LIVRE XXIII
Depuis le couronnement de Louis, roi d'Aquitaine, A Limoges, jusqu'à la mort de Charlemagne
(De 801 à 8U)
LUS nous avançons vers Pépoque où notre L'histoire au Poi-
^ ^ tou longtemps cachée
province aura enfin son autonomie, plus nous jg^^g*^^"® ^^ ''^'i"'' la trouvons effacée en quelque sorte dans le rôle plus important de l'Aquitaine, royaume constitué, formé surtout dans sa partie méridionale de petits peuples inquiets et remuants dont l'histoire absorbe la nôtre et commande notre attention autant et plus même que le Poitou. En effet, les habitudes plus pacifiques de ce pays restreignent son action historique à des épisodes moins saillants. C'est donc toujours à l'Aquitaine que son histoire se trouve liée, et le ix^ siècle se passera encore presque tout entier mêlant sa vie politique sur notre sol à celle du royaume donné aux enfants de Charlemagne, et aux agitations dont le Poitou offrira le spectacle aussi mobile que passionné. C'est cette domination de la puissance franque et son influence sur notre pays qui nous a souvent entraînés au-delà de nos limites provinciales, et forcés de prendre une part active à ce qui se passait loin de nos foyers. Nous y reviendrons enfin quand les premiers élans de la féodalité auront donné à
nos premiers comtes un héritage définitif et une couronne
que trois siècles maintiendront sur la tête de leurs enfants.
Diète de Toulouse, Uqq ^[^{q {q^ tenuc à Toulousc au printemps de Tan-
ct répression de trou- ^ ^
blés en Gascogne. ^^^ gQ^ C'était la troisiémc que présidait Louis depuis sa majorité effective. Il portait bien son titre de roi, il en sentait les devoirs, et là il avait à cœur de ne laisser pas impunie une rébellion de la Vasconio qu'il importait beaucoup de réprimer. Parmi les seigneurs convoqués à cette assemblée, on voyait briller avec tout Téclat de la ■ jeunesse, et toutes les qualités d'un caractère mùr et réflé-
chi, Loup-Sanche, le plus jeune des fils de Louis II, arrièrepetit-fils de Waifre, et qui, fidèlement rallié aux Carlovingiens, s'était montré en cela plus sage et plus loyal que ses trop illustres descendants (1). Il en était autrement d'Adalric, son frère ahié, que nous avons vu banni et dépouillé de son comté de Gascogne à la diète de Worms {a). Mais cet exil n'avait été que fictif. Le rebelle était revenu bientôt dans ses montagnes où le peuple l'avait reçu avec de grands témoignages de joie : cette manifestation et des promesses de soumission ultérieure avaient incliné le roi à supporter cette sorte de réintégration : la crainte aussi de quelque nouveau soulèvement l'avait porté à fermer les yeux sur cette reprise d'une autorité d'ailleurs moins apparente que réelle.
On en était* là lorsque Burgondion, homme de race vasconne, et. que Louis avait établi comte de Fezansac (2), étant mort, fut remplacé par Lintard, autre comte qui avait la confiance du roi d'Aquitaine. Les Vascons, mécontents de voir un étranger à leur tête, s'opposèrent à sa venue parmi eux, et, s'en étant saisi, ils le tuèrent avec les gens de sa suite qu'ils firent mourir par le feu. La diète de Toulouse eut à se prononcer sur ces crimes, et décida qu'on soumettrait les rebelles par les armes. Loup-Sanche, à qui l'on voulait imposer le commandement des troupes, le
(a) V. ci-dessus, ad ann. 790.
refusa pour n'avoir pas à se battre contre ses compatriotes au risque de se les aliéner. Un autre fut donc chargé de ce soin, et Ton s'empara d'un certain nombre des principaux coupables qui subirent le supplice du teu (3) : c'était la peine du talion, usitée dès les temps bibliques, que le moyen âge pratiqua souvent («) et qui devait seule diminuer de beaucoup le nombre de certams. crimes que les mœurs barbares multipliaient trop. — Maintenant revenons quelque peu sur nos pas pour entrer dans la suite d'événements bien plus graves.
Vers la fin de 799, Zata, émir qui commandait les soiSeues'^KsTe Sarrasins établis au-delà des Pyrénées, avait trahi la parole {^^^^ " '^^ '^''^^' de soumission donnée par lui à Charlemagne pour la ville et le territoire de Barcelone. Quelques-uns de ses alliés avaient suivi cet exemple, qu'il était urgent de réprimer. C'est pourquoi Louis, après avoir réuni son champ de mai à Toulouse, vers les premiers jours du printemps de 801, avait mis à exécution le projet qu'on y avait approuvé d'entrer en Espagne avec une armée nombreuse, voulant assiéger Barcelone, et il s'était dirigé d'abord vers Lérida. Trois corps considérables se partagèrent les opérations de cette campagne conçue avec habileté, et dont le plan avait été sans doute arrêté par Guillaume, duc de Toulouse, que nous avons vu en 790 donné pour guide et tuteur au jeune roi d'Aquitaine. L'élève avait beaucoup gagné sous un tel maître, qui se chargea du second corps d'armée, destiné à établir autour de la place une surveiUance qui devait en empêcher l'approche. Le duc Prostaing, gouverneur de Girone , devait diriger le siège , et le roi , à la tête du troisième corps, campa sur les frontières du Roussiilon pour secourir au besoin les deux autres et veiller à ce que rien ne leur manquât (b). A de si puissants moyens, les Arabes comprirent tout d'abord qu'ils ne résisteraient pas, livrés à leurs propres forces. Ils songèrent à demander
(a) Cf. Ordonnances des rois de France, t. I. p. iB et suiv. {b) L'Astronome, ad ann. 801.
d'autres troupes au calife de Cordoue, qui partit incontinent, mais n'osa passer outre lorsqu'il eut appris que Guillaume de Toulouse s'opposerait à sa marche. Cependant la résistance ne fut pas moins ardente, et maintint sept mois de suite les assiégés à leur poste difficile. Enfin de si courageux efforts triomphèrent des armes ennemies : les deux vihes se virent obligées de céder. Le roi d'Aquitaine les avait découragées lorsque, pour leur prouver qu'il n'abandonnerait pas le terrain, il s'était mis vers la fin de l'automne 780 à faire bâtir autour de Barcelone, qui tenait longtemps après la prise de Lérida, des casernes qui témoignaient d'une énergique résolution d'en finir tôt ou tard par un triomphe. Cette détermination déconcerta les assiégés déjà exténués : ils se rendirent donc. Louis entra dans la ville; et, après de solennelles actions de grâces dans l'église de Sainte-Croix, et avoir muni la place conquise si chèrement de nombreuses troupes languedociennes, il ne traversa ses Etats que pour aller raconter ses succès à Charlemagne, qu'entouraient alors à Aix-la-Chapelle les ambassadeurs de la Perse et une cour magnifique dont il se plaisait à leur faire les honneurs. La reine Hermengarde, sa bru, avait accompagné son mari dans le voyage. Femme pleine de cœur et d'énergique sensibilité, elle était digne à la fois de son beau-père et de son époux. Il se fait couronner Louis avait alors viugt-trols ans. Après avoir fait, en
à Limoges roi d'Aqui- . , . n j-, i
taine. mauitcs occasious, ses preuves d aptitude au gouvernement,
et d'une valeur qui savait imposer, il dut penser à faire sanctionner devant l'opinion publique la royauté dont il s'était montré digne, et que son père, d'ailleurs, n'était pas fâché lui-même, sans doute, de voir appuyée par la religion. Il résolut donc de se faire couronner à Limoges, qui depuis longtemps avait joui de ce privilège à l'égard des ducs d'Aquitaine.
Nous avons vu bâtir dans cette ville, vers 745, par le duc Waifre, un monastère de Saint-Sauveur, dont Tabbatiale était renommée par ses dimensions et sa belle architecture.
Là étaient venus se ranger successivement les tombeaux de Hunold, de Waifre lui-même, et de son cousin Artalgard, comte des marches de Gascogne, mort en 778. Mais les guerres qui, pendant prés de soixante ans, avaient fait éprouver à la grande cité d'énormes pertes, Pavaient privée de cette belle église que Louis venait de reconstruire, plus belle encore, depuis quelques années, peut-être en prévision de l'auguste cérémonie qui allait s'y accomplir (4). On s'étonnait de voir qu'en une circonstance aussi mémorable, on n'eût pas choisi la cathédrale dédiée de tout temps à saint Etienne. Mais une raison personnelle, peut-être inspirée de plus haut, avait sans doute déterminé cette préférence. N'y avait-il pas dans ce choix une idée princière, consacrant le nouveau pouvoir sur les ruines devenues historiques d'une famille qui avait succombé sous le poids des Carlovingiens ? (5) On le croirait en voyant cette idée symbolisée plus de trente ans après, lorsque déjà Louis n'était plus roi d'Aquitaine depuis seize ans, en un basrelief superposé à l'une des portes de l'édifice, et dans lequel on retrouve, outre le nom du dernier vaincu, une allusion frappante au triomphe des vainqueurs (6). Cette sculpture, assez grossièrement travaillée pour qu'on puisse y reconnaître le ciseau du ix® siècle r^), représentait une lionne, symbole de l'Aquitaine depuis que le duc Eudes avait fait peindre cet animal sur ses drapeaux, vers 688 W La lionne allaite trois lionceaux, signifiant les trois ducs qui firent la guerre aux Carlovingiens de 735 à 768. Mais au-dessus de la bête allégorique un homme la frappe de deux énormes pierres qu'il tient de chacune de ses mains, et une inscription en trois vers latins exprime que cet homme n'est pas autre que Waifre, qui ne craignit pas d'opprimer sa patrie, mais qui en fut puni par une mort trop méritée (7).
(a) Elle supportait un bloc de granit de 3 pieds de large sur 4 de haut. (6) V. ci dessus, in h. ann. 768.
Détails de cette Quoi Qu'il 611 soit, la cérémonie du couronnement se fit
cérémonie. ^ i
dans l'église Saint-Sauveur avec toute la pompe que le culte catholique sut toujours mêler aux plus grands actes de la vie humaine. La cérémonie fut présidée par Tévêque Regimper, dont on ne sait rien, sinon qu'il siégea de 793 à 817 w. Les détails liturgiques en sont curieux et doivent nous arrêter un instant, car ils furent les mêmes qui, antérieurement, avaient été usités pour le couronnement des comtes : et bientôt ils devaient encore inaugurer l'intronisation des ducs d'Aquitaine, comtes de Poitiers, qui n'y manquèrent pas jusqu'à la réunion de cette province à la France.
Et d'abord l'évêque, revêtu de ses habits pontificaux, se présenta entouré du Chapitre, en chapes de soie, et de tout le clergé inférieur, à une porte latérale et en dedans de l'église. Le prince, accompagné de ses premiers barons, et suivi des seigneurs de sa cour, se tenait en même temps en dehors de la même porte, coiffé de la couronne royale, cercle d'or orné de pierreries et de brillants. L'évêque la lui enleva pour lui arroser la tête d'eau bénite ; après quoi, lui ayant recouvert les épaules d'un manteau de soie, il lui rendit sa couronne et lui mit au doigt, selon une tradition immémoriale, l'anneau de sainte Valérie, en signe d'investiture de sa nouvelle dignité.
Cela fait, le prélat donna au roi la bannière d'Aquitaine dont celui-ci s'appuya en marchant suivi de la procession jusqu'au grand autel ou était déposée, hors du fourreau, l'épée royale, que l'officiant remit en ses mains. Le prince, après l'avoir reçue, fit serment de ne l'employer qu'à la justice, à la protection de l'Eglise et à la défense de la foi chrétienne. C'est alors que le doyen du Chapitre arma les pieds du duc de ses éperons d'or, pour marquer l'empressement qu'il devait mettre à secourir et défendre son peuple, et jusqu'au moindre de ses sujets.
(a) M. l'abbé Arbcllot, Tableau des Évêques de Limoges.
Le prélat se retira alors pour aller se disposer à la messe ; de son côté, le roi est conduit par le sous-chantre à la stalle du doyen qu"'il occupe en qualité de fondateur de TEglise. Pendant la messe, le roi est assisté du sénéchal d'Aquitaine, qui tient l'épée haute et nue à sa droite (8). Un autre seigneur, désigné par le roi, tient également à sa droite Tétendard de la Monarchie. Avant VAgmis Deij le roi Ya se prosterner devant Tautel, fait son offrande, et retourne à sa place ; enfin il revient à Tautel quand l'office est accompli, y dépose sa couronne, son manteau, sa lance et sa bannière. Après quoi il quitte Tégiise pour revenir au palais. Sa marche et celle de son cortège est accompagnée par la foule qui répète les cris de Viue le Roi, et les réjouissances se complètent par un festin où le peuple n'est pas oublié.
Tous ces mouvements, indiqués bien avant cette occasion esprit de l'Egiise
' •'■ dans cette liturgie.
par le cérémonial de ces grandes circonstances, étaient déjà forts anciens, et chacun de ces détails était consacré par des prières spéciales, que le rituel romain a conservées, et où respire merveilleusement l'esprit de l'Eglise, toujours attentive à donner aux rois comme aux peuples les leçons les plus augustes, et les plus sûres, pour la conduite de la vie (9). Ces grands enseignements qu'elle seule peut formuler aux grands de ce monde ne ressortent pas moins des rites adoptés que des oraisons et des allocutions qui les accompagnent : il en résuUe le néant des grandeurs de la terre, la plus grande estime des biens à venir, le dévouement aux intérêts des peuples à gouverner, à l'Eglise qui les aime et les bénit, et qui ne promet rien, après une couronne périssable, aux rois qui ne sauraient pas comme Elle les protéger et les aimer.
Nous ne voyons pas qife Charlemagne ait assisté à ces Réunion de la ca-
. . " talogne à l'Aquitaine.
grandes joies qui durèrent encore trois jours après le couronnement. Il était resté à Aix-la-Chapelle, fatigué, sans doute, des représentations de son dernier voyage en Italie, et aussi peut-être parce que sa présence aurait pu absorber
en grande partie le prestige que Louis devait recevoir seul, semblait-il, des fêtes de son couronnement. Ce prestige allait s'augmenter encore de nouveaux succès dans la Catalogne; car, après avoir passé l'hiver en Acjuitaine, il s'occupa dès les premiers mois de l'année 802 à perfectionner sa conquête, en peuplant Barcelone de chrétiens tirés de la Septimanie (10) et de la marche d'Espagne (11), et en donna le gouvernement au comte Bera, Goth d'origine, qui gouvernait alors les deux petites provinces susdites, et qui s'établit dans son nouveau commandement avec une garnison de ses Goths, dont il était le chef estimé. Il y avait quatre-vingts ans que les Sarrasins occupaient Barcelone. A dater de cette défaite, la ville et la province demeurèrent à la France, qui les garda jusqu'au règne de saint Louis (<7), avec des comtes de différentes maisons.
Comment saint Ccttc campaguc était devenue aussi glorieuse au comte
Guillaume, comle de x o o
Toulouse, coopère à Guillaumc dc Toulousc qu'au roi lui-même, dont la part à
la prise (k'S deux i ' ^
villes espagnoles. jg^ direction des opérations militaires n'avait pas été aussi active. Guillaume ayant pris, par les ordres du roi, qui le connaissait, le commandement général de l'armée, et, dirigeant les détails du siège, n'avait pas abandonné un seul jour les abords de la place ; il avait réglé toutes les marches, tous les assauts, avait payé partout de sa personne, en de nombreux incidents qui avaient forcé le comte Rostaing de s'en éloigner à diverses fois. Les plus sages combinaisons avaient été pratiquées avec tant de prudence, de bravoure et d'entente, que cet événement, à peine- aperçu dans l'histoire générale, prouva cependant très bien que les conceptions les plus intelHgentes d'un prince guerrier ont besoin d'être comprises et menées à lin par des esprits d'élite auxquels ne doivent manquer ni le dévouement ni l'abnégation. •
' Les comies de Poi- Nos couitcs dc Poitou paraissent peu au milieu de
tou peu apparents a -i -i
celle époque. ç^g grands événements, absorbés qu'ils durent être sous
(a) Mauléon, Les Carlovingiens, ÎI, 115. — La FontenellC;, Rois et Ducs d'Aquitaine, j). 81.
Faction du gouvernement royal, qui se généralisait surtout dans la guerre. Nous savons par les historiens du temps que les Poitevins fournirent leur contingent, avec la Bourgogne et l'Auvergne, à Texpédition d'Espagne. Mais on ne dit pas sous quel chef ils y prirent part. Il n'y a pas à douter que ce chef ne fût Abbon, qui gouvernait la province depuis vingt-quatre ans, et dont on n'aperçoit guère les successeurs qu'à la mort de Charlemagne : mais alors il y aura tant d'obscurités et d'enchevêtrements dans les rôles remplis par les uns et par les autres, qu'il nous faudra presque les tirer d'une sorte de cahos.
L'abbaye de Saint-Savin, que nous avons vu fonder , Ar.i.èvemcntdfirab-
•^ ' ^ baye de Samt-Saviu.
en 774 par Charlemagne, avait vu ses travaux marcher d'autant plus activement que les guerres incessantes de cette époque pouvaient faire soupçonner le besoin prochain d'une forteresse de plus. Ce que le grand régénérateur de la France n'avait pu faire dans ce long intervalle, il l'avait plus d'une fois recommandé à son fils. La piété de celui-ci, qui le faisait, de son vivant même, surnommer le Pieux par les annalistes de son règne, le portait natureUement à des sollicitudes de ce genre, et sa protection n'avait pas peu servi à terminer les constructions. L'œuvre était donc achevée ;
Abbitiat de saint
•la ville s'était peuplée d'habitants, heureux d'y vivre sous la Beuoît d'Aniane. protection de ces épai'sses murailles. Seule, l'abbatiale man- • quait encore dans ses vastes proportions d'un achèvement qu'on hâtait. Benoît d'Aniane, tout en se livrant avec une activité que l'âge ne ralentissait pas, et visitant tour à tour ses fondations, n'en restait pas moins l'Abbé en titre. Tout porte à croire qu'il était secondé dans le gouvernement du monastère par Dodon, qui y remplissait les fonctions de prieur et se rendait ainsi capable de lui succéder. Ce que nous avons dit jusqu'à présent de cette communauté et de la part que saint Benoît avait prise dès ses premiers jours à sa direction , infirme nettement un de nos auteurs (^) qui
(a) La FontencUe, Rois et Ducs d'Aquitaine^ p. 82.
ferait dater ses. commencements de Pépoque où nous sommes, et prendrait pour une réforme de Saint-Savin la reprise et rachèvement des bâtiments monastiques, dus, cette année 801, aux générosités de Louis et probablement aussi aux ordres du nouvel empereur des Romains (a). Aumônerie de l'ab- C'cst aussi vcrs cc tcmos qu"'il faut faire remonter à
baye de Charroux.
Charroux l'établissement de Taumônerie des comtes, dont le pouvoir et la juridiction s'exerçaient sur la petite ville depuis sa fondation, bien avant celle de l'abbaye et quand elle était déjà la capitale de la basse Marche. L'esprit chrétien qui réglait alors toutes les relations entre les grands et le peuple n'aurait pas permis d'agglomérer un certain nombre d'habitations sans y adjoindre un hôpital pour les malades et les pauvres. L'exemple en avait été donné surtout dés la fin du v® siècle par le grand saint Benoît, dont la règle annexait à chacun de ses monastères une aumônerie ouverte à toutes les infirmités de tout âge. Charroux eut donc la sienne dés sa première fondation, en 774, à laquelle fut réunie, en 1495, celle des comtes, dont on voit encore les restes sur le plateau occidental de la ville et le long de ses murs d'enceinte. Une église y était unie sous le vocable de saint Biaise.
