‹ Histoire générale, civile, religieuse et littéraire du Poitou (volume 2)Chapitre 1 sur 24 · LIVRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXII

Depuis l'origine des Guillaumes de Poitou jusqu'au

COURONNEMENT DE LoUIS, ROI d'AqUITAINE

(De 788 à 801)

OMME les grands fleuves, qui commencent, à ''Origine de lafami

, , ,, ,, des Gaillaiimes, COI

peine inaperçus, dans le creux d un vallon tesdePouou. obscur, ou aux flancs inexplorés d'une montagne ombragée, les plus illustres familles dont le génie et l'action politique ont réglé les destinées des nations se sont montrées d'abord sous les modestes apparences d'un homme de génie, inconnu à la foule, mais dont l'éclat s'est tout à coup manifesté, et qui, en grandissant bientôt, a pris dans le monde la position providentielle qui devait lui échoir. Nous sommes arrivés à cette période de notre histoire où de mémorables illustrations vont surgir pour renouveler chez nous ce phénomène qui nous est commun avec tous les peuples. C'est donc en 789 que nous découvrons la tige de nos plus illustres comtes de Poitou, dont dix portèrent le même nom jusqu'à la réunion de cette province à la couronne de France par le mariage avec Louis le Jeune d'Eléonore, la dernière représentante de la noble maison. Mais cet épisode sera le dernier de notre histoire autonome ; il doit être précédé

T. lY 1

et résulte directement des grands événements que nous avons maintenant à raconter.

Paint Guillaume I", Lc général C|ui avait remporté deux victoires sur les

uc il'Aijuilaïue. .

Gascons était un jeune prince nommé Guillaume, en qui Charlemagne, qui lui avait confié cette répression, avait remarqué depuis cjuelque temps autant de prudence militaire que de vertus chrétiennes. Fils d'un comte Thierry et d'une princesse Cju'on croit fille de. Charles-Martel, il était donc du sang roval et s'en montrait digne ('î). Grand de taille, "brave, intelligent, nourri dans l'école du palais d'Aix-la- Chapelle sous les yeux du roi auquel ses parents l'avaient recoininandéj ses charmantes qualités lui attirèrent une belle réputation sans exciter l'envie. Pendant que l'infatigable monarque maîtrisait une fois de plus ses ennemis d'outre-Rhin, les Sarrasins s'étaient persuadé qu'ils pouvaient profiter de son éloignement pour tenter une reprise sur les terres aquitaniques, ils s'étaient emparés d'Orange et du territoire voisin, où ils comptaient se rétablir : mais l'œil du maître, servi par des amis dévoués, n'était pas fermé sur ces efforts qu'd apprit bientôt. Ce fut le duc Guillaume qu'il dépêcha contre ces hardiesses, et le guerrier se mettant en campagne sans plus tarder, dut a sa valeur et à des combats qui ne furent pas sans périls, de chasser le croissant de ce beau pays qui se crut débarrassé pour jamais de ses excursions w. Le roi n'avait donc pas trop présumé de sa belle conduite et de sa fidélité éprouvée en lui donnant le duché de Toulouse. La première preuve que le jeune duc avait donnée de son aptitude était dans les avantages remportés incontinent contre les troupes gasconnes. Dans son gouvernement il continua de mettre autant de sagesse que de piété. Nous le retrouverons dans quelques années secondant le zèle de saint Benoît d'Aniane, et s'associant par une vie sainte à l'apostolat de ce grand maître.

(a) Arta Bencd., t. V, p. 73.

[b) Longuevnl, VI, 261. — Mauléon, les Carlovingiens, U, 91.

Cependant, et pour mettre à profit les remarquables qualités du nouveau duc de Toulouse, Charlemagne lui commit une sorte de régence de PAquitaine en le donnant pour tuteur au jeune Louis qui avait déjà douze ans. Ceci se passait en 790, et cette année, quand le jeune roi était à peine revenu de Worms, se tint à Toulouse la grande ^'"^ d-Aquita diète d'Aquitaine où assistèrent tous les comtes de cette contrée, y compris celui du Poitou. Le pays devait profiter beaucoup de ces grandes assemblées dont Charles avait tiré un si bon parti pour le gouvernement de ses peuples. Le plan qu''il.s"'y était toujours fait d'y présenter à Passentiment des grands et du peuple les lois qu'il avait méditées et qu'acceptaient les délégués de chaque province, fut suivi pour l'Aquitaine à qui devait en revenir les mêmes biens. Ainsi les exemples et l'influence du père tendaient sans cesse à donner au fils l'estime des grandes choses et des plus solides moyens d'un sage gouvernement.

C'est dans le même but qu'il voulut former le jeune ^ouis, roi d'A

^ '' laine. - Voyag

prince, aussitôt que son Age le lui permit, aux voyages ^e™anie. lointains et aux travaux de la guerre : D'avance il fallait l'accoutumer à tenir l'épée avec le sceptre, et Toccasion se trouva de lui faire essayer ses premières armes contre les Huns, qui habitaient la Hongrie, et contre lesquels une expédition venait d'être décidée. Le rendez-vous de l'armée impériale avait été fixé à Ingelheim (1) près Mayence. Louis ayant reçu l'ordre de s'y trouver et d'y amener des troupes de son royaume, s'y rendit avec empressement, et Charles, enchanté de ce zèle et non moins de sa bonne mine et de son attitude guerrière, paya de grandes pieuves de tendresse ces dispositions dont il s'enorgueillissait dans son fils. On lui attribue en cette circonstance un témoignage de satisfaction regardé comme l'origine de cette chevalerie qui fut une des gloires du moyen âge et qui ne tomba qu'avec cette époque justement honorée. En présence de toute sa cour, Charles ceignit son fils de la ceinture militaire, lui mit une épée dans la main, et, après lui avoir parlé avec

enthousiasme des devoirs d\in chef mihtaire et des vertus chrétiennes qu'il devait y joindre, il lui donna l'accolade et s'en fit accompagner pendant quelques jours jusqu'au lieu où devaient commencer les opérations. Mais il s'aperçut bientôt que le zèle l'aurait emporté sur les forces d'un tempérament qui n'était pas encore assez formé, et, poursuivant sa marche vers la Hongrie, il exigea que le jeune roi retournât prés de la reine Fastrade à Ratisbonne (<^).

Il y revint lui-même vers la fin du printemps 791, après une victoire complète, et permit à Louis de retourner en Aquitaine dans le courant de l'automne suivant, avec les troupes qu'il lui avait amenées. Mais il lui recommanda en même temps d'aller au secours de son frère Pépin, roi d'Italie, dont Grimoald, duc de Bénévent, ne voulait plus reconnaître l'autorité. Louis s'y porta avec tant de diligence, qu'il arriva à Ravenne assez tôt pour y célébrer les fêtes de Noël. Sa campagne fut heureuse, et il eut le bonheur de rendre à son frère la sécurité contre de nouvelles entreprises.

Missi Dominici Qq {^^^ avaut son départ pour cette expédition que Louis

Aquitaine et a J^ i ^ i-

''^'^- envoya dans le Poitou deux de ces commissaires d'ordre

supérieurs appelés alors Missi Dominici^ et dont l'action devait seconder le comte Abbon dans l'administration des affaires civiles et judiciaires. Ces magistrats extraordinaires s'appelaient Aldebald et Hermengard. Ils tinrent leurs séances à Poitiers, avec le comte et des assesseurs, dans les

)rigines de k pa- dépendances de Saint-Hilaire, le 28 avril 791 (t). Parmi les pièces d'un des procès qui s'y jugea, en nous en a conservé une entre autres qu'on croit avoir eu rapport à des terres nommées Pino, qu'on a prétendu à tort situées dans un pagus secondaire resté inconnu non loin de Poitiers (2). Comme ces envoyés ne venaient dans les provinces que sur l'ordre du roi et pour y rétablir l'ordre ou réprimer les

(fl) L'Astronome, in h. ann. — Mauléon, les Carlovingiens, II, 93. (b) Dufour, Manusc, mihi, p. 2. — D. Estiennot, Antiquités bénédictines, llle part., p. 255.

•se du Pin, en bas lou

vexations dont le peuple avait souvent à souffrir, on y examinait jusqu^â la conduite des juges, et, au besoin, on y réformait leurs jugements. Cette institution pleine de sagesse était aussi ancienne que la monarchie et ne prouve pas que les peuples ne puissent bien s"'arranger de cette sorte de gouvernement, comme les réformateurs révolutionnaires tiennent tant à le prouver, depuis les prétendues améliorations qu'ils ont fait subir à la France (3). Cette fermeté de répression était d'autant plus nécessaire à cette fâcheuse époque, et dut être d'autant mieux reçue des populations, que les usurpations s'étaient faites plus fréquemment pendant les guerres intestines par les gens qualifiés sur ceux que leur faiblesse exposait plus à leurs exactions. Dès ce temps, nous pouvons parler d'après des titres authentiques (^), des envahissements que les leudes se permettaient sur les monastères et les églises de la campagne. Tandis que les courtisans et les officiers du prince s'emparaient des grandes abbayes, les gentilshommes de second ordre s'attribuaient les domaines moins importants et jusqu'aux églises qu'ils trouvaient à leur convenance, ainsi accoutumés à voir les biens ecclésiastiques passer sans conteste aux mains de laïques puissants, d'autres moins redoutables, mais non moins avides, s'étaient pourvus d'une petite église des plus modestes bâtie, assez anciennement déjà, non loin de Cerizay, sous le vocable de Notre-Dame, en un endroit écarté nommé le Pin. Pendant plusieurs siècles ce lieu de dévotion appartenait donc à diverses familles qui se le léguaient en héritage, et ce ne fut que trois siècles après qu'un possesseur plus juste ayant chassé les scandaleux propriétaires qui en jouissaient, donna ce bénéfice à l'abbaye de Saint-Florent de Saumur, avec quelques autres églises dont nous parlerons plus tard. Disons dès à présent que celle dont il s'agit ici est devenue la paroisse du Pin, située dans les Deux-Sèvres, une de celles qui forment le canton de Cerizay (4). (a) Cf. D. Fonteneau, t. XXI. p. M et suiv.

