‹ Histoire générale civile, religieuse et littéraire du Poitou. 5Chapitre 11 sur 18 · DISSERTATION SUR LEUR SIGNIFICATION DANS L'ESTHÉTIQUE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

DISSERTATION SUR LEUR SIGNIFICATION DANS L'ESTHÉTIQUE CHRÉTIENNE

Voici un sujet qui, au-delà de quarante ans, n'avait excité la curiosité des hommes studieux que pour les égarer plus ou moins sur la question à résoudre. A mesure que les études archéologiques se développèrent, cette question jetée plus souvent dans les programmes académiques^ fut chaudement controversée ; on s'appliqua surtout à donner à ces images un sens historique. Ou se demanda quels étaient les personnages représentés dans cette scène presque toujours mutilée, mais dont les restes plus ou moins saisissables semblaient pourtant revenir partout ù. une même et unique conception ; et ce qui résultait do tant d'efforts c'était pendant longtemps une absence complète de solution satisfaisante. En effet, on allait chercher bien loin dans toutes les histoires antiques ; toutes les scènes bibliques, toutes les grandes figures féodales du moyen âge étaient sérieusement invoquées... et la dispute durait toujours.

C'est que tous les points de départ étaient faux pour les esprits incompétents qui méditaient et dissertaient de la chose. Nous arriverons bientôt à nous en convaincre > lorsqu'après avoir écouté de çà et de là les doctes discoureurs, nous nous déciderons à prendre la parole pour éclairer sans prétention aucune, mais en ramenant le fait à sa simplicité primitive, les doutes encore émis et les conjectures qui n'en finissaient pas.

t. vi 30

En y réfléchissant, et au milieu de sérieuses études sur l'iconographie religieuse, il nous parut qu'il fallait demander compte à la science symbolistique, et à elle seule, de cette mystérieuse apparition d'un cavalier et de son rôle sur les tympans extérieurs d'églises toutes de la même époque. C'est ce qui nous fit prendre la parole sur ce sujet au Congres archéologique tenu en 1864 à Fontenay-le-Comte.

À propos de la note (b) page 289 de ce VIe volume, nous reproduisons ce modeste travail dans l'espérance qu'il sera de quelque utilité à un grand nombre de ses lecteurs.

Et d'ahord il importe d'analyser en quelques mots les travaux distingués à beaucoup d'égards, mais très peu concluants en très grand •nombre, qui se sont succédé sur l'objet en litige. Le Bulletin monumental, la Revue de l'art chrétien^ les Annales archéologiques, et plusieurs autres Revues placées honorablement dans l'estime du monde savant, contiennent toute l'histoire de la question. Elle a plus ou moins frappé les esprits, chacun a pu la lire, selon que les convictions se croyaient faites ou qu'on attachait moins d'intérêt à en faire. Cette étude a cependant son importance, qui a motivé son retour parmi nous. Il s'agit d'arriver à un temps où Ton ne se dise plus en contemplant la façade de nos belle* églises de Melle, de Civray, de Parthenay-le- Vieux, d'Aunay, de Foussais et de telles autres <*> : ce cavalier reste un mystère indéchiffrable, « un livre fermé que personne ne peut ouvrir ».

En apportant ce tribut à la masse commune des travaux archéologiques, je pense qu'il faut élaguer d'abord, tout en motivant cette mesure préventive, les opinions trop peu sérieuses, les conjectures hasardées, et les allégations sans preuves qui n'ont pas manqué dans les discussions antérieures, — Simultanément, nous devrons séparer de la question, les faux principes, les erreurs de doctrine qui s'y sont glissées. — Enfin, nous conclurons ce qui est de ce

[a) Alauzo, Airvault, Benct, Notre-Dame de Poitiers, Saint-Etienne-le- Vieux de CïU'tu Soiaèrcs en Saintonge, Notre-Dame de la Coudre à Parthenay.

qui n'a pu être, et nous espérons, que tout le monde conclura avec nous.

En fait de thèses à réfuter, on nous permettra do croire qu'il n'est pas toujours indispensable d'échelonner en une sorte d'appel général les doctes noms qui s'y sont mêlés. Il s'agit, entre nous, beaucoup plus des choses que des personnes. Pour qui garde d'ailleurs toute la mémoire possible des discussions primitives, il suffira de les résumer r sauf à discuter de nouveau nos propres idées, si quelque contradicteur devait y apporter ses objections.

Mais d'abord posons-nous en observateur devant Tune de ces statues équestres, qui ont donné à quelques-uns tant de tortures. Elles se ressemblent toutes si parfaitement que, sauf leurs mutilations malheureuses, on les regarde nécessairement comme un spécimen commun, exprimant une pensée partout identique : si bien qu'en dépit de leurs brisures, qui les ont presque toutes réduites à rien, il est encore possible de les déterminer nettement, et de les restituer les uns par les autres. En général, le travail en est assez grossier, autant qu'on en peut juger par ces restes difformes. On s'accorde à l'attribuer à la fin du xie ou au commencement du xne siècle ; les mieux exécutées s'avancent un peu plus vers le milieu de ce dernier, et à en juger par les dates connues des monuments qu'elles ont décorés, ceux dont on ne sait pas aussi précisément l'origine pourraient nous la donner, à cela près de quelques années, par la seule exhibition de cette statuaire parlante. De ce qui reste aux uns, on conclut évidemment ce qu'avaient les autres : un cavalier richement vêtu, coiffé de la couronne seigneuriale, la robe, longue et largement drapée, recouvrant une cotte de mailles; des éperons qui ne sont pas moins un complément des attributs chevaleresques ; une pose calme et digne, répondant parfaitement d'ailleurs à l'allure du fort cheval, taillé en dimensions larges et

énergiques. La noble bête, en effet, que pare un collier à pendeloques entourant le cou et le poitrail, est au repos : le mouvement général de ses jambes le dénote parfaitement; seule, la droite du train antérieur est levée et repose sans effort sur la tête d'un petit personnage accroupi devant ce groupe, dont la hauteur dépasse de trois ou quatre tois la sienne. Ce petit homme varie un peu dans sa pose, selon que le statutaire , sans manquer au fond de la pensée , a cru pouvoir en modifier l'expression par quelques détails, usant sobrement de ce que le poète appelait quidlibet audendi facilitas, sans jamais altérer la portée esthétique de son sujet. Ainsi, notre nain est quelquefois tout-à-fait renversé devant la monture, dont le pied, toujours suspendu, semble conserver le mouvement qui vient de frapper ; la victime se débat dans une sorte de convulsion, les pieds en Pair, la tête en bas et les cheveux épars, les bras serrant la poitrine d'une rude étreinte : tel on le voyait à Saint-Etienne-le- Vieux de Caen c«>. Ailleurs, et presque généralement, vous ne verrez qu'un pauvre avorton plié humblement devant la fière monture, dans une entière nudité, avec le geste de la soumission et de la dépendance, maîtrisé enfin jusqu'à une sorte de condescendance sous le pied qui le domine : ainsi on le voit encore sur un chapiteau, à Tintérieur de la cathédrale d'Autun j*o. Quelles que soient ces variantes, n'oublions pas cependant que chaque type a partout, en dépit d'elles, une ressemblance fort significative : c'est l'exiguité relative de ce petit être, dont les proportions font une espèce de pygmée en présence de son magnifique vainqueur. Nous aurons à revenir sur toutes ces particularités, qui rentrent essentiellement dans l'interprétation de notre problème.

Maintenant donc, et sans trop nous attarder dans les phrases, examinons les prétentions de l'histoire. Ce fameux cavalier qui chemine gravement aux façades de quelques

ta) Voir Bulletin monumental, t. XI, p. 509. \h) M., p. i7i.

églises romaiies, en Anjou, en Poitou, et même, quoique plus rare, en Normandie, ne serait-il point Charlemagne ou Constantin? Non; Charlemagne, Constantin n'avaient que faire là au xne siècle, car ils n'ont jamais eu, que je sache, aucun rapport, ni de fondation ni de protectorat à Pégard des édifices qu'on leur prête sans aucune raison historique. Je comprends Charlemagne à la porte do l'abbatiale de Charroux, qui lui doit tout, ainsi qu'à son contemporain le comte Roger de la Marche : en les y voyant, le doute est d'autant moins possible sur leur personnalité, qu'une belle inscription du xme siècle ^voisine chacune de ces nobles images et atteste dignement la gratitude que le monastère a voulu monum enter encore quatre siècles après leur mort. Mais le vainqueur do Maxencc ou le fondateur de notre seconde dynastie, à quel titre se seraient- ils hissés dans les tympans de ces autres monuments, aussi étrangers à leur souvenir qu'à leurs bienfaits (<*)?

