de cinq à six de l'Est à. l'Ouest. Cette superficie ne comprenait pas moins de douze bourgs ou villages devenus autant de chefs-lieux de communes ou de paroisses, et que nous allons parcourir, selon notre habitude, pour en constater les souvenirs historiques. Ces localités étaient donc avec Ingrande, les Ormes, Châtellerault, Targé, Sénillé, Availles, Montoiron, Chéne-

(a) Commune de Vouneuil-sur-Vienne.

velle, Archigny, Vouneuil-sur- Vienne, Bonneùil-Matours et Bellcfonds. Quant à la partie de ce territoire appartenant à la Tour aine, il faut y distinguer, au-delà de la Creuge, la villa des Noyers (*), qui devint, en 1030, une abbaye de Bénédictins sous le vocable de Notre-Dame ; puis Moucelle, aujourd'hui Mousseaux, dans la commune de Saint-Remy, sur la rive gauche de la Creuse. L'église d'Ingrande est encore sous le patronage des saints Apôtres. Après avoir été, au viie siècle, sous la dépendance du prieuré de Vaux, elle dépendît, au xive, du prieuré de Vasle; puis passa à la collation de révoque de Poitiers, sur la présentation du prieur de Saint-Denis-en-Vaux <*). Elle ne compte guère qu'une population d'un millier d'habitants, y compris celle du petit hameau de Saint-Ustre, qui, avant la révolution, formait une paroisse de très petite importance et qu'on lui a unie lors du Concordat de 1801 (44). Eglise «riDEnnde. [\ ne faut pas mentionner Ingrande sans parler des très curieux caractères archéologiques de son église paroissiale. Son architecture, dont les dernières traces restées les plus considérables, attestent la dernière partie de l'époque romane, a des soins do sculpture qui annonçaient les beautés prochaines des xn et xine siècles. Mais on reconnaît avec un grand intérêt, qu'avant cette reprise de la construction, laquelle sans doute avait succombé sous quelque incendie des Normands, un édifice bien plus ancien, et contemporain de l'occupation romaine, avait prêté ses fondements et ses premières assises, et même une portion de ses murs latéraux, à cette restauration si bien entendue. Il est à croire que l'abbaye de Sainte-Croix de Poitiers, de laquelle dépendit toujours le prieuré de Vasle, se sera intéressée à ces grands travaux.

^SûBveniridflSaiittû- Non loin dTIn grande, des époques diverses avaient vu s'élever plusieurs chapelles dues à des dévotions parti cuir/) Villa qtiiB dccilar Nocearius.

(6) Nous avons dit l'origine de cette paroisse, ad ann. 635.

Hères, plus ou moins ruinées ou abandonnées en 1782, date de notre avant-dernier Pouillé. Une d'elles serait encore très susceptible, avec ce qui en reste dans les bois de la Guierche, d'être rendue à la dévotion des fidèles : c'est celle de Sainte-Florence, dont un pèlerinage immémorial perpétue un hommage touchant le 3 mai de chaque année (45). Elle dédommagerait ainsi de la perte irréparable des autres, et des deux prieurés de Rémilly et de Tarlifumo qui appartenaient l'un aux religieux de Saint-Jean-d'Angély, Pautre au monastère de laMerci-Dieu, près laRochcposayu).

Ajoutons enfin qu'il y eut à Ingrande un prieuré ; mais, par une singularité assez rare et qui mérite d'autant plu? d'être signalée, aucuns documents n'indiquent plus depuis longtemps ni son origine, ni ses patrons, ni quant il disparut; aucun souvenir n'en reste, et c'est comme une vague réminiscence d'un fait entièrement effacé que ce bénéfice est cité dans les nomenclatures officielles (*>.

Le territoire des Ormes, dont l'érection en paroisse ne usorm^ date que de 1655, n'a aucun souvenir historique remontant aussi haut que la viguerie d'Ingrande. Tout ce qu'on y rencontre, en dehors de documents écrits dont le lieu est absolument dépourvu, y atteste, sous la forme de deux tumulus, de dolmens brisés, de tuiles à rebords, et de traces assez rares d'habitations humaines, l'ère celtique et gallo-romaine. Le moyen âge n'y a rien laissé, et l'église paroissiale se ressent, par la nullité de son architecture, de la décadence artistique qui présida à sa confection. Le terrain inoccupé fut donc perdu longtemps au milieu de cette plaine boisée qui empiète sur la Touraine et le Poitou. Mais vers le premier quart du xve siècle, on le voit figurer dans ses plus anciens titres sous le nom de Homes, ou

(a) Beauchet-Filiau, Pouillé du diocèse de Poit., xvm., p. 283 et suiv. — La Merci-Dieu, était une abbaye de Citeaux, dont nous verrons la fondation en 1151.

(b) Beaucbet-Filleau, Pouillé, V° Ingrande; — Semaine religieuse de Poitiers 1887, p. 339.

CbâtcllerMlU

Homes-Saint-Martin. Puis les Ormes viennent dans un acte de 1654, rétablissant ainsi probablement le nom primitif, altéré par des orthographes fautives. Ce surnom de Saint-Martin fut sans doute donné au lieu et à l'église, aussi bien que celui de Saint-Antoine, comme étant ceux du premier seigneur qui créa cette terre vers le milieu du xvne siècle. A peine possesseur de ce beau local qui devait s'embellir de plus en plus, Antoine-Martin Poussort, conseiller d'Etat, y construisit un spîendide château, et le fit ériger en châtellenie par Louis XIV, et en baronnie en 1652. En 1729, le marquis Paulmy d\Argenson qui avait été garde des sceaux, acquit cette terre, puis quelques années après celle de Marmande, dont le château était une des magnificences du pays, dans la paroisse voisine de Velléche. Les deux domaines furent alors réunis en un seul, sous le titre de baronnie des Ormes-Marmande. Le fils du noble acquéreur René-Louis, fit rebâtir le château des Ormes, en partie détruit aujourd'hui.

La commune des Ormes a treize cents habitants. Le parc et une habitation moderne^ reste de l'ancien manoir ruiné par les Huguenots en 1559, avoisinent la rive droite de la Vienne et appartiennent toujours à la même famille, dans la personne "de M. Fournier de Bois-Ayrault, qui épousa une demoiselle •Elisabeth d'Argenson, morte en 1847(46). Plusieurs autres demeures nobiliaires sont sur le territoire communal, entre autres le château de la Fontaine, seigneurie relevant autre fois de la baronnie de la Haye (Indre-et-Loire), et qu'habite aujourd'hui M. le marquis d'Auberry ; puis celui de Falaise, ancien fief de haute-justice, relevant de la châtellenie voisine de la Roche-Amenon.

Châtellerault, dont le territoire était compris dans la viguerie d'Ingrande, était au xe siècle très peu remarquable, nous l'avons vu (<o. Cependant il commençait sous l'impulsion de ses seigneurs à se développer dans le cours de ce

(a) Voir ci-dessus, t. 111, p. 426.

siècle, si bien qu'en 1025, nous le trouvons ayant lui-même sa viguerie, et préludant ainsi à cette extension de pouvoir qui, dans le xie siècle, fera une vicomte de cette simple châtellenie, accroissant sensiblement d'année en année son importance et sa réputation. Sa viguerie démembrée de celle d'Ingrande, rappetissa d'autant celle-ci, et finit bientôt par l'absorber dans la justice de sa vicomte. Nous aurons à rechercher dans quelques années quelles paroisses furent ainsi annexées, à cette nouvelle juridiction. Quant à celles renfermées dans l'enceinte même de la ville, on en ignore tout antérieurement à 936. Toujours est-il que parmi celles qui continuèrent d'appartenir à Ingrande, les chartes font foi qu'il faut compter Targé, qui en était encore en 1030, Sénillé en 1088, Availles en 1046, et.Bellefonds en 950. Mais à partir de l'époque prochaine où apparaîtront ses vicomtes, Châtellerault prendra une extension qui le fera entrer dans les conditions du haut régime féodal, et lui préparera une influence politique dont le rôle aura souvent un réel intérêt.