Louis, qui s'était acquitté de sa mission d'Italie, retourna en Aquitaine dans le courant de l'automne 792. Il contribua beaucoup cette même année, avec son frère d'Italie, à déjouer la conspiration tramée par Pépin, surnommé le Bossu, fils de Charlemagne et d'Himiltrude, lequel vivait à la cour assez mécontent de la part obscure qui lui avait été faite dans le partage du territoire entre lui et ses frères, et que justifiait assez son infirmité et son tempérament maladif, qui en était la suite. Il ne s'agissait que d'assassiner Charlemagne et la reineFustrade(5). Condamné à mort avec plusieurs complices de haut rang, le fils dénaturé obtint sa grâce, et fut renfermé à vie dans le monastère de Prum (6), que Pépin le Bref avait fondé dans le diocèse de Trêves. Cette grande affaire ramena à Ratisbonne les deux jeunes rois vers le milieu de 793. Louis, reçu avec toute la tendresse qu'inspirait à son père une reconnaissance si bien méritée, passa avec lui le reste de l'été, l'automne suivant, et enfin l'hiver, et ne revint à Toulouse que vers le printemps de l'année suivante.

On croit que mourut vers cette époque ou un peu plus tard, cet Aper, nommé encore Eprus ou Yprus, qui avait été abbé de Saint-Hilaire, et dont nous avons déjà parlé. Son étroite liaison avec Jean II, évêque de Poitiers, et peut-être la mort de celui-ci arrivée à une date incertaine, autorisèrent leurs contemporains à leur donner la sépulture dans un môme tombeau à deux compartiments décorés par Alcuin d'une épitaphe où étaient vantées les vertus des deux amis. Ce serait donc aussi cette môme année qu'Atton, succédant à Aper, aurait pris l'abbatiat et tout disposé pour honorer cette double sépulture en la garandssant contre les pieds des visiteurs («). Nourri dans les études littéraires, avide de perpétuer la mémoire des grands hommes, il ne manquait jamais d'invoquer pour leurs tombeaux le talent poétique des hommes lettrés qui visi-

(a) Hoc alo non sulïerl... Corpora calcari sacra patrum pedibus. (Mabillon, Annal. Bened.)

talent son abbaye. C'est ainsi qu'il obtint do Paul Warnefride, diacre d'Aquilée, qui se trouvait à Poitiers en 777, une épitaphe pour saint Fortunat, dont le tombeau était dans la même église. Les douze vers qui composent ce petit poème sont élégants, respirent la piété chrétienne, et ne louent pas mieux les belles qualités de lillustre mort que le bon goût de celui qui avait su les provoquer.

Cet évêque Jean II, dont nous avons dit quelques mots, et que nous voyons ici comme déjà mort avant que nous ayons rien su de sa vie(«), était le XXXVIIP de nos dyptiques. On ne sait ni quand il faut Ty placer ni quand il en disparut. Il paraît même certain qu'on n'aurait jamais connu son nom, sans l'épitaphe que lui donna Alcuin. Encore n'y paraît-il que dans un vers pentamètre qui résume ses vertus et ses qualités en deux mots : c'était un heureux accord de la piété et de la douceur : vir pius atqiic bonus.

Quelque sèche que fût la poésie de ce siècle, évidemment elle valait mieux que sa prose souvent inintelligible, surtout- dans les chartes {h: Le nom d'Aper s'est retrouvé jusqu'à la fin du xviii° siècle, sur un fragment d'épitaphe inséré comme pierre de construction dans un des montants de l'ancienne porte monumentale, et aujourd'hui disparue, du pont de Saint-Cyprien à Poitiers. Cette pierre aurait pu venir de la célèbre basilique si souvent ruinée par les Barbares, surtout lors de son incendie par des Musulmans, en 732, après lequel quelques débris de ces matériaux auraient pu être employés à d'autres édifices de la ville.

L'évêque Jean II eut pour successeur immédiat Bertrand P'", Bertrand, xxxi:

Evéque de Puitiei

dont nous avons déjè parlé à l'occasion des accroissements de l'abbaye de Charroux en 785 (c), et qui serait mort cette même année, disent quelques-uns, mais qui n'en figura pas moins en 799 comme consécrateur de l'église abbatiale (7).

(a) V. ci-dessus, tom. III, ad ann. 700.

(6) Luchi, Vit. S. Fortunat., \\° 90; apiid Migne, no 92, Venant. Fort, app., col. 48, tom. LXXXVIII.

(c) D'après Dreux du Radier, Bibliothèque du Poitou, I, 18.

entreprise des Ara- Les voyagcs militaires que Charlemagne avait fait entreprendre à Louis d^Aquitaine, en Germanie et en Italie, avaient altéré les principales forces de notre pays. Les Arabes en profitèrent encore pour se soulever contre les chrétiens de la Septimanie, de PAragon et de la Catalogne. Le duc Guillaume P'', resté seul à Toulouse pour s'opposer à ce torrent, ne put suffire à la défense du pays : il fut battu devant Narbonne, qu'il n'avait pu tenter de secourir qu'avec des soldats mal aguerris. Le butin fait par les Mahométans, dans nos provinces méridionales, fut considérable, et servit, dit-on, à la construction de la fameuse mosquée de Cordouew.

Commissaires de Daus l'été dc 794, Louis , qui allait revenir dans son

irlemagaeen Aqui- '

le- royaume, et dont les équipages n'avaient pas semblé à son

père dignes d'un roi de son illustration, avoua que depuis la mort d'un ds ses ministres les plus fidèles, de grandes dilapidations s'étaient faites dans ses domaines, et le privaient des ressources nécessaires à cette magnificence royale, que Charlemagne entendait si bien. Cette révélation détermina l'envoi en Aquitaine de deux commissaires, Willibert ou Gilbert, comte du palais, et Richard, qui devait être vingt ans après métropolitain de Rouen. Ces officiers virent les choses de près, firent réintégrer les domaines usurpés, et réglèrent les sommes que les intendants devaient verser désormais dans le trésor royal. Les grands, toujours j)lus disposés à ces usurpations parce qu'ils ont plus de moyens de les faire et de les défendre, se soumirent volontiers, mus sans doute par la crainte d'une répression aussi sévère qu'immédiate. Ce qu'on pouvait exiger d'eux aussi bien que des peuples ne consistait qu'en produits des domaines, en quelques droits féodaux, et très peu en impôts, dont les populations rurales, pauvres de revenus, ne supportaient qu'une très petite part. Bientôt après cette visite, Leyrade, archevêque de Lyon, et Théo-

(a) Coude, Histoire de la domination des Arabes en Espagne, I, 204.

dulfe, qui était toujours à Orléans, furent chargés de voir comment la justice était rendue et d^écouter les plaintes des peuples dans le Toulousain. Ni les comtes, ni leurs subalternes n'échappaient à cet examen, qui contribuait singulièrement à faire aimer dans la France entière, et dans TAquitaine en particulier, le gouvernement de Charlemagne et de son lils. Tant il est vrai que sans partager l'autorité avec personne, parce qu'elle doit rester une pour être forte, ceux qui en ont le dépôt doivent exercer par des délégués fidèles une surveillance active sur tous les inférieurs en qui repose une portion quelconque de leur pouvoir souverain.

On reporte à ce temps, c'est-à-dire après le retour de ^o'" ^^^ monas-

^ '■ ' '■ teres. — Restauration

Louis dans ses Etats, et à la suite de son dernier vovage de saim-Hiiaire de

' ./ o Poitiers.

en Germanie, le soin qu'il se donna de restaurer et d'enrichir un certain nombre de monastères en Aquitaine. Saint- Hilaire de Poitiers ne pouvait être oublié dans ces faveurs. Depuis longtemps les rois de France avaient confirmé envers ce premier de nos monastères les diplômes et autres actes de leurs prédécesseurs, et en 768, date de la première charte qui nous en soit parvenue, Pépin le Bref avait renouvelé cette mention à la prière de Bertin et de ses religieux (^î). On remarque, en une charte donnée dans le même but par Louis, que le titre de Grandeur y est donné aux évêques et aux abbés ; les comtes et autres dignitaires de la cour y sont traités d'^ Utilité. Atton avait aussi fondé, dit-on, dans cette même église, cinq canonicats, leur assignant par dotation la moitié des oblations qui se faisaient aux différents autels de la basilique, cette moitié lui appartenant à titre d'abbé. Ici le nom de canonicat ne doit être pris que dans le sens qu'on lui donna plus tard, le monastère n'étant passé au régime des Chapitres que dans le siècle suivant (^). Charlemagne, au reste, se montre généreux aussi envers les monastères du Poitou : nous ne

(o) Cartulaire de Saint-Hilaire dans les Mémoires des Antiquaires de l'Ouest. ib) V. Thibaudeau, I, 38.

savons sur quoi s'appuie Thibaudeau ud pour assurer qu'il lit bâtir la belle église du monastère de Sainte-Croix qui subsistait encore en 1782 ; mais nous verrons certainement que d'année en année il se plaisait à féconder toujours plus ce puissant moyen de civilisation, car son génie ne le comprenait pas moins que sa piété ne s'y complaisait. Pèlerinage de Saint- Vcrs ccttc mômc époQuo, il favorisa de généreuses dona-

Hilaire en Belgiiiue. i i ' >-

lions les maisons de Saint-Jean-d'Angély et de Brantôme en: Périgord; et nous devons mentionner, comme se rattachant à une mémoire chère à notre pays, la fondation faite sous les auspices du grand empereur, par les moines de Saint- Germain-des-Prés, d'une chapelle qu'ils dédièrent à saint Hilau^e de Poitiers dans la paroisse d'Ossagne. Ce village, depuis longtemps détruit par la guerre, était situé non loin de Marienbourg, ville fortifiée de Belgique, dans la province de Namur. Les Bénédictins y établirent en 794 un prieuré de leur ordre en souvenir de saint Germain, qui en avait été l'apôtre au vi*^ siècle. Après la ruine d'Ossagne, la dévotion qui s'y était établie fut continuée dans l'église voisine de Mossagne-la-Petite, et ne cesse d'attirer tous les ans, pendant le mois de janvier, un pèlerinage de quinze à vingt mille personnes (b).

Le roi d'Aquitaine Les mcsurcs fiue ChaTlcmague avait fait prendre à son

hnbite successivement .10 1.

'ttndus'd'ans''ses'Etatt ^^^ pour ramener ses domaines aquitaniques aux résultats dont les avaient privés les malversations d'administrateurs infidèles, n'avaient pas manqué d'y rétablir bientôt la prospérité. Pour la maintenir par une vigilance exacte, il fut convenu que le jeune prince passerait successivement un hiver dans chacune de ses quatre maisons royales. De ces maisons. Doué, en Anjou, était la plus souvent habitée, et toute voisine de notre frontière, ehe aidait beaucoup l'action royale sur la province ; on ne peut guère douter que Chasseneuil-du-Clain, à quelques milles de Poitiers, d'où

(a) Histoire abrégée du Poitou, I, 155.