Est-ce donc saint Martin? Notre personnage ne lui ressemble guère. Il y a pour chaque saint, il ne faut pas l'oublier, un type consacré, dont l'iconographie hiératique ne s'éloigne jamais, et qui tend à éviter toute confusion entre lui et tout autre. Ainsi, où a-t-on vu saint Martin, isolé de toute la suite des faits de sa légende, représenté à cheval, autrement que sous les traits d'un chef militaire coupant son manteau en faveur d'un pauvre en haillons qui attend anxieusement devant lui? On conclurait mal, pour cette opinion, des conjectures que laissent possibles les

(a) M. de Chergé (Bulletin monumental, t. XI, p. 470) : « On a donné pour raison, contre l'admission de Charlemagne par les moines à une place si honorable, qu'on se serait bien gardé d'établir un tel contraste avec certaines taches de sa vie : comme si le christianisme n'oubliait pas les foutes dont le repentir a été prouvé par une vie sans reproche ; comme si Charlemagne n'«kaîi pas honoré du culte de bienheureux dans l'église d'Aix-la-Chapelle »♦— Nous avons répondu nous-même à ces imputations dans l'Histoire du Poitou, ci-dessus t. IV, p. 101. (Voir, au reste, D. Guéranger, Année liturgique, temps de Noël, t. II, p. 505.

mutilations trop considérables qu'ont souffertes le plus grand nombre de nos cavaliers de pierre. On sait bien que tous ont ressemblé parfaitement à celui d'Autun, à qui rien ne manque : et là, on n'a jamais vu ni guerrier se dépouillant de sa casaque, ni le pauvre estropié, ardent à en accepter sa part <«>. Mais si j'admire un tour de force pour la défense de saint Martin, c'est celui d'une de nos sommités archéologiques, dont le jugement a cependant une réputation méritée, et le mal qu'il s'est donné, lui toujours si sagace, à développer en faveur de cette thèse des conjectures toutes gratuites, remplaçant par des suppositions ingénieuses les preuves positives qu'il ne peut trouvera). Au reste, saint Martin n'a pu tenir sur ce cheval, et tout le monde l'abandonne aujourd'hui.

Ce n'est pas plus saint Georges qui, certes, n'a pas ordinairement cette placidité reconnue de tous. Le patron de l'Angleterre catholique est armé d'une lance, dont il frappe l'horrible gueule béante d'un dragon formidable, sur lequel le cheval a été lancé au galop. Ici rien de cela, outre qu'on ne verrait pas clairement pourquoi les Anglais auraient ainsi personnifié leur pays sur des monuments tous bâtis avant qu'ils s'imaginassent d'asservir le nôtre (c>.

Mais voici une grande idée. Il faut saluer, peut-être, dans ces glorieux chevaliers les fondateurs de nos églises. N'étaient-ils pas, do leur nature, personnages fort exigeants et capables de vouloir se prélasser à la place de Jésus-Christ lui-même ou du patron figuré souvent dans cette môme l'a<;adof Ce n'est pas sans étonnement qu'on se voit obligé de réfuter cela. En-1840, au Congrès archéologique de Niort,

(a) Voir une gravure du Bulletin monumental, t. XVI, p. 367.

(h) M, Pidron, Bulletin monumental, t. XI, p. 506 et suiv. ; — Annales arrhrolofihfues, t. XV, p. 242, et t. XVIII, p. 331. — Ainsi l'on ne veut pas revenir (finie opinion préconçue et après plusieurs années, en dépit des réfutât ions les plus solides, nous voyons nos savants les plus en vogue, garder leurs idées sur une idée dont ils se sont fait un point d'honneur. 0 vanas hominum mentes?...

(cj Ces! encore M. Didron qui tenait pour saint Georges, Bulletin monumental cl Annales archéologiques, loc. cit.

on établissait, sur quelques ouï-dire élevés au rang fort équivoque de traditions, que le cavalier d'Airvault était sérieusement Aldéarde, vicomtesse de Thouars, fondatrice de l'abbaye en 971 ; ou bien le vicomte Aymcry, son réformateur, en 1095. C'était déjà malheureux que cette hésitation entre un cavalier et une cavalière ; mais ce qui Tétait bien plus, c'était l'intervention d'un prétendu droit féodal qui n'exista jamais et qu'on supposait là pour orner le plaidoyer d'une raison apparente <<o. Le premier besoin d'une telle cause, n'est-ce pas d'y apporter des témoignages sérieux, et ne faudrait-il pas en éloigner toutes les assertions purement gratuites? Or, qu'on nous cite une seule loi, une seule coutume locale qui, au moyen âge, autorisât un pareil usage : alors même, on le sent bien, la question ne serait vidée... Mais au contraire, nous savons par maintes données historiques, dont les sources ne sont ignorées de personne, que les fondateurs canonisés, objets d'un culte public, étaient seuls représentés avec d'autres saints à l'extérieur des églises, et qu'on leur reconnaissait ce titre par une petite église placée dans une de leurs mains et par l'auréole autour de la tête. Quelquefois, les fondateurs, dans les vitraux, figurent à genoux, les mains jointes ; ajoutons qu'ils ont le droit de litre à l'intérieur et à l'extérieur, puis celui de sépulture («o, et c'est tout. Quant à paraître dans le splendide attirail qu'on voudrait leur prêter, c'est une pure imagination. L'intervention d'un seigneur dans la fondation d'une église, d'un monastère, consistait uniquement à donner le fonds, à faire les frais de construction, mais jamais à se créer, à titre de compensation par trop orgueilleuse, aucune prérogative que l'Eglise n'eût pas accordée- Une telle concession n'a pas d'exemple : on ne trouvera pas une charte qui en fasse mention, car au xne siècle, quand

(a) MM. de La Fontenelle, de Chergé et Fillon, Bulletin monumental, t, VI, p. 335 ; — Arnaud, Monuments des Deux-Sèvres, p.115.

{b) V. M. de Girardot, Droit de litre et de sépulture, dans les AnnaL's archéologiques, t. 111 ; — Bulletin monumental, t. XIII, p. 4t ei suiv.

les règles du symbolisme étaient si absolues que partout les mêmes dogmes, les mêmes enseignements se reproduisaient par des images convenues, et dont le plus grand nombre remontaient au berceau de la religion, on n'eût pas tout à coup, et dans deux ou trois provinces seulement, abandonné cette forme sacrée pour favoriser le caprice de quelques seigneurs malavisés. Cette remarque met encore à néant la fausse légende accréditée à ce même Congrès de Niort, et trois ans après dans celui de Poitiers, par feu M. de La Fontenelle, qui regardait la présence du cavalier à Parthenay-le-Vieux comme une expiation du meurtre involontaire d'un enfant (<o. Ne regardez-vous pas, si le fait est vrai, qu'il y aura eu autant d'enfants victimes de ce même malheur, et autant d'expiations seigneuriales qu'on cite de ces sculptures dispersées en une douzaine d'endroits ? Je soupçonne que les pauvres petits ne sont pas encore aussi malheureux que l'inventeur de cette étrange anecdote, et je ne sais si je ne lui préférerais pas, en tant que légende, la grande fée Mélusine bâtissant en trois nuits l'abbatiale d'Airvault, sur laquelle elle aurait imprimé sa portraiture chevaleresque.

Est-il moins surprenant qu'on ait songé à établir, à l'entrée d'une église, un monument « de la position précaire du pauvre vassal (*o » , monument bien plus propre à exciter des révoltes qu'à inspirer la soumission, et que l'Eglise n'aurait pas plus patronné que la traite des Noirs ? Nous qui étudions le moyen âge à un point de vue qui n'est pas celui du dénigrement; nous qui, à côté de ces pierres vénérées, regardons toujours l'esprit de ses institutions, et qui ne pouvons assez déplorer ce parti pris d'un certain charlatanisme littéraire dont les efforts tendent continuellement à effacer les titres des générations passées à notre respect et à notre amour... nous savons aussi que

(a) Bulletin monumental, t. VI, p. 336 ; t. IX, p. 477.