A l'année où nous sommes, il y avait dans la viguerie mtimi* Targé, d'Ingrande, une villa de Targtacum, Targeium, dont les âges suivants ont fait Targec et enfin Targé. Là était, à deux lieues au Sud-Est de Châtellerault, et non loin de l'Auzon (47) qui, coulant à l'Ouest, allait se jeter dans la Vienne, un alleu, propriété d'une dame nommée Fîansburge, et non connue autrement. Elle le donna, en 915, aux moines de Saint-Cyprien , avec une serve et ses enfants. Il n'y était pas encore question d'une église, quoique, sans doute, la villa en eût été pourvue dès son établissement. Mais on ne la voit aucunement en faire partie. Ce n'est qu'en 1031 que nous lui en découvrons une du vocable de Saint-Georges, et nous en parlerons alors avec tous les détails que mérite cette création.

A deux lieues au Sud-Est de Targé, sur la rive droite Et fc &* de l'Auzon, et au milieu de bouquets de bois, Sénillé (Seniliacum), élève, au-dessus du coteau qui le longe à

l'Ouest, le clocher modeste de son église romano-ogivale de Saint-André. Ce vocable ne fut pas toujours le sien, et c'est sous celui de Saint- Aubin, que notre évoque Pierre II, en confirma la possession à Saint-Cyprien, en 1088 et 1096, ce qui se renouvela en 1119, par le pape Calixte H, Nous ne savons pas bien quand, et à quelle occasion elle changea cette appellation pour celle du saint apôtre. Quant au nom de la commune, il lui vint très anciennement du ruisseau de Sénillé, qui sort de l'étang de la Salbardière (48), dans la commune voisine de Saint-Sauveur d'Abournay. Ces noms ne nous permettront pas do remonter, pour cette bourgade, à une origine très éloignée, si une certaine apparence gallo-romaine, que trahit le nom latin SeniHacum, ne se confirmait par des ruines éparses de villas do cette époque, aux Marcheroux, à Villaray, à Marsay (49) et à la Mothe, toutes localités appartenant à la géographie de ce temps, et où abondent les débris de tuiles à rebord. Mais le moyen âge y a laissé cette église paroissiale de Saint-André, qui fut en même temps un prieuré dépendant de Saint-Hilaire de la Celle, qui garde les traces de nombreuses retouches du xuie au xve siècle. Dans cette église, l'auteur de cette histoire découvrit, en 1841, la pierre . tombale, encore bien conservée d'un chevalier René d'Aux, inhumé dans un en feu au pied de la muraille septentrionale Li&nûi]«d'Au. rïe la nef mu Nous Savons pu retrouver la place de ce personnage parmi ceux qui appartinrent à cette famille pendant le xve siècle; mais le voisinage d'Abournay ou Bournay, dont plusieurs de ses parents portaient le surnom, ne laisse pas douter que cette sépulture, restaurée alors par la Société des Antiquaires de l'Ouest, n'ait appartenu à un membre de cette famille qui fut seigneur de Sénillé, et dont un des grands oncles, Arnaud d'Aux, avait été cardinal et évêque de Poitiers en 1307, et eut pour successeur, cinq ans après, son neveu Fort d'Aux, qui gouverna le diocèse

(a) V. Bulletin des Antiq. de l'Ouest, III, 160.

pendant quarante ans, n'étant mort qu'en 1357. Tous ces souvenirs aboutissent en dernier lieu à un pauvre titre de commune de six cents âmes, perdue dans un petit coin du canton, et de Parchiprêtré de Châtellerault.

Si nous descendons à deux lieues au Sud-Ouest de *■*»#**■»- Sénillé, nous trouvons Availles, Avaliacus villa* AualHa* entre PAuzon et la Vienne, petit bourg encadré dans le canton de Vouneuil-sur- Vienne, dont il forme à peu près Pextrémitô Nord. Huit cents âmes à peine habitent ce petit territoire. Là, à la hauteur de Chitré, on observe un trançon de voie romaine qui allait du Vieux-Poitiers à Chauvigny. C'est Pindice certain d'une antique existence dont nous ignorons les détails, mais qui se révèle par des sépultures romaines découvertes, en 1838, dans le champ des Miniaires, non loin du chef-lieu de la commune. Availlles, qui possède une église de Notre-Dame de l'Assomption, ne nous apparaît pas dans les titres avant le xve siècle, quoiqu'elle ait dû avoir bien antérieurement une population agglomérée. Vers 1031 et 1046, cette église figure dans les chartes du Chapitre cathédral comme étant de la viguerie d'Ingrande. (Test alors Avaliacus, formé peut-être primitivement de sa position entre deux collines qui l'abritent au Nord et au Sud. C'est un peu plus tard qu'on en fait Avalia. En 1092, elle appartient au Chapitre de Poitiers qui la donne, conjointement avec le saint évêque Pierre II, à Pabbaye de Saint-Cyprien. Le texte de cette donation exprime formellement qu'elle n'a pas pour objet une seule église, mais plusieurs à la fois. C'est que, en effet, on voit par un acte passé en 1046, c'est-à-dire cinquante-quatre ans auparavant, que déjà il y avait dans la même villa d' Availles, outre l'église Notre-Dame, une plus ancienne église, construite dans une autre Villa moins considérable, et renfermée dans la villa principale d' Availles. C'était un alleu, appartenant au donateur Geoffroi Nivon, lequel alleu était entouré d'un ancien fossé, dont une portion encore pleine d'eau, constituait un réservoir. Cette église de la villa secondaire était

L^fran

dans le lieu appelé Cabriella, qui paraît être la Caorie, située prés de la Tour d'Oiré (50), on n'en sait pas le vocable. Comme la première, elle était donnée à Saint-Cyprien ; et il faut croire que si, cinquante- quatre ans après, nous la voyons transmise en plus à la même abbaye, c'est que dans cet intervalle elle était devenue la propriété du Chapitre do Poitiers par suite de circonstances inconnues. Ce qui est certain, c'est que le Chapitre nommait encore à la cure d'À vailles en 1647, et que par suite de quelque transaction , aujourd'hui ignorée, entre lui et l'évêque de Poitiers, elle fut à la collation de ce dernier seul jusqu'en 1790.

La commune d'Availles iVa aucun autre souvenir que nous sachions. Son église se ressent de la période romanoogivale, et par conséquent d'une époque avancée du moyen Ûge.

partiwesdcPriirçiy, La petite population de Prinçay (51), qui avait été réunie à Av ail les en 1818, obtint en 1862 de former à elle seule une paroisse distincte, connue d'ailleurs dès le xie siècle pour appartenir à la viguerie d'ïn grande. C'était la villa Prisciacus, indiquée en 1020 dans les Cartulaires de Saint- Cyprien, et en 1309, dans le Pouillô de Gauthier de Bruges. Le Chapitre de la cathédrale nommait à la cure. Son église de Sainte-Marie-Madeleine, d'un beau style roman du xii° siècle, a une crypte de dimensions presque égales aux siennes. Là se trouvent aussi des souterrains -refuges dont nous avons dit la destination (<o, et dont les corridors et embranchements aboutissent tous à des salles voûtées. dcitoauîimû* Descendons encore le cours de l'Auzon, et prés de

l'endroit où le jeune Awjo/i, dit encore Auzon de Chénevelle (52), se jette dans PAuzon principal, nous arriverons à Montoiron, dont le nom actuel ne semble acquis désormais a une sorte d'invariabilité, qu'après avoir subi des métamorphoses aussi multiples que singulières. C'est un cheflieu de commune de sept cents âmes du canton de

(a) Ci-dessus, n*} ann.

Vouneuil-surj Vienne. Sa plus ancienne dénomination de Monte Oram, remonte à Pan 1000. C'était alors une propriété patrimoniale faisant partie d'une villa de Cabanas (53). Elle appartenait à un certain Geoffroy, qui y donnait à l'abbaye la moitié de tout ce qu'elle contenait en terres et bois. Odon, surnommé Cent-Sous (*), fils du donateur, consentait à cette opération, pourvu qu'il ne vînt pas à se marier, ou qu'il restât sans enfants. Cette clause rendait bien incertaines les conséquences de l'acte, en y établissant une restriction assez peu usitée. — On peut regarder Montoiron comme de l'époque romaine à certains débris mêlés çâ et là aux terres labourées. Le moyen âge lui donna, avec ses seigneurs, une forteresse féodale, car il est fait mention en 1085, d'un Airaud de Montoiron qui tenait en fief, tout en exerçant les droits de viguier, des terres du prieuré de Savigny-sur- Vienne (54), placé en vue de Vouneuil même, sur la rive droite de la rivière. En 1098, on lui connaît deux églises consacrées l'une à Saint-Pierre, et l'autre à Saint-Ambroise. Elles relevaient de Saint-Savin, qui ajouta on ne sait quand, une église prieurale de Saint-Fulgence à celles de la paroisse. En 1229, on commence â voir dans les chartes le nom bizarre de Monte aureo, qui se change bientôt en Montayron, et devient Montoiron en 1388.