L'année suivante, 802, Charlemagne venait visiter l'Aquitaine. Etait-ce de sa propre inspiration et par un désir naturel de surveiller ce qui s'y passait sous un roi de vingtquatre ans, ou invité par celui-ci, comme le prétend Chalmsl w? Quoi qu'il en soit, ce voyage n'a pas laissé de traces marquantes : ce qu'il faut observer, c'est qu'il dut être suivi, sinon accompagné, de la visite que firent cette année en Poitou, puis dans toute l'Aquitaine, ces Missi Dominici ou envoyés de la cour, chargés de réformer les abus, de juger les appels qu'on avait pu faire des jugements des tribunaux, et de signaler au souverain les mesures à prendre
(a) L'Aslronorae, Vita Ludov. PU, c. xix. — Mabillon, Ad. Sand., iv, p. i, can. 4.5.
{b) Tablettes de Touraine, in h. ann.
pour compléter la jurisprudence ou améliorer la situation matérielle des peuples. Cette règle de conduite avait été donnée par Pempereur en des capitulaires très remarc|uables(a). Le plus illustre de cette mission fut Théodulphe, ihéoduiphe envoyé
^ ^ J- ' en Aquilaine e#qua-
que nous avons vu en 781 attiré en France pour la beauté ^^^^^"^^ commissaire de son génie, et pourvu en 794 de Tévêché d'Orléans et de Tabbaye de Fleury-sur-Loire (12). A peine maître ainsi d'agir selon l'étendue de son esprit, il avait formé plusieurs écoles dans son diocèse, et contribué doublement par ces soins honorables au rétablissement de la discipline dans son clergé et au renouvellement des études. Cliarlemagne avait confiance en ses lumières, et le lui avait prouvé maintes fois. ]\Iais le témoignage le plus flatteur que le monarque put lui en donner, était certainement de s'en faire assister en cette circonstance, et d'en attendre d'utiles conseils. Théodulphe partit avec Leidrade, qui occupait depuis trois ans le siège métropolitain de Lyon, et visita toute la Septimanie, depuis l'embouchure du Rhône jusqu'à l'extrémité la plus orientale dos Pyrénées. Il y remplit ses différentes fonctions avec le scrupule d'un juge chrétien, mais il sut encore, toujours poète, adoucir par son esprit ce qu'avait de sévère une telle tâche, en racontant dans un poème, où les descriptions riantes se mêlent à de graves conseils aux magistrats, toutes les choses qu'il avait vues et goûtées. C'est une digression aux avis qu'il donne aux
1 ■ .1 Ml ■ ■ ^ > ^ .7 5on poème sur les
juges dans ce poème de près de mule vers intitules : Conseils juges. aux Juges. Il y préconise les vertus qu'ils doivent pratiquer et l'éminence de leur charge, le compte qu'ils en devront rendre à Dieu, les joies qu'ils peuvent donner au pauvre en le protégeant, et combien leur conscience est belle quand elle fait passer la justice avant toute considération humaine. C'est au milieu de ces enseignements si élevés qu'il s'arrête parfois à tempérer la rigueur des principes par d'heureuses descriptions de ce qu'il a pu admirer dans
(a) Baluze, Capit., t. I, p. 339 et 36-2. — Concil. gallic, II, 245.
ses courses à travers les deux Narbonnaises (13) : Nîmes, Narbonne, Toulouse et d^autres villes moins considérables sont tour à tour Tobjet de ses éloges ; à ses yeux rien n'égale Narbonne pour la richesse de son territoire et la magnificence de ses monuments, témoins encore éloquents de la grandeur romaine et de l'importance qu'ils y attachaient dans leurs relations avec l'Espagne (a).
De grands avantages suivirent encore, pour le bonheur des peuples et le jeu régulier de l'administration gouvernementale, de cette belle institution des commissaires royaux. Depuis son établissement, elle avait remédié à bien des maux causés par la guerre, remis en meilleure forme les mœurs du clergé régulier et séculier. Charlemagne, auteur de ces excellents moyens d'administration, en avait profité pour le plus grand bien de toutes les classes. Il faisait, des renseignements apportés jusqu'à lui, ce recueil de capitulaires dont la plupart étaient écrits de sa main, et sont encore son plus beau titre de gloire, parce qu'ils résument toutes les merveilles de son règne.
i?hfrrS5',''^devrnt Charroux, dont l'église abbatiale avait été consacrée en 799, continuait, comme il arriva plus tard et sans interruption, d'être un rendez-vous célèbre de pèlerinage où les populations affluaient pour recevoir les grâces de la Sainte- Vertu. En même temps le monastère s'illustrait par l'éclat que ses abbés jetaient sur le monde chrétien. Le premier d'entre eux Dominique, placé par le comte Roger à la tête de la nouvelle communauté en 769, avait eu le temps d'en poser les fondements spirituels. On ignore l'époque de samort, mais on peut croire qu'elle arriva vers l'année 790; trois ans après on trouve son successeur sous le nom de David, déjà élevé au siège métropolitain de Bourges, ce qui ne supposerait pas qu'il eût occupé auparavant un siège inférieur (14). En 773, il succéda dans cette métropole à Ségolène, qui l'avait occupé cinq ans w. D'autre part, on
(a) Cf. Migne, Patrol., opp. Théodulf., i\^ siècle.
{h) Du Tems, Clergé de France, III, 12. — Gallia christ., III, col. 17.
clievèque de Bour-
le voit garder son titre d'abbé pendant son épiscopat. Aussi paraît-il qu'il n'en fut pas moins attaché au monastère, qu'il administra par un prieur, et vers lequel il revint plus d'une fois pendant les neuf années qu'il passa à Bourges dans l'exercice de toutes les vertus, si bien qu'il y fut honoré comme saint après sa mort. L'on fait sa fête dans le diocèse au 17 juin, date mémorable à Charroux même, où il fut transféré après sa mort, selon la demande qu'il en avait faite, et y reçut une sépulture honorable dans l'abbatiale de Saint-Sauveur. On a pu douter de ce dernier fait, parce que le nécrologe de l'abbaye n'en faisait aucune mention ; mais les nécrologes se perdent ou s'altèrent. Les traditions, au contraire, et celle-ci est constatée par Dom Estiennot, ne s'effacent pas et ne doivent pas être entièrement rejetées. On comprend très bien d'ailleurs que le pieux abbé ait voulu donner ce dernier témoignage d'attachement à son abbaye, achevée de son temps, et qui, sous ses auspices, avait reçu tant de biens du grand monarque qu'elle avait tant sujet d'aimer. David avait obtenu de Charlemaene, de concert avec Liberté des élections
'-' ' monastiques.
Asclépius, évêque de Limoges, la fondation, dans sa ville, de l'abbaye de Saint-Laurent, pour des Bénédictines, dont une fille de Charlemagne, Euphrasie, fut la première abbesse(^). C'est aussi sous son abbatiat que l'abbaye de Charroux avait obtenu la liberté de ses élections, ce qui était une faveur considérable en même temps que la reconnaissance d'un droit, dont les monastères n'auraient jamais dû se voir dépouillés.
Quoique les Saxons eussent été souvent châtiés pour Nouvelle et dernière
^ i révolte des saxons.
leurs rébellions, qui étaient toujours des parjures, ils se laissèrent encore entraîner, vers l'an 803, à de nouvelles insurrections qui devaient leur être fatales. Leurs voisins du Danemarck, dont l'esprit aventurier se révélera bientôt par des incursions maritimes qui désoleront l'Europe, les
(a) Du Tcms, III, iib. sup. — Notre Histoire manusc. de Charroux.
poussèrent à méconnaître la puissance et Pautorité acceptée de Charlemagne. Réduits à un petit nombre, mais comptant sur le secours des Danois, qui promettaient de les seconder, ils suivirent le roi de ces derniers, Godefroy, et s'avancèrent vers l'Elbe avec une forte cavalerie, résolus de reprendre les guerres sanglantes qui les avaient épuisés pendant trente-trois ans. L'empereur se porta aussitôt à leur rencontre. Godefroy, qui ne s'attendait à voir en tête que quelque général secondaire, sentit son ardeur baisser à cette nouvelle, et demanda une entrevue qu'il n'osa même pas affronter. Il disparut, laissant à leurs propres ressources et sans chef les Saxons, dont le découragement amena la soumission. Ils implorèrent la clémence du vainqueur. Mais celui-ci savait trop quelle fidélité pouvaient lui garder de pareils sujets, et il résolut de mettre un terme à ces expéditions inattendues qui troublaient si souvent ses frontières. Il transplanta le gros de la nation sur la rive droite de l'Elbe, où aucun mouvement ne leur fut plus possible. D'autre part, il distribua presque sous ses yeux un grand nombre de prisonniers : la France, la Picardie, l'Alsace et la Suisse reçurent plus de dix mille familles, ainsi obligées de se mêler avec leurs habitants et qui finirent par ne faire avec eux qu'un seul et môme peuple. Mais on relégua plus loin les familles les plus distinguées dont le voisinage et le nom auraient pu ranimer dans les exilés des espérances suivies d'efforts. Elles vinrent à travers l'Aquitaine poser leurs nouveaux foyers dans le Languedoc et jusqu'au-delà -des Pyrénées, où des terres vastes et riches, données sans retour, leur ménagèrent un état de vie convenable. Là encore on distingue toujours, comme dans le Nord de la France, un caractère moins souple. et une vivacité qui distingue certaines de ces branches originaires d'un autre pays(«). On prétend même qu'au xiV' siècle, pendant les troubles de Flandre, ces familles encore très
(a) Mauléon, Les Carlovingiens, I, 115.
bien distinctes des indigènes ne restèrent pas étrangères à l'esprit de révolte étouffé à la bataille de Cassel, de sorte qu'on redisait alors que Charlemagne avait fait deux diables d'un seul en mêlant les Saxons aux Flamands Gt). d-f^S^e- Jâvaiï
Nous arrivons au curieux développement de la première «'«apiéte. illustration de nos ducs d'Aquitaine, qui devaient avoir bientôt le comté de Poitiers. Après les victoires que nous venons de voir sur les Sarrasins d'Espagne, Guillaume, qui en avait été le principal instrument, continuait, à titre de duc et de défenseur des frontières orientales , de surveiller de près la conduite des Sarrasins relégués audelà des Marches, et qui, sachant maintenant très bien la haute capacité et l'énergique valeur de l'homme qu'on leur opposait, n'en conservaient pas moins toujours l'espérance de revenir dans cette riche contrée. Mais rien ne manquait à leur illustre antagoniste pour les décourager par sa vigilance et les contenir par ses habiles dispositions. Tout en leur prouvant donc qu'ils ne devaient pas trop compter sur de nouvelles révoltes, Guillaume ne s'appliquait pas moins aux soins toujours heureux d'une gestion aussi réfléchie que zélée. Un sentiment élevé, celui qui vient de la foi et sanctifie le devoir, lui avait fait comprendre que dans son duché il était la source de la justice et du droit. Il mettait une louable assiduité à vider lui-même autant que possible les procès de quelque importance. Sévère envers les violents, il réprimait les crimes et les punissait dans toute la rigueur des lois criminelles, nécessaires, malgré leur apparence de cruauté, à des populations encore empreintes de leur barbarie native. Mais en dehors de ses imposantes fonctions, on retrouvait en lui Thomme que sa bonté faisait aimer de tous , et dont les vertus forçaient l'admiration et le respect. Sa piété éclairée, son expérience des affaires qui dépassait la prudence habituellement limitée de son âge, lui avaient fait comprendre
(a) La Fontenelle, Rois et Ducs d'Aquitaine, p. 85^
comment un prince appuie le succès de son gouvernement sur les mœurs publiques, sur la sagesse de sa propre conduite et Pemploi des moyens qui mènent aux progrès et à la civilisation par la culture des esprits et le développement des institutions sociales. Ces mêmes raisons lui avaient fait aimer le saint moine qui, dans son voisinage, avait fondé et conduisait si sagement la belle abbaye d'Aniane. Saint Benoît, de son cùté, vénérait la sainteté du prince qu'il voyait toujours adonné aux bonnes œuvres de tout genre. Charlemagne s'était fait l'avoué de ce monastèreafin que les bâtiments et la propriété n'en fussent pas réclamés après la mort du saint abbé par sa puissante famille. Comment Guillaume ne se fût-il pas senti porté à seconder ces épanouissements successifs? Et cependant, songeant à se retirer du monde, il ne pense point à la solitude d'Aniane, comme il eût semblé naturel. C'était d'ailleurs un mérite que les grands recherchaient volontiers que l'établissement d'un nouveau monastère, source de vie nouvehe pour toute une contrée où la lumière, le travail et la prospérité apparaissaient avec lui. Et, en effet, quelle foule d'âmes données ainsi à Dieu, que de misères soulagées, que de solitudes, jusque-là inabordables, bientôt habitées et florissantes ! C'est pourquoi le bon prince conçut le projet d'être utile de cette façon à l'Eglise, à sa patrie et à sa propre sanctification.
Il fonde l'abbaye de Le duc habitait Ordinairement Toulouse, et avait dans
Gelloue. '
son gouvernement la petite vallée de Geilone, entourée de hautes montagnes qui forment une partie des Cévennes et n'en permettaient l'accès que d'un seul côté. Cette vallée, dont le nom était dû à un fertile ruisseau qui la parcourait, n'était éloignée d'Aniane que d'une lieue : une si petite distance permettait à Guillaume d'y espérer quelquefois la présence de son saint ami. Il y commença donc, en 803, un monastère où il se renferma deux ans après parmi les moines qu'il avait tirés d'Aniane , n'y voulant être au milieu d'eux qu'un humble et pauvre religieux, et bien
décidé à ne jamais quitter cette modeste position dans laquelle nous le verrons se fixer huit ans après. Une année lui suffit pour achever les premiers travaux essentiels à rétablissement. La charte de cette fondation est datée de 804(15).
Comme le mouvement des mœurs et des habitudes d'un Décisions impor-
lantes prises a la diète
siècle n'importe pas peu à la connaissance de cette époque, '^eworms. nous mentionnons ici d'intéressantes décisions prises cette année 803 à la diète deWorms et au concile d'Aix-la-Chapelle, cjui y fut rassemblé vers la fin de l'automne. Ces sages mesures influent sur toute une histoire et la nôtre en aura si souvent des reflets qu'il sera bon de se les expliquer par ce qu'on en aura appris antérieurement.
La diète de Worms était, comme presque toujours, com- uïTaTe^^obités posée de leudes et d'évêques, représentant à la fois les îà°gue?r"e'! '''"^^^ '^* intérêts de la société laïque et ceux de l'Eglise. Elle fut assemblée en novembre 803. Or, en ce temps-là, les évêques, soit par leur naissance de familles engagées au service du prince, soit parce cju^ils tenaient de celui-ci des fiefs ou bénéfices qui imposaient cette charge, étaient obligés de le suivre à la guerre et d'y seconder le général en chef par leurs hommes et leur propre présence. On sent combien en ce temps de guerres perpétuelles ce régime, si contraire à l'esprit de l'Eglise, devait nuire à une bonne tenue de l'épiscopat, dans les rangs duquel il jetait une continuelle dissipation, lui enlevant d'ailleurs tout le temps que réclamaient de lui les études sérieuses et la direction des diocèses. De là, dit un auteur judicieux, beaucoup se piquaient plus d'être bons capitaines que de saints prélats (a). Les seigneurs laïques, plus zélés pour la réforme Ladièteiesendisdes évêcjues que pour la leur propre, présentèrent à Charlemagne, pendant que les Etats étaient assemblés, une requête sollicitant un règlement du prince qui éloignât les évêques des armées, sinon le petit nombre de ceux qui
(a) Longueval, ad h. ann.
y pouvaient être nécessaires avec quelques prêtres de leur suite, pour donner les bénédictions, entendre les confessions, imposer la pénitence, réconcilier ceux qui sont en danger, célébrer la messe et administrer les autres sacrements. Et comme beaucoup d'exacteurs, gens de mauvaise foi, s''étaient trop souvent autorisés de Fabsence des évêques ou des abbés pour s'attribuer tout ou partie de leurs biens restés- sans défense, parce que les vassaux suivaient toujours le seigneur à la guerre, les pétitionnaires promettaient de ne pas abuser de Tabsence des gens de guerre pour rien entreprendre contre les propriétés ecclésiastiques, qu'ils reconnaissent d'ailleurs pour légitimes, sacrées et inviolables, n'ayant été données à l'Eglise que pour le service de Dieu, la célébration de l'ofïïce divin, la nourriture des Remarquable for- pauvrcs et dcs clcrcs. « Nous tous, aioutaicnt-ils, tenant
mule du serment fait ^ i o i
à cette occasion. » (llgg paiUcs daus uos maius droites, et les jetant à terre, » déclarons devant Dieu et ses anges, et devant vous, » évêques, et devant le peuple assemblé, que nous ne » voulons rien faire de semblable, ni souffrir qu'on le fasse ; » et nous déclarons que si quelqu'un s'empare du bien » des églises, les demande au roi, et les retient sans le » consentement de l'évoque, nous ne mangerons pas avec » lui, nous n'irons avec lui ni à la guerre, ni à l'église, ni » à la cour, que nous ne souffrirons pas que nos gens » aient communication avec ses serviteurs, ni même que » nos troupeaux ou nos chevaux paissent avec les siens (<î). » On voit ici un usage à remarquer, celui de jeter des pailles pour assurer la fidélité religieuse d'un serment. Par cette formule, on jurait de ne jamais violer une propriété sacrée (16). On semblait même, par ces termes des serments, se soumettre d'avance à Fexcommunication qui frappait ces sortes de parjures, car ces sévérités promises à de nouveaux ravisseurs étaient celles-là même employées contre ceux qui avaient encouru une excommunication majeure.
(a) Concil. Gallic, II, 233.
Charlemagne n'eut garde de se refuser à une telle i-empfreuf "'''"^ '^^ requête ; et, après avoir promis de s'en occuper, il remit à une époque ultérieure la continuation de la diète que la mauvaise saison forçait d'interrompre en faveur de ceux qui ne pouvaient revenir chez eux qu'à travers de longues distances. Ce fut donc vers le mois d'avril 804, qu'ayant repris les délibérations, il déclara en un capitulaire mémorable qu'après avoir consulté le Saint-Siège, les Evoques et tous les fidèles sujets qui formaient son Conseil ordinaire, il ne voulait plus que le prince fût suivi à la guerre par plus de deux évêques, secondés par quelques prêtres chapelains, chargés avec eux des soins spirituels de l'armée. De telles mesures, dirait le prince, ne devaient porter chez une nation guerrière aucune atteinte à la considération des évoques : ils enverraient à la guerre leurs vassaux bien armés, et ainsi personne n'aurait de prétexte pour s'emparer de leurs biens. Il défend même à tout laïque de posséder des biens ecclésiastiques, si ce n'est à titre de précaire (17). Enfin il renouvelle l'expresse défense, digne d'un roi chrétien, de se livrer à aucune des fautes contraires à la pureté des mœurs, qu'il regarde comme la principale garantie de la protection divine sur les nations et les armées (^).