(b) M. de Chergé, Bulletin monumental, t. XI, \ . 499.

croira de cette déification par l'Eglise de la force brutale, écrasant le pauvre et le petit; et nous croyons que ceux de nos amis qui hasardaient cette explication, il y a quelque quarante ans, Pont rejetée depuis comme un argument malavisé, autant qu'un dangereux auxiliaire à des doctrines aussi erronées que dangereuses.

Passons à Héliodore. De studieux ecclésiastiques ont voulu reconnaître, dans la scène qui nous occupe, le trait le plus célèbre de l'histoire de ce fameux spoliateur. Ils se sont donné, avec la meilleure foi du monde, la peine de citer le long et attachant récit du IIe livre des Macchabées, d'où résulte très clairement, contre l'opinion qu'ils défendent, l'impossibilité de trouver l'Ange vengeur du lieu saint dans notre gentilhomme à cheval, non plus que le ministre de Séleucus dans le pitoyale avorton qu'on lui oppose. Le texte sacré est en formelle contradiction, dans toutes les circonstances principales, avec ce qu'on voudrait en tirer. Où sont ici, par exemple, la pose terrible, l'air courroucé, Faction quasi divine de cet envoyé céleste dont la po*e mouvementée devrait exprimer la redoutable mission? Ou sont eea deux pieds de devant lancés avec une impétuosité vengeresse par le coursier intelligent sur le coupable? Où est cette armure d'or de l'époque indiquée dans tous ses détails, épée, bouclier, cuirasse, casque, par ces mots de l'auteur sacré : et qui sedebat videbatur arma habere aurea (<*j? Et qu'on ne nous dise pas que ce sont là des traits secondaires auxquels le sculpteur ne s'est pas cru obligé: on sait bien que si les artistes ont souvent abrégé l'expression d'un fait, en négligeant quelques-unes de ses circonstances, ils se sont bien gardé au moins d'en retrancher l'essentiel jusqu'à le rendre méconnaissable ; et ici, très certainement, il faudrait avoir plus de bonne volonté que le cas n'en comporte pour

(a) « Apparuit illis quidam equus, terribilem habcm smomn f oplimis operimentis adornatus, isque cum impetu Heliodttro priores talcs* diMf. Qui autem ei sebebat videbatur arma habere nu via. * (lî, Macchab*, m, 25.)

reconnaître un récit biblique, auquel a seul pu faire songer cette vague réminiscence d'un cheval (<*).

Quant à I'Ange de l'Apocalypse, que nous pourrions prendre si nous refusons Héliodore, il prouve une fois de plus que nos interprètes sont riches et ont une certaine audace d'imagination *), mais il n'est pas d'une invention plus heureuse. Au reste, rien n'autorise ni dans le texte, ni dans les interprètes, à regarder comme un ange le personnage qu'on appelle ainsi dans le mémoire auquel je fais allusion. Quoi qu'il en soit, c'est encore un de ces rapprochements faits en désespoir de cause, et auquel ne se prête en rien le prophète sacré. On sait par les Pères, qu'a suivis Bossuet, que l'Apocalypse est une révélation faite à saint Jean des combats et des victoires de l'Eglise, et que chacun des traits qui en constituent le sublime poème se rapporte à quelque fait accompli dans le cours des trois premiers siècles chrétiens. C'est un long et inépuisable symbolisme, où chaque image a sa signification arrêtée et prophétise un fait à venir (c). Au début du chapitre vi% « un cavalier se présente, monté sur un cheval blanc », comme les triomphateurs de ces temps-là au jour de leur entrée solennelle. Ce cavalier n'est autre que Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il est armé d'un arc, arme puissante comme la parole de Dieu, pour atteindre, même de loin, ses ennemis (<*). Ce qui le distingue des trois autres qui

(a) Lire lo Mémoire de MM. Jourdain et Duval, où ils soutiennent cette opinion (Bulletin monumental, t. X, p. 515).

Voir aussi toutes les gravures ajoutées au texte de l'histoire des Macchabées, particulièrement dans la Bible de Boyaumont, in-4», 1825, p. 343.

La pose seule d'Héliodorc, prosterné là sous le cheval qui le foule de ses deux pieds, a pu faire penser à quelque ressemblance ; mais on voit bien que cette posture est commandée également par l'action de deux anges battant de verges le coupable presque mort de frayeur.

(6) Encore MM. Duval et Jourdain (Bulletin monumental, t. X, p. 322.)

(c) Voir notre Histoire et Théorie du symbolisme, 1. 1, p. 201 ; — H, 174 et suiv.

(d) « Ecce equus albus, et qui sedebat habebat arcum, et data est ei corona, et exivit vincens ut vinceret. » (Apocal., vi, 2.)

apparaissent successivement, c'est qu'il monte un cheval blanc, symbole de Notre-Seigneur lui-même, par des raisons qu'on trouve résumées dans Origène, dans saint Jérôme et dans Estius (*). Il porte d'ailleurs une couronne et il part en vainqueur pour continuer ses victoires. Ceci, on le voit, convient parfaitement à ce Chef divin de l'Eglise, dont la marche dans le monde, pendant la période qui s'écoula d'Auguste à Constantin, fut une suite de triomphes, sans excepter ceux des martyrs, sur le paganisme enfin abattu sans retour. Et cependant cet ange, qui n'en est pas un, mais un personnage quelconque, symbole du Fils de Dieu, n'est que le prototype envisagé par notre sculpteur. On n'a dans l'œuvre lapidaire aucun des attributs définitifs qui tous renfermant un sens mystérieux, eussent paru à l'artiste inséparables de l'idée qui l'inspirait. Et en effet, s'il s'agissait ici du Christ triomphateur, je lui voudrais absolument cet arc, d'autant plus nécessaire que ses flèches prophétisées par le Psalmiste doivent percer les nations et les assujettir à l'Evangile <*). Ce n'est point non plus dans l'attitude doucement saisissante du cheval sculpté que ce vainqueur sa précipite à ses dernières victoires. Toute l'iconographie de ce beau livre biblique représentée soit à Angers, sur une belle tapisserie de la cathédrale, datant des xive et xve siècles, soit sur une autre de la même époque et conservée au Vatican <o, nous autorise à réclamer pour cette image triomphale les caractères hiératiques donnés par la divine révélation, et que le moyen âge aurait sans aucun doute imposés au cavalier de ses tympans*, s'il avait eu l'intention d'y traduire l'Apocalypse. Mais comment ceux qui ont patronné cette conception avec tant de chaleur ne se sont- ils pas étonnés de l'absence du nimbe crucifère autour de la

(a) Origcn., in Cant., lib. II; — S. Hieron., in Habac., c. m; — Esiius, ï» Apocal., c. vi, v. 2.

(b) « Sagittœ potenlis acutae; populi sub te cadent. * (Ps. xliv, 1.)

(c) Annales archéologiques, t. XV, p. 242.

tête divine qu'ils supposaient ? On a vainement essayé d'expliquer cette absence par un oubli de la règle habituelle, ou en avançant comme un fait, qu'au xne siècle, cette règle n'était pas généralement suivie : rien ne serait plus faux qu'une telle assertion. Le contraire date des Catacombes, où l'on peut voir, par les belles gravures d'Aringhi (*>, par les magnifiques reproductions plus récentes de M. Perret, que plusieurs têtes du Christ portent le nimbe croisé, et que le nimbe simple entoure celle de plusieurs saints, celle de saint Pierre entr'autres, dont la sépulture fut retrouvée par le pape saint Sylvestre au commencement du IVe siècle. Qu'importe, après tout, qu'il y ait de nombreuses exceptions dans ces premiers temps et dans les Catacombes môme, puisqu'on ne peut nier qu'au xne siècle, dont il s'agit ici exclusivement, les saints sont toujours distingués du Christ, en réservant à Celui-ci un symbole qu'il ne partage qu'avec les deux autres personnes divines ? On doit donc regarder à cette époque, comme n'étant pas une figure matérielle du Sauveur, toute image, peinte ou sculptée, que n'environne pas le joyau divin ; et comme on n'en a jamais remarqué un seul spécimen, parallèlement à la tête de notre cavalier, sur le mur d'où saillissait la ronde-bosse ; comme on n'en voit ineme pas le plus léger indice au fond des tympans dégarnis de leur statue, il est clair que l'intention du statuaire n'a jamais été de nous donner là l'image du Sauveur.