Sur le territoire de la paroisse actuelle, étaient autrefois deux autres paroisses, celle d'Asnières et de Fressineau, qui appartenaient à l'archiprêtré et au duché de Châtellerault, mais elles étaient réunies dès le xvne siècle, où ces unions furent très fréquentes par suite des ravages des protestants. La terre de Montoiron fut, jusqu'en 1490, divisée en deux châtellenies dont l'une appartenait à la maison de Lezay, et l'autre à celle des Turpin de Crissé. Un bois de quelque étendue, appelé aujourd'hui le Bois-des-Forts, peut-être à cause de quelque fait militaire, est un reste de r ancienne forêt de Montoiron, qui était encore considérable au corn-

(a) Odo, cognomine Centum solidos. {Cartul de Noyers, p. 131.)

mencement du xv6 siècle. Enfin, en 1755, la terre fut achetée par le marquis de Pérusse des Cars, à qui nous verrons que le pays fut redevable d'importantes améliorations agricoles.

L'église actuelle de Montoiron, n'est qu'un reste de l'ancienne qui datait de la transition, mais qui se ressent trop, par le désordre de son architecture mutilée, des ruines que le Châtelleraudais vit accumuler au xvie siècle par les haineux ravageurs de nos lieux sacrés.

d'Amiôre», Enfin Asnières avait aussi son église de Saint-Médard,

ruinée aujourd'hui. Ce qui en reste témoigne de Père ogivale. Une ancienne tour démantelée rappelle seule le château, dont les droits féodaux appartenaient au Chapitre de Saint-Hilaire. C'était la villa Asneria de 987 et 998 ; et l'on trouve, dès 930, un chapelain de Saint-Médard de Asneriis, nom assez reconnu dans le courant des vme et IXe siècles, comme celui de personnages connus par leur position princière dans le midi de l'Aquitaine (55). Cette chapelle était au Sud -Ouest de Montoiron, sur la rive gauche de l'Auzon, au pied d'une petite chaîne de collines qui se prolonge de Montoiron jusqu'au-delà d' A vailles* Tout fait croire que ce bénéfice devint paroissial par quelque donation d'un évêque de Poitiers, car ses successeurs ont toujours nommé . à la cure; et le curé ajouta de temps immémorial à son titre, celui d'archiprêtre de Mortemer. C'est en 1818, que la paroisse, devenue trop peu considérable, fut réunie à celle de Montoiron. Antérieurement à la révolution de 89, toutes les juridictions ecclésiastiques et civiles d' Asnières relevaient de l'archiprêtre de Châtellerault.

vt ttinew. Fressineau, devenu un simple village de la commune de

Montoiron, était aussi une ancienne paroisse de Notre- Dame, qui lui fut réunie en môme temps qu' Asnières. On la rencontre déjà en 909, lorsque Richard, chanoine-trésorier de Saint-Pierre et sa mère Aldesinde, donnant à Saint- Cyprien des vignes et des prés situés dans cette villa de

FraxinellOj qui devient F rais sine au en 1408. Le Heu se trouve placé entre les deux rivières d'Auzon, mais bien plus près du Grand que du Petit, et presque dans l'angle formé par la réunion des deux cours d'eau. La cure relevait de l'archiprêtré de Châtellerault, et le fief de la baronnie de Montoiron <<o.

Chénevelle a passé, après une évolution de sept à huit siècles, de la viguerie d'Ingrande au canton de Pleumartin, C'était en 1120 Ecclesia de Canavellis, sous le vocable de Saint-Remy, qu'elle porte encore, après avoir dépouillé sa première architecture carlovingienne pour celle où le roman se marie à l'ogive. Son clocher en pierre à flèche octogone, garde une apparence d'ancienne richesse qu'il faut attribuer aux soins du Chapitre de Poitiers, fondateur de la maison de prières dont il était déjà le collateur en 1123. C'est cette année, en effet, que le patronage de la cure fut attribué par l'évêque Guillaume Gislebert, Ier du nom, et, très peu de temps avant sa mort, au chefeier du Chapitre (56). Quant à ses origines, les ruines romaines d'une vieille villa nommée Normandou, garnissent la rive droite du Petit- Auzon, au Sud du bourg, s'étendant sur un parcours de deux kilomètres. C'était une agréable et fraîche situation pour un Romain, dont quelque Normand, sans doute, devait un jour hériter. L'église, que le moyen âge y a laissée, ne manque pas d'élégance dans sa nef unique, longue de vingt-sept mètres et large de six à sept. La paroisse n'a que huit cents âmes, tellement disséminées que l'église n'est entourée que de rares habitations. Le fief et le temporel de la cure relevaient du duché de Châtellerault et de la baronnie de Montoiron.

En 1818, par suite du remaniement des communes et paroisses de cette contrée, on réunit à Chénevelle le village de la Chapelle-Roux, qui l'avoisine et s'asseoit comme lui aux bords du Petit-Auzon. Ce n'est plus qu'un hameau

(a) V. Redet. Dictionn. de la Vienne; — D. Fonteneau, vr, 25; — CariuL de Svint-Cyprien. p. 159.

ChénevcU

La Cbapelk-fteui,

80 HISTOIRE GÉNÉRALE DU POtTOU (913)

d'une vingtaine d'habitants. On y mentionne, en 1211, une église de Saint-Pierre-és-liens («). C'était un prieuré-cure de l'abbaye de Sainte-Croix-d'Angle. Le fief était dans la juridiction du duché et de l'archiprêtré de Châtellerault. **** Un Robert, prêtre d'Arehigny (57), était vers l'an 1000,

signataire, en qualité de témoin, de l'acte que nous avons vu ci-dessus passé par Geoffroi et son fils Odon Cent-Sous. On peut donc attribuer quelque importance à cet endroit dès le xe siècle et au plus tard à la fin du xie. En 1083, le seigneur du lieu était un autre Geoffroi, dont la femme Clariscie, donna au monastère de Noyers une terre qui touchait à l'église de Razine (*). Une circonstance à noter, c'est que Geoffroi ajoute à ce don deux colliberts avec lemmes et enfants, et une colliberte, sœur de Benoît de Douce (58), On voit que tous les colliberts n'étaient pas à Maiîlezais, que la sainteté du mariage sauvegardait toujours jusqu'au sentiment le plus intime de la famille qu'on ne mutilait jamais, et que la servitude ainsi comprise n'était pas très déshonorante, puisque la sœur d'un homme libre pouvait s'y trouver engagée. Observons seulement que ce Benoît, orné ici d'un second nom, n'est ainsi désigné que parce qu'il était du lieu de Douce, ce qui n'établissait pas encore un titre de noblesse, comme nous le verrons plus tard, quand l'usage des arrières-fiefs se sera multiplié <o. Et pourtant déjà on commençait à entrer dans cette habitude, et Ton voyait quelques particuliers faire suivre leur nom propre de celui d'un lieu dont ils avaient la propriété. Par ses vestiges celtiques, Archigny s'attribue une très ancienne origine. Des titres de 1309 parlent encore de la Pierre- Soupèze, dolmen d'abord considérable, dont on n'a plus que d'insignifiants débris. En revanche, le moyen âge s'y pose sur des témoignages qui subsistent dans son église

(«) Ectima Sandi Pétri de Capetia Rubrâ.

{b) Raiitic, bourg clIadrc-et-Loire, canton de Richelieu.