{b) Lettre de M. l'abbé RoUaiul, curé de Massagny, 22 septembre 1884.

Pépin, roi d'Aquitaine, datait une charte de 828, nV'xistât déjà à titre de palais rural. L"'autre, Casseneuil ou Casseul, situé à une lieue de la Réole, sur les rives du Drot, en Agenais, était bien plus considérable, et appartenait aux rois d'Aquitaine par droit de conquête, depuis la mort du duc Waifïre(^).

Quoi qu'il en soit, ce système de vovaî^es annuels Avanta-espoutiques

^ / - u <-' gl^ économiques de ce

apprenait au jeune roi à mieux connaître le pays, à se sjsième.

rendre compte de ses besoins, et à voir par lui-même,

sans aucun intermédiaire intéressé à le tromper, quelles

mesures étaient à prendre pour le bien des peuples et la

réforme des abus. C'est ainsi qu'en 795 les Aquitains, le Diminution cus impots en Aquitaine.

Poitou par conséquent, se virent déchargés par Louis d'un impôt très onéreux que rendaient d'autant plus lourd les guerres fréquentes supportées jusque-là. Il s'agissait de l'obligation appelée Foderunij d'où nous avons fait le mot Fourrage, et qui, par extension, s'appliquait à la fourniture de tous les vivres destinés à l'entretien des armées (8). Le montant s'en acquittait en espèces métalliques et non en nature, ce qui rendait la charge bien plus lourde (*). On voit quelle avait été déjà le fruit d'une économie mieux entendue. Ainsi en fut-il de ce même droit qu'on appela plus tard d'hébergement. C'était une réserve à l'occasion de certaines donations faites aux monastères ou aux prieurés. Les donateurs prenaient par là un droit de gîte dont souvent ils abusèrent, et qui dégénéra maintes fois en vexations et en procès. C'étaient alors les cours supérieures soit des comtes, soit des évêques auxquelles il fallait recourir pour se faire rendre justice ; et encore ne l'obtenait-on très souvent que par des transactions dans lesquelles il y avait toujours un fort préjudice pour le plus faible. Nous avons vu que Charlema2:ne avait commencé, vers 775, continuation .le

i- ^ ' ' l'abbiiye de Saint-

l'abbaye de Saint-Savin à l'endroit où déjà existait depuis deux savm-sur-Gartempe.

(a) Histoire des Carlovingiens, II, 65. — Nous avons parlé des quatre villes royales de l'Aquitaine, ci-dessus, ad ami. 778. {b) Vita Ludov. PU, apud Bouquet, Scriptores, t. VI, p. 90.

siècles une petite communauté qui s'y était formée pour honorer les reliques des deux frères martyrs. C'était au bord de la Gartempe, à dix lieues au levant de Poitiers. Nous savons aussi que remplacement choisi s'appelait Cerasus, le Cerisier. Au reste, comme on rattache à cette année les grandes libéralités et les aumônes abondantes que ce rehgieux monarque se plut à multiplier pour le repos de Pâme de ce saint pape, qu'il regrettait si profondément, la reprise de cette abbaye pourrait bien avoir été inspirée par ce même motif. Il s'en fallait que le travail eût marché au gré du généreux bienfaiteur. Tant de guerres et d'occupations diverses étaient intervenues depuis vingt ans ! Mais enfin on reprit vers cette année 795 les travaux qui avaient langui, et l'on continua en même temps l'enceinte considérable qui devait protéger la* vihe par de véritables fortifications. Toutefois ces constructions, qui devinrent bientôt un centre d'action monastique digne de tout l'intérêt de l'histoire, ne marchèrent encore que lentement, et ne devaient se terminer qu'après plusieurs années. C'est qu'en effet on commençait à se faire une architecture plus sérieuse, qui n'avait plus rien de provisoire, et revêtant déjà, même pour les églises, des formes militaires que motivaient trop les guerres réitérées auxquelles on se sentait obligé de résister. Nous n'avons pas de souvenirs historiques d'où l'on puisse inférer que, cette année 795, Charles soit revenu en Poitou. Il fut alors occupé dans le nord de ses Etats à châtier les Saxons et à fonder sa magnifique ville d'Aix-la-Chapelle. Il dut donc laisser à son fils le soin de ce nouveau monastère du Poitou, tout en prenant part sans doute aux détails les plus importants de l'exécution. Et d'ailleurs, nous l'avons dit, il avait reconnu dès longtemps ce lieu avantageusement situé pour recevoir une forteresse, soit contre les incursions du Berry, soit pour la défense nécessaire de la ville qu'il méditait d'y construire. Nous verrons dans quelques années ce bel établissement terminé et la vie

monastique y commencer cette floraison qui devait durer tant de siècles sous les auspices de deux de nos plus illustres martyrs.

Un fait à remarquer ici, c'est que les habitants de Niort ,i/;,' ^''l);J„\Sdes s'exerçaient déjà vers la fin du viii« siècle, à la fabrication s""'^et au commerce des gants. Cette population encore peu importante alors trouvait une raison de ce genre d'industrie, qui lui est encore particulier (^), dans le voisinage des forêts considérables qui l'environnaient, et dont les propriétaires, grands seigneurs, avaient fait des rendez-vous de chasse. Les forêts de Chizé, de Lusignan, de Molière, de Châtellerault donnaient asile à une grande quantité de daims, de chevreuils, de cerfs et de sangliers, dont les peaux étaient utilisées, soit dans la ganterie, soit à la confection dés vêtements civils et militaires, soit enfin à la reliure des livres.

Le 26 décembre 795 mourut à Rome le grand pape AjrS-.-VeS Adrien I", qui gouvernait l'Eglise depuis vingt-quatre ans. Il fut pleuré de Charlemagne, qui lui avait montré toujours une amitié dévouée, très méritée, au reste, par la science aussi bien que par ses éminentes vertus et la fermeté digne et prudente de son caractère. En lisant l'épitaphe que le roi consacra au pape, et en rapprochant de ce court morceau de poésie d'autres du même genre que cette époque nous a laissées, on se fait une idée avantageuse du progrès rapide des études de ce temps, cultivées dans les palais, les évêchés, les monastères et les cathédrales, sous le patronnage du prince et le concours des savants qu'il encourageait. Ces trente-huit vers gravés sur le tombeau d'Adrien, à l'entrée de l'église de Saint-Pierre de Rome, font en même temps l'éloge de son cœur et de sa latinité (9), mais ils résultent aussi d'autres pensées, et d'une trop haute portée politique pour que nous ne parlions pas ici de ces rapports si intimes créés entre ces deux grands hommes,

(o) Dufour, Histoire générale du Poitou, p. 263.

de Charlemagae.

dont Tun appartient si intimement à l'histoire de notre Aquitaine.

Comment ce prince Le successeur d'Adrien fut Léon IIL que la famille du

exerçiit à Rome son .

pa^i-^'a'- dernier pape aurait voulu voir remplacer par un de ses

membres, et dont réleclion fut le sujet des vives oppositions de ces ambitieux ennemis. A peine sur le trône de l'Eglise, que Charlemagne avait débarrassé des Lombards et soutenu en tant de rencontres difficiles, le nouveau pontife dut s'assurer avec d'autant plus d'empresscmejit de cette auguste protection, et il envoya à Charles des ambassadeurs chargés de lui remettre les clefs du tombeau de saint Pierre, l'étendard de Rome, dont ce prince était patrice, et des présents, comme on en faisait toujours en pareil cas. C'étaient bien là autant de témoignages que dans la Rome protégée par son illustre patrice, les honneurs suprêmes lui appartenaient autant qu'au pape lui-même. Ce n'était pourtant pas une preuve que celui-ci abdiquait toute autorité sur le patrimoine de Saint-Pierre, que FEglise devait aux libéralités d'un roi de France. Toutefois, nous n'avons pas manqué d'historiens, à qui l'esprit d'antagonisme contre le Saint-Siège, a dicté sur ce fait des réflexions empreintes beaucoup moins d'ignorance que de mauvaise foic^;. Comme on veut absolument, dans une certaine école, que l'autorité temporelle reste séparée du pouvoir spirituel jusqu'à ne subir en rien les influences de celui-ci, on conclut de ces avances du pape, qu'il est dans une véritable subordination à regard du prince, et que « en cédant aux souverains » Pontifes le domaine utile de la Pentapole et de l'Exarchat » de Ravenne, nos rois n'ont jamais prétendu se dépouiller » de la suzeraineté » a). C'est là un de ces gros mensonges qu'on accrédite en les répétant, mais qui ne souffrent pas l'examen de la critique historique. Il y avait entre Charlemagne et le pape une parfaite entente sur l'usage du

(a) Vclly, t. I, p. 401. — Fleury, Hist. Eccles., ad aiin. 996. {b) Velly, ub. sup.

pouvoir. La donation de Pépin n'était pas une vaine cliose ; Charlemagne n'avait pas mal compris sa position à côté de celle d'Adrien, lorsqu'en acceptant la dignité de patrice, il s'était fait le protecteur de Rome chrétienne contre les entreprises de ses ennemis. Il n'en était, à proprement parler, et n'en voulait être que Yavouéj Vavocat et le défenseur. Quand Léon III, qui prévoyait les malheurs de son régne d'après les vues de ses compétiteurs, demandait au roi de lui envoyer des ofïïciers qui reçussent de nouveau le serment des Romains, que prétendait-il autrement, sinon de réitérer aux yeux des Lombards, ou des ItaUens trop suspects de trahison, une garantie urgente de ses droits et de ceux du prince français ?(«) Alors la souveraineté du pape était partagée, mais non effacée ; elle ne perdait rien de ce que Pépin lui avait donné ; elle se réfugiait seulement sous l'égide d'un ami puissant qui ne lui fit jamais sentir aucune suprématie, et qui le prouva très bien dans son testament daté de 806, et dans lequel huit ans après on ne trouva pas, quant au partage fait entre ses trois fils, la moindre allusion aux provinces reçues en toute propriété par le pape. Déjà les troubles s'étant apaisés de toutes parts contre le Saint-Siège, et le nom seul de son illustre protecteur l'ayant mis à l'abri de toutes les avanies des partis, on vit sous le règne de Louis le Débonnaire, le pape Pascal II exercer ses droits souverains, en confirmant les privilèges de l'église de Ravenne, Grégoire IV compléter les fortifications de Rome, et reconstruire la ville et le pont d'Ostie, ce qu'il ne pouvait faire que comme souverain de ce territoire ; et tout cela avant le milieu du ix^ siècle. On voit dès lors comment « nos rois n'ont jamais prétendu abandonner leur suzeraineté !... (*) »

Nous ne devons pas oublier ici la part énergique prise

Paint Benoît d'Aniane employé contre rh.;re.sie de Feix et

(ft) Cf. Histoire du palrimoine de Saint-Pierre, par l'abbé Brasseur de '^^''P""^- Bourbourg. In-N", 186Û, p. ±2 et suiv.