Ajoutons qu'on a mis trop d'importance, par suite de cette même préoccupation, à ces petites figures qui garnissent assez souvent l'archivolte du plein ceintre où pose le sujet équestre: figures que ceux-ci prennent pour des anges, suspendus au milieu de nuages; ceux-là pour des âmes flottant sur de petites barques dans les limbes, où elles attendent la venue du Dieu libérateur <*). Les unes et

{a) V; Rama subterranea, i. I, p. 229, 379 et 385.

ib) \hi. Duval et Jourdain, Bulletin monumental, t. XI, p. 498, et de Longueruar, t. XX, p. 460.

les autres prouveraient-elles en faveur de la personne divine? Oui, mais seulement comme se rapportant à celle qui siège pour le Jugement dernier au tympan central ; et à défaut même de cette action judiciaire, les anges s'expliqueraient là de mille autres manières fort plausibles. Je me rendrai moins volontiers à Pidée des limbes, que la statuaire chrétienne du moyen âge nous montrerait ici pour la première fois, surtout dans des barques. J'aimerais autant les femmes dans de petites baignoires, qu'un antiquaire a cru rencontrer sur la façade de Parthenay-le- Vieuxw; mais je ne saurais que faire des unes non plus que des autres, et je ne reconnais là aucune des notions sérieuses de l'esthétique et de la théologie patriotique de saint Bernard ou du Maître des Sentences.

En voilà bien long pour établir ce que n'est pas le fameux cavalier de tant de rêves archéologiques. Pour prouver ce quHl est, je serai plus court: non que la matière me manque, mais parce que je puis choisir dans le vaste arsenal qu'elle ouvre à mes besoins.

Rien ne sert, en fait d'observations scientifiques, comme de procéder par des textes précis ou par d'incontestables analogies. Si donc il est possible d'obtenir des uns et des autres qu'ils établissent d'évidentes corrélations entre l'objet qui nous occupe et d'autres objets dont les écrivains ou les artistes se soient emparés partout et toujours poUr symboliser une idée générale, nous aurons trouvé la solution du problème, en reconnaissant dans l'objet de cette discussion un pur symbole, une personnification allégorique d'une idée abstraite, un moyen plastique, en un mot, d'exprimer par une image visible un principe ou un fait qui^ par lui-même, ne tombe pas sous les sens.

(a) M. Arnauld, Monuments des Deux-Sèvres, in 1°, p. 1 16.

Etant prouvé que le cavalier n'est point Jésus-Christ, dont il n'a aucun des attributs, soit secondaires soit essentiels, nous arrivons à y voir un signe de sa puissance morale sur le monde, et par conséquent s'il n'est pas là par un symbole personnel, il y est très certainement par une idée correspondante, exprimant une supériorité relative par ces deux personnages, dont l'un, puissant et inébranlable dans son acte de souveraineté calme et assurée, renverse l'autre, pauvre nain abject, réduit par sa forme, sa pose et ses proportions intimes, à la plus complète expression de l'impuissance et de l'avilissement.

Eh ! bien, le fameux cavalier n'est pas autre chose que le Christianisme victorieux , triomphant des oppositions vaincues du paganisme, de Vhérésie, des schismes, de tous ses ennemis, en un mot que lui suscitent les passions du cœur humain, et de ce que son divin Fondateur a appelé lemonde. C'est cette même leçon symbolisée ici au profit de tous les siècles, que le nôtre devrait surtout appliquer a ses diaboliques instincts d'insatiable cupidité et d'impiété crapuleuse. Au reste, voyez comme cette interprétation se déduit, simple et naturelle, de l'histoire même de la religion. Le Sauveur, en formant l'intelligence et le cœur de ses disciples à la mission qu'il va bientôt leur confier, les rassure contre les difficultés qui les étonnent, et les obstacles même dont ils tie peuvent encore calculer la portée: « Dans le monde vous serez pressurés, mais ayez confiance. J'ai déjà vaincu le monde (a). Déjà le voilà condamné, et Satan, qui le gouverne en prince, va en être chassé (*). Allez-donc par toute la terre, prêchez l'Evangile à toute créature: celui qui ne croira pas sera condamné (c). » Avec quelle rapidité

(a) t In mundo pressuram habebitis ; sed confidite, Ego vici mundura. i (Joan., xvi, 33.)

(b) t Nunc judicium est mundi ; nunc princeps hujus mundi ejicietur foras. * (Joan., xn, 31.)

(c) a Euntes in mundum universum, prœdicate Evangelium omni créature... qui non crediderit, condemnabilur. » (Marc, xv, 15.)

s'accomplissent ces miraculeuses révolutions! Vingt-cinq ans après, saint Paul écrivant de Corinîhe aux Romains convertis, se réjouit avec eux de ce qu'on parle de tous côtés de leur foi et de ses glorieux résultats (*). (Test aux Corinthiens qu'il résume aussi les caractères de la doctrine évangélique en ces éloquentes paroles : < Ce n'est point d'armes charnelles que nous nous servons dans nos combats contre la chair. Elles ont la puissance divine pour renverser les remparts qu'on leur oppose, pour détruire les raisonnements humains et tout eu qui s'élève avec le plus de hauteur contre la science de Dieu. C'est par elles que nous réduisons en servitude tous les esprit s 7 pour les soumettre à l'obéissance de Jésus-Christ m », Le paciiique triomphateur de nos églises romanes n'est-il pas tout entier dans cette victoire promise, et ne voit-on pas eorarnent le siècle qui commenta le plus les saintes Ecritures, où les écoles de théologie fleurirent de leur plus bel épanouissement dans les célèbres monastères de Paris et du Bec, de Cantorbéry et de Reims, de Deutz et de Saint-Denis, a dû s'inspirer de ce sujet pour consacrer, aux yeux des fidèles, la vanité de la philosophie mondaine et le triomphe du juste sur les persécutions des méchants f L'Ecriture est un champ vaste et inépuisable, où de tous temps les sages du christianisme ont trouvé à moissonner pour nourrir les âmes d'enseignements forts et élevés. Pas une chose, pas un nom d'homme pas une plante, pas un animal qui n'y prenne dans Pestime des Pères sa signification symbolique, et souvent môme plusieurs à la fois, et quelques-unes toutes contradictoires', selon les défauts ou les qualités qui se remarquent dans l'objet proposé. Saint Méliton, qui gouvernait l'église de

(a) < Prinroni quidem gratias ago Dco per Jesara ChrisLujn, quia liiies vesira annuntiatur universo inundo. » (lîom., i, 8.)

(6) c Arma militiae nostrœ non carnulia suni, sed poteulia Deo ad destructionem munitionum, consilia deslrtinih s et ooincm aUUuditiein exlollentem se adversus scientiam Dei, et in caplivitatem indigentes ûmuem iotellccluni in obsequium Christi. » (11, Cor., x

Sardes à la fin du 11e siècle, a ouvert, par sa Clef des Ecritures, cette vaste lice aux commentateurs qui, à sa suite, sont devenus innombrales <*). D'après lui, le cheval, si souyent loué par les anciens depuis la magnifique description faite par Job, signifie l'obéissance à la discipline, la simplicité soumise, la vie régulière et laborieuse. Il le regarde même comme le corps du Sauveur, en se rappelant comment le bon Samaritain chargea sur son cheval le pauvre blessé de Jéricho pour le sauver après sa chute <*>. Ailleurs, le cheval devient le symbole des apôtres et des prédicateurs, portant Dieu de par ce monde, dit un auteur du xne siècle; ou bien, selon saint Eucher de Lyon, c'est l'image de la sainteté agissante, par cela môme qu'il obéit et qu'il travaille <c>.

Maintenant, et cette première lueur obtenue, on comprend que puisque la noble monture joue un rôle si important, on ne lui donne qu'un cavalier de haute lignée, de condition excellente qui, sans être Jésus-Christ lui-même, revêt dans leur plus haute expression les attributs de sa puissance : un vêtement riche, une couronne royale, toutes choses qui, n'étant pas ici au Sauveur, ne peuvent appartenir qu'à son action morale sur le monde qu'il est venu renverser : Ego vici mundum. Voilà donc cette personnification dû pouvoir spirituel abattant devant lui, sans violence, sans haine comme sans colère, mais avec le noble et grave maintien d'une majesté ferme et résolue, toute opposition à ses desseins, toute créature « s'élevant contre la science de. Difu ». Ce n'est pas tout, car le petit être prosterné sous le pied du cheval est le complément de l'idée principale.