(c) Cartulaire de Noyers, p« 131,

paroissiale de Saint-Georges, à la collation de l'évoque de Poitiers. Cet édifice, souvent reconstruit ou remanié, n'a plus aucun intérêt archéologique, sinon que le xine siècle est reconnaissable à quelques traits des colonnes ou des murs. C'est la conséquence des guerres fréquentes qu'orft portées dans ces belles campagnes les Anglais et les Huguenots, Néanmoins, par beaucoup d'endroits, cette commune a des caractères qui la recommandent. Sur ce sol, en effet, à trois ou quatre kilomètres au Sud-Est, fut fondée, en 1124, la célèbre abbaye de l'Etoile qui n'a plus que les ruines de son église romane, où se conservent encore quelques portions de peintures murales du xvie siècle (59); à Marsu* geau une ferme et un moulin sur l'Auzon s'avoisinent des débris d'un château seigneurial. C'était un fief de haute justice, relevant d'abord de la baronnie de Montoiron, puis de celle d'Angle en 1719. On voyait encore, en 1503, autour d'Archigny, une forêt appartenant à l'évôché de Poitiers et qui a disparu. Enfin, lorsque en 1763, les Français de PAcadie (60) au service de l'Angleterre préférèrent s^expatrier que de porter les armes contre leurs compatriotes, le marquis Peruse des Cars, duc de Châtellerault , qui venait d'acheter la terre de Montoiron, et possédait dans les paroisses voisines plus de quinze mille arpents à défricher, en confia le travail à ces intéressantes familles, préparant ainsi des terrains devenns si productifs. La commune d'Archigny et le territoire voisin de Cénan furent aussi peuplés de ces braves travailleurs sur toute une longueur de terrain qu'on appelle encore la Ligne, et où vivent toujours quelques-unes de ces familles. — Disons enfin qu'une partie du temporel de la paroisse d'Archigny dépendait de la baronnie de Chauvigny, et par conséquent des évoques de Poitiers.

La commune de Vouneuil, qui est un chef-lieu de canton »*™'"» *• vou de quinze cents âmes, s'étend sur les deux rives de la Vienne. Cette rivière, avec le Clain et l'Auzon, répandent là, dans une vallée étendue, une fraîcheur et une végétation

T. VI fl

charmantes. Des bouquets de bois y entourent de belles demeures; de célèbres châteaux, bien déchus de leur première beauté, mais gardant encore de glorieux souvenirs historiques, y rivalisent avec des parcs étendus et de pittoresques aspects.

Le nom latin de Vouneuil, Vodologinum, lui vient évidemment de quelque mot celtique latinisé. La période romaine s'y affirme toujours dans Savigny-sur- Vienne qui fut la Villa Sabiniaco, dans Vouneuil lui-môme, Villa Vengolia, Vengueille, vers 956, et dans Chitré, Christia-villa. Des restes de constructions romaines viennent à l'appui de ces assertions soit aux Vignes-Mortes et à Rudepère (61), soit sur la rive droite de la Vienne où s'observent encore les traces d'une voie romaine allant du Vieux-Poitiers à Chauvigny. Toutes ces localités de la commune sont indiquées en des actes du xe siècle. C'est à cette époque et dès 909, que nous voyons Vouneuil figurer sous la dénomination de Curtis ou Villa, ce qui lui suppose déjà une église et tous les autres détails d'une exploitation importante et riche. Cette église était celle de Saint-Etienne comme aujourd'hui. Plus tard, elle appartint à l'archiprêtrô de Châtellerault. L'abbé de Saint-Cyprien nommait à la cure, aussi bien qu'aux prieurés de Savigny-sur- Vienne et de Chitré , qui étaient des fondations de l'abbaye (*).

L'église de Saint-Etienne remonte au xie siècle. Comme toujours, elle est le monument qui a résisté au temps, et dépassé par sa longévité tous ceux de la commune. Le seul qui ait survécu avec elle aux révolutions et à la perte de tous les autres, c'est le magnifique château du Fou, construction admirable du xvie siècle, parée de charmantes tours, de portes à mâchicoulis, entouré enfin d'un vaste parc et d'un bois qui avoisine le village. En 1250, cette terre s'appelait VArmenteresse, qu'on voit encore citée sous ce nom

(a) Redet, Dictionnaire de la Vienne; — M. Beauchet-Fillean, Pouillé de Poitiers.

en 1438. Ce ne fut qu'en 1470 que le fief changea de nom, lorsque Jacques du Fou, sénéchal du Poitou 7 lui donna le sien en vertu de lettres-patentes obtenues de Louis XI. Ce fief releva longtemps du marquisat de Clairvaux; mais, en 1775, Charles-Gabriel-René d'Appelvoisin, seigneur du Fou, obtint la juridiction de haute et basse justice sur plusieurs des paroisses voisines, et devint ainsi le seigneur local dont les assises se tinrent tous les quinze jours au prétoire de son château. Cette belle propriété, qui est passée par acquisition à M. le comte de Champagne, n'a rien perdu, grâce au bon goût de ceux qui l'habitent, de sa physionomie des xive et xve siècles (j>.

Sur la paroisse de Vouneuil, et à une lieue au Nord, sur UtfQ^ID^ la rive gauche de la Vienne, est aussi l'ancienne terre de Montgamer, qui avait titre de châtellenie, et appartenait au Chapitre de Poitiers. C'était un village . ou reste encore une tour de l'ancien château. Là était en 1097 une chapelle de Monte -Gatmerio, qui appartenait à Saint- Cyprien. Elle lui fut confirmée cette année par une charte du saint évêque de Poitiers, Pierre II w. Mais en 1283, elle était depuis quelque temps en la possession de la cathédrale, et échue par un partage des prébendes entre les chanoines, au chantre et à Pécolâtre, lesquels jouissaient à moitié du revenu. On y avait construit un château vaste et solide, et le Chapitre, sur des lettres de Charles VII, données à Loches en 1428, l'avait fait réparer et fortifier contre les incursions des Anglais. Ce fut le refuge des chanoines pendant la peste qui désola Poitiers en 1525. Ils y continuèrent l'office divin et l'exercice de leur juridiction, car, par un acte capitulaire du 29 novembre suivant, ils y nommèrent un chanoine semi-prébendé (62)-

Une localité bien plus célèbre par un des plus grands faits MoU»u-ii-Bade notre histoire locale, est un village voisin devenu très

(a) Lalanne, Histoire de Châtellerault, I, 385 ; — Rcdet, p. 177. {b) Cartul. de Saint-Cyprien, p. 13 et 181.

taille.

obscur depuis qu^en 1820, il perdit le titre de commune par Tad jonction qui en fut faite à celle de Vouneuil, et par celle de son annexe Baudimcnt à la commune de Beaumont. C'est le Musszacus de 613 (<d, qui, avec son église de Saint- Hilaire, appartenait en 072, à la collégiale de ce nom (*). Nous parlerons de Baudiment et de son église de Sainte- Madeleine en même temps que de la paroisse de Beaumont. Quant au petit bourg de Moussais, posé à deux lieues au Nord-Ouest de Vouneuil, sur la rive droite du Ciain, nous en avons parlé en détail en décrivant la bataille où Charles-Martel et Eudes, comte de Poitiers, battirent en 732, les troupes arabes d'Abdérame <o. Le surnom La Bat ail 'le , donné à cet endroit par les habitants du pays, est très significatif pour ceux qui entrent dans la discussion de ce fait d'armes auquel fut donné préférablement le nom de bataille de Poitiers. Nous avons dit les raisons qui ont fait préférer en Poitou cette tradition à celle qui transporte en Touraine le théâtre de ce grand événement. Rouncnii-uitoan. Notre viguerie d'Ingrande avait encore dans son ressort la villa de BonneuiN M atours, devenu un chef-lieu de commune de seize cents âmes, placé au bord et sur la rive gauche de la Vienne, et à l'angle Nord-Est de la forêt de Molière, Tune des plus vastes du Poitou, mais qui, -dès avant le xvii* siècle, avait beaucoup souffert des mutilations de la cognée m. Peu de localités ont subi des changements de nom aussi bizarres. Mais heureusement que les plus anciens titres renseignent mieux sur ses origines, que ceux où se trouvent les singulières variantes de Bôholio, très normal sans doute, mais aussi de Bono Oculo, (bon œil!!), qui date de 1108 et 1115, et Bonneil-Matorre, puis Bonnimatourre, comme les paysans le disent encore. Il est vrai

(a) RcdeU p. 388; — Pardessus, diplomatœ, chartœ, c h, 159.

(6) Cliaririer tlo SuïiiL-llihirc, I, 21.

{*-) V. ri-dessus, t. liî. à cette date.