{b) Bourbourg, p. 1^5 et suiv.

par notre saint Benoît d'Aniane aux grandes affaires de son temps. L'iiérésie de Félix, évêque d'Urgel en Catalogne, et d'Elipand, archevêque de Tolède, s'était vue condamnée en trois conciles, dont le dernier, tenu à Francfort en 794, par les soins de Charlemagne, avait déposé le principal auteur. Tous les évêques de France avaient pris part à ce grand acte de foi où il s'agissait de défendre encore la sainte humanité de Jésus-Christ contre l'idée émise qu'il n'était fils de Dieu que par adoption et non par nature. La divinité même du Sauveur s'y trouvait donc attaquée (a). Un de nos illustres compatriotes fut employé par le grand roi à combattre ce nouveau fléau par ses écrits et par ses négociations. C'était saint Benoît d'Aniane qui, non content de telles œuvres, traitait la vie monastique comme si rien Il publie sa con- autrc cliosc uc l'cut cmbarrassé. En 797, il publia son

corde des règles. —

Idée tie ce livre. livre dôs loFs rcnommé De la concorde des règles qui est une collection de toutes les régies monastiques connues de son temps. Il y avait travaillé depuis les premiers jours de sa vie religieuse w. Devenu abbé, il en avait fait lire chaque jour quelques pages dans toutes ses maisons à la conférence du matin ; à celle du soir on lisait une sorte d'appendice qu'il avait composé de plusieurs exhortations des Pères grecs et latins aux moines et aux vierges sur l'observance régulière. Puis des copistes reproduisaient à la fois ce que l'un d'eux lisait tout haut pour les autres en écrivant lui-môme. On voit ici un des moyens par lesquels se multipliaient les exemplaires d'un même livre.

La Concordance des règles se divisait en trois parties, savoir celles des Pères d'Orient, celles des Occidentaux, et celles enfin composées par divers Pères de l'Eglise, comme saint Augustin et saint Césaire d'Arles pour des religieuses (c). De tels recueils étaient d'une grande utilité

(a) V. Longueval, Hist. de l'Eglise gallic, liv. XIII.

(b) Mabilloii, Ad. Bened., t. V. p. 213.

(c) D. Rivet, Hist. litt., IV, 450 et suiv.

aux monastères. Ils y développaient et maintenaient l'esprit religieux : ils y entretenaient par des exemples empreints de la plus haute autorité Testime de la vie spirituelle ; ils y formaient des moines pénétrés de Pesprit de leur état ; c'était parmi eux qu'on choisissait pour abbés de dignes successeurs de tels modèles, et pour évêques des pasteurs qui maintenaient TEglise à la hauteur de sa divine mission. Tant de soins n'empêchaient rien dans le saint solitaire ^j"""''^ '^\ saint

'■ pendaut une famme.

des vertus et du dévouement de sa charge. On le vit au milieu d'une de ces mortelles famines qui se renouvelaient si souvent, tirer de sa pauvreté volontaire plus de ressources que 4es riches eux-mêmes ne savaient en trouver dans leur charité souvent parcimonieuse. Il ût mettre en réserve ce qui était absolument nécessaire à ses moines pour leur subsistance jusqu'à la moisson, et fit distribuer le reste aux pauvres. Ce fonds ayant été épuisé, il fit donner la réserve des frères. Ceux-ci eurent donc beaucoup de peine à subsister, malgré la rigoureuse abstinence à laquelle ils étaient accoutumés {«).

En 797, des embassadeurs arrivèrent au nouveau château Nouvelle guerre d'Héristal (10), que Charlemagne avait fait construire sur les bords du Weser (11), pour réprimer de plus près au besoin les mouvements de ces peuples barbares qui ne passaient presque pas d'années sans venir de la Saxe et de la Hongrie ravager ses frontières, et s'exposer aux sanglantes revanches qu'il en prenait. Ces envoyés étaient ceux d'Irène, impératrice de Constantinople, nouvellement assise sur le trône, puis d'Alphonse II, roi des Asturies et de Léon en Espagne. Le but des deux souverains était, tout en reconnaissant la suzeraineté du roi de France, de l'engager avec eux dans une guerre contre les Sarrasins de la Catalogne, de TAragon et de la Navarre, dont les entreprises offensaient leur commune autorité. Charles trouva qu'au double point de vue de la politique et de la religion

(a) Henschenius, apud Bolland^ VU. Sandi Bened. Anian. — Longucval, ad ann. 799.

il était bon de consacrer cette confiance, et donna ordre au roi d'Aquitaine de passer les Pyrénées. Louis était brave ; il avait vingt ans ; et, comme son père, il comprenait que la gloire militaire légitimement acquise devait entrer pour beaucoup dans le prestige de la royauté. Il se mit donc aussitôt en campagne. Charles, son frère, né comme lui de la reine Hildegarde, et qui restait assidûment à la cour de France, raccompagna aussi bien que le valeureux duc Guillaume P% qui continuait de commander à Toulouse. GuiiiS ÏAquN Ce duc reprit Narbonne qu'avaient recouvré les Mahomé- '^"^^" tans, puis on franchit les Pyrénées, et Ton occupa en peu de

temps plusieurs villes de la frontière que Fennemi v(fulut inutilement défendre contre Guillaume partout vainqueur.

Louis revint donc en Aquitaine au commencement de 798; il y tint une diète à Toulouse ; il y reçut des ambassadeurs espagnols, chargés de riches présents demandant à sanctionner ainsi la continuation de leur alliance ; puis on régla les mesures à prendre pour que les Aquitains occupassent définitivement les places situées sur la marche de leur pays et de TEspagne (^). Il fallut, pour établir solidement

Origine des com- .i, .n -, , , < r i.-n i

munes. uuc telle retorme , se reprendre a créer ou a tortiner de

nouveau des places importantes, telles que Girone (12) et d'autres qui n'étaient plus que des ruines et qu'on releva en les munissant de bonnes garnisons : des gouverneurs leur furent imposés ; on leur donna des libertés municipales, à la charge de les défendre elles-mêmes contre les Musulmans en cas d'attaque. On voit par ce trait que ces libertés, pour n'être pas déjà dans les mêmes conditions qu'elles prirent auxii^ siècle sous Louis le Gros, sont plus anciennes par leur origine qu'on ne le croit communément. Les institutions de ce genre avaient d'ailleurs été vulgarisées en Aquitaine avant le règne de Charlemagne.

Lou?™^* "^^ ''°' L'astronome limousin qui nous a conservé ces détails, et Eginhard, dans ses Annales, nous apprennent que

(a) Cf. Eginhard, Annal, ad h. ann, — Astronome, Vita Ludov. Pu. — Apud Migne, tome CIV, col. 933.

et moral de ce prince.

malgré sa jeunesse et pour se soutenir dans une conduite jusque-là irréprochable, Louis, par le conseil de ses amis, jeta les yeux sur Ermengarde, fille d'Ingéramne, Tun des plus grands seigneurs de ses Etats, et qui est qualifié comte par les uns, duc par les autres, sans nous dire où était sa juridiction. Il pourrait bien se faire par cette double qualification même de comte et de duc, que ce personnage, assez peu connu d''ailleurs dans nos fastes, ne fût qu'un de ces seigneurs puissants par leur fortune et leur famille dont les qualifications n'étaient acquises que par d'anciens commandements qu'ils n'exerçaient plus. C'est pendant la tenue de l'assemblée générale du royaume à Toulouse, que ce mariage y fut célébré avec un éclat vraiment royal. Au portrait physique reste, et il semble que ce soit ici le lieu de le dire, le roi d'Aquitaine était digne de tant de prestiges. C'était déjà alors, et malgré sa grande jeunesse, un des princes les plus accomplis de son temps. A lire un auteur contemporain qui avait longtemps fréquenté sa cour (13), sa taille, sans être élevée comme celle de son père, était bien prise, et joignait les agréments essentiels du corps au gracieux d'un visage plein et d'agréable expression. Tout son air respirait un ensemble de majesté complété surtout par la vivacité de son regard et les justes proportions de toute sa tête. C'était un bonheur de l'aborder, et il se prodiguait â ses sujets en se rendant accessible à tous, jusqu'à recevoir trois fois par semaine tous ceux qui se présentaient pour réclamer sa justice. Son caractère était aussi doux que son intelligence élevée ; mais rien ne surpassait en lui l'amour de la droiture et de l'équité. On ne le quittait pas sans se louer de ses qualités royales, sans admirer l'élévation de son âme et les séduisantes parures de son esprit. Telle était l'éducation à laquelle un père comme Charlemagne avait continué tous ses soins, rapprochant de lui le plus possible le fils dont il surveillait lui-même les penchants à encourager ou à réformer, lui inspirant ce mélange de mansuétude et d'énergie, de piété solide et de jugement

ferme qui firent trente ans le bonheur des Aquitains. C'est l'éducaiion chrétienne par excellence, celle que les nations acceptent de leurs guides comme un gage de prospérité et de grandeur, et que les peuples en décadence ne savent plus apprécier, par un juste jugement de Dieu, quand ils n'estiment plus que l'athéisme, que l'ambition orgueilleuse avec la dépravation des mœurs.

Il contribue à la sou- ^ , . l ■ t- • t. ' • tj iTiix

mission des Saxons. Ccs eveuemeuts étaient a peme accomplis dans les Etats de Louis, que son père, voulant en finir avec les Saxons qu'aucunes défaites ne pouvaient rendre fidèles à leur promesse et qui venaient de massacrer plusieurs de ses officiers de justice, l'appela à reprendre contre eux de sévères opérations. Il partit aussitôt et après avoir assisté aux réunions du champ de mai qui se tenaient à Ingelheim, il porta la dévastation et la mort dans toute cette contrée depuis les rives de la- Lippe (14) jusqu'au-delà de l'Elbe (15). Les prisonniers furent épargnés, par un sentiment de justice chrétienne qui ne permet pas d'ôter la vie à des hommes vaincus ; mais ils furent dispersés en de lointains exils d'où ils ne devaient plus revoh' leur patrie. Ainsi fut punie l'indomptable férocité de ces peuples sauvages, dont tous les soulèvements avaient été marqués par les plus cruels excès soit contre les Français qu'ils détestaient, soit contre les évêques, les prêtres et les moines dont la rehgion exaspérait leur impiété.