(a) V. Sancti Melitonis episc. Sardcnsis Clavis Scripturarum, publié par le cardinal Pitra, dans les Ile et III* vol. du Spicilegiurn Solesmense.

(b) c Jumentum, positus sub disciplina; signum simplicitalis subjeclionis, subventions, corpus Salvatoris, justa illud : « El imposuit illud in jumentum suum. t (V. Spicileg. Solesm., III, 3, 5.

(c) Distinctionum monasticarum, lib. II, De Equo, — Apud Spicil. Solesm., Ioc. cit., p. 8.

Cette posture affaissée est le symbole de l'anéantissement et de la mort. Le christianisme a donc anéanti, tué toute philosophie en opposition avec lui. Jacere, dit saint Méliton avec sa concision habituelle, est succumbere, et il s'appuie des termes qu'emploie l'Evangile pour indiquer la mort véritable de Lazare : Jésus invertit eurn jacentem (*> ; et comme ce Lazare est le symbole de la mort spirituelle par le péché, Raban Maur et l'Anonyme de Clairvaux, qui écrivaient l'un sous Charlemagne, l'autre sous Louis VII, déclarent nettement que cette prostration d'un personnage employé comme signe symbolique équivaut à ridée d'un homme accablé, tombé sous le poids de ses vices et de ses infirmités morales : vitiis succumbere (*). Mais pourquoi cette petitesse démesurée comparativement à cette grandeur qui l'accable? C'est que l'Eglise, en faisant pénétrer dans les cœurs la foi et la morale chrétiennes, en remplaçant par la douceur charitable de ses maximes simples et abordables à tous la fausse et orgueilleuse philosophie d'Alexandrie et d'Athènes, devait réduire à rien ses ennemis, selon !a parole prophétique : ad nihilum redegit inimicos nostros (*>, Cette même pensée s'applique à ces savants orgueilleux qu'avait formés l'école de Platon, à ces sages pleins d'eux-mêmes qui, dans l'Aréopage, se refusaient à la doctrine de la Résurrection ; c'est à eux que s'adresse le reproche formulé par le Sauveur contre l'évêque infidèle de Laodicêe : « Vous dites que vous êtes riche et ne manquez de rien, et vous ne savez pas que vous n'êtes qu'un pauvre, victime d'un complet aveuglement et d'une affreuse nudité <<0 ». Et ici, en effet, le malheureux est dans un dépouillement absolu : il ne reste plus rien à prendre sur cet esclave, dont la pauvreté corporelle est l'emblème frappant de l' inanité de

(a) Joan., xi, 17.

(b) Spicileg., ubi supra, II, 261.

(c) Judith, xni, 21, et Sacy, in hune loc.

(d) « Dicis quod dives suui, et locuples totus, et nullius egeo; et nescîs quia tu es miser, et miserabilis et pauper, et cecus et nudus. » (Apocat., lu, 17.)

t. vi 31

son âme. Cette nudité, prise ici à la lettre comme devenant plus significative, est souvent employée par les prophètes de l'ancienne loi dans le sens que lui donne PApocalypse ; elle exprime aussi la privation de toute dignité apparente. Nahum (ni, 5) dit à Ninive, de la part du Seigneur : Ostendam in gentibus nuditatem tuam. Êzéchiel reproche à Jérusalem infidèle son ingratitude envers Dieu qui, Payant trouvée dépourvue de tout, Pavait tirée de son ignominie : Eras nuda et confusione plena (*). Et que dire de ce pied tout puissant qui imprime sur cette tête humiliée le cachet ineffaçable de la défaite ? Ecoutons le cardinal Pierre de Capoue, autre symboliste de ce grand siècle: Les pieds du Christ, dit-il ( et par le même motif ceux de quiconque le représente, ) sont le signe de la toute-puissance. C'est par les pieds que nous foulons un ennemi, et les ennemis du Christ ont succombé ainsi par sa puissance propre. N'est-ce pas de lui que la sagesse inspirée a dit, dans un de ses livres : « C'est son pouvoir divin qui a mortifié la tête des orgueilleux et des superbes (*> ?» Et qu'on veuille bien le remarquer : au moyen âge tout ce que nous venons de citer n'était ignoré de personne. Evoques, chanoines, religieux de tous les ordres vivaient dans la familiarité de ces textes. Ils s'en servaient pour diriger les architectes et les sculpteurs de leurs incomparables églises. Pas un n'y mettait la main sans leur permission ; et depuis quarante ans, la symbolistique a jeté sur l'archéologie monumentale tant de lumières qu'il n'y a plus moyen de renier ces déductions.

Un de nos doctes collègues de la Société des Antiquaires de P Ouest s'est beaucoup rapproché de notre thèse, dans un article spécial inséré parmi les mémoires de la Société

(a) Ezech., XVI, 7.

(b) « Pedes estiam Christi potestas illius. Pcdibus enim conculcamus hostes : i.-i ipftj Christus protestate sua omnes hostes conculcavit. Ideo et dicit Sapienla {Evetes., xxiv, 1 1) : Superborum et sublimium colla propria virtule conculcavit. » {Spidkg ■> ut sup., II, 264.)

Française au Bulletin monumental de 1854. Lui aus^i refusa

d'accepter tous les rois de la terre et tous les personnages

historiques, dont on doit faire, en effet, bonne justice* Mais

il adopta dans le cavalier le type du Sauveur, et n'en vint

tout au moins à y reconnaître un pur emblème de son

triomphe sur le monde et le démon qu'afin de consoler par

une concession ceux pour qui le Sauveur ne serait pas

assez reconnaissable <*). Quant au parallélisme établi à

Parthenay-le-Vieux et à Notre-Dame-de-la-Coudre, l'idée

en est fort juste et se retrouve bien ailleurs et sous des

formes singulièrement variées. Mais Samson déchirant la

gueule du lion (lequel Samson pourrait bien aussi s'appeler

David (*o) n'est pas ici le symbole de Notre-Seigneur tiré de

l' Ancien-Testament : il est celui de la force chrétienne

triomphant par la grâce, la force morale, des tentations

de tout genre, et il représente cette âme baptisée qui croit,

qui travaille en croyant, et qui se sauve en travaillant, âme

mise en parallèle sur des façades éloquentes, et comme un

glorieux résultat de l'action divine, avec cette action même

représentée par la statue équestre. C'est donc d'un coté, et

précisément celui de l'Evangile, ia prédication évangélique

et la victoire de l'Eglise sur ses adversaires ; de l'autre,

qui est celui de la Loi ancienne, est la coopération de

l'humanité à cette grande œuvre du salut de tous et de chacun.

Ainsi, le cavalier n'est pas Jésus-Christ, puisqu'il manque

des indices spéciaux exigés par toutes les traditions

symbolistiques ; mais c'est un symbole dé sa puissance,

dont tous les détails s'autorisent de la science scripturaire

et de celle des docteurs les plus renommés dans ce genre

d'interprétation : symbole tellement explicite, que pas un

de ses traits ne lui est donné qui ne s'appuie d'un principe

adopté généralement. Ici donc nous avons posé autre chose

que des conjectures. Et au bas ^de ces textes si clairs, si

(a) Bulletin monumental, t. xx, p. 460; article de M. do Longuemar. {b) Carie même fait se trouve parmi les exploits de David qui, joutie berger, étouffait les ours et les lions qui attaquaient son troupeau (V, I , Rvgti xvii, 34).

évidents, nous devons exhiber encore des monuments du symbolisme antique et des spécimens empruntés au moyen âge, dont l'analogie n'est pas moins concluante en faveur de notre opinion.

C'est d'abord la numismatique et ses curieuses images que j'invoque.