(di Maury, Ht Al. des tjrandrs forêts de la Gaule.

aussi que nous rencontrons en 980, une paroisse de Bonneuil-le-Monastère (*>, et, en 1097 un château de Bonneuil (M. Ainsi c'est d'abord un petit monastère fondé par Saint- Cyprien de Poitiers, aussitôt que la villa lui eut été donnée. Nous voyons de plus qu'à la fin du xie siècle elle est devenue un château fort, qui pouvait avoir été élevé antérieurement contre les attaques des Normands. On voit des restes de ce Castrum, à quelques mètres du bourg; c'est la partie inférieure d'une tour dite de Gennes, qui sert de base à un bâtiment moderne. Plus tard, vers 1120t il y est mention d'une église de Saint-Pierre-ès-liens : on cite alors le prêtre de Bonneuil. Enfin c'est une paroisse en 1310. A cette époque, notre évêque, le B. Gauthier de Bruges, établit dans le Pouillé diocésain que c'est son prédécesseur Hugues de Châteauroux qui l'a donnée à Saint-Cyprïen. Il la déclare de plein droit à la collation de Pévêque pour un religieux que l'abbé lui présente. Rien ne fut changé à ces conditions jusqu'à la révolution de 89(c). Enfin, on découvre en 1339 ■ le port •, et au xvie siècle un « passage en fleuve de Vienne ■, qu'on peut supposer être un simple bac, le pont n'ayant été établi que de notre temps dans le cours du xix* siècle. Ce port et ce passage étaient tenus en fief de la chûtellenie de Touffou, que nous retrouverons dans la commune de Bonnes. Avant 1790, Bonneuil -Matours faisait partie de l'archiprêtré de Mortemer. La chûtellenie en était unie au duché de Châtellerault. De nombreux débris romains sont épars dans la plaine voisine et dans le cimetière, d'où sont sortis quelques sarcophages témoignant, quoique devenus très rares, que pour Bonneuil, évidemment d'origine gauloise, il faut reporter à l'invasion de César l'occupation de cette localité comme de tout le pays environnant. Il y avait là un voisinage trop rapproché de Poitiers, de trop

(a) Parrochia de Bonolio monasterio.

(b) Ecclesia de Bonolio Castro.

{c) Redet, Beauchet-Filleau, et autres.

vcrsay,

beaux sites, pour que les amateurs de belles villas les pussent négliger. Des aqueducs interrompus et brisés, de beaux fragments de marbre sculptés en sont d'autres preuves. Pour le moyen âge, il laissa sur ce même sol, outre les monuments signalés plus haut, une église paroissiale qui développe vingt-huit mètres de long sur huit de large, et représente encore très bien le xne siècle par le caractère de ses sculptures. Il y avait aussi, en 1068, au hameau de Saint-Mars, une petite église de Saint-Médard, fondée plus anciennement pour une éelle ou petit monastère sur la rive droite de la Vienne. Un château s'y était bâti, qui fut démoli en 1531, après un arrêt des grands jours de Poitiers, parce que le possesseur avait été convaincu de malversations de diverses sortes.

Failli de Tr*- Au Sud-Ouest de Bonneuil, on voit une ferme avoisinée do ruines. Ce sont celles, de l'ancien manoir de Traversay (63), relevant d'abord du seigneur de Bonneuil qui y avait droit d'hébergement, et qui dépendit plus tard de la tour de Maubcrgeon, à Poitiers, quand Alphonse, frère de saint Louis, fut devenu apanagiste du Poitou. En 1662, cette terre fut érigée en comté en faveur d'un sieur de Traversay dont la famille était originaire de cette partie du Bas-Poitou qui forme aujourd'hui la Vendée (<o.

feintais Enfin la dernière dépendance de la viguerie d'Ingrande,

était Bellefonds. Chef-lieu d'une petite commune d'à peine trois cents habitants, qui doit son nom à une magnifique source, *dont les eaux font tourner un moulin avant de se jeter dans la Vienne par sa rive droite. C'est toujours du canton de VouneuiL Ce lieu nous apparaît pour la première fois en 950, dans le cartulaire de Saint-Cyprien où figure un échange de cette terre entre un particulier et les religieux. L'église était de Saint-Hilaire , et la villa appartenait à l'abbaye en 1087 <*), un seigneur de Montoiron, nommé

(a) Archive s historiques du Poitou, VHl, x, 90 et 93. (h) Cartul. de Saint-Cyprien, p. 143 et 146.

Ayrault, Payant donnée aussi bien que la villa à la communauté, en s'y faisant religieux (*). C'était alors Bella fons, Belle-Funt, de Bello fonte. Le prieuré et la cure dépendaient de Saint-Cyprien et de l'archiprêtré de M orienter. La seigneurie relevait de la baronnie de Montoiron, et aux XVe et xvie siècles on lui trouve le nom de Pufjgormer, ou de la Boche de Puygormer. Sur ce territoire, on a recueilli aussi des briques et des tuiles romaines, et Ton y connaît un souterrain -refuge à Bellefonds môme. Il n'y a pas trace du moyen âge, même dans l'église qui est sans intérêt, ayant été retouchée maladroitement mainte fois et réduite à n'avoir plus aucun de ses souvenirs archéologiques.

On voit que cette viguerie d'Ingrande était d'un grand intérêt pour notre histoire.

Avant de revenir au cours de nos événements; il est bon d'indiquer encore une donation faite par Arnulfe, diacre de la cathédrale de Poitiers, à l'abbaye de Saint-Cyprien. Il s'agissait d'un alleu, situé dans la viguerie de Sauve, en un lieu appelé alors ad illum mansurn, inconnu aujourd'hui. On voit, une fois de plus, combien le clergé capitulaire aimait la nouvelle abbaye et se plaisait à seconder ses développements. Ceci se passait en 916. Cette môme année a dans nos fastes ecclésiastiques un fait qu'il ne faut pas omettre d'y consigner (64).

On se souvient qu'en 898, et pendant les dernières courses ^ ^î(nws ûe des Normands en France, ces insatiables pillards attirés d'ï^îèm"11^1^ par la réputation de l'abbaye de Charroux, avaient songé à la visiter et à la détruire à leur profit. Nous avons vu alors (*), comment les précieuses reliques, et surtout la Sainte- Vertu, si généralement vénérée, avaient reçu à Angoulêmo un asile que le comte Alduin fut heureux de leur donner* Elles y demeurèrent dix ans, et ce ne fut qu'en 908 que, les craintes ayant cédé à la paix partout revenue, au moins

(a) D. Fonteneau, VII, 483 ; — Cartul, de Saint-Cyprien, 137, \b) Ci-dessus, ann. 898.

dans nos contrées, les religieux Charollais songèrent à recouvrer leur trésor toujours regretté. Mais alors le même comte qui régnait toujours, refusa de s'en dessaisir, poussé par les conseils de ses familiers, d'autant plus écoutés qu'il avait sans doute vu de près quelques preuves solides de la puissance de la Sainte-Vertu. L'église et l'abbaye de Saint- Cybard, quoique placées en dehors de la ville, mais solidement fortifiées par les soins du comte, ne craignaient plus rien des injures de l'ennemi. Le comte y avait fait disposer richement, à l'intention des reliques, une chapelle absidale, et voulut qu'elles y fussent convenablement honorées. Les auteurs ont encore brouillé à ce sujet les plus claires traditions historiques, en substituant à la Sainte-Vertu, que nous savons être toute eucharistique (*), une relique de la Vraie- Croix, souvent confondue avec elle (65). C'est d'un témoin occulaire que nous apprenons les détails circonstanciés de ce fait merveilleux , et comment cette sorte de larcin du comte déplut souverainement à la Sainte -Vertu (66) , et devint la cause d'un double châtimeht sur lui et sur son peuple. Car depuis cette année 908, et pendant les sept qui suivirent, l'usurpateur frappé d'une maladie de langueur fut obligé de garder le lit. Longtemps ses amis stupéfaits de cette coïncidence entre la faute et ce qu'ils en regardaient comme* la punition, le pressèrent de réparer l'une pour se délivrer de l'autre. Il ne se laissa convaincre qu'en voyant enfin une horrible famine désoler ses Etats, les récoltes ayant absolument manqué en 915, pendant qu'autour de lui, les autres provinces n'eurent à souffrir rien de semblable. Alors le pauvre comte n'y tint plus, et il résolut d'expier sa spoliation bien au-delà de ce qu'on aurait attendu de lui. Il fit faire une petite boîte d'argent, en fit dorer l'intérieur, l'orna de pierres précieuses, y fit placer la sainte relique, puis l'envoya avec de grands honneurs à Charroux par son propre fils Taillefer. Enfin, en réparation

(a) Ibid, liv. XXII, ad ann. 799.

de Tin justice qu'il se reprochait, il donna au monastère le village de Loubillé <*), avec une chapelle dont il était possesseur légitime, et mourut Tannée suivante, c'est-à-dire le 27* mars 916, suivant Ja chronique d'Angoulême.