Nonaiiié érigé en Cette paix rcuduc au Nord et au INIidi de la France donna

abbaye.

enfin le temps de se livrer aux choses de l'administration et de consolider les institutions qui affermissaient Tautorité morale de ce grand pa3's. Un événement que Poitiers ne peut oubher vint alors former un lien de cordialité entre son Eglise et ceUe d'un diocèse voisin, c'est-à-dire de celui de Saintes. Le siège épiscopal de cette ville remonte à la fin du i^"" siècle, et avait été fondé par saint Eutrope en même temps que ceux de Toulouse, de Clermont et de Limoges dont nous fûmes séparés pour prendre notre autonomie une centaine d'années après (16). A l'époque où

nous sommes, on comptait au moins quinze évêques parmi les successeurs de saint Eutrope. Benjamin, qui avait occupé le siège vers 785, venait de mourir en 798. Atton était encore abbé de Saint-Hilaire de Poitiers ; il était même chanoine de la cathédrale, mais simplement honoré encore du diaconat. Il est croyable que l'amitié du roi d'Aquitaine, dont il était parent («), ne servit pas moins que ses vertus à le faire nommer évêque de Saintes. Il garda sur son siège son titre abbatial, et peu de mois après son sacre, en mars 799 (17), il érigea en abbaye le petit monastère de Nouaillé. Charlemagne, qui était entré peu d'années avant dans les vues du prélat non moins que son fils, avait fait reconstruire sur un plan beaucoup plus vaste la petite maison déjà ruinée par le temps et l'exiguité de ses revenus. Il avait reconnu avec Atton que nulle part on n'aurait trouvé une solitude plus apte à recevoir un plus grand nombre d'hommes de prières et de saints labeurs, et quand tout fut prêt enfin, on reconstitua par une charte solennelle le lieu sacré dans la possession de beaucoup de petites propriétés qui lui avaient appartenu autrefois. On y ajouta Jouarenne (18), Aslone (19), Eludre (20), Chaunay (21), situé dans les environs de Brion. (22) — Pour le généreux évêque, il n'exigeait en retour qu'une messe dite chaque jour et à perpétuité par un des prêtres de la nouvelle maison pour le salut de son âme.

Herminbert avait continué depuis longtemps d'être à la tête du modeste prieuré. Il devint le premier abbè de Nouaillé (23), s'engagea à des prières pour l'illustre fondateur par lui et par tous ses successeurs dans l'abbatiat, et la charte fut signée de huit témoins qui durent être des moines de la nouvelle abbaye ou de ceux de Saint-Hilaire même. De ces derniers, l'un se déclare « gardien du sépulcre de saint Hilaire ». Nous aurons occasion de parler de ce titre et de sa signification. Quelque autonomie qu'eût

(a) Gallia christ. ^ II, 346.

acquise ainsi Fabbaye de Nouaillé, elle n'eut pas moins des obligations envers celle de Saint-Hilaire, et entre autres assujettissements qui constataient son infériorité hiérarchique, tout nouvel abbé élu par les moines était tenu à venir en personne demander au Chapitre de Saint-Hilaire la confirmation de cet acte qui dépendait absolument de cette formalité. En outre, le nouvel établissement, en signe de filiation, payait à ce chef d'ordre une rente de vingt sous le 26 juin de chaque année, fête de la translation des reliques de saint Hilaire. Tout cela fut convenu avec les nouveaux moines de Nouaillé, Bénédictins que Charlemagne avait fait venir d'Italie par amour pour cette belle règle qu'on voyait déjà adoptée partout. Jamais local monastique n'avait mieux convenu aux solitaires de Subiaco (24). Ainsi commença la prospérité de Nouaillé, dont le roi Louis confirma l'établissement par une charte, parce qu'il était fondé sur son territoire.

A deux kilomètres de Nouaillé et à l'Est du village est

la petite chapelle de Mont-Vinard, dont nous avons déjà

parlé (^), et que quelques-uns font remonter sans preuves

suffisantes jusqu'au iii^ siècle. Il est certain qu'elle est fort

anciennement, dans le pays, un rendez-vous de pèlerinage

célèbre et très fréquenté jusqu'à notre époque où l'on

s'efforce de renouveler cette antique dévotion. Dédiée à

la sainte Vierge, il est plus croyable qu'elle le fut dès le

vi^ siècle, au temps de saint Junien, sans que nous sachions

à quelle occasion ehe attira la piété populaire. Des travaux

récents ont mis à nu des peintures murales représentant

un évêque ou abbé revêtu de l'habit de solitaire. Ce pourrait

être le saint patron dont le culte semble s'être relevé au

xv^ siècle, et c'est en effet l'époque à laquelle on peut

reporter cette ornementation (25).

Dédicace de l'ab- L'abbavo dc Cliarroux put dater de ce moment des

baye de Charroux. ^ '■

progrès qu'elle s'était d'ailleurs ménagés depuis les pre- (a) Ci-dessus, t. I, p. 26 et 376.

miéres années de son existence. Cette foi?, ce fut bien Charlemagne qui prit l'initiative des grandes améliorations qui allaient s'opérer. Déjà, en 787, à la demande du comte Roger, il avait exempté l'abbaye de toute justice quant aux droits et redevances dus au fisc. En 799, l'église abbatiale se compléta d'une nef en pierre de taille. Le premier abbé Dominique était mort, et remplacé par David (a). Un grand événement devait ajouter un vif éclat à cette brillante période de la maison conventuelle.

Le pape Léon III, dont nous avons vu Pélection saluée par Charlemagne et violemment combattue par des antagonistes aussi injustes qu'ambitieux, avait été forcé de venir en France demander au roi sa protection contre d'acharnés ennemis dont il avait failli être victime. Après Pâques, Charlemagne vint d'Aix-la-Chapelle à Paderbornn, y reçut le pontife avec autant de tendresse que de respect, et, pendant qu'on allait tout préparer pour gagner l'Italie et venger le pontife de ses persécuteurs, il engagea celui-ci à l'accompagner à Charroux et à y consacrer l'église nouvelle. Ils y arrivèrent dans les premiers jours de juin 799, et le 14 de ce même mois eut lieu la dédicace de la basilique et celle du grand autel. Entre autres évêques de l'Aquitaine qui rayonnèrent dans cette imposante solennité autour de l'auguste exilé, nous trouvons Bertrand, qui siégeait à Poitiers, et dont le nom figure parmi les signataires de la charte. Le nom de Saint- Sauveur, qui avait été donné à la première église, fut maintenu à la seconde avec ceux de la sainte Vierge et de tous les Saints (*). Ce triple vocable semble avoir pris sa raison dans la nature des nombreuses reliques données à nombreuses S^im! cette occasion par Charlemagne. Les liaisons de ce prince avec le calife Aaroun-al-Raschild et avec le patriarche George de Jérusalem lui avaient valu de précieux cadeaux

(a) V. ci-après, ad ann. 802.

(6) Besly, ub. sup., p. 151 et 39.

consistant surtout en portions des vêtements du Sauveur et de la sainte Vierge, en ossements de différents saints, et de quelques débris des instruments de la Passion (a). C'est au nombre de ces restes justement vénérés que se trouvait un fragment de la crèche du Sauveur, de Prœsepio Christi, dont nous avons parlé ci-dessus (*) (26). Autres privilèges Parmi les privilèges nouveaux que Tabbaye reçut à

donnés à Charroux c i ■ i

par le pape LéoniH Poccaslou dc sa dédlcace, il faut compter surtout celui de

et par Charlemagne. ^ '

ne relever que du roi, à qui tant de bienfaits méritaient justement le titre de fondateur. Par cela même il en devint le patron et l'avoué. En qualité donc d'abbaye royale, Charroux fut dispensé de fournir un certain contingent des vassaux qui suivaient le prince à la guerre. Ce n'était qu'une confirmation d'une clause établie dans le diplôme de 769. Les moines acquéraient aussi le droit d'élire leur abbé sans aucune participation de l'évêque diocésain, et leurs biens furent assurés contre toutes les attentes et prétentions des laïques dont l'ambitieuse convoitise était déjà un sujet de méfiance trop fondée. Mais cette mesure, concertée avec le pape, avait surtout pour objet de soustraire la maison aux influences des seigneurs que l'exemple de Charles-Martel avait accoutumés à se créer des droits sur les biens des communautés jusqu'à s'en faire éhre eux-mêmes, nous l'avons vu, abbés et supérieurs toutpuissants. Enfin le monastère était soustrait par le roi, sur la demande déshitéressée du comte Roger, à la justice ordinaire (27).

commencemenisde Là ne sc boma pas la munificencc du prince. Il voulut

la l)it)lio:lièfiue mo- -^ ^

nastique. aussl enrichir sa chère fondation de toutes sortes d'orne-

ments et de livres, parures inestimables des autels. On remarqua parmi tant d'objets précieux un propitiatoire d'or que nous supposons être une plaqvie à mettre sur l'autel et sur laquelle devaient reposer pendant le Saint-Sacrifice les

(rt) V. notre Histoire de l'abbaye de Charroux et de ses religues^ c. i, n» 13. {b) V. ad ann. 769, t. III, p. 354 et suiv.

vases sacrés et les offrandes destinés à la consécration ; un grand calice de même métal et deux autres plus petits, trois croix, sept encensoirs, cinq tables ou crédences, quatre chandeliers, et tous les autres petits meubles nécessaires aux fonctions liturgiques. A cela ajoutons un évangéliaire écrit sur parchemin en lettres d'or, avec un nombre considérable de livres sacrés et profanes destinés à la bibliothèque du couvent, parmi lesquels on signale d'autres évangéliaires ou des missels écrits en or, tous embellis de somptueuses reliures où ]es métaux de prix se disputaient par l'éclat du travail à celui des pierreries qui s'y enchâssaient. Enfin de magnifiques vêtements sacerdotaux complétaient ces royales libéralités (^).