De très importantes conséquences jaillirent de ces graves Motifs de cette loi
■*■ 1.0 <~' dans les inconvéuients
décisions, qui furent le point de départ des plus utiles réformes des habitudes conet d'améliorations indispensables dans les habitudes des hautes classes. Les richesses n'étaient venues au clergé que par un mouvement général de confiance des races germaniques et de leur admiration pour ces hommes nouveaux, armés de la croix et de l'Evangile, pénétrant dans les masses barbares pour y jeter des vertus jusqu'alors inconnues. En voyant ces mêmes hommes devenus apôtres se hasarder chez des peuples redoutables, n'avoir souvent que la mort pour prix d'un héroïque dévouement, et
(a) Baluze, Capit-^ I, 412.
honorés après leur mort sur les autels par toutes les populations dont le respect allait pour eux jusqu'à Tenthousiasme, une révolution morale et toute pacifique s'était faite dans les esprits. Un gouvernement nouveau était né de ces sentiments populaires: le clergé avait été enrichi, honoré, consulté pour ses lumières dans les grandes affaires de la nation. C'était le résultat naturel de son influence méritée. Mais les richesses, quel qu'en soit leur emploi légitime et l'influence sur le bien pubhc, excitent toujours l'envie, et la noblesse convoita et envahit bientôt, eUe armée et redoutable, les biens de l'épiscopat et de l'Eglise que la lance et l'épée ne défendaient pas. Bientôt on alla plus loin : nous savons comment des rois de fortune , besoigneux de partisans dévoués, s'attachèrent des amis en leur livrant les évêchés et les abbayes à titre de bénéfices, c'est-à-dire de bienfaits gratuits^ devenus pour certains la récompense de services militaires et dont les revenus demeuraient leur patrimoine. On alla plus loin : ce furent môme les titres sacrés, l'onction sainte du sacerdoce et les pouvoirs spirituels hés aux fonctions sacerdotales, qui devinrent la proie des envahisseurs : le clergé fut composé en grande partie, surtout dans les viii® et ix^ siècles, de guerriers qui avaient fait leurs preuves au service du prince, et qui, en recevant les prélatures comme autant de fiefs, se trouvaient par là obligés à des fonctions guerrières. Ce fut au moyen âge un des grands périls de l'Eglise, dont l'esprit de recueillement, de prières, d'apostolat ne se pouvait conciUer avec les habitudes des camps. D'ailleurs, cet apostolat, auquel toutes les conditions, les petits, les humbles, les pauvres ont toujours été également appelés, comment eùt-il cessé d'être le patrimoine exclusif des grands de ce monde, qui toujours sont plus ou moins inspirés par l'orgueil de caste, par l'envie de dominer et par toutes les prétentions de leur naissance, eussent forcément établi une profonde démarcation entre eux et le peuple, pour lequel le sacerdoce catholique est fait avant
tout? Et de cette féodalité épiscopale on eût vu naître l'esclavage du monde, la force primant les principes, et le christianisme, gardien de toutes les libertés légitimes, abdiquer son caractère de protection à Pégard de la société. C'était à quoi voulut remédier le grand politique de cette époque, lorsqu'à Worms il traça les nouvelles lignes à suivre en réponse à une supplique que son grand esprit avait peut-être provoquée. Ces maximes d'un droit nouveau furent là déposées en germe : bientôt leur floraison arriva sous la persistance du pouvoir impérial qui en renouvela le respect dans les conciles de Mayence en 813 et d'Aix-la- Chapelle en 836 ; les papes surtout s'en prévalurent pour l'heureux maintien et quelquefois pour la restauration de la discipline. Ainsi revint la liberté canonique des élections pour les évêchés et les abbayes. Rien ne pouvait mieux servir l'Eglise en un temps où le système contraire, pour avoir prévalu, mettait en question le succès de son ministère divin (18).
Ces considérations, on le voit, tiennent à la juste appréciation des choses du moyen âge, et d'abord à celles de l'époque où nous voici arrivés. Nous devions nous y arrêter un peu longuement afin d'être plus clair, mais aussi parce qu'elles regardent l'Aquitaine et le Poitou comme le reste de la France, et doivent nous expliquer souvent quelques-unes de ses émouvantes péripéties.
C'était peu après la première session de l'assemblée de Règlements eccié-
siastiques du concile
Worms, et en novembre 803, qu'un autre concile important d'Aix-ia-chapeiie. fut assemblé par Charlemagne dans son palais d'Aix-la- Chapelle. Nous en parlons parce que le Poitou ayant eu un grand nombre de monastères bénédictins, il est bon de rappeler que dans cette assemblée d'un grand nombre d'évêques, de prêtres et d'abbés, ces derniers y lurent la règle de saint Benoît, alors généralement pratiquée, et résolurent de la faire observer plus exactement que jamais. Le clergé séculier y relut les canons de discipline dont
l'observance était plus nécessaire (a). C'était là une véritable réforme dont on avait un grand besoin après tant de désastres, et dont le Poitou et les autres provinces aquitaniques durent ressentir les plus salutaires eftets. Mais là encore diverses lois en usage furent modifiées selon les exigences du temps, et surtout en de certains détails qui nous éclairent toujours sur l'esprit de l'époque et sur les rouages de ses institutions. Ainsi le droit d'asile
Modification du droit .,„.
d'asile, tut moditié cu ccla que si le rérugié était en sûreté dans
le parvis d'une église, des gens délégués par l'autorité pouvaient cependant aller l'y prendre et le mener devant le juge : c'était toujours une protection contre la violence. Mais rien n'était changé aux usages du droit d'asile, dont nous avons déjà parlé w, lorsque le réfugié avait pu gagner l'intérieur de l'église. On révisa aussi la loi salique et celle des Ripuaires (19), peuples des bords du Rhin dont les lois avaient été maintenues après l'entrée des Francs dans la Gaule. Ces lois, pour la plupart, étaient pénales et fort sévères, n'allant à rien de moins pour le plus grand nombre des délits qu'à la peine de mort. Childebert II avait ordonné, vers la fin du vi^ siècle, qu'après un assassinat, si les parents du mort ne voulaient plus se contenter d'une amende, on fit mourir l'homicide. Mais l'expérience avait prouvé que c'était là une pénalité laissée beaucoup trop à l'arbitraire de gens passionnés par la vengeance ou la douleur. A Aix-la-Chapelle, la loi fut révisée, c'est-à-dire qu'on augmenta l'amende d'abord assez modique. On régla qu'on paierait pour le meurtre d'un sous-diacre, trois cents sous; d'un diacre, quatre cents; d'un prêtre, six cents, et pour celui d'un moine, quatre cents. Reste à savoir ce qu'étaient, à cette époque, les sous dont il est parlé ici. L'évaluation de ces monnaies est toujours difficile par rapport aux divisions de la livre, qui ont si souvent changé,
(a) Scannati, Concil. Germ., t. II, ad aan. 804. (6) Ci-dessus, ad ann. 779.
Etdelapénaliti''criminelle dans les causes d'Iiomicide coutre le clersé.
et à la valeur réelle des choses, qui a toujours beaucoup modifié celle de l'argent. On ne peut donc guère voir ici que la proportion établie par ce capitulaire entre les amendes imposées. Nous y voyons aussi l'estime qu'on faisait des moines, lesquels, pour la plupart, n'étant que de simples laïques, étaient pourtant mis sur le même pied que les diacres, et recevaient ainsi une sorte de témoignage des services rendus à la société par leurs vertus dévouées et leurs utiles travaux.
Le 19 mai 804 mourut à Tours le célèbre Alcuin, nui Mon d'Aicuin. —
' ^ Ses litres devant la
était devenu, par la faveur de Charlemagne, et depuis huit vonéiné. ans seulement, abbé de Saint-Martin. Son érudition, sa vie laborieuse, sa piété entretenue dans ses étroites liaisons avec des saints comme Benoît d'Aniane, Théodulphe d'Orléans et Guillaume de Toulouse, en avaient fait un des oracles de la France. Bien différent de beaucoup d'autres qui prenaient le bénéfice et restaient dans les délices du monde, Alcuin, qui était encore à la cour quand cette abbaye lui fut donnée, prouva qu'eUe était tombée entre bonnes mains, car à peine avait-il son titre qu'il se retira dans son monastère, où il embrassa la vie religieuse. Il y travailla avec zèle au renouvellement de la règle, et y établit une école qui devint bientôt célèbre. Il s'occupa aussi de terminer la fondation de l'abbaye de Commercy, commencée par Ithier, son prédécesseur. Ce furent encore des moines d'Aniane qui vinrent, au nombre de vingt, peupler cette nouvelle retraite, qui dépendait toujours de sa maison mère. Il est donc vrai qu'Alcuin vécut avec une si grande édification, que ses contemporains le vénérèrent comme bienheureux et comme saint. Sa vie pure et exemplaire, aussi bien que ses écrits sur les Saintes Ecritures, put le faire juger ainsi. On ne le croirait pas mieux par son épitaphe, qu'il avait composée lui-même. Destinée à son tombeau dans la basilique abbatiale, elle respirait l'humilité, la foi vive et le sentiment de la conscience qu'avait toujours tenue en paix l'innocence de sa conduite. Cette épitaphe
était de vingt-quatre vers latin, qui ont de Pharmonie, de la précision, et répondent bien par la dignité du style poétique à la haute et douce philosophie qui les a inspirés (20). Etat des études Q^ ^[[ que TAquitaine fut aussi Tobiet des soins que
dans le Poitou. ^ '■ '' '■
Charlemagne réclamait d'Alcuinpour la fondation des écoles publiques (^). Malheureusement l'exactitude historique ne va pas dans nos écrivains jusqu'à nommer les heureuses villes qui en farent honorées. Ce zèle, au reste, dut s'appliquer à un grand nombre, car on subissait généralement les tristes suites des guerres prolongées qui avaient tout détruit : ordre social, études, mœurs, régularité cléricale et monastique. Heureux nos pères, si, dans le Poitou, ils purent participer à cette régénération dont les masses populaires ne sentaient même plus le besoin ! Il n'est pas douteux que d'après la circulaire écrite par Charlemagne, en 789, aux métropolitains et aux évêques, comme on avait dû alors fonder au moins une école dans chaque siège épiscopal, Poitiers eût eu la sienne dont l'existence, antérieure même à saint Hilaire, avait pu céder comme tant d'autres au malheur des temps, et qui dut alors suivre l'élan général et au moins réparer ses brèches. M§,is qu'en pouvons-nous savoir, quand depuis si longtemps on rattache si peu de faits à cette province, presque effacée dans les grandes tempêtes soulevées de toute part en Aquitaine? Nous devons remarquer d'ailleurs que les plus grands travaux de ce genre se montrèrent plus nombreux dans le Nord ou le Centre de la France. Il semble qu'on y était plus favorisé de l'influence plus prochaine de Charlemagne, de qui rayonnaient comme plus naturellement les efforts et les succès. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons douter qu'à l'exemple des grandes viUes qui se rapprochent plus de nous, et où les lettres avaient toujours fleuri, comme à Evreux, au Mans et à Tours, Poitiers n'eût aussi son académie florissante, où des clercs étaient entretenus pour
(h) La Fontenelle, Rois et Ducs d'Aquitaine, p. 87.
le service des é^-lises et pourvus de ciuelnues minces Ecoiâireries de la
" '- -^ ^ cailiHdrdle et d'autres
bénéfices qui suffisaient à leur entretien. La cathédrale, ^s'ises. surtout, ne pouvait manquer de ce secours qui supposait lui-même des chaires d^enseignement et un personnel capable de les remplir (a).
Comment pourrait-on croire aussi que Saint-AIaixent, Saint- Jouin-de-Marnes , Saint-Savin, et tant d'autres maisons monastiques, ne s"'appliquassent pas alors aux études, quand y était encore de toute sa force Tinfluence de saint Benoît d'Aniane, qui n'avait rien négligé pour en faire naître le goût et l'entretenir? C'est même à cette époque qu'il faut assigner la création d'un écolàtre dans chaque cathédrale. Ce titre constitua une dignité parmi les chanoines; des bénéfices lui furent assurés, selon l'importance de sa position, et dès lors, grâce au grand prince qui en avait compris l'intérêt, chaque Eglise mère se trouva nantie d'un chef de l'enseignement qui y devint obligatoire, et détermina dans la suite un mouvement studieux qui ne pouvait plus" s'arrêter.
La dignité d'écolâtre était en môme temps un office. Celui qui en était revêtu enseignait par lui-même et présidait à l'enseignement de clercs inférieurs auxquels le grand nombre des écolier? le forçait de faire partager ses soins. Quand il y avait dans une ville plusieurs écoles annexées à des églises différentes, chacune avait son école ; mais chaque école de ces quartiers différents était gouvernée principalement par celui de la cathédrale, qui avait le droit d'inspection et de direction sur toutes les autres de la ville et souvent du diocèse.- Alors se forma une sorte de juridiction de la science qui donna l'élan au zèle et à Téinulation des maîtres. De là naquirent les maîtrises des cathédrales, où la musique fut surtout enseignée à l'intention des offices publics. Plus tard vinrent les prébendes préccptoriales instituées par ordonnance d'Orléans de 1553, et confirmées
(c) D. Rivet, Hi$t. littér, de la France, IV, 229.
T. lY 6
par celle de Blois de 1570. Celles-ci purent être possédées par des laïques, mais toujours exercées sous la surveillance des Chapitres c|ui en payaient les titulaires. C'est une réponse pérempton^e aux injustes reproches des ennemis de l'Eglise qui ne peuvent observer sa marche à travers les siècles sans être forcés d'avouer que ce fut toujours une de ses plus constantes sollicitudes que de répandre l'instruction en faveur des âmes qu'elle évangélisait ainsi au profit de la religion et du bien public (a).
Saint-Hilaire de Poitiers fiorissait aussi à cette époque par ses écoles, quoique depuis quelque temps le monastère se fût changé en collégiale. C'est le moment de signaler cette transformation qui devint commune alors à un certain nombre d'abbayes.
Extension des cha- Nous avous cu trop d'occasions d'observer combien les
nomes réguliers. '■
troubles publics, si souvent réitérés dans les multiples gouvernements de la France, avaient imprimé de profondes blessures à la discipline monastique et à la vie du clergé séculier. Telle est la faiblesse humaine, qu'à moins d'une grande énergie, dont tous les hommes ne sont point capables, on s'accoutume aisément, après certaines interruptions des meilleures habitudes, à n'y plus tant tenir, à n'y plus attacher la même importance que d'abord, et à n'y revenir que le moins possible : c'est ce qui arriva, quand un si grand nombre de couvents eurent été ruinés par les désordres de la guerre et les calamités qui s'en stuivaient. La seule manière de guerroyer était alors conforme à celle des Barbares. Sur ce point, il n'était pas facile de modérer les excès de la colère et des emportements, les cruautés des meurtres et des incendies, la dispersion ou l'esclavage Cjui attendaient les Motivée par les i:)opulations vaiucues. Alors les familles, les propriôt-iires,
malheurs du temps, ^ ^ ' i i 7
les 'moines et les clercs subissaient la fatalité commune. Il fallait fuir, abandonner le sol, ou se cacher dans ces refuges souterrains si souvent découverts dans ces derniers
(a) La Fontcncllc, Rois et Ducs d'Aquit., p. Si. — D. Rivet, ub. siip.
temps au sein des bois ou dans les replis des montagnes ; et quand on revenait, au retour d^ui jour plus serein, on ne retrouvait que les débris des monastères, des récoltes ravagées, les étangs épuisés, les cultures impossibles, faute de graines et d'instruments de labour. Les moines parvenaient presque toujours alors à relever leurs murs et à se rétablir dans une sorte de vie régulière : mais combien différente était-elle de celle nu\ine longue habitude de vertus austères, de mortifications rigides, de travail assidu et de prière fervente avait inspirée d'abord à ces vaillants cénobites, à qui rien n'avait été inconnu des plus dures pratiques de la pénitence ! Cette existence à part, si pleine de paix et de silence, s'était vu brusquement changée en des stations lointaines, en des loisirs forcés, mêlés de pratiques moins sévères, et même de séduisantes mondanités. Quand plusieurs mois, et quelquefois des années entières s'étaient passés en des inquiétudes incessantes, on ne revenait pas aussi volontiers à la règle première : on l'avait à charge, et dés lors qu'elle était mal suivie, on se cri^t autorisé à la mitiger (a).
Dès l'époque où nous sommes, et peut-être vers 798, les religieux de Saint-Martin de Tours semblent avoir exprimé quelque tendance à changer leur régime monastique pour le régime canonial. Ici la différence qui exista dès loi^s entre les deux aurait eu besoin d'être expliquée, si nous ne l'avions déjà dit au livre XIX"^ de cette histoire, auquel on peut recourir (/').
C'est la règle faite, vers le milieu du siècle dernier, par saint Grodegand, qu'adoptèrent les nouveaux instituts de chanoines réguliers {o. Nous en avons vu la teneur, et comment ce n'était qu'une mitigation de celle de saint Benoît. Ceux qui aspiraient à une vie plus douce insistaient d'autant plus pour y arriver. Ce n'est pas qu'en général les
(a) V. noire Hist. de Saint-Martin-de-Vertou, p. 230.
(b) Ci-dessus, ad ami. 758.
(c) V. ci-dessus, ad ann. 758.
monastères ne tinssent pas à leur régularité primitive, et nous en voyons des exemples nombreux dans nos établissements poitevins qui donnèrent peu dans ces nouveautés. Une des raisons de cette ténacité au maintien de la stricte observance se trouve, croyons-nous, dans ce fait que les grandes abbayes formées au sein des cités, défendues par leurs remparts contre les hostilités étrangères, avaient moins cherché les modifications de leur règle, parce qu'elles avaient été plus généralement épargnées et par là maintenues dans leurs habitudes de ferveur. Ainsi furent Saint-Savin, Saint-Maixent, Charroux, tous enclavés dans des remparts et protégés par cette position contre les attaques : bonheur que n'eut pas Saint-Hilaire de Poitiers, placé sous les murs de la cité, et qui fut plus d'une fois maltraité par les irruptions des guerres civiles ou étrangères. Mais il en avait été autrement des abbayes, que leur position loin Les moines d'Ansion des villcs avait naturellement isolées de tout secours. De
embnissent la uou-
veiie règle, celles-là, nous remarquons surtout Saint-Jouin-de-Marnes,
encore appelée Ansion. Elle avait usé dès le commencement de ces adoucissements à la sévérité primitive des règles. Tout en n'usant toujours que de cloîtres et de réfectoires communs, chacun y avait obtenu le droit de propriété, son patrimoine personnel, et la jouissance des bénéfices ecclésiastiques(^). Nous reviendrons sur ce fait, qui eut pour les moines d'Ansion de tristes suites.
Voyage en France Eu 804 Ic pape Léou III viut cu Frauce, ct Charlcmagne,
et eu Aquilaine du
pape Léou iiL qui le rccut magnifiquement, profita de sa présence pour lui faire consacrer quelques églises abbatiales, entre autres celle de l'abbaye bénédictine de Brantôme, qu'il avait fondée en Périgord, dès l'année 769, sur la Drônne, en une solitude qui lui avait plu, et où les malheurs des temps n'avaient pas permis que les travaux fussent hâtés au gré de ses désirs. Le pontife, en parcourant la France dans presque toute sa longueur, depuis Reims, où il avait été
(a) Cf. Labbe, Concil. IX, 1099.
Il y travaille à la
reçu, jusqu'aux limites septentrionnales de la Gascogne, fut attristé des vestiges encore fumants des récents désordres de la guerre , mais plus encore peut-être de Tétat des monastères et du clergé qui présentaient chacun en leur genre le spectacle désolant d'une ruine et d'un affaissement des plus malheureux (^). Il n'y avait plus de mœurs ecclésiastiques dans le clergé séculier, qui s'occupait moins de ses devoirs que de Féquitation et autres exercices militaires (b). Quelques jours ne suffisaient pas pour cicatriser de telles blessures. La prudence du prince, qui ne voulait rendre le pape témoin de ces catastrophes que pour s'en £'i"|juts/'"^°^ *' aider plus sûrement par l'influence de sa présence et de ses conseils, devait commencer dès lors cette réforme. Il s'y mit avec énergie, et nous verrons après quelques années, dans un concile tenu à Mayence, le fruit de ses mûres réflexions et l'heureux mouvement imprimé à ces nobles tendances.
Mais son zèle vraiment chrétien n'attendit pas que Grande part qu'y
^ ■' prend Charlemagne.
l'Eglise eût pu se prononcer ainsi et fixer définitivement le retour aux devoirs trop oubliés. Cette même année 804, lorsqu'à peine était retourné à Rome le Souverain-Pontife qui avait échangé contre d'excellents conseils le cordial accueil qu'il en avait obtenu, Charles publia un capitulaire où, renouvelant, d'après de nombreux passages des Pères et des Conciles, toute la législation ecclésiastique, il travaiha en même temps à l'extirpation du paganisme, qui renaissait de l'ignorance de la religion, et à la réforme du clergé. Tout était là, quant à ce dernier but, très conforme aux besoins publics, et rétablissait le droit canonique très nettement en ce qui était le plus essentiel dans la disciphne des clercs (c).