Un autre fait d'une nature différente, appelle notre attention sur une des coutumes les plus importantes alors de l'administration épiscopale de notre vaste diocèse de Poitiers.

Il y avait en 917, près de Lusignan, une petite paroisse â/$j^m p*™" de Pranzay (67), dont le territoire renferme aujourd'hui le cimetière de la petite ville, et qui se confondait avec la ville elle-même dont elle formait la partie inférieure, déjà dominée par un château. L'église était un prieuré de Nouaillé dont l'abbé nommait le titulaire. Un certain Droctrammc, curé d'Exoudun (68), s'était injustement emparée des dîmes reconnues à Pranzay sur plusieurs villages, et refusait de s'en désister. 11 fallut donc en appeler â la justice de l'évêque. C'était toujours Frotier qui, selon un usage déjà immémorial tenait, chaque année, quatre synodes dans sa cathédrale, mais qui y convoquait aussi, selon les circonstances, des assemblées particulières pour juger les causes de ses clercs. Cette fois donc, il indiqua une réunion au 18 mai qui était le cinquième dimanche après Pâques; Il était accompagné d'assesseurs jugennt avec lui, et après examen de l'affaire, instruite au préalable par une enquête fondée sur l'audition des témoins qui vinrent y renouveler leurs déclarations. Le prélat rendit un jugement en faveur du curé de Pranzay. On voit ici que les évoques décidaient selon le droit canonique et d'après plusieurs capitulaires, les affaires judiciaires entre les ecclésiastiques de leur diocèse. Il y avait cependant des causes mixtes, revêtant à la fois le caractère civil et ecclésiastique dont l'évêque devait connaître aussi, par exemple ce qui regardait les dîmes, les mariages, la simonie. C'était le meilleur moyen d'avoir

(a) Sur Loubillé, V. ci-dessus, t. III, p. 375.

un tribunal compétent, toujours impartial, et dont les jugements notaient jamais révoqués en doute, ni soupçonnés, et s'éteignaient, par devoir de conscience, aussi promptement que possible. On voit ici, les premiers linéaments des officialités qui furent généralement établies vers la fin du xiii* siècle W-

(a) Cf. D. Fontencau, xxt, 20ï); — Flcury, Hist. Ecclésiastique; — Notre Risl. de la Calh. de Poitiers, il, 50

Note 1

Guillaume le Breton, était ainsi nommé de la province dont il était originaire. Il naquit en 1165, au diocèse de Léon, enveloppé aujourd'hui dans celui de Quimper. Heureusement doué» il fut envoyé de bonne heure étudier dans une école de Nantes, et ayant reçu plus tard les Ordres sacrés, il devint chapelain de Philippe- Auguste qui l'aima pour ses talents, et l'attacha à toutes ses expéditions militaires. C'est ainsi qu'il assista à la bataille de Bouvines, et que, s'inspirant des faits glorieux qui excitèrent l'enthousiasme de la France entière après le retour du vainqueur â Paris, il composa son poème, et ensuite une histoire en prose des Gestes de Philippe- Auguste. C'est une continuation de la même histoire écrite par Rigord, et dont nous parlerons en son temps. La Philippide n'est pas seulement une narration en vers latins souvent heureux, c'est un poème où ne manque ni le coloris, ni l'imagination. L'auteur avait toujours eu le goût des vers: c'est Tunique raison qui lui fit adopter le rythme mesuré pour raconter des choses dont il n'était pas moins séduit que tout autre. Mais, à coté du mérite littéraire de ce poème, nous avons un triple avanlage souverainement appréciable dans un historien : celui-ci est exact, concis et véridique. Son livre est donc une représentation attachante des grandes choses qu'il raconte. Guillaume devint chanoine de la cathédrale de Senlis en 1219, et mourut après 1226* Son histoire va de 1208 à 1219. Elle fut éditée d'abord par Duchesne, [mis, dans le t. XVI du Recueil de dom Bouquet, qui ne l'imprima aussi lard que parce que le manuscrit ne fut découvert que dans la première moitié du xvie siècle. Enfin une traduction élégante fait partie de la collection Guizot.

Note 2

Nous donnons ici cette raison contre des écrivains qui reportent l'invention des cartes au temps de Charles VI, comme Fleury, ( V. Discours sur VHistoire ecclésiastique; — D. Calmet, Histoire de Lorraine, t. I, 70 et suiv. ; — II, Appendice, p, 62; — D. Rivet» Histoire littéraire, VI, 12 et suiv.)

92 NOTES DU LIVRE XXXïX

Note 3

C'est Dufotir qui prétend que si les serfs n'étaient pas appelés à faire partie des armées, c'est qu'on n'aurait pas osé leur donner des armes dont ils se seraient servis pour reconquérir leur liberté. Ce raisonnement } qui avait quelque chose de spécieux pour un révolutionnaire, n'a aucune prise sur ceux qui connaissent l'esprit de nos siècles chrétiens, où les serfs étaient considérés comme une famille, ayant tous les droits à l'intérêt charitable de leurs maîtres. Une révolte des serfs eût été contre leurs propres intérêts, et n'eût eu pour conséquence que de leur enlever les privilèges et la sécurité d'une vie laborieuse mais paisible, où tous leurs besoins étaient prévus et satisfaits, soit pour chaque particulier, soit pour l'existence de famille que leur faisaient surtout les églises et les abbayes.

Note 4

Le Cotentin tire son nom de Constance, Constantia, capitale romaine de cette partie de la Basse-Normandie comprise aujourd'hui dans le département de la Manche, dont Coutances est une souspréfecture de 9,000 habitants.

Note 5

Ce village fut longtemps ignoré, et de vieux actes publics ont révélé naguère le lieu propre de la bataille de 1356, où le roi Jean fut fait prisonnier par le prince de Galles.

Note 6

Mortemar. C'est le nom d'une branche de l'illustre famille de Rochechouart qui avait pris celui de la petite ville qui appartient aujourd'hui au département de la Haute- Vienne et dépendit du Poitou jusqu'en 1790* 11 faut remonter à l'an 1018 pour trouver dans la chronique limousine do Geoffroi du Vigeois Aymeri de Rochechouart, qui fut le premier de ce nom. C'est du xm° siècle que date la branche de Mortemar, dont la tige fut Guillaume, fils d'Aimery VIII de Rochechouart, et d'une Marguerite de Limoges. Cette antique maison s'est distinguée dès son origine, mais la branche de Mortemar ne cède en rien à ses ancêtres pour la gloire acquise par les services rendus à la France* On la vit soumise d'abord aux lois de la féodalité du côté de l'Angleterre, quand le Poitou, par suite de malheureuses conventions t passa au pouvoir de nos ennemis. On voit même alors un Mortemar créé chevalier à Londres par le prince de Galles, notre mortel antagoniste. Mais bientôt, quand le sang poitevin s'indigna contre cet asservissement injurieux, on vit un Mortemar s'enor-

gueillir de suivre la noblesse du pays dans les combats où le terrain fat disputé si glorieusement contre l'étranger. Plusieurs s'y firent tuer, et plus tard d'autres s'efforcèrent plus heureusement d'expulser les insulaires de la Guyenne et du Poitou. Les plus remarquables seigneuries leur appartinrent sous les noms de Vivonne, de Vérac, des Cars, de Tonnay-Charente et de bien d'autres. Le marquisat de Lussac leur échut aussi. Une des plus illustres abbesses de Fontevraut, Marie-Madeleine-Gabrielle de Mortemar, y brilla de 1670 â 1704, parmi les femmes les plus éclairées et les plus vertueuses de son siècle. Une autre, sa sœur, Françoise- Athénaïs, marquise de Montespan, s'attira un autre genre d'illustration, et si la vertueuse abbesse fut trop longtemps humiliée de ses désordres, elle eut du moins la consolation de les lui voir expier par de riches aumônes, d'austères pénitences et une mort précieuse devant Dieu.