On voit par tant d'objets précieux quelles étaient à cette époque les splendeurs du culte, et comme Charlemagne en aimait l'entretien et le luxe pieux. Partout et toujours il songeait à la maison de Dieu, y reproduisant les merveilleuses beautés qu'il avait prodiguées en son nouveau palais d'Aix-la-Chapelle, où le sanctuaire dont le lieu avait pris son nom passait pour être d'une somptuosité incomparable (*).

Revenons à nos événements d'Aquitaine.

Lre roi Louis, très peu de temps après son mariage, fut ^e roi d'Aquitaine

' '■ '■ ^ o 7 prend les Iles Baléares

appelé à rendre encore à son père et à son pays un service ««r 'es sarrasins. qui témoignait de sa bravoure et de son activité. Les Sarrasins d'Espagne, toujours disposés à s'établir en des terres utiles par leur position et leur fécondité, s'étaient emparé des îles Baléares (28). Prévenu aussitôt, le roi d'Aquitaine, dont les insulaires imploraient Ile secours, se hâta de se diriger sur Barcelone, où il s'embarqua, et en quelques heures son apparition ramena l'ordre dans l'île de Majorque en expulsant les vainqueurs : Minorque et Iviça furent évacuées aussitôt et se donnèrent au jeune roi

(a) Besly, uh sup. p. 151 et suiv. et 159.

(b) Eginhard, Annal., in h. ann.

à qui elles devaient leur délivrance. Louis n'eut rien de . plus pressé que d'en faire hommage à son père, qui les réunit à la France (^).

Des droits de la -[j^iq autrc ffloirc était réservée à Charlemaarne, et

France sur la Pales- ^ *-■ '

"ûfi- quoiqu'elle rentre dans l'histoire générale de la France,

elle intéresse trop l'Eglise avec elle pour que nous puissions omettre d'en parler. C'est pendant que Charles était à Rome et que son fils lui procurait les Baléares, qu'un autre souverain, non moins illustre, lui procurait sur une autre terre un genre de suzeraineté non moins précieuse à sa gloire qu'à sa religion. Le calife Aaroun-al-Raschild, roi de Perse, s'était emparé de Jérusalem. Conquérant et grand capitaine comme Charlemagne, son diadème s'enrichissait, comme d'autant de pierres précieuses, de huit batailles gagnées en autant d'expéditions commandées par lui. Outre qu'il y avait entre lui et le roi de France beaucoup de rapports d'esprit et de caractère, il professait pour les souverains en général une sorte de dédain qu'il affectait de leur montrer : toutefois, ce qu'il savait de Charlemagne lui avait inspiré une grande considération ; et, moins fanatique dans ses sentiments rehgieux que les princes de sa secte, il ne demandait pas mieux que d'honorer ce prince chrétien et de lier amitié avec lui. Depuis quelques anwées déjà un commerce de lettres s'était établi entre eux, et les chrétiens de la Palestine ne s'en trouvaient que mieux traités. Mais ce qui sembla plus extraordinaire et resserra surtout les liens de cette amitié, c'est qu'Aaroun, sachant quel intérêt Charlemagne prenait aux saints lieux, il les lui céda, lui en fit une donation en règle, et lui envoya les clefs de Jérusalem avec un étendard qui lui en attestait la possession {bj. Tehe est l'origine glorieuse et aussi légitimée que possible des droits de la France sur la Palestine, où

(a) Mauléon, les Carlovingiens, II, 105.

(6) Eginhard^ Vita Car. Magni, ad h. ann. — El Macin, Hist. sarrac, lib. VI, c. VI. — Daniel, II, 108 et suiv.

elle eut toujours depuis ce temps la protection, non seulement de ses sujets, mais de tous les chrétiens, dont le nom y devint dés lors et y est toujours resté synonyme des Francs. Il a donc fallu à quelques-uns de nos gouvernements révolutionnaires, éclos depuis un siècle des convulsions de notre malheureuse patrie, un déplorable oubli de nos droits et de nos traditions nationales, pour abandonner, par une affirmation coupable d"'impiété raisonnée, les prérogatives dont la France s"'était enorgueillie pendant douze cents ans, et qui la mettait en Orient à la tête de toutes les nations de l'Europe. Décidément Louis d'Aquitaine semblait devoir prendre Nouvelle répression

1 i des Saxons par Louis

sa part dans toutes les guerres que son père était obligé «l'Muii-aiiie. de livrer à ses incorrigibles ennemis du Nord de la France. Les Saxoiis, cette année-là, et en dépit du mémorable châtiment qu'ils avaient reçu l'année précédente, se révoltèrent encore, et forcèrent le prince, que l'histoire moderne a très injustement accusé à leur occasion, de leur imposer de nouvelles défaites, de les disperser loin de leurs foyers, et de prendre en ces mesures sévères, mais indispensables, un moyen définitif d'assurer à ses Etats une paix qu'ils troublaient sans cesse. 11 y eut même dans ses dernières rigueurs des succès que le roi n'obtint que par des invasions d'où suivirent des massacres et des incendies. Mais comment guerroyer autrement contre des peuples qui ne faisaient des traités que pour les violer, et qui déjà avaient commencé à diriger sur les côtes de France ceux de leurs voisins à qui leurs habitudes maritimes semblaient inspirer plus qu'à d'autres des goûts aventuriers dont bientôt la France devait avoir tant à souffrir? Heureusement que de la part de Charlemagne de telles expéditions duraient peu. De sanglantes répressions forçaient les Barbares à se retirer, et la paix revenait sur les frontières occidentales jusqu'à ce que de nouvelles circonstances rappelassent les sauvages à l'espérance de l'impunité. C'était de cette nouvelle prise d'armes que

Charlemagne avait eu à se garder un an après la dernière défaite des Saxons. Cette fois, préoccupé de son voyage d'Italie dont il faisait les préparatifs, et bien aise aussi sans doute de tenir en haleine le roi d'Aquitaine qui n'avait pas moins de bravoure que de douceur naturelle, il chargea le jeune monarque d'aller mettre ces indignes brigands à la raison : ce qu'il fît aussitôt, emmenant avec lui une troupe considérable d'Aquitains qui se réunirent à celle d'Aix-la-Chapelle; il mena l'affaire si vaillamment, selon son habitude, qu'au commencement de novembre il était de retour à Casseneuil.

tionrï^Noraands L'anuéc suivautc, Charlemagne retourna en Italie, où les France'*^ "^"'^^ '^^ affaires de l'Eglise exigeaient sa présence. Mais il ne voulut pas quitter son pays sans y avoir assuré la tranquillité par des mesures de prudence contre un nouveau genre d'ennemis qui, venus du Nord et excités par les nations si souvent vaincues mais restées implacables, se répandaient depuis quelque temps sur les rivages de la France septentrionale, visitaient l'embouchure de nos principaux fîeuves et montraient assez quelques projets d'invasion. Charles, à qui rien n'échappait, et qui déjà s'était attristé de ces hardiesses pour une époque où il ne pourrait plus s'y opposer, prit sans retard les moyens de défendre au moins son royaume pendant sa vie. Il quitta donc Aixla-Chapelle au mois de mars 800 ; il visita les côtes de la Flandre et de la Picardie ; il les fit munir de forts et de garnisons, et, après s'être arrêté quelques jours à Saint- Riquier (29) pour y célébrer les fêtes de Pâques, il se remit en route afin d'examiner les bords et l'embouchure de la Loire, comme il avait fait pour la Seine, la Somme et la Meuse. Avant de partir pour Rome, il voulut se mettre sous la protection de saint Martin, et il alla jusqu'à Tours accompagné de la reine Luitgarde, qui y tomba malade, et y étant morte le 4 juin, fut ensevelie dans la célèbre basilique du taumathurge des Gaules. Peu après, il rentra par le Poitou en Aquitaine, et, de concert avec son fils, il

visita les côtes de TOcéan, le chargeant d'y établir les sûretés nécessaires contre les attaques des pirates. Il entrait dans le caractère de Louis de se livrer à ces soins d'une vie active, et il s'empressa de multiplier ses moyens de défense sur tout le littoral qui s'étend des extrémités de la Gascogne et de TEspagne jusqu'aux confins méridionaux de la Bretagne, dont les seigneurs avaient reconnu la suzeraineté de Charlemagne et promis de le seconder au besoin (a). Celui-ci avait en outre réuni une flotte considérable dans les environs de Boulogne, avec ordre de ne s'en point éloigner pendant son absence. Tant de précautions témoignaient de l'habileté et du génie de ce grand homme.

Enfin il se dirigea vers l'Italie, et, prenant sa route cSmtneenuaife! directement vers Rome, il chargea son fils Pépin, roi d'Italie, de prendre Bénévent, dont le duc Grimoal était en état de perpétuelle conspiration contre le Pape. Pour lui, il arriva dans la Vihe Eternelle le 24 novembre. Nous ne raconterons pas comment il y reçut, un mois après, et de la main du Pape, le titre et la couronne d'empereur d'Occident. Ces détails tiennent moins à l'histoire que nous écrivons qu'à celle du prince. Pour ne laisser dans l'esprit de nos lecteurs aucune de ces fausses idées d'ambition et pi,e^d'occident. d'injustice que les écrivains hostiles à l'Eglise n'ont pas manqué de publier contre le pape et l'empereur, nous nous contenterons d'observer que l'empire d'Orient, qui s'était fait pour établir l'indépendance du Saint-Siège, n'était plus, aux mains des successeurs de Constantin, qu'un antagoniste de l'Eglise, gouverné par une femme qui avait fait crever les yeux à son fils, laquelle protégeait ouvertement les iconoclastes et ne cachait même pas ses prétentions sur l'Italie, où son ambition l'aurait poussée jusqu'à Rome. C'en était assez pour que dans l'intérêt du monde chrétien Léon 111, à l'exemple de ses prédécesseurs, ménageât au

(a) Mauléon, Les Mérovingiens, ad aiin. 800. — La Foutenelle, Bois et Ducs d'Aqiùtaine, ibid.

souverain pontificat, dans la personne d'un prince puissant et fidèle, une protection qui rehaussât encore la dignité de celui-ci et contribuât à en faire un des plus grands hommes qui aient régné. Sa conduite à Rome avait d"'ailleurs motivé ces honneurs que Léon s'empressa de lui faire. Par ses soins, le saint pape avait été justifié des calomnies de ses ennemis ; ceux-ci, justement condamnés, n'avaient échappé au dernier supplice qu'à la prière de leur victime. Tout rentrait dans l'ordre par ce commun accord des deux puissances qui restaient égales, et n'usaient chacune de son autorité sanctifiée qu'à l'avantage du monde chrétien, et pour la plus grande indépendance du souverain pontificat (30).