La mort d'Alcuin, dont les rapports avec le Poitou Bon gouvernement
, . 1 • 1- • 1-1 • • -, de Louis en Aquitaine
s étaient multiplies depuis qu il avait résidé à Tours, ne fut
(a) Dupuis, Estât de l'Eglise du Périgord, I, 196.
(b) Aimoin, Hist. Franc, lib. V, c. viii.
(f) Cf. Ozanara, la Civilisation chrétienne, p. 234.
pas moins sensible à Louis d'Aquitaine qu'à son père. Plus tranquille que celui-ci, dont les ennemis étaient plus remuants du côté septentrionnal de ses Etats, le fils du grand homme , qui avait fait aussi ses preuves dans la guerre, jouissait utilement de cette paix pour donner à son royaume, avec la sécurité d'une surveillance continuelle sur la Vasconie et l'Espagne, les avantages d'un gouvernement éclairé et désireux du bien de ses peuples. Les lettres l'occupaient aussi; il aimait les écoles, Cjui lui durent des développements et des progrès. Ses belles qualités ne se montraient pas moins dans les temps paisibles, où son administration se maintint toujours sage et régulière autant qu'elle était active et sûre dans les travaux de la guerre et la garde de son pays.
Menus soins de H eu était là lorsquc Charlemai^ne, qui se sentait vieillir et
Charlemagne pour ses «j / i
propres Etats. prévoyait aussi bien les sages mesures à prendre, pour sa
famille et pour la France après sa mort, que celles qui regardaient pendant sa vie la bonne tenue de ses affaires, manda à Thionville (21) le roi d'Aquitaine, qui y trouva ses deux frères. Pépin, roi d'Italie, et Charles, l'aîné des enfants de la reine Hildegarde, que l'empereur avait gardé prés de lui, et qui, s'étant signalé maintes fois en des expéditions guerrières, était destiné au gouvernement de la Neustrie et de la France germanique, dont il devait hériter. Thionville était un des palais royaux, que sa ma- Diète^eThionviiie. guifiquc positlou rendait agréable à Charlemai;'ne. La diète
où il partage ses Etals ' *^
entre ses trois fis. qu il Y couvoqua à la DU de 805 n'était pas la première rassemblée en ce lieu, mais celle-ci fut une des plus importantes. Quelques-uns l'ont regardée comme un concile, mais à tort, puisqu'on n'y traita aucune matière ecclésiastique. Il s'agissait uniquement d'y procéder à un acte de haute politique, dont l'empereur se préoccupait depuis longtemps. Ses guerres longues et multipliées, ses travaux incessants, où l'esprit n'agissait pas moins que le corps, avaient fatigué à la longue ce tempérament si énergique, et n'ayant encore que soixante-quatre ans à peine, il s'était senti
inspiré d'assurer son vaste héritage contre les secousses toujours si périlleuses d'une prochaine succession. Il voulait donc partager entre ses trois fils les terres de sa domination. La Neustrie et TAustrasie, auxquelles fut ajoutée une partie de la Bourgogne et de la Germanie, furent dévolues à Charles, l'aîné des trois : c'était un espace d'à peu prés deux cent cinquante lieues, de l'Océan à l'Elbe, et de cent trente, depuis le Rhin jusqu'à la Loire. Un changement
' ^ J 1 o Modification de la
presque inaperçu se fit ainsi sur la carte de l'Aquitaine, canedupoitouàcette
■I- i J- ' ■■■ ' occasion.
qui, depuis 480, appartenant d'abord aux Wisigoths, avait repris, après leur défaite en 507, une véritable autonomie avec le Poitou lui-même; Orléans, Tours, Angers étaient donc du territoire aquitanique, en dépit de quelques variantes indiquées à diverses époques, et lorsque en 778 le royaume de Louis avait été formé, cette division était restée la même. Mais le partage dont nous parlons la réunit définitivement à ce qu'on nommait alors la France, qui fut nantie par là de la Touraine méridionale (^), perdue dès lors pour le Poitou.
L'Aquitaine restait aux mains de Louis, qui l'avait si Et par là nouvelles
'■ ... limites de l'Aquitaine.
bien gouvernée jusqu'alors. Elle s'étendait depuis la l'ive gauche de la Loire jusques et au-delà des Pyrénées. Elle enveloppait donc aussi la Catalogne, bornée par l'Ebre et la ]\Iéditerranée. A tout cela s'ajoutait toute la partie occidentale depuis Nevers jusqu'au Rhin, c'est-à-dire l'Alsace, le Lyonnais, une partie de la Bourgogne, enfin les provinces qui servaient de Marches à l'Italie. Nous verrons comment bientôt de telles attributions témoignaient d'une habile politique et devaient persuader au vieux roi qu'il jetait là les fondements d'une paix solide pour ses peuples et pour ses enfants.
Charles eut donc tout le reste de la France, soit la Touraine, îe royaume de Bourgogne, sauf ce qui en était donné à Louis, et une partie de la Bavière, dont le reste
(o) Ghalmel, Hist. de Touraine, I, 467. — Tablettes chronolocj., ad h. ann.
•fut attribué à Pépin avec tout ce que Cliarlemagne possédait en Italie. On y ajouta cette portion de TAUemagne que baignait la rive méridionale du Danube jusqu'au Rhin, et depuis le Rhin jusqu'aux Alpes, et, en outre, le duché de Coire, dans le pays des Grisons, et la Turgovie, canton de la Suisse que baigne le lac de Constance. Sages calculs qui Daus Ics inteutious de Charlemagne, ce partage était si
jrésidentà ce partage, -^i i t •
sagement ménagé, que Charles et Louis pouvaient entrer en Italie en cas que Pépin eût besoin de leur secours, Charles par la vallée d'Ost, et Louis par la vahée de Suze. Enfin, de son côté, en cas d'urgence, Pépin se réservait un passage par les Alpes Noriques pour entrer en Germanie par le Tyrol et Tlllyrie.
Que le Pape ap- A CCS mcsurcs de prudcncc le grand prince ajoutait, dans la pièce écrite qui contenait ces clauses, d'autres conditions de paix et d'union commune entre ses enfants. Les seigneurs de la diète y souscrivirent tous, et aussitôt qu'elle fut close, Eginhard partit pour Rome chargé de cet espèce de testament qu'il devait présenter au Pape afin qu'il le signât, ce que le Souverain-Pontife fit avec une grande joie ; car c'était là en même temps et une garantie de paix entre les trois fils da grand homme, et une bénédiction qui, du Saint-Siège, descendait sur cette magnifique partie du monde, dont la foi chrétienne s'emparait toujours plus.
Précautions de chnr- Mais il Tcstait cucore au chef de famille un souci qui contre les Normands, n'était pas uouveau pour lui, et dont il sentait le besoin , de se décharger dans le cœur de celui de ses enfants qui y devait prendre le principal intérêt. L'Astronome (22), qui vivait à la cour de Louis le Débonnaire, raconte qu'avant de laisser partir le roi d'Aquitaine, ce tendre père lui fit part de ses appréhensions à l'égard des Normands qu'il avait redoutés depuis cinq ans, et dont certaines flottilles réapparaissaient depuis quelque mois sur les côtes septentrionales de la France. Il craignait qu'après lui, quand son nom ne serait plus un prestige qui les arrêtât, ces Barbares ne
revinssent, selon leur esprit aventureux, tenter quelques descentes sur les rivages de l'Aquitaine et ne fissent à ce beau pays des dommages regrettables. Il rengagea donc fortement à se tenir en garde contre de si redoutables invasions, en augmentant sa marine de vaisseaux qui pussent protéger rembouchure des fleuves les plus importants de cette grande contrée : tels que le Rhône, la Gironde et la Charente (23). C'étaient en effet les trois points les plus importants de ce littoral, où des îles nombreuses et habitées pouvaient exciter la convoitise des aventuriers. Louis s'empressa de mettre ses chantiers à l'œuvre. Aussitôt revenu dans ses Etats, il s'occupa de remplir le vœu de son père, qui, un jour, dit-on, avait laissé couler ses larmes en voyant au loin, d'une de ses promenades sur les bords de la mer Septentrionale (^), les barques des Danois surgir sur les flots et s'exercer déjà aux courses hostiles que l'expérience du noble prince avait trop prévues (24).
Mais les Normands ne se fiaient pas encore à des hosti- Nouvelles entrepn-
■^ ses des Sarrasins
lités qu'aurait pu repousser une main trop connue de leurs ajj^sfi^"^ '^'^^'''^"
compatriotes du Nord. Plus hardis les Sarrasins d'Espagne
avaient repris les armes et faisaient des courses sur les
terres de France. Le roi d'Aquitaine ne tarda pas à s'y
porter; il s'avança jusqu'à Tarragone, prit et brûla toutes
les forêts et toutes les petites villes des environs de Tortose,
et, après s'être rendu maître de Pampelune et du reste de
la Navarre, il revint, paisible possesseur de cette nouvelle
conquête, et reçut bientôt après les députés de ces contrées
qui renoncèrent au joug des Arabes par une alUance
nouvelle avec Louis (25).
C'est la première fois que nous trouvons dans notre Première mention
. T 1 TVT • 1 • de la Navarre daus
histoire le nom de la Navarre , qui aura bientôt son rôle notre histoire. plus important dans cette partie extrême de la France méridionale, et dont le titre de royaume viendra plus tard se
(a) Aujourd'hui la Manche, entre l'Angleterre et la France.
joindre à celui des rois de France depuis Henri IV jusqu'à Charles X. Cette contrée était enviable dès le viii^ siècle, et se partageait en haute et basse, divisée par les Pyrénées. Ce fut cette dernière qui resta à la France après des péripéties historiques. En 1512, Ferdinand, roi d'Espagne, s'empara de la basse Navarre sur Jean d'Albret, aïeul maternel de Henri IV, qui n'en porta pas moins le titre de roi comme successeur légitime de son grand-père. Louis XIII, en 1G20, la réunit à la couronne avec le Béarn. Guillaume de Tou- Le conite dc Toulousc Guillaumc, dont nous avons
louse embrasse la vie • ^ i
monasiique à Geiioue. apprécié Ics cxploits coutro Ics intidèlcs possesseurs de TEspagne, continuels antagonistes de la France, avait pris encore sa part de fatigues et de succès dans la dernière guerre avec les Sarrasins. Dès ce temps, sa réputation était établie autant par sa bravoure que par sa piété, et il allait donner une éclatante preuve de ce profond sentiment d'amour de Dieu qui fait souvent prendre en dégoût la gloire et les honneurs de la vie présente. Nous l'avons vu fondant son monastère de Gellone, et y plaçant sous les auspices de son saint ami Benoît d'Aniane vingt religieux déjà formés et que rejoignirent bientôt de nombreux prosélytes charmés par ses exemples de vertus. Guillaume n'en était pas le moins touché et sollicité par la grâce, à laquelle correspondaient toujours son esprit de foi et ses bonnes œuvres. Il serait venu dès les premiers jours de cette institution se cacher dans la solitude, s'il n'avait rencontré une double opposition dans Charlemagne et dans le roi son fils, qui appréciaient trop ses services pour se séparer volontiers de lui. Mais enfin ses instances l'emportèrent, et l'homme qui, vingt ans auparavant, avait si bien soutenu sa patrie contre l'invasion des Barbares en les forçant de rentrer au-delà de leurs montagnes ; cet homme si merveilleusement doué du corps et de l'âme, dont tout l'ensemble, avec sa complexion robuste, sa haute ^taille, son aptitude aux fatigues de la guerre, avait une douceur égale à sa générosité, et qui, dans son gouvernement, s'était fait
admirer par ses vertus, aimer par son amour de l'ordre et de la justice , ce grand prince s'était dégoûté depuis longtemps des honneurs qu'il recevait de toutes parts. Il fit agréer une séparation à la duchesse Guitberge, sa ' femme, qui, inspirée de ce même sentiment, embrassa la vie religieuse à Chalon-sur-Saône.
Après avoir pourvu à l'établissement de ses enfants et ?» ^ie édifiante et
^ ^ sa mort.
donné la liberté au plus grand nombre de ses serfs, il alla déposer ses armes sur l'autel de Saint-Junien de Brioude, où était alors un pèlerinage célèbre, puis se rendit à Gellone, où il entra nu-pieds et revêtu d'un cilice. C'était le 29 juin 806 qu'il y fut reru par saint Benoît d'Aniane, qui l'y attendait, lui donna l'habit monastique, et l'introduisit dans cette vie si différente de ses anciennes habitudes. Ainsi on passa, pour satisfaire son pieux empressement, par dessus les règles qui voulaient partout un noviciat, et il fut admis sans retard aux pratiques communes. La sainteté se fortifia dès lors dans cette âme énergique, à laquelle ne fut inconnu aucun genre de mortification et de dévouement. Il consuma ainsi le reste de sa vie, qui ne se prolongea pas au-delà des six années suivantes. Il mourut dans son humble cellule le 28 mai 812, après en avoir eu la révélation, ce qui l'engagea à en faire écrire à l'empereur et à tous les monastères des Gaules afin qu'on priât Dieu pour lui. Son corps, qu'il n'avait traité que comme un instrument d'une continuelle pénitence, fut enterré dans une chapelle de Saint-Michel attenant à l'abbaye. Mais ses reliques en ayant été transportées en 1138 dans l'église abbatiale, le monastère porta depuis lors le nom de Saint- Guillaume-du-Désertj et sa fête annuelle se fit le 10 février. On Ta souvent confondu avec saint Guillaume de Maleval, qui vécut et mourut en Toscane après y avoir fondé l'institut qui prit de lui le nom de Guillelmites. Celui-ci ne mourut qu'en l'an 1157 (^).
(a) Cf. Maljillon, Act. Bened., sœc. IV, p. 1. — Henschen, Dissert., t. II, febr., p. 433 et suiv. — Ordéric Vital, Hist. eccles., lib. VI,
iiit?raSreSSci2 ^Gs exploits de Giiillaume lui avaient fait une espèce de suivants. Célébrité légendaire dont s'emparèrent les Jongleurs (26)
du temps, lesquels déjà s'évertuaient à rimer les grandes ■ actions des héros. Parmi les chansons de gestes^, on en a conservé une qui chantait sa gloire et sa valeur. Les romanciers s'en mêlèrent aussi, et un anonyme cité par Catel dans ses Mémoires du Languedoc (^) avait composé en stances rimées un poème divisé en quatre parties où le merveilleux ne manque pas à côté de la vérité. C'étaient Les Enfances de Guillaume, Le couronnement de Louis d' Aquitaine à Limoges, Le charroi (le voyage) de Nîmes, et Le moinage (la vie religieuse) de Guillaume. Cette composition serait curieuse par l'idée qu'elle nous donne de la langue française du temps, si l'on pouvait se tromper avec un auteur moderne sur le style qui ne remonte guère qu'aux[xi^ ouxii® siècle : et en effet les meilleurs critiques ne veulent pas que cette création soit antérieure à la seconde moitié du xni*^ (t). Un témoin de ce même temps, mais reconnu pour sa grande fidélité historique, a parlé de ces ouvrages composés en diverses périodes du moyen âge à la mémoire du valeureux comte (c). Mais les pièces de ce genre contemporaines du héros, s'il y en eût, ne sont point venues jusqu'à nous.
Sa vie composée par II cu est autrement de la Vie de saint Guillaume, composée
un contemporain,
à la même époque par un anonyme qui pourrait bien avoir été moine de Gellone. Cette Vie est faite avec ordre, étant divisée en deux parties, dont la première comprenait les faits de sa vie du monde et l'autre ses miracles qui éclatèrent à son tombeau, et bientôt après, pour ceux qui recoururent à son intercession (J).
Sa postérité. La postérité de ce prince était déjà nombreuse de son
vivant. Il laissa sept enfants, dont une seule fille, Gerberge,
(b) V. Dom Rivet» Hist. littér. de la France, YI, -16 et 17.
{€) Ordéric Vital, Hist. ecclcs., lib. Yl, ad ann. 1066.
{d) Cf. Rivet, Hist. litt., Yll, 496. — D'Achery, Spicileg., t. II.
laquelle épousa bientôt après Wala, petit-fils de Charles- Martel, qui deviendra célèbre dans notre histoire, et dont nous verrons la mort malheureuse en 834. Sans doute parce que le roi d'Aquitaine ne retrouvait en aucun de ses fils les qualités qui avaient recommandé le père à sa confiance, aucun d'eux ne succéda immédiatement au comté de Toulouse, dont ils furent dédommagés, au reste, par de hautes positions, qui leur donnèrent une grande part aux affaires du royaume. Bernard, l'aîné, fut marquis de Septimanie ; le second, Gaucelin, devint comte de Roussillon, et Bera, fils de ce dernier, eut le comté de Limoux (27). Les autres n'eurent que des rôles effacés et qui n'importent pas à notre histoire {a).
La -dignité ducale pour Toulouse fut donnée, après la Raymond, comte de
^ ^ ' ^ Toulouse.
retraite de saint Guillaume, à un certain Raymond, dit Raffenel, dont on ne sait rien ni quant à son administration ni quant à la durée qu'elle peut avoir. Il est certain , cependant, qu'on a des actes où il est indiqué avec son titre, sous la date de 810 (b).
Nous ne trouvons à cette époque aucunes mentions de obscurité qui se nt
auioui»des cumtes de
nos Comtes du Poitou. On pense sans aucune preuve, fO'^o"et uniquement parce qu'il n'est question de personne autre, qu'Abbon, créé en 778, occupa ce poste jusqu'en 814, un peu avant ou un peu après la mort de Charlemagne. C'est que l'action de ces gouverneurs de notre province fut, dans cet intervalle de vingt-six ans, absorbée par celle du roi d'Aquitaine • et des comtes de Toulouse , et toute l'attention attirée sur les guerres de la Gaule méridionale contre ses voisins les Maures d'Espagne. Il n'était guère possible cependant que des contingents poitevins ne prissent pas une certaine part de ces expéditions où les comtes devaient figurer à la tête des troupes convoquées. Les guerres suivantes, dont le ix^ siècle va être ébranlé, nous
(a) Cf. Mauléon, Hist. des Carlov.] II, 124. {b) Art de vérifier les dates, IX, 363.
fourniront des documents plus abondants et plus sûrs , parce que Fentraînement sera plus général contre les invasions les plus redoutables.
Prise de l'île de Eii effet, aux Sarrasins qui ne semblaient pas se décou-
Corse par les Sarra- ' ^ ^
s'ns. rager devant le souvenir encore récent de leurs dernières
défaites, paraissaient devoir se joindre bientôt les sauvages du Nord, dont les éminentes entreprises avaient, nous l'avons vu, éveillé la sollicitude de Charlemagne et de Louis. Les Arabes s'étaient emparé de quelques îles de la Méditerranée, entre autres de la Corse, qui appartenait à Pépin, roi d'Italie, Grâce à la bravoure et au talent de l'amiral Burcard, que lui avait prêté Charlemagne, ce prince était rentré en possession de ce territoire. Un tel fait d'armes avait illustré le nom de l'amiral et déterminé en lui une confiance qu'on lui marqua en le créant connétable, dignité qui acquit plus tard une plus grande importance, mais qui dès lors ajoutait à l'inspection supérieure des écuries royales la charge des choses qui importaient le plus
Une fiotie çrar.ie les â la formatiou ct à l'inteudance des armées. Ce grandcôtes de 1 Aquitaine. "^
officier fut chargé par Charlemagne et par Louis de l'établissement de cette flotte dont on se préoccupait depuis plusieurs années ; le premier plan qu'on avait arrêté était suivi de près, et les côtes de la Vendée, de la Saintonge et du Bordelais étaient déjà gardées de façon à retarder au moins les hardiesses d'ennemis infatigables, toujours envieux des richesses d'un si beau littoral.