Est-ce un fatal souvenir de ces tristes abus de la monarchie, qui porta le dernier Mortemar dont l'histoire nous parle à se jeter, en 1789, dans le parti révolutionnaire, à se ranger, lui, lieutcnantgénéral, parmi les sept premiers membres de la noblesse qui abandonnèrent le parti du roi, et qui eut le bonheur de mourir en juillet 91 f sans avoir eu le temps d'aller plus loin?

La famille de Mortemar disparue du Poitou, avait fait bâtir à Lhommaisé, au village de la Forge, un joli château, devenu la propriété et l'habitation de M. de Beauchamp, l'un des députés de la Vienne.

Note 7

Il n'y a guère à douter que le nom primitif de Lhommaisé ne fut Ulmaria ou Ulmarium, lieu planté d'ormeaux, comme furent Lhoumoisj un des faubourgs d'Angoulôme, un hameau près de Parthenay (Deux-Sèvres), et Ouïmes, en Vendée. Ailleurs, c'est Lormoy, c'est Lormaie, les Ohmes, les Ormes, les Ormeaux ; ces deux derniers,, venus à une époque plus récente de la langue, A ce propos, nous différons beaucoup de ceux qui confondent ce mot avoc celui de Mézeaux, petit village voisin de Poitiers, dans Ja commune de Ligugé, sans égard à aucune des plus simples règles des étymologies (V. Semaine liturgique de Poitiers, 1875, p. 625). Au moyen âge, soit dit en passant, on désignait les lépreux sous le nom de Mlsellus, pauvre, malheureux, et il y avait à Mézeaux une léproserie.

Une observation se présente ici, à propos de ces lettres initiales de certains mots géographiques employés au hasard et au grand détriment des étymologies, toujours si importantes au x études locales. Nous savons par une foule d'exemples combien l'orthographe a dû forcément varier en passant du celtique ou du latin au français, qui

leur a définitivement succédé. Mais une époque arrive enfin où la langue est fixée, a reçu ses règles et doit les garder et les transmettre inaltérables, sous peine de consacrer les confusions les plus regrettables, et d'anéantir la linguistique nationale. Jusqu'au commencement de ce xix° siècle, dont nous sommes si fiers, on a pu tolérer d'étranges anomalies, qui témoignaient combien peu on s'était occupé chez nous de la partie philosophique du langage français. De là, les cartes géographiques où fourmillent les plus grossières fautes ; si bien que très souvent, c'est à ne pas s'y reconnaître. Que dire, par exemple, d'une carte où Chasseneuil se trouve changé en Chasseménilf Quelle ressemblance logique entre ces deux terminaisons, toutes deux celtiques sans doute, mais qui, toutes deux aussi répugnent à l'étrange alliance qu'on leur impose? Cette faute, dont Cassini lui-même ne s'est pas gardé, n'est pourtant pas plus grave que celles si nombreuses qui se répètent par le mauvais emploi des initiales ; car il en est ainsi de Civray, quoiqu'il vienne de Severus. Nous voyons ici notre Chaux, commençant par un C, lorsqu'il voudrait un S, comme sa racine Sieoallis l'indique assez. Nous en citerions mille autres dans le même cas, où ils s'affublent d'autres déguisements qui ne valent pas mieux. Ne serait-il pas temps de proscrire de telles originalités? Ce serait aux Sociétés savantes, si nombreuses partout aujourd'hui, qu'il appartiendrait incontestablement de se donner cette louable initiative. Qu'elles se concertent pour opérer une révision dont plus tard on leur saura gré. Qu'elles s'entendent pour que dans leurs publications soit adoptée désormais une orthographe géographique rationelle, tirée de ses véritables sources. Qu'elles raisonnent cette réforme devenue nécessaire, avecleurs sœurs des autres localités ; qu'elles obtiennent de l'administration centrale, qui en aura bientôt compris l'importance, des noms de lieux renouvelés d'après ces principes sur les cachets des communes, les sceaux, les en-tête des papiers administratifs ; et ainsi, en peu de temps, la révolution sera faite ; les studieux, assurés d'une orthographe sérieuse, trouveront aisément les origines de la plupart de nos villes, de nos anciennes châtellenies, de nos moindres communes rurales. Combien de notions moins importantes dont on a surchargé inutilement le programme des examens scientifiques de nos bacheliers et de nos instituteurs !...

Note 8

Il semble, en effet, que ce soit agir sans cérémonie que de détrôner un saint de ce patronage d'une église qu'on ne lui avait donné tout d'abord que sous l'invocation du saint Précurseur, et en plaçant de

ses reliques dans l'autel qui lui était consacré. C'est pourquoi ces changements ont été maintes fois défendus par la congrégation des Rites, dont on devrait respecter les décrets publiés sous les numéros 456 et 4808.

Note 9

Nous croyons devoir insister ici sur ce point de la plus haute importance qu'il ne faudrait songer à agrandir l'église de Saint- Martin-la-Rivière qu'en l'allongeant; ou bien, si sa position et l'espace restreint de son axe longitudinal interdit cette ressource, en lui donnant des chapelles latérales dans le style primitif. On laisserait ainsi à son ensemble le caractère archéologique dans lequel doit toujours rester intacte une partie si intéressante de son histoire.

Nous n'indiquons ce dernier moyen qu'à regret, car il ne ferait plus du saint édifice qu'une masse d'une trop vaste largeur, partant plus de nef, ni de croisée caractéristique d'une église chrétienne. Mieux vaudrait certainement que la reprise se fit par le chevet qu'on reconstruirait dans sa première forme, et qui est le seul côté où l'on puisse obtenir du terrain ; la façade touchant presque à l'entrée de l'ancien château seigneurial sur lequel il n'est pas possible d'empiéter.

En un mot, pour cette œuvre qui tôt ou tard reviendra à se traiter sérieusement, nous adjurons le bon goût d'un architecte entendu, le sentiment chrétien de l'autorité diocésaine, et, s'il le faut, le désintéressement de quelque propriétaire intelligent, et Saint-Martin que nous aimons toujours pour les soins sacerdotaux que Dieu nous fit la grâce de lui donner autrefois, deviendra une des remarquables églises de la contrée qui en a de si belles.

Note 10

Cet Ebles Manzer H, est indiqué sous ce rang par Besly {Comtes du PoieU, p. 34J, et par Dreux du Radier (BibL litt. du Poil,, i, 64). En réalité, il ne devait être que le premier de ce nom parmi nos comtes. Car l'Ebles, qu'on a appelé le Ier, second fils de Raynulfe, était mort sans enfants en 893. Selon l'usage, on l'avait qualifié comte, quoiqu'il n'eût pas d'apanage, et uniquement parce que Bon père l'était. Mais ce titre ne lui donnait aucun droit ni au comté de Poitou ni au duché de Guyenne. Si donc nous parlons de lui sous le nom d'Ebles II, c'est pour suivre l'usage adopté (quoique à tort) par nos devanciers, et éviter à nos lecteurs tout ce qui pourrait leur faire confondre les deux personnages de môme nom. Au reste, on ne le désigne guère que par son double nom d'Ebles Manzer.