Combien le cou- Au rcstc, Ic séjour ouc fit Ic uouvcl cmpercur dans la

roniiemenl de Ch:ir- o j

lemagiie à Rome fut ville impériale, et qui dura tout l'hiver de 800 à 801, ne s'y

avantageux al Eglise. i ' i t ,j

prolongea pas sans produire des preuves que son autorité armée lui devenait d'un grand secours. Outre les bienfaits qu'il prodigua à toutes les éghses, il fit des règlements qui assurèrent le bon ordre dans le gouvernement de Rome et de l'Italie, pour la sûreté du pape entouré dès lors de respect et d'obéissance. Ces institutions, fondées sur une autorité redoutée partout, consolidèrent le règne temporel du Saint-Siège et devinrent le fondement de tout ce bien que l'autorité pontificale devait faire dans la suite au monde chrétien («).

(a) Eginhard, ad h. ann.

Note 1

Ingelheim, Ingelheimum, nommé encore Oheringelheim, bourg sur la Salza, à 4 lieues Sud-Ouest de Mayence; on y voit encore les ruines d'un château bâti par Charlemagne. Il a de deux à trois

mille habitants.

Note 2

Les uns appellent ce pagus Odeanise, ce qui semble une altération d'un autre nom impossible à reconnaître dans le territoire qu'on lui assigne. Les autres veulent que ce lieu ait été sur le sol actuel de la commune d'Ardin (Deux-Sèvres), ancienne ville gauloise, devenue alors la viguerie Arduacensis. Toutes ces conjectures ont fini par tomber devant les nouvelles recherches dont nous disons ici les résultats.

V. Eginhard, ad ann. 814. — Chronique de Moissac, ad ann. 792. Ces annales sont ainsi nommées du monastère de Moissac en Quercy, où un moine bénédictin les avait écrites. Cette chronique commence à Théodose le Jeune en 408, et fiait en 818.

Note 4

Nous avons parlé de ce lieu en même temps que de saint Rufin, ci-dessus, ad ann. 368, t. I, p. 324.

Note 5

Nous préférons cette raison, qui nous semble plus acceptable, à toutes les conjectures que s'est faites Daniel, tome III, p. 71, et qui vont moins au caractère élevé de Charlemagne, que les craintes où il devait être que ce fils, d'apparence assez peu royale, ne remplît qu'à moitié les conditions d'un gouvernement respectable.

Note 6

Prum, Prumia ou Pruym, fondé en 597 sous le vocable de la sainte Vierge, de saint Pierre et de saint Paul, sur le ruisseau de Prum, qui se jette dans la Moselle à Wasserbilich.

Note 7

Les embarras de notre chronologie sur ces deux évêques ne permettent pas d'y voir clairement la place réciproque qu'y doivent occuper Jean II et Bertrand I". C'est pourquoi nous paraîtrions tomber ici dans une contradiction avec ce que nous avons déjà dit de l'un et de l'autre, si nous ne faisions remarquer que les errements de nos devanciers, qu'a trop adoptés Dreux du Radier {Bibliothèque littéraire du Poitou^ 1, 118), attireraient dans une erreur inextricable si nous ne tenions pas à rectifier à ce propos les dates émises d'après eux dans notre texte. Nous croyons donc que Jean II gouverna après Benoît et Bertaud, sur lesquels nous ne savons rien, et qu'il dut mourir avant 785, puisque cette année on voit figurer Bertrand \" à Charroux. Une autre raison nous le ])ersuade : c'est que Alcuin, venu en France vers 780, et qui, en 785, accompagna Charlemagne en Poitou, a très bien pu alors glorifier les tombeaux de l'abbé Aper et de Jean II, ce qui implique nécessairement la mort de ce dernier, de façon que son successeur immédiat aura i)u paraître en effet dès cette même année 785. Dreux du Radier a donc commis une faute considérable, signalée au reste ci-dessus, en notant la mort de Sigebrand vers 785. C'est à Jean II qu'il fallait attribuer cette date, au lieu de s'exposer à troubler toute une chronologie des plus contradictoires.

C'est l'occasion de rectifier une autre erreur admise page 429 de notre volume précédent, sur la place donnée à Jean II et à ses deux prédécesseurs inconnus dans l'ordre des évêques de Poitiers. Bertaud est le trente-sixième, Benoît le trente-septième, Jean II le trente-huitième, et non le trente-neuvième comme on l'a mis en marge du premier alinéa. La trente-neuvième place appartient donc à Bertrand I".

Note 8

C'est évidemment aussi de Foderna, que vient le mot Fourrage, et plus naturellement le mot Fourrier, signifiant le grade d'un sous -officier chargé de pourvoir de vivres une compagnie. Cette étymologie nous semble valoir un peu mieux que celle de quelques lexicographes comme Napoléon Landais, qui tirent directement Fourrier et Fourrage de l'allemand Fuhren, conduire, etc., de sorte que les sergents, les lieutenants, les capitaines, et jusqu'aux généraux de division qui, en temps donné, ont à conduire, quant à la racine du mot originel, seraient autant de conducteurs, par cela même des fourriers.

Note 9

Voici comme l'héroïque auteur les termine :

Post Patrem lacrymans Carolus hœc carmina scripsi. Tu mihi dulcis amor, Te modo plango, Pater. Nomina jungo simul titulis ciarissima nostris, Adrianus, Carolus ! Rex Ego, Tuque Pater, Tu memor esto tui nati, Pater optime, posco; Cum pâtre discipulus pergat ad astra tuus.

C'est en fondant en larmes que Charles a consacré ces vers à son père qui n'est plus;

Vous étiez toute la douceur de mon amour, ô Père ; je n'ai plus qu'à vous pleurer.

Les deux noms que j'enlace ici nous étaient précieux à tant de titres!

Charles! Adrien! J'étais le roi, vous étiez le Père...

Maintenant, ô excellent Père, je vous en conjure, souvenez-vous de votre Fils ;

Faites que le discij)le rejoigne son père au plus haut des cieux.

[Concil. gallic, II, 209.)

On voit que si Charles maniait bien la poésie de l'esprit, il savait y mettre aussi le sentiment qui révèle toujours les grands cœurs et les âmes supérieures.

Note 10

Ne pas confondre ce château d'Héristal avec celui du même nom qu'avait habité Pépin, maire d'Austrasie, et qui était situé sur la Meuse, à une lieue au Nord de Liège.

Note 11

Le Weser, Visurgls, fleuve d'Allemagne qui a sa source dans le Hanovre, et se jette, à travers le royaume de Prusse et les territoires de Brunsvick et de Brème, dans la mer du Nord, à 25 kilomètres au Nord de Brème. De 1810 à 1816, le Weser donna son nom à un département français, dont Brème était le chef-lieu.

Note 12

Girone, Gerunda, ville forte de la Catalogne, aujourd'hui cheflieu de la province de son nom, au confluent du Ter et de l'Ona. Les fils aînés des rois d'Aragon portèrent le titre de comtes de Girone. Elle a 16,000 habitants.

Cet auteur est Thégan, chorévèque de Trêves, qui s'y distingua longtemps par l'assiduité aux devoirs de son ministère. Il composa une Vie de Louis le Débonnaire, dont il faut lire surtout, quant à notre sujet, les chapitres vi, viii, xi et xiii. — Thégan fut un des hommes les plus remarquables de cette époque. Walafride Strabon, son contemporain, disait qu'outre les avantages de sa grande taille, de sa force corporelle, et des traits aimables de son visage, on admirait en lui tous les dons de l'esprit. Sa sagesse égalait la pureté de sa doctrine, l'élégance de ses poésies et l'éloquence de sa prose. Au milieu des conflits qui suivirent la mort de Charlemagne, Thégan, que son mérite avait entouré des faveurs de la cour, resta fidèle au parti de l'empereur : c'est dans le but de le justifier de beaucoup de calomnies ou de récits hasardés qu'il voulut écrire sa Vie. Cette chronique s'arrête à l'an 835. — Thégan mourut dix ans après. Son livre est intéressant par beaucoup de détails qui éclairent sur les événements de son temps. Il a été publié en dernier lieu dans le troisième volume des Mémoires relatifs à l'histoire de France de Guizot,

Note li

La Lippe, Lupia^ rivière de Westphalie, qui a sa source près de Lipspring et se jette dans le Rhin au-dessus de Wesel. Elle donne son nom à deux provinces de l'Allemagne.

Note 15

L'Elbe, Albia, grand fleuve sorti des monts des Géants, aux confins de la Silésie et de la Bohême. Il traverse ce dernier pays, devient navigable près de Schandau, en Saxe, et va se jeter dans la mer du Nord à vingt lieues de Hambourg, après avoir reçu dans son cours trente rivières considérables et deux cent quatre-vingt-dix-sept autres moins importantes.

Note 16

Ce sentiment est opposé, on le sait, à une école moderne dont quelques écrivains véritablement catholiques ne se sont pas assez méfié : ils n'ont cédé dans la préférence donnée par eux au m® siècle qu'à un parti pris de dénigrer nos origines chrétiennes au profit de nos ennemis, dans les rangs desquels on les a trouvés souvent travaillant au renversement des saines doctrines. Il est regrettable que sous prétexte de ne pas trahir la vérité qu'ils offensent pourtant sans le vouloir, les antagonistes de la primo-sécularité des Eglises de

France, aident ainsi aux ennemis du catholicisme qui ne battent en brèche cette vérité historique que pour attaquer plus sûrement des dogmes dont ils restent systématiquement séparés.

Note 17

Dato in anno xxxi, Dominico Karolo rege, in mense martio. — V. l'abbé Briant, Hist. de l'Eglise Santone, I, 236.

Note 18

Jouarenne, Jouarinna, Joarenna, de Jugoarenœ, village posé sur la commune d'Aslonne et au Nord de Chàteau-Larcher, dont il est aussi pn partie, canton de Vivonne (Vienne). — Il trouve ici sa plus ancienne mention. On y bâtit une église. Elle devint un prieuré de Nouaillé qui exerça plus tard les droits de haute justice sur toute sa dépendance. Un devoir annuel de quinze sous lui était imposé à l'égard de l'abbaye de Saint-Hilaire.

Note 19

Aslonne ou Alonne, Alona. Le plus ancien titre où l'on en parle est celui de cette année. Elle fut érigée dès lors en prieuré, et avait de plus, en 1119, une église paroissiale de Notre-Dame. L'une et l'autre dépendaient encore en 1790 de l'abbaye de Nouaillé. Une partie du bourg et de la paroisse relevaient de la seigneurie de Jouarenne. Un ruisseau de ce nom prend sa source non loin de là et gagne le Clain en passant par le village. Aslonne a maintenant 900 âmes, et n'est plus qu'une commune du canton de la Villedieu, à 20 kilomètres Sud de Poitiers.