Achèvement de l'd- C'cst ccttc même année que fut terminée enfin la belle
glise abbatiale de St- ^
savin. église abbatiale de Saint-Savin, à laquelle on avait mis
la dernière fin, grâces aux libéralités royales qui n'avaient pas cessé de s'y épancher. A la description que font de cette basilique quelques écrivains de notre temps (28), on poui-rait croire que c'était la même qu'on admire aujourd'hui dans toute la splendeur de sa belle architecture romane et de ses décorations artistiques, aussi anciennes qu'elle. Mais l'art n'était pas encore arrivé à ces beaux élans et à ce goût merveilleux qui devait caractériser nos constructions
religieuses du xi^ siècle, et que le suivant perfectionna avec tant de succès. L'église de Charlemagne devait tenir des données jusque-là suivies de la basilique romaine, pourvue en plus des moyens de défense, que des guerres sans disconstinuité avaient rendu nécessaires, et qui offraient une plus solide et plus longue résistance aux entreprises d'ennemis qui ne respectaient rien. Ainsi les murs avaient caractères de l'ar-
•^ ^ cniteciure cnrélienne
jusqu'à deux mètres d'épaisseur : ils étaient percés de desvnr eux- siècles. rares fenêtres, fort étroites à l'extérieur, et s'évasant à l'intérieur de l'édifice pour y donner un jour plus abondant. Ces larges embrasures étaient garnies d'une sorte d'escalier, dont chaque degré pouvait, au besoin, supporter mi ou plusieurs archers, destinés à surveiller les alentours et à user de l'arbalète ou autres projectiles, quand l'ennemi osait tenter un siège ou une escalade. Généralement les voûtes n'étaient pas encore adoptées, sinon en de grands édifices, et il pouvait se faire qu'à Saint-Savin on ne les eût pas négligées ; mais on les remplaçait le plus souvent par des charpentes solides et sculptées de figures symboliques, recouvertes ou non de peinture et d'or. Le bâtiment avait, au niveau de cette charpente, des ouvertures appelées mâchicoulis, dont l'usage se prolongea jusqu'au xiv^ siècle pour quelques églises et pour les châteaux. Par là, on défendait les murailles contre les approches, en jetant des matières bouillantes ou enflammées, telles que l'huile, l'eau, les brandons allumés. Si l'on ajoute à tout cela de larges et profondes douves entourant l'extérieur dans ses parties les plus accessibles, on aura une idée complète de ce qu'était la basilique de Saint-Savin, lorsque Bertrand, . évêque de Poitiers, vint couronner l'œuvre, en lui donnant sa consécration liturgique.
Ce n'est pas la première fois que nous vovons le nom de Eiie est con?acrée
•• •*■ ^ " pur Rcrlrand, evfque
ce prélat, qui signa, en 779, la charte de fondation de dePouiers. l'abbaye do Charroux : il y est qualifié d'ami du comte Roger. Nous voyons, par son intervention dans cette autre dédicace de Saint-Savin, que son épiscopat fut de longue
durée. C'est donc à tort que Dreux du Radier (a) le fait mourir vers 785, et il est à constater que son successeur, Sigebrand, ne paraît qu'en 819 : ces dates éloignées laissent supposer dans nos listes des lacunes auxquelles il n'est pas facile de remédier.
Phénomènes de l'an- L'Aquitaine et le Poitou jouirent pendant deux ou trois
née 807. ■■■ J X
ans d'une paix bien méritée avec les ennemis habituels des contrées pyrénéennes. On y eut donc le loisir d'apprécier la valeur de plusieurs phénomènes dont l'année 807 fut témoin. On y observa jusqu'à trois éclipses : deux de lune, dont la première eut lieu le 11 février; la seconde, qui ne fut que partielle le 21 août, et une de soleil, le 26 février f*). Les planètes de Jupiter et Mercure semblèrent quitter aussi leur route accoutumée et apparurent : la première, envahie par la lune qui était à son dix-septième jour; l'autre, dans le disque du soleil, dont l'éclat lui fit prendre la forme d'une petite tache noire qui ne se dégagea qu'après huit jours w. Ces anomalies apparentes intéressèrent les astronomes dont la science était recommandée à la cour de Charlemagne et à celle de Louis ; mais elles furent pour les populations, comme toujours, des sujets d'inquiétudes qui se réalisèrent d'autant moins dans le cours d'une année où rien ne se passa de saillant. Il y eut encore pourtant quelques légers mouvements dans la Marche d'Espagne, où il fallut envoyer des troupes ; mais Louis, qui avait fait un voyage à la cour de son père, était revenu dans ses Etats avec d'autres préoccupations d'une importance bien supérieure. Il avait été exhorté surtout à . renoncer personnellement à l'expédition de Tortose (29) pour veiller par lui-même à un danger qui le touchait de lud'ïrcTlltspTÊ P^^^^ ^^^^^- ^^^ décidément les côtes aquitaniques étaient Normands. (jéjà hautécs par une foule d'embarcations qu'on reconnais-
(o) Biblioth. dti Poit., I, 18.
(6) Art de vérifier les dates, I, 321.
(c) Mézerai, 1, 475. — L'Astonome, Vita Lndov. Pu, ad ann. 807.
sait de loin à leurs allures vives et variées pour des navires de guerre. D'où venaient-ils? Que méditaient-ils? Des plans d'attaques qu'on ne pouvait attribuer qu'aux hordes indomptables du Nord.
Les guerres de Charlemasrne contre les Saxons, poussées Leurs pirateries
^ ^ ' ^ S(?culaires, causes pro-
à la moindre de leurs révoltes avec autant de vio;ueur que tahies de leurs nou-
o 1 velles invasions.
de succès, avaient enfin torcé au repos ces nations dont l'élément était la guerre. La dispersion parmi les peuples d'outre-Rhin d'un grand nombre de familles arrachées à leurs foyers; celles d'entre elles qui, plus considérables par leurs richesses et leur crédit, avaient été transplantées jusque dans la Gaule méridionale, semblent expliquer de quelle façon les indigènes, demeurés forcément à l'état d'inaction dans la Saxe et la Frise, avaient pu rêver d'éclatantes vengeances, en portant leurs voisins des bords de l'Elbe à tenter des expéditions maritimes sur des côtes que leur étendue rendait plus difficiles à garder. Ce n'était pas d'ailleurs la première fois que ces Barbares avaient ravagé ce littoral, où étaient toutes les richesses de l'agriculture et du commerce. Le vi^ siècle les avait vus y porter la ruine et l'incendie. Ces souvenirs forment chez une nation des traditions impérissables, et longtemps après eUes s'enhardissent encore à des tentatives que déterminent les mêmes espérances. Quel appât nos provinces durent-elles présenter à ces descendants de tant de vainqueurs qu'avaient subis l'Armorique et l'Aquitaine ! Il ne s'agissait que de recommencer avec des chances favorables qu'offraient peut-être trop la vieillesse, déjà fatiguée, du grand empereur, et l'espèce de sécurité d'un roi qui paraissait peu inquiet de si prochaines entreprises. ,
C'est ainsi que les historiens croient devoir expliquer les apparitions subites que firent, en 807 et l'année suivante, des flottes plus ou moins considérables de ces trop célèbres déprédateurs. Ils allaient ouvrir pour l'Europe, mais hélas ! pour la France en particulier, une période d'épreuves sanglantes, de déplorables revers, et de souvenirs qui
devaient imprimer à ses annales les plus reculées une grande tristesse avec des spectacles pleins d'horreurs. Précantionsdesur- Une prcuvc dc la vigilancc de Charlemagne sur ses
veillance sur leurs
cvoiuiioDs maritimes. Etats et ccux de son fils, c"'est qu'il fut instruit le premier de ce qui se passait. Il fit prévenir Louis qu'une flotte, venant de la mer Septentrionale, avait passé dans le détroit des Gaules, aujourd'hui la Manche, et faisait voile vers les côtes d'Aquitaine, dans le dessein très probable d'y faire quelque descente (a). Louis se tint sur ses gardes et fit construire de nouveaux vaisseaux, garda l'embouchure de la Garonne et des autres fleuves du littoral, et demeura dans ses Etats pendant qu'il dépêchait à Tortose une armée sous la conduite d'Ingobert, que l'empereur lui avait envoyé comme un de ses généraux les plus expérimentés.
Les Normands, qui savaient ces préparatifs, parurent hésiter à prendre l'offensive qu'ils avaient méditée. Mais dés ce moment l'éveil était donné, on se méfiait d'eux, et les dernières années de Charlemagne se passèrent en inquiétudes, en observations, et en conseils énergiques sur les moyens qu'il faudrait bientôt leur opposer. Afin de les mieux comprendre, exposons d'abord sur ce peuple, ses origines et ses habitudes, quelques notions que l'histoire ne doit pas négliger.
Au Nord de l'Europe, entre la mer Baltique et l'Océan Germanique ou mer Septerftrionale, étaient le Danemarck et la Norwège. C'est aux habitants du premier de ces deux pays qu'on a donné le nom de Normands (hommes du Nord), aussi connus sous celui de Danois, qui constatait leur origine géographique. Le voisinage de la Norwège les avait nécessairement unis à ces peuples dont la même mer baignait les côtes, et leurs habitudes commune pourvoyait à leur existence par la pêche, les cabotages, le pillage des navires étrangers qu'ils épiaient dans les golfes de la Norwège, et aussi par des courses maritimes où la piraterie avait son
(o) L'Astronome, Vita Ludov. PU, ad ann. 808.
rôle. Ces courses ne servaient pas mal à entretenir dans ces sauvages navigateurs le goût des entreprises plus considérables. Quoi qu'il en soit, on voit que les Normands proprement Leur roi Godefroy
■" ' '■ -^ ■■■ ose défier Cnarlema-
dits habitaient surtout le Danemarck, d'où ils furent appelés s°^également Danois par les annalistes du temps (30). Ils avaient en 808 un roi nommé Godefroy, homme actif, aux mœurs violentes comme celles de sa nation, laquelle était relativement nombreuse pour un pays de peu d'étendue, et qu'il poussait par ses exemples aux rudes travaux de la mer et à une bravoure qui allait jusqu'au mépris de la mort. Après la défaite des Saxons il avait craint que Charlemagne ne tentât quelque irruption dans ses Etats ; mais accoutumé aux chances heureuses de la guerre, il osa le prévenir, et, après des expéditions très funestes aux côtes de la Germanie, de l'Angleterre et de l'Ecosse, il avait nettement ouvert les hostilités contre nos provinces du Nord en s'emparant du petit territoire des Obotrites (31), que la France avait protégé depuis longtemps et où elle était représentée par Traricon, un des ducs de la cour impériale. Cette contrée, qui s'étendait des bords orientaux de l'Elbe à la mer du Nord, avait beaucoup souffert de ces ravages. Des paroles de paix s'étaient fait (entendre néanmoins, et puis des perfidies avaient signalé la conduite des envoyés du prince danois vers notre vieux monarque, enfin dégoûté de lui, et qui avait résolu de le châtier sévèrement à la première occasion (^). Godefroy savait tout cela, et attendait impatiemment le jour où les Gaules, dépourvues du secours qu'elles trouvaient dans la force et la sagesse d'un grand homme, pourraient devenir enfin l'objectif d'entreprises qui devaient le venger. Ces apparitions lointaines n'étaient donc que des essais, pour lesquels l'ennemi préludait à de prochaines attaques.
Nous ne savons rien des habitudes domestiques des
(a) Eginhard ; l'Astronome ; Daniel, ad ann. 808.
domeSues''^^""'^" Normands, non plus que de leurs mœurs publiques, les mémoires du temps s'étant absolument tu sur ces particularités que primaient de beaucoup les récits des souffrances imposées à leurs victimes ; car ils avaient dans leurs usages nationaux, où des rites entraient pour beaucoup, les sacrifices de leurs victimes et des chants barbares qui répétaient toujours des inspirations guerrières. Leur dieu était cet Odin qui aimait les combats, les ruines et le carnage, et promettait aux guerriers valeureux une glorieuse immortalité (32). Ils croyaient donc à une survivance de Pâme après son pèlerinage d'ici-bas. Mais tout cela était assez grossier pour exclure les moindres notions de civilisation et de justice. La force protégeait comme une loi absolue et à peu près unique la volonté du souverain élu par eux, et qui avait trop à s'occuper de la guerre et du pillage pour donner à la codification des idées morales un temps qu'il croyait mieux employé à conserver l'esprit national hors de toute atteinte étrangère. Leurs chants sacrés les animaient aux combats ; quelques rares sacrifices en plein air sollicitaient des victoires ou remerciaient leur dieu de celles qu'ils avaient remportées : encore se fiaientils moins, pour les succès de la guerre, à la religion qu'à leur ardeur naturelle aux combats.
Ils n'avaient pas de monnaies. Qu'en auraient-ils fait, n'ayant ni commerce ni relations internationales"? Celles qu'ils ravissaient dans leurs courses se changeaient en bijoux ou en ornements de luxe pour les armes. On a trouvé de ces bijoux dans leurs tombeaux en pierre ; ils étaient d'une facture plus ou moins réussie, mais dont le plus grand nombre ne donne qu'une idée très élémentaire d'un art qui semblait naître à peine ou qu'on n'avait aucune prétention de perfectionner («). Quant à leur industrie de ménage, c'était presque toujours des instruments en terre, très modestement ornementés de quelques stries ou inci-
(fl) Peigné de la Cour, Les Normands dans le Noyonnais, in-S», 1868.
sions ; les inscriptions et marques de potiers y manquent absolument, et ils n'avaient pas Part de vernisser leur terre («). Les meubles devaient être aussi peu élégants, surtout avant que ces dépradations de PEurope occidentale eussent fourni ces coureurs insatiables d'objets de toutes sortes dont ils durent apprécier promptement l'emploi et la valeur.
Ils n'avaient pas plus d'agriculture que d'industrie. L'une Leur marine. était peu facile sur un sol de sable et de rochers ; l'autre leur eût demandé un temps qu'ils préféraient donner aux aventures fructueuses. Cette double raison dut être dés longtemps (car dès le iv^ siècle ils se mêlèrent aux autres Barbares qui envahirent l'Afrique et l'Italie) le motif de leur préférence pour le brigandage et la piraterie. Ils n'avaient qu'un art, celui de construire des vaisseaux dont le bois se trouvait sous leurs mains dans les grandes forêts qui abritaient leurs rivages. Eux aussi avaient commencé par des pirogues et autres petites embarcations plates, destinées à des voyages peu lointains; mais bientôt leur goût pour la navigation les avait perfectionnés dans cet art, et ils en vinrent à se faire des vaisseaux où les voiles secondaient les avirons, où le gouvernail avait son rôle, et dont les évolutions rendues plus faciles par l'expérience leur rendirent possibles les expéditions longues et audacieuses. Ils surent bientôt y ajouter même un luxe d'ornementation que leurs voyages leur firent emprunter à des plages plus civilisées, parant leurs proues de figures élégantes, leurs voiles de broderies. Ils allèrent jusqu'à fortifier leurs vaisseaux par des appareils de bois et de fer qui servaient de rempart au-dessus de la poupe d'où jaillissaient sur l'ennemi des pierres, du sable et autres projectiles destinés à repousser les assaillants (33). Ils allaient plus loin, et quand il s'agissait d'assiéger une ville défendue par la mer, ils élevaient sur leurs navires de fortes tours de bois
(a) Ibid., p. 63.
qui les mettaient au niveau des remparts, et leur permettaient de tirer sur les assiégés, en annulant tout ce que ceux-ci auraient pu leur lancer d'une grande hauteur.
Pour parcourir les rivières que la quille des grands vaisseaux rendait impraticables, les Danois avaient construits des bateaux, qu'ils traînaient à force de bras à Tembouchure de ces cours d'eau ; ils s'y embarquaient alors et remontaient les fleuves avec une vigoureuse habileté, ne se laissant arrêter par aucune opposition, abordant les rivages en dépit de leurs défenseurs que leur audace décourageait très souvent, et qu'ils savaient mettre en fuite après une résistance inutile.
Leurs armes furent celles de toutes les nations chez qui la guerre était une habitude. L'arc et la flèche, la lance et la fronde en étaient les principales. Ils y joignaient un bouclier rond ou quadrilatère, formé d'une plaque de fer battu ou de quelques bois durs, recouverts de cuir ou d'une peau de poisson. Leur épée était large et longue, à deux tranchants, d'autant plus redoutables qu'ils avaient l'art de la tremper et la maniaient avec un bras de fer. Ils manœuvraient aussi la hache d'une façon redoutable, et s'en faisaient une dernière ressource dans les combats corps à corps, ou un moyen d'abattre les palissades des camps. Ils portaient des casques coniques de fer ou de bronze, gardant par une épaisse garniture le visage et le cou autant que la tête, et que consolidait une mentonnière. Enfin une cotte de mailles couvrait tout le corps, des épaules aux genoux ; les jambes elles-mêmes étaient défendues par des lames de métal qui s'y ajustaient sans gêner la marche. Tout cela, on le voit, s'adaptait mieux aux fantassins qu'à la cavalerie, qu'ils n'eurent pas d'abord, parce que les chevaux auraient pris une place considérable dans leurs embarcations, contenant à peine cent hommes chacune. Ils sentirent bientôt pourtant le besoin de s'en faire une pour les courses et les batailles, quand ils eurent commencé à s'établir dans les terres. A peine à cette seconde période de leur appa-
rition sur le territoire, il leur fallut songer à s'y maintenir. Leurs camps.
Ils recoururent donc à des abris pour lesquels ils tentèrent
Part des retranchements. Ils se firent des camps protégés
par des mouvements de terrains choisis dans les plaines,
ou environnés et défendus soit par de hautes collines, soit
par des revêtements de terre: les murs n'entraient jamais
pour rien dans ces moyens de défense qu'ils abandonnaient,
souvent lorsqu'à peine ils étaient formés. Un de ces camps
existe encore à Laviers (34), sur la rive droite de la Somme.
Il n'a que 36 mètres de diamètre, ce qui prouve que les
troupes n'y faisaient pas de longues stations ; les fossés
en étaient bien plus considérables, et pour la petite garnison
qui pouvait s'y reposer, c'était un lieu de défense sûr.
Ils avaient aussi des fortifications factices, placées sur des Leurs forteressi hauteurs qu'ils faisaient eux-mêmes, en y accumulant des terres qu'ils couronnaient par des ouvrages en pierre ou en bois, enchevêtrés assez solidement pour résister à des assauts. Après eux, on continua ce système de construction. C'est l'origine de tant de mottes féodales sur lesquelles on voit encore les ruines pittoresques de tant de donjons et de manoirs. Ainsi ils avaient pour tactique de se faire ou d'occuper à l'occasion une position qui dominât l'ennemi, par le même principe qui leur avait inspiré ces navires surmontés de plates-formes crénelées, d'où ils lançaient avec plus de succès et de sûreté les flèches et la fronde (a).
Leur tactique militaire, d'abord peu réfléchie et bornée à Leur tactique, ces premiers élans d'impétuosité qui signalèrent toujours les nations sauvages, se perfectionna par l'observation, et devint bientôt plus méditée et plus savante, tout en gardant la coutume de leurs cris barbares, destinés à épouvanter les rangs opposés. Us se firent des plans d'attaque contre les moyens de défense de l'ennemi : dans les combats corps à corps, ils s'avançaient d'abord assez lentement, le bouclier en avant, la lance au poing ou à bras tendus; si elle
(a) Cf. Depping-, passim.
poésie
venait à se briser, ils recouraient à la hache, et l'engagement n'en était que plus meurtrier; puis bientôt ils se jetaient avec impétuosité dans la mêlée. Ils attaquaient les retranchements et les forteresses avec des espèces de béhers, composés d'énormes poutres montées sur deux roues et qu'un certain nombre de soldats poussaient contre les murs. Ils jetaient sur les fossés et les petits cours d'eau des ponts improvisés avec des arbres ; ils avançaient vers les murs d'une place protégés par des tours en bois à doubla et triple étages, d'où ils s'efforçaient d'atteindre de plus près les défenseurs placés sur les créneaux et dans les étroites meurtrières qui garnissaient leurs propres murailles (a).