Je n'apprendrai à personne ici, Messieurs, combien l'orgueil ou le patriotisme des Romains fut ingénieux à se créer des monuments de ses victoires, et quel rôle étendu gardent encore, sur les arcs-de-triomphe et sur les monnaies, ces grandes fêtes si souvent réitérées par la flatterie et l'ambition dans les derniers temps de la République impériale. Ce qui nous a été conservé dans le midi de la Gaule, où ces fastudieux souvenirs s'élèvent plus fréquemment, suffirait pour constater une parfaite identité de pensée entre les artistes des maîtres du monde et ceux qui, au moyen âge, s'occupèrent de décorer nos tympans. Mais aucune sorte de ces témoignages de pierre ne peut atteindre le nombre infini des médailles dont nos cabinets s'enrichissent, et sur lesquelles ce même type se répète à l'envi sous des traits presque toujours les mêmes. Pour ne parler que de celles de notre propre cabinet, nous en citerons particulièrement une, acquise il y a deux ans, et qui nous parut une preuve irrécusable dans l'examen du sujet traité ici. C'est un grand bronze grec parfaitement conservé et à fleur de coin, où figurent à l'obvers Septime-Sèvère et son fils Géta, associé à l'Empire en 209 et mort en 212 : ce qui nous donne, à deux années près, la date certaine de cette pièce intéressante. Au revers, un cavalier, vêtu d'une chlamyde et d'un manteau flouant, élève le bras droit par un geste d'autorité vers un trophée d'armes, symbolisant ses victoires sur les Parthes et les Bretons ; car c'est sûrement le plus âgé des deux princes représentés ; d'autre part, son

cheval est magnifique et de cette belle race modèle que nous admirons dans les bas-reliefs antiques. Non moins fier que son maître, il semble obéir à la main qui le guide et le retient, en posant un de ses pieds sur la tête d'un homme assis par terre et les mains attachées derrière le dos au pied d'un arbre qui sert de support au trophée. Cet homme, qui représente là tous les vaincus terrassés par le prince, semble dans une nudité complète et, à titre d'esclave sans doute, il porte déjà le bonnet phrygien consacré à l'espèce. Quel observateur no verra ici avec nous un type se rapprochant le plus que possible de nos statues équestres, dont il passerait pour une des imitations les plus heureuses, s'il n'en était pas évidemment une des inspirations primitives.

La même idée se retrouve sur un grand bronze de Néron Claude Drusus Germanicus, mort neuf ans avant Père chrétienne, et représenté 'lançant au galop, entre deux trophées, un cheval surmontant un arc-de-triomphe, Dans notre exemplaire, on ne voit plus qu'à peine !c petit homme vaincu, sur lequel le vainqueur semble lancer son javelot.

Au revers d'un petit bronze de Probus (27G à 382), un guerrier renverse, au plus impétueux galop de son cheval, un homme effaré, dont la défaite éternise celle des barbares du Nord et de la Gaule, et se traduit par la légende virtus

PROBI AUG.

De 361 à 363, Julien-l'Apostat, en mémoire de ses avantages sur les Perses, se fait représenter sur de petits bronzes dont j'ai un exemplaire. Il est debout, et cette fois c'est un cavalier qui succombe sous les coups de la haste, qu'il cherche à éviter en se penchant sur son cheval qui s'abat. Ce même motif était reproduit presque â l'infini sur des pièces de Constantin II (337 à 340), de modules très variés, depuis le plus petit bronze jusqu'au moyen. Cette variante de l'idée d'où nous sommes parti n'ôte rien au but évident que s'est proposé le monétaire, comme l'indiquent les exergues reparatio reipublice ou jovi conservatori

qui entourent ces images de tant de victoires. Et il n'est pas hors de propos de rappeler ici que le moyen âge avait adopté ce même type pour rendre la défection et la défaite de la Synagogue à l'apparition de la loi chrétienne. Dans les belles verrières des xne et xm° siècles qui parent encore les fenêtres de la cathédrale de Bourges, dans le beau manuscrit à miniatures de Pabbesse Herrade, conservé à Strasbourg (*) et qui date à peu près du même temps, on voit l'antique maîtresse du peuple hébreu déchue de sa royauté et se tenant à peine sur une monture amaigrie qui chemine la tête entre les jambes et va bientôt s'abattre avec son fardeau déshonoré, — Enfin une multitude d'autres modèles ou images prouvent qu'à toutes les époques de l'Empire romain, la gloire des triomphateurs s'exprime soit par un homme ou une femme isolés, assis dans l'attitude d'an repos forcé, et toujours les mains liées par derrière ; soit par une Victoire ailée élevant un trophée, pendant qu'à ses pieds gémissent des captifs immobiles. Ou bien c'est un guerrier armé de toutes pièces, debout et posant, la main sur la tête d'un vaincu, en signe de domination acquise w, ou encore une enseigne d'armée s'élevant entre deux des vaincus dont elle a signalé la déroute, et pour exergue : virtus eXercitus, ou autre semblable, qui ne laisse aucun doute sur l'intention du prince et du fabricant).

(a) Hortus deliciarum, le plus complet peut-être et le plus curieux, au point de vue symbolique, des manuscrits à miniatures que nous ait transrais la plus belle période du moyen âge. (V. le Père Calùer, Monographie de la cathédrale de Bourges, et mon Histoire du symbolisme, t. 11, c. x.)

(b) Tout cela a ses motifs dans des précédents connus de l'antiquité : manus, potestas. dit saint Méliton, d'après les anciens, et il cite en preuve ce passage du Psalmiste : In manu Dei sunt omîtes fines terrœ, ps, 94, 4 ; - et saint Grégoire : Graves manus lex habuit, quia peccantes non misericorditer pertulit, sed sœva districtione percussitf (Spicileg. Solesm.. II, 230 et sulvj — Malheureusement le précieux manuscrit de Strasbourg a péri dans la destruction de sa regrettable bibliothèque par les Prussiens de 1870. C'est une perle irréparable.

(c) Nous possédons plus de trente spécimens de ces divers types. On peut en voir encore de fort remarquables dans Mont faucon, Antiquité dévoilée, t. IV, pi. XCVI1I, CVI, CV1I1 et CXI.

L'art monumental n'avait pas négligé non plus ce moyen de perpétuer la mémoire des faits guerriers. Avant la ruine complète de Parc-de-triomphe élevé à Carpentras par les vainqueurs de la Gaule, on y voyait, entre deux colonnes, une panoplie dressée au milieu de deux captifs restés debout : il était facile de les reconnaître, à leur simple sayorij pour des esclaves acquis par la guerre, et ornant d'autant mieux le faisceau d'armes qui, peut-être, se ' composait de celles qu'ils avaient perdues.

Revenons maintenant à notre point de départ.

L'esprit chrétien, qui n'avait jamais reculé devant les occasions de s'approprier légitimement des données antiques sanctifiées par des modifications ingénieuses ; lui, qui avait changé les processions faites en l'honneur de Cérès en des pratiques honorables à nos martyrs, et placé Peau lustrale elle-même au parvis de ses basiliques purifiées pouvait bien aussi dégager de la statuaire grecque ou romaine un symbole qui rentrât dans ses propres idées, et qui, après avoir emblématisé les victoires de l'homme sur Phomme, vînt, en des jours meilleurs, parler à ces âmes de celles du Christ sur l'enfer, et du chrétien lui-même sur ses penchants naturels. Constantin-le-Grand, qui avait eu aussi â célébrer par des médailles ses propres triomphes, si glorieux â la religion nouvelle, avait donné le premier exemple de cette application des anciennes allégories aux besoins et au service de la foi. Eusèbe rapporte que ce prince, après la victoire définitive qui le plaça sans rivaux sur le trône de l'univers, voulut faire voir dans la croix la cause principale du renversement de l'idolâtrie. Il se fit peindre sur une toile destinée à une exposition permanente, au frontispice de son palais. Au-dessus de sa tête brillait le signe sacré et sous ses pieds le dragon ennemi du genre humain, si longtemps acharné contre l'Eglise et vaincu par Elle, était

transpercé d'une lance et tombait au fond de la mer, selon l'image qu'en avait décrite le dernier des prophètes évangéliques <«).