Note 11

Les fiefs reçurent dès lors des noms distinctifs qui servirent à en spécifier la valeur, et qui importent beaucoup à l'intelligence de notre histoire. On connaissait donc les fiefs de Haubert, dont les possesseurs devaient fournir un homme d'armes revêtu d'une cotte de mailles entrelacées, dont le soldat se couvrait de la tète aux genoux et qu'on nommait haubert. C'était le fief le plus noble (car Haut-ber équivalait â Haut -baron), après ceux qui conféraient les dignités do comtes, de ducs, de marquis. Les fiefs nobles avaient, avec droit de justice, un château, une motte, des fossés ou autres signes d'ancienne noblesse*

Note 12

Bourcsse, Bœraeia. L'acte de ce jugement indique dans D. Fonteneau (xxr, 163). « La forât, vulgairement appelée Bœrieia, qui était alors dans la viguerie de Civaux (VicariaExidualinsis). Ce lieu est nommé aussi en d'autres titres BuhuXieia, Bœrithia; c'était alors une villa appelée Fratja3 dont nous avons parlé ci-dessus, t. IV, p. 326 et 357. — Nous complétons ici ce que nous avons dit afin de ne rien négliger de ce qui touche aux intéressants souvenirs de cette antique paroisse. Son église romane est de Notre-Dame et du xi° siècle. Mais une construction antérieure paraît attestée par une inscription encastrée dans un. des piliers à l'intérieur, et qui consiste seulement en ces trois mots : ANSCHARIUS PRESBYTER REFFEGIT ISTAM ECCLESIM. L'église aurait donc été rebâtie vers le ix° ou x° siècle par le prêtre qui y était attaché, et sans doute restaurée ou refaite au xr\ C'est pourquoi â cette dernière époque, elle reçut les conditions de solidité données à toutes celles qui furent alors rebâties en si grand nombre. Elle eut ses trois nefs avec une croisée dont les bas-côtés sont fort étroits. On lui voit des restes de fortifications qui lui vinrent peut-être au xn° ou xm° siècle pour la défendre des Anglais. Les belles conditions qu'on reconnaît encore à cette basilique sont dues à son titre de prieuré qu'elle reçut do Nouaillé; l'abbé y nommait. Le lieu était de l'archiprètré de Lussac et de la chàtellenie de Montmorillon. Sur son territoire est encore le château de la Rigaudière, manoir du xvi° siècle. — Les origines de Bouresse sont toutes celtiques ; on en voit encore un témoignage dans la tombe de Mâchefer qui s'élève au milieu du bourg. C'était aussi le passage d'une voie romaine de Poitiers à Limoges. Le moyen âge a ses traces dans quelques vieilles tombes du cimetière et dans une maison du village. La sacristie de Notre- Dame possède un curieux fer à hosties du xiv* siècle, que son véné-

rable curé, M. Gaillard, conserve avec le soin d'un homme de goût et un zèle éclairé qu'on devrait imiter partout: ces petits monuments étant un témoignage de la vie et de la foi de nos pères qu'il n'est jamais permis de négliger.

Note 13

Chitré, Chrisiiaeus, villa en 899, ancien prieuré de Saint-Cyprien. Ce fut en 942 une châtellenie relevant de la baronnie de Chauvigny et de la viguerie d'Ingrande. Son château restauré naguère, était resté longtemps en ruines. Il pare aujourd'hui la rive droite de la Vienne, au-dessus d'un hameau d'une quinzaine de feux dans le canton de Vouneuil. Naguère c'était encore un donjon en ruines, fortifié de tours des xive et xve siècles que de hautes couvertures mal jointes, reliaient entre elles par des ardoises morcelées, et auxquelles restaient une suite interrompue de mâchicoulis, avec un triple étage de baies étroites, dangereux passage pour les armes de trait. Une mince portion du rez-de-chaussée était à peine habitable pour quelques familles de paysans, lorsque M. Raoul Treuil le-Canty ayant acquis le vieux manoir qui s'effondrait de plus en plus, le restaura dans le goût de sa primitive construction et lui rendit sa première vie. Les seigneurs de Chitré remontent jusqu'à 1077 par un Hugues de Chitré qui donna à Saint-Cyprien une dîme considérable et une pêcherie sur la Vienne. Près du château était déjà, bien avant 1097, une chapelle qui devint bientôt, sous le vocable de Saint-Laurent , un prieuré de Saint-Benoît auquel nommait l'abbé de Saint-Cyprien. D'âge en âge ce fief fut possédé par les plus grandes familles du Poitou; les Turpin de Crissé, les Appelvoisin, les du Crosat, originaires d'Auvergne, la possédèrent tour à tour, et par alliance avec ces derniers, on vit la belle terre appartenir à M. le comte de Bouille, neveu d'un de nos derniers évoques de Poitiers. Parmi les autres domaines relevant autrefois de la châtellenie de Chitré, est encore la terre voisine de Rudepère dont on a des titres de 1309. — (L'abbé Lalanne, Hist. du ChâtelleraudaiSj I, 385. — Redet, p. 177. J

Cette petite Celle de Saint-Séverin, en Gâtine, dont les titres ont été perdus au milieu de ses infortunes, devait sans doute sa fond a , alors déjà très ancienne, à l'évoque de Bordeaux, saint Se vérin ou Surin, ou à quelqu'un de ses successeurs qui l'aura dotée de ses re I i qu es et de celles de sainte Ursule, dont la petite église portait le vocable conjointement à celui du saint évoque. On s'est beaucoup embarrassé dans les textes de Grégoire deTours (de gloria eonfess., c. xvi, et du t. vi .7

GalL Christiana, 11, col. 789 et suiv.) d'où il résulterait qu'une confusion se sera faite entre saint Séverin de Bordeaux et un autre qui aurait occupé son siège un peu plus tard sous le même nom, et venant de Cologne dont il était aussi évoque titulaire. Sainte-Marthe prouva très bien par la chronologie que ces deux prélats n'ont pu se succéder sur le siège de Bordeaux. Mais on trouverait dans la présence à Bordeaux des reliques de sainte Ursule la preuve que le saint évêque de Cologne aurait pu au moins y faire un voyage, et y apporter des reliques dont la très ancienne mention et la possession par les moines du prieuré d'Adilly expliquerait très bien le souvenir qu'on en a gardé. On peut, en histoire, s'arrêter à des conjectures quand elles sont fondées sur des apparences aussi précises.

Nos chartes des ix° et xe siècles, parlent de ce prieuré comme établi sur les bords du Thoué, dans la villa d'Adilly (Allilias), à une demi-lieue Sud-Est de Parthenay. Cette ville était alors de la viguerie de Thouars. Après son rétablissement de 828, Pépin donna le petit établissement à Saint-Cyprien dont il devint un prieuré. Ce fut Tostelon, évoque de Tours, qui y consacra l'église sous le double vocable de Sainte-Ursule et de Saint-Séverin, en l'absence de l'évoque de Poitiers, Frotier IL — Ce petit prieuré n'existe plus depuis longtemps, et aura succombé à quelque événement des guerres locales, sans que nos plus anciens Pouillés on aient conservé le souvenir.

Note 15

L'Auson et non l'Ozoon, Alao, Ausonius, Auzum, petite rivière qui naît au-dessus de la Puye dans la vallée qui se termine avec elle dans la Vienne, après avoir limité à l'Ouest la commune d'Archigny, baigné le territoire de Bonneuil-Matours, traversé celui de Montoiron, séparé ensuite les communes d' A vailles et de Sénillé. De là elle arrose celle de Targé et va se perdre dans la Vienne en amont de Châtellerault après 22 kilomètres de parcours. Un village de la commune de Châtellerault avait pris son nom de cette rivière. Il avait une commanderie du Temple, puis de Malte dont il est parlé dès le commencement du xuie siècle.

Note 16

Fressineau, ancien chef-lieu d'une commune réunie à celle de Montoiron (Vienne), en 1818. Ses plus anciens souvenirs ne datent que de l'époque où nous sommes : c'est alors Fraxinurrij Fraxinolium, villa avec une église de Notre-Dame ; fondation épiscopale,

sans doute, car l'évoque y nommait jusqu'en 1782. Alors le village n'avait guère plus de 16 habitants. Il dépendait de la baronnic de Montoiron et du duché de Châtellerault.

Note 17

Berthre de Bournizeau a entièrement oublié cette famille dans son Histoire de la mile de Thouars. Il ne commence la liste de ses vicomtes qu'en 915, par un Arnoul, qu'il a sans doute confondu avec celui de 890.

Note 18

Le Complant était alors soumis à cette règle que, étant une certaine étendue de vigne ou d'autre terre quelconque, placée en location pour un espace de temps, le locataire était obligé soit de la planter, soit d'en entretenir le plant et la récolte annuelle. Il devait la rendre en bon état au propriétaire, après une jouissance plus ou moins longue, à certaines conditions de cens ou d'entretien» Cette sorte de contrat était d'un usage très commun au moyen âge. Elle offrait aux deux parties un réel avantage, le bailleur pouvant ainsi améliorer sans frais un terroir dont il n'avait pas à s'occuper, et le preneur, utilisant à son profit un fonds qu'il ne payait pas, et dont le revenu le dédommageait des dépenses qu'il y avait pu faire.

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