Leur langue et leur Croirait-ou quc CCS pcuplcs, qui trouvaicnt les joies de leur vie en de si matérielles préoccupations, eussent pourtant une langue riche, flexible et harmonieuse, maniée par le vulgaire, même en des poèmes chantés, qui leur constituaient une véritable littérature? Ces monuments littéraires ont pourtant fait l'objet depuis plus d'un siècle de recherches et d'observations qui ont abouti dans le Nord de l'Europe à des pubhcations d'un haut intérêt. C'est de cette langue Scandinave, autrefois unique, et déjà alors si attachante, que par des altérations successives se sont formées deux langues modernes, le danois et le suédois. Elle 'se trouve pourtant sans altération en Islande, où il faut chercher les traces antiques de leur poésie primitive w. Car ils avaient aussi leur poésie. Quel peuple n'a pas eu la sienne, puisque la poésie est le sentiment né des images qui frappent le plus à notre esprit, et que ces images ressortent tout d'abord des scènes de la nature et des impressions quelle reproduit dans les intimités l'inteUigence ? C'est ainsi que furent conçus les poèmes Scandinaves, où
(a) Peigné de la Cour, tib. suj).
(b) Soiirdeval, Ancienne navigation sur le littoral de la Vendée {Mémoires des Antiq. de l'Ouest, XXXV, 140 et suiv.).
invasions.
respiraient tour à tour ou à la fois les joies bruyantes des festins, les périlleuses campagnes de leurs navigateurs, les louanges de leur Dieu empruntées à une mythologie grandiose et guerrière, et la vaillance de leurs chefs qu'ils appelaient les rois de la mer dans les orgueilleuses ivresses de leurs farouches triomphes (<?).
Quant aux résultats de leurs invasions dans un pays, ils . Ravages de leurs étaient affreux, et rien n'égale dans aucune histoire ni les horreurs qu'ils exerçaient ni les lugubres accents qui nous en ont transmis les funestes épisodes. Pihant tout ce qu'ils pouvaient emporter, ils brûlaient le reste avec les habitations et les églises ; ils démolissaient les châteaux, ils emmenaient les hommes en esclavage, se partageaient entre eux les femmes et les filles, prenant jusqu'aux enfants pour les élever dans leur métier de pirates. Enfin ils allaient sur une côte voisine faire des ventes publiques des meubles, et des bestiaux qu'ils avaient pris sur une autre, et ne laissant dans les heux qu'ils avaient abordés que des ruines, des larmes, et la plus complète désolation.
Tels sont les affreux visiteurs qu'on commençait à craindre en France et en Aquitaine, sans prévoir encore à quels excès ils s'y livreraient. Nous les verrons trop souvent les renouveler. Avant de les avoir en tête, il nous a paru nécessaire de les faire apprécier, et le lecteur, qui doit les reconnaître à leurs œuvres, les jugera mieux d'après ce qu'il aura su de leurs mœurs, de leurs plans militaires et de leurs terribles cruautés.
Il est certain que déjà en cette année 808 ces bandits de la mer écumaient tous les parages maritimes de la France, de l'Angleterre et de l'Ahemagne. Ils s'y comportaient en corsaires, courant sur tous les navires qui leur apparaissaient {b) ; c'est ce qui détermina Charlemagne à porter la
(fl) Sourdeval, ibid. — Aug. Thierry, Hist. de la conquête des Normands, I, 124 et suiv.
{b) Mauléon, Les Carlovingiens, p. 126. — Mézeray, p. 475.
Elle est conservée à Nouaillé.
guerre chez eux, pensant qu'il y aurait toujours plus d'avantages à les prévenir qu'à les attendre. Avant de l'y suivre, revenons à ce qui se passait en Aquitaine et en Poitou. Changement de la Nous avous VU qucls changements s'étaient faits à
règle de saint Hilaire. ■ . . ,
Poitiers pour l'abbaye de Saint-Hilaire, qui était devenue un Chapitre, en abandonnant la règle de saint Benoît pour celle des chanoines réguliers. Nous savons aussi que Nouaillé, érigé en abbaye, avait reçu le code bénédictin de l'évêque de Saintes, Atton, qui avait fait du simple prieuré un monastère (a). Là on voyait fleurir cette inimitable règle que le relâchement commençait à faire abandonner. A Saint- Hilaire, pourtant, un certain nombre des anciens rehgieux restés après l'adoption de la vie moins austère ne s'accoutumaient pas à ces facilités peu d'accord avec leur conscience ou avec leurs goûts d'une solitude plus complète. Ils demandèrent à Louis d'Aquitaine, en sa qualité d'abbé laïque et d'avoué de la maison, qu'il leur fût permis de se retirer à Nouaillé, où la ferveur primitive n'avait souffert aucune atteinte. Le roi, dont la piété éclairée préférait cette seconde réforme ainsi motivée à celle qu'il n'avait accordée d'abord que par condescendance, se prêta volontiers à cette pensée, et, par une charte datée du mois de mai de la vingt-huitième année de son règne (35), il permit à tout chanoine de la maison de Poitiers de passer à cetie condition plus parfaite dès qu'il en sentirait l'attrait. Il y ajouta, pour la communauté restée régulière sous la constitution de saint Benoît, d'élire ses abbés ; ils continuaient à Saint-Hilaire les concessions qu'il lui avait faites, et il entendait que tous les juges ou magistrats se conformassent à ces dispositions dans tous les rapports judiciaires avec les deux communautés (t). Il y eut en même temps entre les deux abbés, Foulques de Saint-Hilaire, et Hermembut de Nouaillé, une convention, que de maintenir à Nouaillé
(a) V. ci-dessus, ad mm. 700.
{h) Cf. Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, XIV, 3.
la discipline régulière (36) : c'était une garantie de plus donnée à ceux qui devaient y venir chercher Pexercice de la perfection évangélique (^).
Sous quel épiscopat se passèrent ces faits ? C'est encore un mystère. Nos dyptiques diocésains nomment ici un évêque de Poitiers dont rien n'éclaire l'existence et qui n'est connu que par son nom, un Benoît, qui serait, selon nous, un double emploi avec celui que nous avons placé, d'après les indications du temps, vers l'année 779 (è). Il est probable qu'à présent nous sommes encore sous l'épiscopat de ce Bertrand que nous avons vu consacrer en 806 l'abbatiale de Saint-Savin, et qui serait mort ainsi beaucoup plus tard qu'on ne l'avait cru jusqu'ici.
On croit qu'à cette époque la règle de saint Benoît avait la ^Abbaye de saint-
i ^ ^ ^ Florent - de - Mont -
préférence dans toutes les communautés régulières, et que s'onne. celle de saint Chrodegand. n'était adoptée qu'assez rarement en proportion. Parmi les monastères de notre connaissance qui gardèrent plus fidèlement les traditions bénédictines, il faut compter Saint-Florent-de-Montglonne, appelé déjà Saint-Florent-le-Vieux, depuis la fondation, en 691, d'une autre abbaye du même saint, près de Saumur. Nous avons vu ses commencements vers l'année 360. Sa régularité l'avait gardée contre les malheurs qui en avaient frappé tant d'autres, et, en dépit des orages des temps, elle s'était vue florissante sans interruptions trop regrettables. Vers la seconde moitié du vu® siècle, elle avait eu pour abbé saint Maurontus, contemporain et ami de saint Herbeland, abbé d'Aindre en Bretagne, mort en 718. Abbatius ayant succédé à Maurontus, introduisit en 799 une rigidité plus grande parmi les moines , qui s'engagèrent à suivre en tous points la règle de saint Benoît, laquelle s'était un peu mitigée avec le temps. Ils étaient encore la ferveur de cette réforme, lorsqu'en 808, Charlemagne, entendant louer la
(a) Mes Documents pour l'histoire du diocèse de Poitiers, 1, 128.
(b) Ci-dessus, l. III, p. 4-29.
tenue et la piété des moines, fit décorer leur église de Saint- Florent de colonnes en marbre, leur fit don de beaucoup de domaines, et même, dit-on, de tout le pays de Mauges. Dufour(^) fait observer et avec raison, qu\uie donation aussi considérable, dont Mabillon n'a pas douté et dont la charte est perdue, ne comportait sans doute que cette partie du territoire de Mauges où étaient enclavées les terres, déjà fort considérables, de Pabbaye. Quoi qu'il en soit, l'abbé Abbatius, dont nous venons de parler, ne vécut pas au-delà de l'année 809. Il eut pour successeur, en 810, Arnould, qui gouverna l'abbaye pendant seize ans, et mourut en 825 w. Nous verrons plus tard les faits qui se rattachent à cet établissement.
Nouvelles appari- Ici sc placeraient les affaires de Catalogne et l'expédition
tioDs des Normands
sur les frontières de ^q Tortosc, quc uous avous placée en 806, avec quelques historiens. C'est une contestation sur des dates qui ne change rien aux détails que nous avons racontés, et que nous mentionnons ici pour une plus grande exactitude.
Ce qui signala surtout l'année 809, où nous entrons, ce furent les nouvelles tentatives des Danois contre les Obotrites et les Saxons, protégés de Charlemagne, ce qui força ce prince à leur opposer au-delà de l'Elbe une forteresse qu'il y fit construire, et qui devint le berceau de la belle et célèbre ville de Hambourg.
Mort de Pépin, roi Pépiu, roi d'Italie, mourut au commencement de juillet 810,
îiïagnèf * '^^ ^'''"" dans la trente-quatrième année de son âge. Ses contemporains disent tous que s'il eût vécu, il aurait égalé son père par son courage et la sagesse de ses vues. C'est beaucoup dire : mais à ce chagrin vinrent s'ajouter pour le grand prince les sollicitudes causées par les Normands, qui, repoussés sur terre, et tenus par lui dans une paix
(a) Histoire générale manuscrite, t. II, note 5. — V. Poiiillé des bénéfices de France, d'AUiot, t. III, p. 217 et suiv. — Bodin, Recherches sur l'Anjou, 1, 104.
(&) Mabillon, Annal. Bened., II, 333.
forcée du côté du Nord, ne se portaient qu'avec plus d'ardeur vers les expéditions maritimes. Godefroy, leur roi, s'était gy^^^j ^^ ^^f^ne emparé de la Frise et des îles qui la côtoient, et, profitant "^^^ Romands. de la consternation où ses succès avaient jeté ces peuples, il passa sur le continent, et comme une armée de Français et de Frisons se portait au devant de ses troupes, elle fut défaite ; après quoi plusieurs places se rendirent et se soumirent aux ti'ibuts qu'on les força de payer sans retard. C'était d'un triste présage pour l'avenir, surtout quand les infatigables ennemis se furent emparés aussi de la forteresse de Hambourg, devenue insuffisante à les arrêter. Charles ne douta plus dès lors des audacieux projets de ces hordes indomptables. Il fit avancer ses vaisseaux et ses troupes de terre vers les confins orientaux de la Westphalie, et se porta au confluent de l'Aller et du Weser (37) pour y attendre Godefroy, qui s'était vanté d'aller à sa rencontre et de l'y combattre personnellement. Mais cette bravade n'eut pas de suite. Godefroy venait d'être assassiné par un de ses gardes ; les troupes normandes se hâtèrent de retourner en Danemarck, où le fils du roi défunt, autrement inspiré que son père, se hâta de faire la paix avec l'empereur, qui ne demandait pas mieux.
Cependant celui-ci redoubla de vigilance et contribua . châtei-Aïuon for-
^ ^^ tifii; à cette occasion.
beaucoup par ses conseils au soin que prit le roi d'Aquitaine de fortifier la ville de Châtel-Aillon. Cette ville avait alors quelque importance, quoiqu'elle ne fût pas encore un chef-lieu de viguerie. Bien plus considérable que la Rochelle, qui n'était encore qu'un point minime de ces rivages, elle se trouvait, par sa situation sur le littoral Ouest de l'Aunis, capable de défendre ces abords que protégeaient aussi depuis quelques années les îles fortifiées du Pertuis d'Antioche (38), telles que Ré, Aix et Oléron. Les fondateurs de ce lieu semblent être les seigneurs nommés Alon, Castellum AîoniSj dont le plus anciennement connu n'apparaît cependant' que vers 950, et il n'y a pas d'acte mentionnant la viguerie antérieurement à 969. Ces seigneurs eurent un
rôle important dans le pays jusqu'en 1250, où parut Raoul de Mauléon, qui en fut le dernier représentant, lorsque les empiétements de la mer eurent effacé les derniers vestiges du siège de la seigneurie r^). On voit par les précautions de Charlemagne et de Louis d'Aquitaine que, dès le ix^ siècle, ce point du littoral pouvait être menacé, ce qui prouve qu'on y attachait dès lors un véritable intérêt. Pour ce qui est aujourd'hui de ce nom, il n'est plus donné qu'à un pauvre viUage d'une centaine d'habitants, n'occupant même aucun des restes du sol où fut primitivement la capitale de l'Aunis. Traité entre Char- JusQu'à préseut, notro histoiro provinciale est forcément
lemagne et un prince 1x7 1
normand. absorbéc daus celle de l'Aquitaine ; ses agitations furent
loin d'être aussi douloureuse que celles de ce grand pays toujours en guerre contre les hordes espagnoles ou traversé par des personnages et des événements qui troublent la paix générale et ne manquent pas d'entraîner trop souvent dans ces conflits des contingents poitevins. C'est donc à peine si nos comtes se montrent un peu au milieu de ces obscurités embarrassantes. Il paraît avéré cependant que le comte Abbon, qui avait reçu de Charlemagne le gouvernement du Poitou en 778, lors de l'érection de l'Aquitaine en royaume, figure en 811 dans un acte public où Charlemagne est intéressé. Il s'agissait de cimenter un traité de paix entre ce prince et Hemming, fils du Normand Godefroy, dont nous avons vu les exploits à Hambourg. Les deux souverains n'avaient conclu alors qu'une sorte d'armistice, se réservant de traiter définitivement quelques semaines après. Mais, l'hiver de 810 à 811 ayant été très rigoureux, n'avait pas permis de se rapprocher ; ce ne fut qu'au printemps suivant, qu'on put renouer les conventions. On s'assembla alors sur la rivière d'Eider, qui sépare le Holstein (40) du Jutland. Douze seigneurs français, tous comtes, parmi lesquels celui de Poitiers, et douze autres du Danemarck y conférèrent ensemble au nom des deux
(c) V. Mémoires des Antiq. de l'Ouest, XIII, p. 383 et suiv. ; — XX, 163 et suiv.; — V, 4o7.
rois, et tout se termina à la satisfaction mutuelle des deux parties.
La mort de Charles, second fils de Tempereur, suivit de Nouvelle révoUe
' . d'Adalriccontre Louis
prés le traité susdit, en décembre de la même année. Louis d'Aquitaine. d'Aquitaine restait donc seul de ses trois fils ; il devenait Tunique héritier de Fimmense empire, d'abord partagé entre trois couronnes, et seê inclinations modestes autant que pacifiques faisaient déjà prévoir que ses bonnes qualités, ses vertus même, et il en avait de grandes, ne suffiraient pas â un tel fardeau. Avec ces événements coïncidèrent de nouveaux troubles dans la Gascogne, dont Adalric, banni en 790, avait repris possession d'une manière d'abord presque furtive ; mais sa conduite bientôt évidente tendait sans cesse à pousser les Gascons à la révolte. Louis, qui avait cru devoir fermer les yeux sur cette reprise occulte d'une souveraineté justement perdue, résolut enfin de le réduire par la force des armes. Il y parvint en ravageant le pays que le chef rebelle avait abandonné à son approche, si bien qu'Adalric, découragé, sollicita bientôt un pardon, qui lui fut généreusement accordé. Mais cette feinte soumis- ■ sion n'était qu'une trahison de plus. Quand Louis s'étant avancé jusque dans la Navarre et l'Aragon, tous deux soumis de nouveau, revenait en France par cette même vallée de Roncevaux si funeste aux Français de 778, Adalric, secondé de ses deux fils, y dressa les mêmes embûches et y conspirait la perte de celui qui lui avait pardonné. Louis s'était méfié de cette perfidie ; il se ^ s» défaite et sa tint sur ses gardes, et quand le parjure croyait le prendre dans une embuscade, il fut battu lui-même cruellement, et succomba sur le champ de bataille avec Centule, son second fils. Généreux encore jusqu'à ne pas vouloir punir la félonie du père sur ses petits-fils, Louis partagea la partie de la Gascogne, dont avait joui Adalric, entre Siminus, fils aîné du principal coupable, et son petit-fils, Loup-Centule (40)^ Nous verrons combien peu ces deux princes en furent reconnaissants, comme si une tache originelle restait indélébile,
semblable à une punition mystérieuse, dans une famille où sont méprisés d'abord tous les principes de la loyauté et de l'honneur. Il est rare, hélas ! que ces terribles leçons de l'histoire guérissent le cœur humain des ambitions im.pies et des intrigues qui les font trop souvent réussir. Dernières années de H semblait quo Cliaiiemagne , dont l'âge avait quelque
v<ft£irl6II13^D6*
peu fatigué les forces corporelles, ne perdît rien, au milieu de ses préoccupations gouvernementales, de ce génie toujours vivace qui avait entretenu en lui le sens des bonnes œuvres et des améliorations utiles. Ainsi on le vit, dans le cours des deux années 811 et 812, relever les ruines des monastères de Montglonne et de Noirmoutier, que le temps sans doute et les mauvaises conditions de leur première architecture avait gravement endommagés (a). On ne peut guère attribuer à une autre cause ces restaurations dont les contemporains parlent tous sans en exprimer aucune raison antérieure. Louis suivit cet exemple en Aquitaine en 812 : il restaura le monastère de Saint- II restaure le mo- Maixcut, avarié probablement par les mêmes causes que les autres, car il avait déjà trois siècles d'existence pendant lesquels il avait dû subir des infortunes de plus d'une sorte. Après ces réparations matérielles, il fallut songer à faire revivre la discipline affaiblie par les troubles du temps; et, après avoir réuni un concile à Arles, où les évêques s'occupèrent de réformer les abus, de ramener les curés à la régularité du zèle pastoral, les parents à l'instruction des enfants dans la famille, les évêques eux-mêmes à l'étude des saintes écritures et des canons, ce prince prit à cœur de relever les saintes habitudes de la vie monastique, et il prépara pour Saint-Maixent une réforme qui pût s'accomplir trois ans plus tard. En 815, une colonie de moines fut appelée du Mont-Cassin, sous la conduite de l'un d'eux, nommé Tébert. Celui-ci est inscrit le sixième parmi les abbés connus de cette maison,
(a) L'Astronome, ad. ann. 8i2, c. xix.
dont les chartes se sont perdues pendant plusieurs siècles. L'abbatiat de Tébert n''alla point au-delà de 825, où Ton trouve son successeur, nommé Rainaud. Tébert obtint, en 817, de Louis le Débonnaire, un privilège d'immunité, c"'est-à-dire que la communauté était exemptée, comme quelques autres, d'offrir des présents annuels au souverain et de fournir un contingent militaire en temps de guerre. En revanche, elle était tenue à de fréquentes prières pour la conservation du prince (^). On ne sait rien du gouvernement de Tébert, ni même de l'époque de sa mort {*). Pendant que renaissaient ainsi, par les soins du pieux , MortdesaiatGuii-
^ ■ ' '■ '■ laume de Toulouse à
souverain de l'Aquitaine, ces grands établissements où se ^«"o"*^ ravivaient les vertus affaiblies et les lumières déjà obscurcies des lettres et des sciences, une autre grande réputation s'affermissait d'autant plus en laissant sa mémoire bénie à tous les siècles. Le grand homme que sa gloire militaire n'avait pas empêché de mettre le ciel avant tout dans ses plus hautes aspirations, Guillaume de Gellone, mourait au milieu de ses rochers, après six à sept ans passés dans une entière solitude et la pratique parfaite de la prière et de la mortification chrétienne. Nous avons déjà donné sur cette personnalité intéressante de notre pays des détails capables de la faire connaître (c) : on aimera à recueillir quelques traits de plus capables de compléter sa pure et pieuse existence. C'était, pour les puissants de son temps, un exemple que plusieurs suivirent, et que Louis le Débonnaire eût imité lui-même volontiers si de sérieuses considérations exprimées par ses plus fidèles conseillers ne lui eussent pas fait comprendre qu'un roi n'abandonne pas sans de graves conséquences la conduite de ses Etats, et qu'il se doit jusqu'à la fin de sa tache aux peuples que la Providence lui a confiés. Guillaume n'avait pas eu le même devoir à
(a) D. Bouquet, Script. Rer. Gallic, VI, 406 et suiv.