Cet usage du pied posé sur V ennemi, en signe de sa défaite, était déjà fort ancien quand les Romains en imprégnaient leur numismatique, et ils n'avaient pas eu le mérite de l'invention. N'est-ce pas dans la Genèse, le plus ancien livre connu, qu'est annoncée au serpent la femme dont le talon lui brisera la tête (*) ? Il y avait \ longtemps que la position d'un homme debout était le signe de la puissance et de la force, comme nous l'avons vu dans les médailles de Constantin II et de tant d'autres : un bénédictin du xne siècle en fait le symbole de la stabilité, dans un commentaire sur le psaume 131 <o ; ce qui n'empêchait pas qu'are assis indiquait la suprême majesté soit pour Dieu, soit pour les princes qui en doivent être l'image vivante sur la terre (<o. Un seul exemple, mais des plus beaux, suffirait à illustrer ce principe, et nous le trouvons dans un ivoire antérieur au xie siècle, l'une des . plus curieuses publications de la Société d'Arundel. Tout le monde connaît, et les chrétiens répètent souvent, dans un des plus beaux chants de l'Eglise, ces paroles enthousiastes du prophète-roi annonçant le règne futur de Jésus- Chrht et son empire sur toutes les nations : « Asseyesvous à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de vos ennemis le marchepied de votre trône <*> ». Cette pensée est sculptée, sur l'ivoire ici indiqué, dans toute la majesté symbolique

(a) Eusèbe, De vita Constant. — El notre Histoire du symbolisme religieux, t. H, p. 440.

(b) « Ipsa conteret caput tuum. » < Gènes., m, 15.)

(c) « Supra pedes, namque stabiles stamus, et ipse Deus super stabilitatem aeternitatis stabilis manens dat cuncta moveri. » (Pierre de Capoue.)

(d) « Deus qui sedes super Cherubim » (Ps. 79, 2). — « Deus sedet (régnât) super scdem sanctam suam » (Ps. 46, 9). — Une foule de textes confirmeraient ceux-ci.

(e) a Sede a dcxtris meis, donec ponam inimicos tuos scabellium pedum tuorum » (Ps. 109, 1;.

de l'ornementation byzantine. Pour en restreindre la description à ce qui nous touche ici, considérons le Christ largement vêtu de la robe et du manteau aux riches broderies, le visage resplendissant d'une dignité sévère, la tête entourée du nimbe croisé. Ses deux pieds, nus selon la règle, pour montrer leur beauté évangélique, et parce qu'ils sont ceux d'une personne surnaturelle (*), reposent sur une base composée de quatre degrés pleins, au-dessus desquels un cinquième degré aux dimensions moindres de moitié supporte, comme dans un espace proportionné à leur petitesse qui eti ressort mieux, deux personnages renversés dans une position accroupie et gênante, nus, contournés et rendant très bien, par les grimaces de leur physionomie agitée , les graves inconvénients de cette contenance incommode (*). Voilà donc cette toute puissance invincible, victorieuse de tout, s'attestant elle-même et son éternelle victoire par l'acte le plus formel et le plus connu qui ait jamais caractérisé une autorité souveraine, par le mépris suprême qu'elle fait de ses adversaires terrassés. Qui ne songe, devant cette image solennelle, à la promesse divine faite au juste dans la personne même du Sauveur : Conculcabis leonem et draconem (<o ? Le lion qui n'écoute

(a) « Quam pulchri pedes annuntiantis pacem, evangélizantium bonaî s (Isaïe, lit, 7). — Nahum, i, 15. — Cette beauté, d'après les interprèles, vient surtout des fatigues et des labeurs que la prédication universelle a imposés au Sauveur et à ses apôtres qui, dans l'iconographie catholique, partagent avec lui le privilège des pieds nus. Ce privilège est donné aussi aux anges, dont le nom signifie envoyés, parce qu'ils ont pour le service de Dieu une mission, un apostolat dans toutes les grandes circonstances où ils apparaissent au monde. Les prophètes, au eonirnire, gardent leurs pieds chaussés, parce que leur mission n'a pas été universelle, mais bornée, à très peu d'exceptions, au pays qu'ils habitaient. Isaïe, seul des prophètes, conserve la nudité des pieds, parce que cette circonstance devient un moyen de le reconnaître d'après ce qu'il dit de lui-même : Vadam nud\i$\cn habit simple et de pénitence) et discalceatus (Isaïe, xx 2.) Aucun de cbs principes ne fait de doute dans les auteurs du moyen âge.

(b) V. Annales archéologiques, t. XX, p. 288 et suiv.

(c) Draco : Diabolus, malicia, disent saint Méliton, De Bestiis, n" 74, et saint Hucher, Formulœ minores, n° 99. — Léo : Antechristus mati lyranni \ Saint Méliton, Ibid., n° 38,). — € Princeps hujus mundi dicitur Léo, nuando... aperte saevit... in persecuiione martyrum. Pierre Le Chantre, Pierre de Capoue cl les autres interprètes (Spicelegium Solesm., 111, 51, 54, 90, 402j.

que sa colère, le dragon qui remplace la force par la ruse, ne personnalisent-ils pas ici complètement Pastuce et la violence, qui inspirent toujours le mensonge contre la vérité ?

Ce privilège de tout fouler aux pieds de son pouvoir absolu a passé du Maître aux disciples, et le moyen âge, qui exaltait ainsi le vainqueur de la mort et de Penfer, a transporté ce glorieux symbole du Sauveur aux apôtres. Au portail de Notre-Dame-de-la-Couture du Mans, le xui* et le xive siècles ont distribué tous les membres du collège apostolique, tenant sous leurs pieds les persécuteurs qui les avaient mis à mort ou s'étaient opposés à la dispersion de la doctrine. Tel saint Pierre foulant la tête de Simonie-Magicien, et ainsi des autres <*). Tel encore à Belleville (Vendée), dont Pancienne baronnie relevait à hommage du siège épiscopal de Poitiers <*), on voit dans un des angles formés à la naissance de la voûte détruite par le feu de 1793, un évêque assis, revêtu de tous les ornements de sa dignité sacerdotale, et les pieds posés sur les mains, élevées à cet effet, d'un personnage dont la tête exprime fort bien les angoisses de ' cette situation forcée. Evidemment le sculpteur du xne siècle a voulu en faire un supplice w. Enfin d'autres saints ont retenu, jusque dans Piconographie moderne, cette ingénieuse fiction qui rappelle leur confiance parmi les tourments du martyre, et leur chute glorieuse qui n'ensanglanta Parène que pour la honte de leurs bourreaux. Les Augustins, qui avaient choisi pour patronne sainte Catherine, par allusion à leurs écoles de philosophie, Pavaient gravée sur leur cachet, tenant d'une main la roue

(a) V. cette description par M- l'abbé Voisin (Bulletin monumental, t. XVIII, p. 363).

(b) V. notre Histoire de la cathédrale de Poitiers, t. I, p. 70.

(c) Cette statue , mutilée de sa tête comme presque toutes celles qui l'environneot en motifs semblables, a été entièrement nettoyée de plus de dix couches de badigeon qui la rendaient méconnaissable. Que de richesses ou trouverait ainsi en débadigeonnant les autres, là et ailleurs!

de son supplice qui avait éclaté au moment où Ton voulut Py attacher ; de l'autre, elle appuyait sur son cœur le livre de la doctrine qui avait confondu les philosophes de la Cour impériale, et sous ses pieds gisait étendu le tyran couronné dont les cruautés n'avaient pu la vaincre !*). Ce sceau fut reproduit, en 1G01, pour le couvent de Poitiers, et perpétua ainsi, jusqu'à cette époque, le symbole dont je viens en quelque sorte de tracer Phistoire.

L'ensemble de ces observations aura clairement démontré, nous l'espérons, l'intention véritable qui fit naître ces statues équestres dont le caractère solennel et grandiose contribua si longtemps, avant leur destruction si regrettable, a l'ornementation extérieure de nos plus belles églises. Eu procédant par élimination, en repoussant tout ce qui porta toujours à nos yeux le caractère de véritables erreurs dans un si grand nombre d'explications, nous croyons être arrivé à la seule possible, sauf à un plus habile d'en rencontrer une ptus satisfaisante. Nous avouons, sans aucune prétention à un triomphe dont les honneurs seraient acquis trop facilement aujourd'hui, que, tout en nous trouvant heureux d'avance qu'on apportât quelque jour une solution meilleure c'est-à-dire éclairée, s'il se peut, d'une lumière plus vive» nous croirons avoir saisi la difficulté et résolu le problème, jusqu'à ce qu'on nous prouve que le sens de nos cavaliers doit être cherché ailleurs que dans une de ces allégories dont le symbolisme chrétien est si prodigue. Or, je m'attends peu à cette découverte : ce symbolisme a dominé si énergiquement tout le travail monumental, surtout du xie au xve siècle, qu'il était certainement le seul interprète à interroger, et que si les études qui s'y rapportent avaient été aussi développées quand la question s'énonça pour la première fois il y a vingt-cinq ans, personne n'eût hésité à y voir les éléments solides d'une réponse ferme et résolue. Mais n'est-ce pas ici le succès de l'Esthétique chrétienne

(a) V. Molanus, Uist. sacrarum Imaginum, p, 382, in-4°, 1771,

que nous proclamons? Le symbolisme lui-même, attaqué d'abord avec une si juvénile ferveur par ceux qui ne soupçonnaient ni ses principes ni sa vie, et que nous nous glorifions d'avoir toujours défendu comme la source même du spiritualisme architectural, ce symbolisme n'a-t-il pas fait d'immenses progrés parmi nous, et de volumineuses publications depuis celle du livre consacré par nous à cette science, ne constate-t-elle pas avec quelle ardeur éclairée on saisit maintenant toutes les nuances de son coloris artistique? Croyons-le, c'est à lui encore que nos chères études devront le jour qui se fera sur beaucoup de matières contestées ; c'est donc à lui qu'il faudra recourir quand on ne pourra faire parler ni l'histoire, ni les traditions locales ; son flambeau à la main, on pénétrera sans obstacle dans ces arcanes de la science archéologique, où semblent obstinément se blottir des germes qui ne peuvent manquer d'éclore.