Note 20

Eludre. Ce nom, traduit du mot Eludra de la charte, était sans doute quelque villa disparue. On ne le retrouve dans aucune géographie.

Chaunay, Colnagum^ Colniacum, que l'abbé Briant, Histoire de l'Eglise Santone^, I, 231, a mal traduit par Comblé, dont nous avons parlé ci-dessus, ad ann. 367, mais dont il n'est pas question ici, quoiqu'il ait bien appartenu aussi à Nouaillé. Chaunay est une paroisse de 2,000 âmes, du canton de Couhé (Vienne); elle a une église du xii* siècle du vocable de saint Pierre. Cette localité était sur la voie romaine d'Angoulème à Poitiers, dont on y voit encore quelques traces, et arrosée par la Boutonne.

Note 22

Brion, Brionunij Brionium et Brionis. Eglise de Saint-Martin du xiii^ siècle, relevant avant 1093 de Saint-Cyprien de Poitiers . Cheflieu de commune de 400 âmes, sur la rive droite de la Clouère. (V. ci-après, ad ann. 904.)

Note 23

C'est donc une erreur du Gallia christiana de n'avoir placé l'abbatiat d'Herminbert qu'en 810 : tous les documents cités ici en font foi.

Note 24

Subiaco, Sublacum^ est sur une hauteur près de Teverone, à 50 kilomètres à l'Est de Rome. C'est une ville de 6,000 habitants, dans les Etats de l'Eglise. Son nom lui vient du lac pratiqué au bas de la colline. Non loin de là est le Sacro SpecOj monastère taillé dans le roc, où saint Benoit médita et pratiqua sa règle. C'est dans le monastère de Subiaco que fut établie, au xv'^ siècle, par des Bénédictins allemands, la première imprimerie qui ait fonctionné en Italie.

Note 25

Un détail de cette image peut laisser douter de l'intention de l'artiste et des données de la tradition : c'est la crosse portée par le principal personnage. On suppose qu'elle est celle d'un évêque ; mais ce pouvait très bien, à l'époque où cette décoration fut exécutée, être celle aussi d'un abbé.

La fréquence des pèlerinages à Charroux depuis qu'il fut mis en possession de sa principale relique, et les vœux qu'on y fit souvent pour l'obtention des grâces fréquentes qu'on y reçut, fit appeler la relique elle-même le Saint-Vœu, qui devint synonyme de la Sainte- Vertu. Les admirables reliquaires qu'on découvrit en 1856 dans les murs de l'abbaye et qu'on voit aujourd'hui dans la chapelle des Dames Ursulines, qui habitent les restes de l'ancien local, ne contenaient aucune apparence du Saint-Prépuce. M»-- Pie s'était trompé en croyant en découvrir quelques minces vestiges, sur lesquels, d'ailleurs, il ne s'était pas prononcé affirmativement. Mais la boite en vermeil encore inscrite du nom de la Chair et du Sang du Sauveur, témoignent très nettement que là avait reposé cette relique eucharistique toujours appelée la Sainte-Vertu. Mais ce n'est point à celle-ci que les libres-penseurs du temps, à la tète desquels osa se

mettre un préfet de la Vienne, osèrent s'attaquer avec un acharnement criminel. Ils avaient surtout en vue le Saint-Prépuce, dont ils n'eurent jamais que des idées toutes païennes, et qu'ils eussent moins attaqué s'ils avaient connu son histoire, s'ils avaient su que le pape Innocent III l'avait signalé au commencement du xin® siècle comme conservé dans une chapelle du Vatican ; puis, qu'en 1527 y ayant été volé par un des pillards du connétable de Bourbon, il avait pu être sauvé par le curé de Caleata, au diocèse de Cicita-Castellana. Là une table de marbre enseigne, à l'entrée de l'église où repose la relique, que sa présence y est certaine, et qu'une indulgence est attachée à son adoration chaque année au jour de la Circoncision du Sauveur. Tout cela est d'une lumineuse clarté. Mais ce que certains savants savent le mieux, c'est d'ignorer la foi, la chose qu'ils devaient le mieux savoir, et les acerbes criailleries de 1856 n'étaient que la réintonation passionnée des railleries pudibondes et anodines des sages de notre littérature gauloise. « La fameuse relique, » avait dit entre autres l'auteur des Rois et Ducs d'Aquitaine^ dont les recherches scientifiques valaient quelquefois le style, « la fameuse » relique, dont il suffirait de nos jours de prononcer le nom dans un » cercle pour commettre une indécence grossière, » (p. 53.) L'indécence venait de ce que le libertinage n'ayant plus de bornes, grâce à la facilité que se donnent ces messieurs de prodiguer la plaisanterie de mauvais aloi comme un des charmes de leurs conversations trop habituelles, la langue dut se modifier, et se restreindre sur des termes qui, d'abord, n'effarouchaient ni les cercles ni les personnes les plus honnêtes ; et la fausse pudeur de l'écrivain aurait moins rougi de ses indécences grossières, s'il avait étudié aussi sérieusement que nous un fait que la foi seule peut expliquer après s'être éclairée elle-même. Qu'il est dommage que Dieu n'ait pas chargé ces gens-là de l'éclairer lui-même!

Cette note ne paraîtra pas trop longue 5ur une question des plus importantes à notre discussion. Il fallait que le lecteur sût à quoi s'en tenir sur un point qui servit naguère de texte aux inqualifiables diatribes d'un préfet du second Empire contre un évêque de Poitiers.

Note 27

Il importe d'avoir à ce sujet une juste idée de ce qu'était alors l'administration de la justice. Les Romains avaient institué dans la Gaule le même ordre qui s'observait chez eux pour l'établissement des lois et les différents degrés de juridiction. Les divers gouvernements qu'ils y établirent sous les titres de duchés ou de comtés réglèrent les divers modes d'administration de la justice, et les degrés de

juridiction attribués à chacun de ces chefs. Pendant que les officiers supérieurs rendaient la justice dans les villes plus considérables, d'autres moins élevés en dignité lui étaient préposés dans les villes moindres, dans les bourgs et les villages. C'est de là qu'on regarde, et avec justesse, croyons-nous, la distinction des haute, moyenne et basse justice, laquelle apparut en même temps que la féodalité. Roger, en sa qualité de Comte du pays de Charroux, avait dans ses attributions le droit, qui était aussi un devoir, de rendre la justice dans ses domaines, c'est-à-dire qu'il abandonnait à l'abbé la juridiction comtale, et le roi acquiesçait à cette disposition sur tous les domaines et prieurés possédés par l'abbaye ou qu'elle acquerrait à l'avenir. Cette concession était d'une haute importance, car elle impliquait pour l'abbaye le droit absolu de diriger ses propres affaires, d'avoir des juges pour régler les différents élevés sur son territoire, défendre ses propres droits, s'entourer des protections qu'elle jugeait nécessaires, comme d'y élever des forteresses ou des châteaux, et d'en confier la garde à des officiers de sa dépendance qui devenaient à ce titre ses propres hommes et ses vassaux. Ceci résulte de toutes les notions de jurisprudence reconnues dans toutes nos vieilles histoires du droit français. Pour ce qui regarde ici l'abbaye de Charroux en particulier, le tem[)S était venu de regarder cette autonomie que lui donnait son illustre fondateur comme indispensable à sa propre sécurité et au maintien de son bien-être temporel. Les abbés laïques, par un déplorable abus de la force et de l'autorité absolue, étaient devenus un fléau trop remarquable pour un trop grand nombre de monastères où la discipline s'était écroulée, où la ruine était complète, et qui voyaient méconnues chaque jour davantage les intentions de leurs fondateurs. Charlemagne considérait les choses de trop haut et les moines de trop près pour ne pas appuyer la nouvelle institution des solides garanties de cette entière indépendance.

Note 28 Les îles Baléares, Baléares Insulœ, appartiennent à l'Espagne depuis 1349, après de nombreuses vicissitudes qui les firent passer, depuis les Carthaginois et les Romains, aux Vandales, aux Arabes, aux Musulmans, aux Français, et enfin aux Espagnols. Elles sont dans la Méditerranée, en regard des côtes d'Espagne. Les anciens habitants excellaient à lancer la fronde, d'où les Grecs leur avaient donné le nom qu'ils portent encore.

Note 29 Saint-Riquier, Sanctus Richarius, monastère fondé en 625 au diocèse d'Amiens, dans le Ponthieu. Ce lieu était nommé d abord

Ceniulej et ne prit son nom plus connu qu'après la mon du saint qui en fut le premier abbé. — C'est aujourd'hui un chef-lieu de commune de 1,500 habitants, sur le Cardon, noo loin d'Abbeville (Somme). C'est là que saint Riquier avait commencé son apostolat, qu'il porta aussi en Angleterre. Il mourut vers 645.

Note 30

Cette égalité des deux pouvoirs, qu'ont niée systématiquement ceux qui voulaient trouver dans le principe contraire un argument contre l'indépendance que l'Eglise a toujours prétendu garder vis-àvis du pouvoir temporel, fut bien comprise des deux puissances unies si intimement à l'époque même de cette mémorable alliance. Une mosaïque fut alors placée au [»alai3 de Latran, où saint Pierre était représenté assis, portant sur ses genoux, avec les deux clés symboliques de l'autorité divine qui lie et délie les consciences, une troisième clé, unie aux autres par le même lien : c'est celle de la ville de Rome. On voit bien que l'apôtre les garde toutes trois. A sa droite et à sa gauche sont agenouillés le pape Léon III, recevant le pallium, marque de la plus haute dignité spirituelle, puis l'empereur, à qui saint Pierre présente l'étendard de Rome. Au-dessus de la tête du pape on lit l'inscription : Sanclissimus Dominus noster Léo Papa. Sur la tête de Charlemagne rinscri[)tion porte : Domino nostro Carolo Régi. Voilà bien deux seigneurs, placés au même rang et participant également à la protection et aux faveurs de saint Pierre. Ajoutons que depuis lecouronnement de Charlemagne, les monnaies battues à Rome étaient marquées d'un côté de la figure de Charlemagne, et de l'autre de celle du pape ou de saint Pierre.

Que peut-on vouloir de plus? — i V. Daniel, Histoire de France.)

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