(b) Gallia christiania^ t. II. — Du Tems, II, 447, (a) Voir ci-dessus, ad ann. 806.
remplir ; mais quel contraste édifiant il montra à ses frères
avec les hautes fonctions qu'il avait revêtues dans le
Edification de ses moudc ! Toujours simplc religicux en dépit des instances
dernières années. j i o
faites pour le placer à la tête du monastère, il travaillait à la cuisine et au moulin; il puisait et portait Peau nécessaire aux besoins de la maison; il chargeait du bois sur ses épaules et remuait la terre de ses mains pour planter, semer Ou arracher les arbres et les légumes des jardins w. Comme il avait chosi de lui-même ces obscures et pénibles occu- ' pations dès son entrée au couvent, on le souffrit pendant trois ou quatre ans dans ces exercices si propres à satisfaire son humilité et sa patience. Mais comme on vit que sa ferveur s'accroissait à mesure que tant de fatigues diminuaient ses forces corporelles, on jugea qu'il ne fallait plus rapplicjuer qu'à la prière et à l'étude des saintes lettres. Il avait alors pour abbé Juliofroi, parent de Charlemagne, et que saint Benoît d'Aniane avait substitué à sa place après l'achèvement de Gellone. Le saint ne reçut cette nouvelle destination qu'avec répugnance, mais l'obéissance, étant la première vertu d'un religieux, l'emporta dans son cœur ; et comme on lui avait fait bâtir près de l'église une cellule séparée des autres, il y entra comme dans une nouvelle arène où il devait combattre sa chair par un redoublement de pénitence, et usa ainsi en peu de temps les jours qu'il avait exclusivement consacrés à Dieu. Il ne tarda donc pas à en recevoir la récompense, car il mourut deux ans après cette dernière période de cette vie plus austère, le 28 mai 812. Derniers efforts de Charlcmague uc fut pas celui qui regretta le moins le
charlemagne pour la . -^ j. u
"■rance. priuce sauctifié dont il' avait fait l'ami de son fils et l'un de
ses soutiens dans les choses également difficiles de la guerre et du gouvernement. Ces regrets, toutefois, ne lui firent pas oublier ce qu'il devait plus que jamais à ses peuples, dont le bonheur avait toujours été le premier objet de ses soins. Il régnait depuis près de quarante-cinq ans, et en avait
(a) Baillet, Ordéric Vital et autres hagiographes, au 10 février et au 28 mai.
soixante-douze. Pour lui, les infirmités étaient venues, suites d'une vie longue et laborieuse où il avait usé son tempérament et sa noble existence au service de Dieu, de son Eglise et de ses sujets. Jamais gloire humaine n'avait été entourée de plus honorables prestiges ; jamais un cœur aussi droit et aussi élevé ne s'était autant oublié luimême pour le bien dont il avait la sainte passion. Il vit donc sans faiblesse ses forces diminuer rapidement vers la fin de cette année 812. Ce lui fut un avertissement dont il sembla remercier le Ciel, en méditant de sages mesures. Son fils", le seul que Dieu lui eût laissé, allait avoir bientôt à recueilhr un difficile héritage ; c'était une de ses plus sérieuses préoccupations. Une autre ne l'absorbait pas moins. Il s'agissait de mettre pour ainsi dire la dernière main aux merveilles de son régne, et de se ménager une mort digne de sa religion, en mettant le sceau à tout ce qu'il avait fait pour la gloire de Dieu, et pour la sienne propre, devant la postérité. C'est pourquoi, ému en même temps des besoins ii soncfe au partage
de ses Elats entre ses
de l'Eglise et du sort de ses peuples, il songea à régler enfants.
ce double objet, de façon à en assurer l'avenir. Comme
toujours, il voulut avoir l'avis des grands et l'assentiment
de toutes les classes de ses sujets. Résolu donc d'associer
d'avance à l'empire le roi d'Aquitaine, dont il avait toujours
éprouvé la docilité, le bon cœur et les vertus royales, il
prorogea le champ de mai de 813 au mois de septembre
suivant. Dans cet intervalle, il convoqua sur les divers Quatre conciles
. , 1 1 -r-i -1 1 1 T • convoqués à l;i fois.
ponits de la France quatre conciles, dont les discussions devaient être résumées ensuite en une assemblée générale, par des décisions qui deviendraient obligatoires. Mayence, Reims, Tours et Châlons-sur-Saône durent s'occuper de l'état de l'Eglise et envoyer leurs observations. En même temps les envoyés royaux parcoururent les provinces avec leurs pouvoirs ordinaires pour signaler les abus de leurs gouvernements.
Les quatre conciles se rassemblèrent, en effet, et prirent comment ii exécute
^ ' ' ^ ce projet.
des mesures pour rétablir l'ordre ahéré en plusieurs choses
importantes, telles que les mœurs ecclésiastiques et les limites des diocèses qui s'étaient en plusieurs provinces effacées par suite d'empiétements ou d'incuries administraceS''*''^'''*'"'^^^ tives. Le concile de Tours, qui nous touche de plus près, mais qui était de la troisième Lyonnaise, ne semble pas avoir été abordé par un évêque quelconque de Poitiers, Il se tint au mois de juin, et il résulte de ses canons, comme renseignements utiles pour l'histoire du temps, que les clercs habitaient forcément, pour se préparer au sacerdoce, la maison de l'évoque, devenue ainsi un véritable séminaire, où ils étudiaient les Saintes Ecritures et la liturgie. Les chanoines habitaient aussi en commun dans Tévêché, où l'évoque pourvoyait à leur existence ; ils y avaient un dortoir commun, afin d'être toujours prêts pour les offices de la nuit ; les biens de l'Eglise étaient à tous ; l'évêque n'en devait user que pour le bien de la famille et les pauvres de son Eglise, et il ne pouvait puiser pour de tels besoins dans le trésor de cette Eglise, qu'en présence des prêtres (c'est-à-dire des chanoines) et des diacres qui leur étaient adjoints pour l'exercice du culte et le service de la cathédrale. Les évêques doivent savoir par cœur l'Evangile et les Epîtres de saint Paul, connaître et pratiquer les canons et le Pastoral de saint Grégoire ; la chasse , la musique et les autres divertissements profanes leur sont interdits. .nlnT^'nnrif"'' '" Mals cc qwï dolt aussl nous intéresser surtout ici se Yaiice à cette époque, papportc à Fétat dc la langue nationale en ces temps où elle se formait à peine. Le concile dispose que désormais les évêques auront des recueils d'homélies et autres instructions famihères sur les vérités de la foi et la morale pratique de l'Evangile, mais qu'afin d'être entendues par le vulgaire, ces allocutions seront faites en langue romaine rustique, c'est-à-dire en langue romane que parlait le peuple par suite de la corruption du latin, qui se perdait peu à peu, surtout dans les campagnes. On voit bien par la littérature de ce siècle, où la prose et la poésie se ressentent trop des altérations subies par les écoles publiques
tantôt florissantes et tantôt abandonnées, que le langage populaire devait subir l'influence des troubles politiques de la nation. Deux langues se parlaient donc alors, outre le latin réservé aux sciences et aux relations sociales du clergé et des grands : la théotisque ou tudesque, et la romane. La première plaisait beaucoup à Charlemagne, ce qui engagea plusieurs savants de son régne à la cultiver. C'était celle qu'on parlait dans la Germanie. Le roman, qui n'était qu'un latin dégénéré, fut parlé plus particulièrement dans la France et l'Aquitaine. Il fallut, en effet, que ces deux langues fussent bien pratiquées dans les contrées du Centre et du Midi pour que les conciles voulussent qu'on les employât dans la prédication exclusivement à l'idiome presque déjà oublié de l'ancienne Rome. Cependant celui-ci garda quelque chose de son dialecte au milieu même des transformations radicales que lui faisait subir le mélange des peuples divers qui commen<;aient en Aquitaine à fréquenter les races gauloise et franque. C'est de cette confusion que se sont faites les langues diverses, usitées dans les contrées méridionales de la France, comme au-delà des Pyrénées et des Alpes, pays qu'on appelle Latins, parce que leur langage et leur littérature sont tout empreints des souvenirs de Rome et de l'Italie. Au milieu de ces éléments primordiaux de notre langue française s'est faite la langue provençale, qui, pleine d'affinités reconnaissables avec le latin, l'italien et l'espagnol, s'est établie dans nos pays méridionaux avec l'autorité des régies précises et une poésie qui lui est propre. Nous verrons cette langue s'illustrer aux xii^ et xiii*^ siècles sous l'influence des Trouvères ou Troubadours. Ainsi, dès le commencement du ix^ siècle, la langue romane fut parlée dans le Midi de l'Aquitaine et un peu jusque dans le Poitou. Ce fut ce qu'on nomma plus tard la langue d'oe^ d'où Ton sait que prit son nom le territoire où elle se forma et qui comprend nos départements de l'Ardèche, de la Lozère, du Gard, de l'Hérault, du Tarn, de la Garonne et de l'Aude. Toulouse en était la capitale. Là, le mot oui
se prononçait oc. Au contraire, le même mot se prononçant oil au-delà de la Loire désigna comme étant de la langue d'oï7 toutes les provinces de la France proprement dite qui s'étendaient à peu près de la Touraine méridionale au cours de la Somme, de la Marne et de la Moselle. Là se parlait la langue tudesque ou franque, altérée par Fimmixtion du gaulois, qu'on pratiquait en partie dans les pays du Nord, où l'ancienne Gaule était remplacée par la France. Diète génfîraie Tous Ics couciles oui avaient préparé leurs décisions les
Aix-la-Chapelle. ^ ^ ^
envoyèrent pour recevoir du roi la sanction qui en devait assurer la force législative (a). Celui-ci convoqua donc au mois de septembre, à Aix-la-Chapelle, une assemblée générale où les canons arrêtés entre les évêques formèrent un ensemble de vingt-huit articles qu'on nomma capitulaire général et qui ne fut qu'un précis des actes conciliaires w. ( Ainsi le gouvernement chrétien de ce grand prince appuyait de toute 'son autorité la législation ecclésiastique. Assuré que les lois morales de la religion étaient la base de tout régime solide pour la conduite des hommes, il se maintenait sans faiblesse jusqu'à la fin dans les principes salutaires qui avaient toujours inspiré son gouvernement et fait sa véritable grandeur.
Cependant ce radieux éclat diminuait déjà sensiblement.
La vieihesse se faisait sentir au grand homme, et il songeait
à mourir comme il avait vécu, dans toute la gloire de son
génie et de sa piété.
chariemagne asso- Pour uc pas soulcvar dc jalousics cutrc ses enfants, il
;ie Louis a lempire. ■'• '' '
n'avait point parlé dans le partage qu'il leur avait fait, du titre impérial ; il convenait qu'il le gardât jusqu'à sa mort. Maintenant le temps le pressait, il n'avait plus que son fils aîné qui put hériter de sa toute-puissance et de ses titres. Il fit donc venir le roi d'Aquitaine, et, après lui avoir présenté
(a) Cf. Dom Rivet, Hisloin littéraire de la France, IV, 277, 409 et suiv. — La Fontenelle, Histoire des Rois et Ducs d'Aquitaine, p. 105. — Cuncil. gallic. Vil, col. 1259. — Art de vérifier les dates, 111, 38.
(h) Concil. gallic, II, p. 325. - Longueval, VI, 409.
Combien Louis en était digne.
les leudes et les évêques, qui tous, d'un avis unanime, acceptèrent ce projet comme digne du grand prince qui l'avait formé et de celui qui en était l'objet, il résolut de l'associer à l'empire comme pour l'aider en une sorte d'apprentissage de la puissance souveraine qu'il prévoyait devoir lui laisser bientôt. Dans ce but, il lui fit promettre solennellement, dans une nombreuse assemblée de tous les ordres de l'Etat, d'être fidèle aux devoirs qu'il avait si bien remplis jusque-là, de protéger l'Eglise, d'être juste et pieux, de se faire le soutien et le consolateur des pauvres et des petits : sublimes sollicitudes d'un grand cœur qui d'ailleurs entrait si bien dans celui d'un tel héritier. Louis atteignait à la maturité de Tage ; il avait toujours montré autant de bravoure que de piété ; ses victoires en Espagne, son zèle pour ce qui était juste et louable l'avaient fait aimer de ses peuples dont il savait défendre le territoire et les intérêts. Enfin le secours qu'il avait toujours eu de son père pour le gouvernement de l'Etat et pour la sagesse de sa conduite personnelle, tout devait faire espérer que Charlemagne trouverait en lui un successeur qui ne démentirait en rien un tel modèle et -de si légitimes espérances (41).
Les deux princes se séparèrent en pleurant, pensant que cette entrevue était la dernière de ce monde. Louis revint en Aquitaine, Charles alla prendre le plaisir des chasses d'automne dans les forêts qui entouraient son palais. ■ -
• Mais les infirmités lui rendaient plus difficile cet exercice Mort de charie, même qu'il aimait tant. Il rentra en novembre, s'aperçut d'une grande diminution de ses forces et se prépara à mourir par la prière, les aumônes et la pénitence. Il expira le 28 janvier 814, dans la soixante-douzième année de son âge, étant né en 742.
Nous avons vu combien il avait aimé le Poitou et quelles preuves il lui en avait données. Tous les établissements publics durent à ses pieuses libéralités leur fondation, ou des faveurs qui, en les restaurant au besoin, confirmaient
mabne.
leur existence et les gardaient contre les entreprises du dehors. Quand on pense qu'il protégeait les lettres, qu'ij aimait les savants, et s'occupait lui-même avec un esprit supérieur des sciences, de la grammaire et des arts, qui fleurirent sous son règne avec tant d'éclat, on doit, pour ce héros à la fois si docte, si chrétien et si intelligent des besoins de son empire, s'éprendre d'une véritable admiration, et reconnaître, en dépit des contempteurs actuels de la science et de la foi, que ce grand souverain travailla plus qu'aucun autre au perfectionnement de la politique en secondant les développements de la religion et du savoir. Nous lui devons ou la création ou le relèvement des maisons de prières et de saintes œuvres qui, chez nous, contribuèrent le plus à la gloire de notre province et à l'accroissement de ses richesses. Charroux, Saint-Savin, Saint-Maixent et tant d'autres parlèrent longtemps de sa gloire, et là son nom s'est associé à ces magnifiques institutions jusqu'aux jours néfastes où l'esprit révolutionnaire a remplacé les grandeurs de notre passé par les mesquineries du présent. Mais l'histoire ne se transforme pas aussi aisément. Elle. dira toujours que là où se posa la main du grand homme, là aussi sa mémoire est impérissable et le dédommage des ingratitudes do l'avenir.
NOTES DU LIVRE XXiil
Note 1
Nous avons déjà remarqué (ci-dessus, ad ann. 788) que certains auteurs avaient mal à propos excusé ces antagonistes de la nouvelle dynastie pour leurs parjures et leur déloyauté. Nous trouvons encore ici La Fontenelle {Rois et Ducs d'Aquit.j p. 78) reprochant à Loup- Sanche cette condescendance envers les nouveaux maîtres de la France. Mais n'en doit-on pas conclure au contraire que celui-ci avait mieux compris les intérêts de sa patrie, qui ne pouvait plus aspirer à une autonomie factice, et que de nouvelles convulsions ne pouvaient que mener à sa perte? C'est là le vrai patriotisme, qui vaut mieux qu'un entêtement désordonné à une légitimité légalement effacée par les félonies de ses ancêtres et les lois publiques du temps.
Note 2
Fezanzac, Fldentia, petite ville, plus considérable alors qu'aujourd'hui, était le chef-lieu d'un petit pays appelé depuis l'Armagnac (Gers), chef-lieu de canton de 3 à 4,000 habitants, à 6 lieues au Nord-Ouest d'Auch.
Note 3
V. Ernold Nigel ou Ernold le Noir, que quelques-uns croient être le même qu'Ermenaldus, moine d'Aniane. Il était poète et historien du temps, auteur d'un poème sur les guerres et autres actions mémorables de Louis le Débonnaire. (W . Muratori, Hlst. ital.^ t. II, init.)
Note 4
M. Gaujal, dans son Mémoire sur un tombeau de Saint- Martial de Limoges (in-8°, 1851), soutient avec raison, quoique au milieu de quelques paradoxes, la réalité de la sépulture de Waifre dans cette église de Saint-Sauveur. Il prétend, mais sans autre preuve qu'une inscription monumentale de 1605, que cette église avait été rebâtie en 832 par Louis d'Aquitaine. On voit par ce que nous racontons ici que cette reconstruction, qui n'aurait eu alors aucun motif acceptable, serait reculée gratuitement d'une trentaine d'années. Comment dès
lors pourrait-on, comme les historiens s'y accordent, y faire célébrer le couronnement de 805 ?
Note 5
Cette raison suffisait pour déterminer une telle préférence, et il semble qu'elle valait mieux que de ruiner une église fondée par un rival sous le prétexte d'attacher son nom à une réédification inutile. Cet expédient n'aurait pu forcer l'histoire à se taire et n'aurait fait aucun honneur au prince qui l'eût inventé, quoi qu'en disent M. Gaujal (loc. cit.) et M. Allou (Monuments de la Haute- Vienne).
Note 6
Ce bas-relief, séparé de l'église Saint-Sauveur lors de sa démolition en 1794, a disparu sans qu'on en retrouve aujourd'hui aucune trace. On croit qu'il pourrait être dans un des musées de Paris.
Note 7
Voici ces trois vers, qui ne manquaient ni d'harmonie ni de précision :
Aima lecena duces ssevos parit atque coronat : Opprimit hanc natus Waifer malesanus alumnam, Sed pressus gravitate luit sub pondère pœnas.
Ce qui signifie :
« C'est^cette fière lionne qui avait enfanté et couronné deux énergiques lionceaux. Waifre, l'un de ces fils, opprima cette mère qui s'était soumise à, lui. Mais, vaincu à son tour, il expia sa tyrannie sous le poids de ses revers. »
Il faut pourtant observer ici que ces trois vers ne faisaient point partie du bas-relief. On ne voit pas d'ailleurs à leur facture qu'ils soient d'une époque où la poésie latine n'avait plus cette tournure facile, non plus que les autres qualités qu'on y remarque : le texte était d'ailleurs adapté au-dessous du sujet et scellé dans le mur sur une plaque de cuivre. Il y a donc à croire qu'elle était l'œuvre d'un interprète venu plus tard. Mais elle n'en prouve pas moins que la tradition populaire avait inspiré l'image et dicté l'explication. Besly, qui parle de cette image dans ses Comtes de Poietou, page 16, l'a dénaturée jusqu'à la rendre méconnaissable.
(V. cette image dans Gaujal, pi. III.)
Note 8
Sénéchal, Senescallus. Nous voyons ici pour la première fois dans notre histoire locale apparaître cette dignité qui avait sans doute
son origine dans les habitudes allemandes des rois mérovingiens, et qui passa ensuite dans les cours des grands feudataires. Le nom de sénéchal, qui parait formé de la réunion barbare d'un mot latin Senior^ le premier, le doyen, et Schalk, serviteur, indique très bien que cet officier avait la main sur tout le service domestique, ce qui s'accompagnait de certaines fonctions supérieures, comme de servirla table du roi dans les repas solennels. Ils eurent aussi bientôt, avec la haute juridiction de la justice, le commandement des armées entrant en campagne, et celui de l'arrière-garde lorsque la campagne était finie. Peu à peu, quand les seigneuries se furent multipliées, chaque seigneur justicier, c'est-à-dire qui avait le droit de rendre la justice dans ses terres, eut son sénéchal qui présidait ses assises et exerçait, sous son autorité, la première magistrature de la châtellenie; si bien que dans les derniers temps, et jusqu'en 1789, les sénéchaussées se trouvaient attachées à tous les fiefs où était une haute, moyenne ou basse justice. Le sénéchal du roi d'Aquitaine cité ici a, comme on le voit, des fonctions très élevées, puisqu'il tient l'épée haute et nue auprès de son souverain, en signe du devoir de défense et de protection de la personne royale, et fait très bien comprendre à lui seul que le nouveau roi d'Aquitaine n'entendait se y.)river d'aucune des prérogatives du rang qui lui était donné.