Mais qu'on nous permette de le dire en finissant., et au profit des savants comme de la science elle-même. Sans blesser aucunes susceptiblités légitimes, nous prierons une fois pour toutes ceux qui s'occuperont d'expliquer certains sujets iconographiques dont le sens leur paraîtra mystérieux, surtout dans nos monuments catholiques, de se bien recueillir avant d'en essayer l'explication. Qu'ils n'oublient pas surtout que nos sujets ayant toujours un fond doctrinal et des applications morales, c'est surtout aux sciences théologiques, à nos Saintes Ecritures, à la patristique, aux commentaires des docteurs qu'il faut demander la lumière sur ces obscurités apparentes. Ceux donc qui ne sont pas favorisés de ces sérieuses études auxquelles les ecclésiastiques s'adonnent nécessairement, et que les hommes du monde ne soupçonnent presque jamais, ne devront pas se lancer sans guides dans ce champ clos où personne ne pénètre sans en avoir la clef. C'est parce que le plus grand nombre ignorait les sources sacrées qu'on a voulu sans succès explorer des rives si mal connues. Aussi, est-ce à peine si nous concevons

HES STATUES ÉQUESTRES 493

comment des doctes plus familiarisés que bien d'autres avec les Livres Bibliques ont pu songer, en présence de nos sculptures équestres, à l'ange de l'Apocalypse, à Héliodore, à tous nos cavaliers du monde savant : il n'y manque plus que le cheval de Troie, auquel on n'avait pas encore songé.

Cela prouve très bien qu'il ne suffit pas d'appeler à son aide en pareil cas l'Ecriture et l'archéologie : ajoutons-y l'esthétique, science de la pensée, sources des interprétations magistrales. Un tel secours éclairera seul dans ces difficiles études, aujourd'hui, il est vrai, singulièrement facilitées; nous pouvons donc espérer, avec l'exposé développé dans ce mémoire, que désormais et pour tous, le cavalier de nos tympans sera la religion, triomphant sous les traits de la plus haute puissance féodale, de l'hérésie vaincue, de l'impiété anéantie : symbole de ce que l'Eglise militante a toujours fait depuis dix-neuf siècles, et prédiction de ce qu'elle fera jusqu'à la fin.

Nous n'aurions pas complété ce que nous devions dire sur cette question si nous omettions de mentionner le dernier écrit, croyons-nous, publié sur cette matière par notre savant et vénéré confrère de Limoges, M. le chanoine Arbellot.

Le docte archéologue avait lu au Congrès archéologique de Poitiers tenu en 1884, un mémoire sur le même sujet Par une singularité inexplicable, quand il s'agit d'une question de cette importance, un rapporteur anonyme nous a donné une analyse sèche et décolorée du travail, assurant d'ailleurs que l'auteur a démontré d'une manière

fM

pêremptotre, que le fameux cheval n'est pas autre chose que celui du fameux Constantin (a).

Nous sommes donc réduit, à notre vif regret, à regarder ce qu'il y aurait ici de péremptoire, à travers les pages d'une traduction dont nous n'avons cependant pas à soupçonner la fidélité, puisqu'elle a dû avoir l'approbation de M, l'abbé Arbellot.

Nous rendons ici pleinement justice aux convictions de notre savant collègue. Nous le croyons très consciencieusement plein de cette idée que tous les petits bonshommes de plomb qu'il a rencontrés çà et là et qu'il a fait entrer dans sa thèse, sont vraiment d'irréprochables types du grand homme qui rendit à l'Eglise sa liberté confisquée pendant trois cents ans par ses sanguinaires prédécesseurs. Encore faudrait-il prouver que tous ces portraits plus ou moins ressemblants de l'illustre empereur ont quelques rapports avec le noble écuyer de nos églises. Eh bien ! foi d'honnête homme et d'archéologue de conscience, nous ne trouvons pas que cette vérité en soit une, nous qui, par respect pour la vérité et n'ayant aucun intérêt engagé dans la question, serions si heureux de voir survenir enfin une nouvelle et meilleure interprétation que nous attendons toujours et que nous n'espérons pas beaucoup.

Et comment l'espérer... Voici un Limousin des plus compétents, un studieux souvent applaudi, et avec raison, pour ses travaux où respirent la sagacité du chercheur et l'habileté de l'historien. Voici, en un mot, un académicien qui a ses titres écrits en caractères d'or, et que ses amis, dont nous sommes un des meilleurs, se sont plu à lire maintes fois et à louer aussi souvent: le voici qui a découvert tout à coup un Constantin de plus et qui nous l'apporte à la suite de tant d'autres...

11 nous oppose en faveur de cette opinion un texte d'un cartulaire de Notre-Dame de Saintes, texte que son rap-

(d) Mêm. des Antiquaires de l'Ouest, 1884, p. 193 et suiv.

porteur n'a même pas cru devoir nous donner et qui disait nettement que le cavalier placé sur la façade de cette église est certainement Constantin.

Cela peut être; mais comme beaucoup de chartes sont parfois obscures et prêtent à des interprétations contestées, nous rejetons ce texte jusqu'à plus ample informé, et dans l'impossibilité où l'on nous a mis de le lire, tous les précédents nous autorisent à craindre avec M. Miction que ce texte ne prouve beaucoup moins qu'on ne veut lui faire dire.

On revient encore sur le Constantin de Notre-Dame-la- Grande de Poitiers, dont l'histoire, a été donnée par nous ci-dessus (^, et l'on conclut très mal.de ce fait particulier à une coutume générale, puisqu'à Poitiers il est reconnu qu'on a voulu conserver par cette image une tradition historique et attribuant cet édifice à Constantin, et qu'on n'en peut dire autant d'aucune des autres églises où Ton veut absolument le voir chevaucher. Donc, le grand homme invoqué jusqu'ici avec tant de confiance, qu'il soit en pierre ou en plomb, ne semblera à personne avoir un poids très spécifique dans la balance des amateurs.

Mais voici qu'au moment de clore cette discussion, nous voyons attribuer à M. Anatole de Montaiglon (*> la pensée que notre illustre cavalier est venu tout d'abord d'Orient en Occident et que c'est le symbole du Christ triomphant. Voilà la vérité qui se rapproche beaucoup de nous. HcstonS-en donc là. Vous croyez, Messieurs, que le noble cavalier est le Christ triomphant des ennemis du christianisme. Nous y voyons, faute des attributs qui distinguent toujours au xne siècle, l'image mystique du Sauveur, le symbole de la puissance morale sur le monde, emprunte à la personnalité du seigneur féodal, la plus haute manifestation alors de la puissance supérieure. Appelez donc ce

(a) Cette Histoire du Poitou, t. 1«, p. 138, 16«, 179 et suiv.

(b) Congrès de Fontenay, p. 115 et 116.

héros cheminant dans tout l'appareil souverain du pouvoir, appelez-le Charlemagne, Constantin, Roland de Montauban ou Rolland tout court, si vous voulez. Cela ne vaudra plus, espérons-nous, la peine de ferrailler désormais. C'est toujours le Christ en personne dans son symbole, diaprés notre avis. Donc, embrassons-nous et que tout soit fini, et disons tous dans l'enthousiasme de notre découverte : Vive le Christ qui aime les Francs !

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