Note 9
Cf. Besly, Comtes de Poiet., p. 17 et 183. — Revue anglo-française, IV, 182. — Dans ce dernier ouvrage, La Fontenelle, qui en était le fondateur, ajoute, à un article d'un de ses rédacteurs, que le pape Grégoire III avait donné, en 715, des lions pour armoiries aux « Ducs d'Aquitaine o. — D'abord il n'y avait pas en 715 d'armoiries proprement dites ; puis Grégoire III ne fut pape que de 741 à 752. C'est donc là deux: étranges aberrations, comme en arrivait souvent à notre annaliste.
Ce beau pays dont nous avons déjà parlé (tome I", p. 415, note 28) s'était modifié et agrandi depuis deux ou trois siècles, par suite des guerres dont il avait été le théâtre. Son littoral était occupé par les ports relativement importants de Narbonne, Elne, Roussillon, Agde; puis dans les terres qui avaient une étendue de 70 lieues du Sud au Nord, sur une largeur inégale, florissaient Nîmes, Toulouse, Uzès, Maguelone, Lodève et Béziers. Le pays tirait son nom de ces sept principales villes, les plus anciennes dont le chaud et fertile territoire était riche, et l'est encore des plus enviées productions.
Note 11
Outre Lérida et Barcelone, cette petite contrée , qui s'étendait entre les Pyrénées au Nord et l'Ebre au Midi , sur un espace de 130 lieues, renfermait la Navarre à l'Ouest, et quelques villes plus occidentales, toutes fortifiées.
Note 12
Fleury, Floriacum, est le lieu charmant arrosé par le cours limpide de la Loire, à 25 kilomètres à l'Est d'Orléans, où fut établi vers 623 le monastère de Saint-Benoît, connu également dans l'histoire sous ce dernier nom et sous celui de Fleury-sur-Loire. Les reliques du saint Patron y furent transportées du Mont-Cassin en 860, après la ruine par les Barbares de la célèbre maison. C'est maintenant une commune du Loiret, canton d'Ouzouer-sur-Loire. On y voit de magnifiques restes de l'abbaye dont l'église est devenue paroissiale, avec 1,600 habitants.
Note 13
Ces deux provinces, dont nous avons parlé en plusieurs occasions, s'étaient aussi augmentées d'étendue à l'époque où nous sommes arrivés. La première, comprise entre la Méditerranée et les Pyrénées au Sud, avait la Viennoise et le Rhône à l'Est, et à l'Ouest la Novempopulanie ; la seconde était enclavée entre la Méditerranée, la Viennoise et la province des Alpes-Maritimes. (V. ci-dessus, t. I, p. 68, note 20.)
Le titre d'archevêque, comme nous le verrons bientôt, n'était pas encore en usage ; on disait métropolitain, ce qui exprimait toujours un degré supérieur d'honneur et de juridiction sur les autres évèques de la province ecclésiastique. L'Eglise n'exigeait pas que le titulaire choisi pour cette prééminence eût été déjà évoque. Il suffisait qu'il eût l'aptitude et les qualités voulues pour cette charge: c'était moins s'exposer à faire de l'archiépiscopat un objet d'ambition réfléchie; il s'ensuivait aussi qu'on ne voyait pas si souvent des changements de Sièges, très contraires au bon gouvernement des âmes et que les conciles avaient maintes fois réprouvés. On voit une foule d'abus surgir de l'usage contraire, depuis que des concordats ont mis les plus hautes positions ecclésiastiques aux mains des souverains. Ceux-ci en font des faveurs auxquelles le mérite arrive moins fréquemment que les services. C'est un des moyens adoptés par les ennemis de l'Eglise pour atténuer ses influences sur la civilisation chrétienne.
Note 15
.Gellone est le monastère que les historiens ont souvent désigné sous le nom de Saint-Guillaume-du-Désert, au diocèse de Lodève, suffragant de Narbonne. — Lodève, Lideva, est au pied dos Cévennes, et devait sa vocation au christianisme à l'apostolat de saint Flour, vers le milieu du iv"^ siècle; d'autres le disent contemporain de saint Pierre, ce qui ferait remonter jusqu'au i*^"" siècle l'histoire et le christianisme de la petite ville. — Voir, pour tout ce qui regarde ici Saint-Guillaume de Gellone, les Bollandistes, 12 febr. ; Mabillon, ad ann. 801 ; Baillet, Gury, et tou.^ les hagiographes.
Note 16
Nous le verrons aussi employé en même temps comme symbole de l'inviolabilité des contrats et en sanctionner la teneur. De là sont venus les mots stipuler, stipulation, pour exprimer dans notre langue moderne les détails auxquels adhèrent les parties contractantes. C'était aussi une allusion à quelques textes bibliques pour signifier qu'on appelait sur soi, en cas d'infidélité, toutes les rigueurs du Souverain Juge. « L'impie, dit le livre de Job (xx, 18), sera » comme la paille devant la violence du vent. » — Et saint Jean- Baptiste disait aux Juifs impénitents (Luc, m, 17) : « Voici que le » seigneur arrive; il gardera le froment, mais il jettera la paille » inutile dans un feu qui ne s'éteindra jamais. »
Note 17
hç. précaire était une sorte de contrat d'aliénation pour un certain temps. Nous avons vu un concile de Reims tenu en 625 admettre sur ce genre de location un canon qui trouve ici son application déjà ancienne. Nous en avons expliqué le sens et la raison ci-dessus, tome II, p. 307.
Note 18
V. à ce sujet les mêmes considérations parfaitement développées dans Ozanam, La civilisation chrétienne chez les Francs, p. 291 et suiv.
Note 19
Les Ripuaires, Ripuarii, avaient habité primitivement entre le Mein et la Lippe, s'étaient ainsi appelés depuis qu'au commencement du iv^ siècle ils s'étaient établis sur la rive gauche du Rhin, dans la contrée appelée Ripa, entre ce fleuve et la Meuse. Ce fut Clovis" qui, maître de toute la Gaule après sa victoire sur Alaric, réunit les
Ripuaires aux Saliens ou Sicambres, et laissa à ces deux portions de la nation franque les lois particulières, mais peu différentes, qui les avaient régis jusqu'alors. (V. Fleury, Traité du choix et de la méthode des études, et Histoire du droit français, passim.)
Note 20
L'épitaphe d'Alcuin se trouve dans Dom Rivet {Histoire littéraire de la France, IV, 299), avec une histoire étendue et très judicieuse des autres écrits d'Alcuin, qui fut certainement un des plus grands hommes de son siècle.
Note 21
Thionville, d'abord Caranusia, puis Theodonis- Villa quand Théodon VI, duc de Bavière, eut fait bâtir sur la Moselle une forteresse à qui il donna son nom. Cette ville devint considérable en peu de temps, et si bien fortifiée par sa position même, qu'elle soutint plusieurs sièges sans avoir été prise. Elle était encore un palais royal sous Charlemagne, et Pépin d'Héristal y avait résidé. La paix des Pyrénées, en 1659, la laissa aux Français, qui l'avaient reprise sur les Espagnols en 1613. Elle fut enclavée en 1796 dans le département de la Moselle. C'était, avant 1871, une sous-préfecture de 6 ou 7,000 âmes. Elle fut prise sur la France à cette époque avec l'Alsace et la Lorraine.
Note 22
Ce nom d'Astronome est donné à un écrivain anonyme de cette époque, parce qu'il aimait cette science et le témoigne en ne laissant presque jamais passer l'occasion de rapprocher l'état du ciel des grands événements qui préoccupent la terre. Il fit une histoire de Louis le Débonnaire où l'on trouve une égale somme d'exactitude, d'élégance et d'impartialité consciencieuse. On l'accuse pourtant de n'être pas toujours sur de la chronologie. Mais ses erreurs sur ce point ne peuvent guère porter que sur une différence de deux ou trois ans que sa mémoire aura mal retenus, quoiqu'il ait assisté à tous les événements qu'il raconte, et ces légères aberrations n'ôtent rien d'ailleurs aux divers mérites qui honorent ses écrits. (V. Dom Rivet, Histoire littér. de la France, V, 19 et suiv., et 760.)
Note 23
La Charente. Cette rivière n'a ici aucun de ses noms habituels, 'Carentelus , Carentonus, Carenta, qu'on trouve avec plusieurs autres variantes. L'Astronome, que nous suivons ici, la désigne
SOUS le nom de SilidiSj qui pourrait bien lui venir en cet endroit de la Senique, autre rivière qui se jetait dans la Charente près de Saintes, et dont celle-ci avait envahi le lit depuis l'époque romaine. Ce nom, donné encore au ix° siècle à la Charente, prouverait peutêtre que cet envahissement ne remonte pas aussi loin que l'ont dit quelques géographes.
Note 24
Les contemporains eux-mêmes varient sur le lieu où se trouvait Charlemagne quand il fit cette remarque racontée par tous. Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il l'avait faite dès les premières années de ce siècle, et ne s'en consola que difficilement.
Beaucoup d'historiens reportent cette guerre à l'an 809, c'est-àdire trois ans plus tard. De ceux-là sont les savants auteurs de ïHistoire du Languedoc, dont l'autorité est sérieuse. Quelques autres leur assignent l'ordre que nous suivons de préférence comme se liant mieux aux événements que nous devons retracer.
Note 26
Les Jongleurs, Joculatores, ou Cantadours, Cantadores, étaient des poètes ambulants, les premiers organes de la jtoésie populaire qui apparurent en Provence et de là se répandirent dans l'Aquitaine et le reste de l'Europe vers le milieu du x*^ siècle. La composition des poèmes héroïques et leurs chants qu'ils accompagnaient d'un instrument à cordes tel que la harpe, la guitare ou autre de même nature, n'étaient pas pour eux les seuls moyens d'attirer l'attention publique sur les productions de leur génie, une telle littérature étant alors très peu propre à intéresser les masses incultes. Ils intéressaient encore par des tours de force ou des jeux de saltimbanques qui avaient surtout du succès dans les fêtes publiques, les foires et autres assemblées. Ces premiers chanteurs furent les prédécesseurs des trouvères ou troubadours qui, plus tard et jusqu'à la fin du xni'' siècle, popularisèrent les hauts faits militaires qui avaient signalé contre les Sarrasins d'Espagne ou les Mahométans des Croisades leur courage et leur habileté. Ces derniers poètes étaient fort recherchés des grands seigneurs, et il y avait peu de grandes solennités dans les châteaux sans qu'un ou deux de ces inventeurs parfois ingénieux, et toujours agréables, n'y apportassent les récits ou les chants réunis des belles actions des ancêtres ou des comtemporains. C'est de la sorte que fut créée, vers le milieu du ix^ siècle, la Vie de saint Guillaume du Désert, intéressante par
ses détails, et qui fournit bientôt après à quelque eantadour anonyme le poème qui célèbre les hauts faits de notre héros, non sans y mêler à la gloire de son caractère beaucoup de faits romanesques à la façon d'Homère, et qui, sauf l'agrément littéraire que le lecteur peuL y goûter, ne forment pas une source aussi sûre que la Vie proprement dite du saint, irréprochable au point de vue de la vérité, et dont le style attache par une latinité et une clarté méthodique dont on commençait à sentir le prix. Au reste, nous suivrons dans notre course historique le développement de l'art du trouvère à travers les trois ou quatre siècles qui vont suivre, et nous verrons comment parmi nos comtes du Poitou il y en eut qui ne dédaignèrent pas de s'appliquer personnellement à ce genre de littérature. C'est, au reste, de cette époque, c'est-à-dire des ix^ et x*^ siècles, que date la Chanson de Roland, puis le Poème de Roncevaux , et quelques autres, encore en petit nombre, mais qui faisaient apercevoir déjà les premières essences de notre langue romane qui leur transmettait quelque chose de son nom. (V. Dom Rivet, Hist. littéraire de la France, VI, p. 41 et suiv.; VII, 72 et suiv.)
Note 27
Limoux, Limosum, petite ville du Languedoc, ancienne capitale du comté de Rodez, aujourd'hui sous-préfecture de l'Aude, sur la rivière de ce nom.
Note 28
La Fontenelle, Rois et Dues d'Aquitaine, p. 82. On voit bien que ce passage, copié des manuscrits de Dufour, était écrit sans réflexion. Dufour n'avait aucune notion de l'archéologie monumentale qui l'aurait éclairé sur l'impossibilité d'attribuer au ix*^ siècle une église du xi^ Son collaborateur n'aurait pas dû s'y tromper, étant l'un des admirateurs, et à juste cause, de M. de Caumont.
Note 29
Tortose, Tortosa, ville forte et considérable de la Catalogne, sur la rive gauche de l'Ebre, et qui était occupée par des Maures, rendait le possesseur maître de la province.
Note 30
Les Nord-man, nommés ainsi de deux mots allemands qui signifient hommes du Nord, furent latinisés au moyen âge par le mot Normani, conformément au génie de la langue dont ou a fait usage alors dans toute l'Europe lettrée. Quelques auteurs modernes
voudraient qu'on écrivît Nort-mans , lorsqu'on parle d'eux dans leur histoire, jusqu'à leur établissement dans la Neustrie en 905. Après quoi on pourrait, selon eux, les désigner sous le nom actuel de Normands. C'est notre vieil ami M. Peigné de la Cour qui avait soutenu cette thèse, mise en pratique dans son intelligente brochure des Normands dans le Noyonnais. Cette logique nous semble un peu trop serrée et ne tend qu'à embarrasser les écrivains qui l'emploient et le lecteur qu'elle déroute. Il nous parait plus simple et plus naturel à notre rôle de garder toujours l'orthographe consacrée, surtout après avoir prévenu des motifs de cette préférence. — Nous avons vu l'école d'Augustin Thierry et ses adeptes s'efforcer aussi, sous prétexte de couleur historique, de conserver à tous les noms propres de l'ère mérovingienne l'horrible orthographe germanique dont la prononciation impossible aurait condamné, dans une lecture à haute voix, le lecteur à se démolir le larynx et l'auditeur à demander grâce pour ses oreilles. Au lieu de notre Clovis, de notre Charlemagne, de Pépin le Bref, de Louis le Pieux, c'était Helodwieg ^ KarVmagn', Pippin Bref Qi Louis Pieux. Cette manière de démantibuler le français composé par les plus beaux siècles de notre littérature depuis le xvi° siècle nous aurait amené à dire non plus Louis XII et François I", mais Helowig XIP et Franciseus I", ce qui ne manque pas de sel... Heureusement cette méthode dont quelques-uns de nos compatriotes ont choyé le ridicule, n'a pas plus duré en histoire qu'en littérature le romantique, qui arriva juste en même temps que ces belles nouveautés, et, heureusement, a disparu avec elles. Quod violentum non durahile.
Note 31
Les Obotrites, Bodriei^ ou Wendes, de l'allemand Wenden, étaient une branche de la race slave établie dès le vi° siècle dans la partie de l'Allemagne qui s'étend de l'Elbe à la Vistule, et vers le Sud jusqu'en Bohème, c'est-à-dire ce territoire qui forma dans la suite les deux grands-duchés de Luxembourg. Les Obotrites étaient devenus puissants au xii® siècle, et trop remuants, ce qui les fit anéantir après des guerres sanglantes par Henri le Lion, duc de Saxe. {Art de vérifier les dates, XVI, 145.)
Note 32
Odin avait été, sept cents ans avant notre ère, un de ces héros importants, comme il s'en est trouvé au berceau de toutes les nations païennes, et qui, mêlant beaucoup de supercherie à une grande valeur et à des qualités morales, se firent passer pour des dieux aux
yeux de leurs peuples fascinés. Il fut tout à la fois prêtre, soldat, poète, monarque et conquérant. Le Danemarck était son pays, et il sut persuader à ses compatriotes qu'il était aussi prophète, et qu'il ressuscitait les morts. Il n'y avait pas loin de là à une apothéose. Il la mérita en se donnant la mort devant ses amis par des blessures volontaires accompagnées de circonstances superstitieuses. Il s'en allait, disait-il, en Scythie, où il serait mis au rang des dieux. De là cette confiance de ses peuples, qui ne cessèrent dès lors de l'invoquer dans les combats, où il leur avait promis que les morts glorieuses seraient des titres à la possession de sa propre gloire. Ils avaient des chansons où sa mémoire était exaltée, et ils ne se battaient pas sans en exciter leur courage.
Note 33
Cet appareil était nommé en danois SehanZj et en latin Hurdicia. On entendait au moyen âge par ce mot qui se transforma en Hourdeizj puis en OrdeLj une forte claie de bois garnissant les murs d'une forteresse pour y atténuer les coups des béliers et autres machines d'attaque. Hurdare, dit Ducange, c'est Crateribus munire. En allemand, ce même mot est Hord ou Hourt. C'est de là que nous est venu le mol Hourtj, dont on se sert pour exprimer ces ouvertures carrées et étroites percées dans les murs des vieux châteaux et qu'on y avait pratiquées pour avoir une vue sur la campagne environnante. On pouvait s'en servir aussi pour lancer des pierres et autres projectiles sur les assiégeants : ils furent remplacés au xiV* siècle par les mâchicoulis et les arbalétrières. Nous ne pensons pas qu'on puisse se refuser à cette étymologie que nous n'avons vue encore donnée nulle part.
Note 34
Laviers. C'est le nom de deux villages, grand et petit j l'un à 4 kilomètres au Nord-Ouest d'Abbeville, l'autre un kilomètre plus loin, commune de Cambron.
Note 35
Louis avait été couronné à Rome roi d'Aquitaine par le pape Adrien P"" le 15 avril 781. L'année 808 était donc, au mois de mai, la vingt-huitième de sou règne.
La chronologie de ces deux monastères est si obscure à cette époque, où beaucoup d'interruptions s'y introduisent, que nous ne nommons pas sans quelque doute le second des deux dignitaires
indiqués ici. Le Gallia chrlstiana, II, col. 1225 et 1238, n'a pas éclairé ces ténèbres, non plus que les auteurs les plus récents.
Note 37
L'Aller, Allera^ et le Weser, VisurgiSj sont deux rivières d'Allemagne, dont la première se jette dans l'autre au-dessous de Verden, dans le Hanovre : elles se rendent ainsi dans la mer du Nord.
Note 38
Le pertuis d'Antioche est une des passes qui se remarquent dans l'Océan, près des côtes occidentales de la France. Il sépare l'île de Ré de celle d'Oiéron. Cette dernière, Oloria^ appartient comme l'autre à la Charente-Inférieure, dont la petite ville de même nom est un chef-lieu de canton. L'île a 14,000 âmes et une circonférence de 12 lieues sur 5 de long et 2 de large, vis-à-vis l'embouchure de la Charente.
Note 39
Le Holstein est un duché du royaume de Danemarck qui a donné son nom à une maison princière divisée en deux branches dont les différends ont retenti longtemps dans l'histoire du pays. — ' Le Jutland, Jutia, est l'ancienne Chersonèse Cimbrique, presqu'île du Danemarck bornée à l'Ouest par la mer du Nord. Il tire son nom des Jutes, peuple Scandinave qui l'habitait au temps de Charlemagne.
Note 40
Charte d'Alaon. Nous dirons en son temps l'origine et la valeur historique de ce titre célèbre qu'on a vainement accusé de faux et dont l'authenticité est maintenant reconnue jusqu'à l'évidence.
Thégan, De gestis Ludov. PU ; apud Duchesne, III. — Thégan, dont nous invoquerons désormais souvent le témoignage, était au ix° siècle chorévêque de Trêves ; il est nommé quelquefois Thégambert. C'était un homme de mérite dont V Histoire de Louis le Débonnaire a été publiée aussi par D. Bouquet, au t. VI de ses Ecrivains de l'histoire de France. Cet opuscule ne va qu'à la vingt-quatrième année de l'empire de son héros, ce qui répond à l'an 837. Il est fort succinct, mais renferme le récit des principaux événements, est curieux, et peut être consulté avec confiance.