CHAPITRE III
DU Xni« JUSOt'AC Xlve SIÈCLE
Nous arrivons à l'époque la plus remarquable du moyen âge, au NUI'" siècle. L'autorité papale, la puissance sacerdotale, si fortes dans le siècle précédent, s'évanouirent au xui"". Le christianisme se sécularisa ; l'amour et la charité qu'il prêchait se manifestèrent dans l'esprit d'association hors du clergé. Sur le trône se distinguent Philippe- Auguste et son petit-fils Louis IX, Alphonse le Savant, roi de Léon et de Castille, surnommé le père des lettres; dans l'histoire et la poésie, Vincent de Beauvais, Guillaume de Lorris, Wolfram d'Eschenhach, Albert le Grand, Henri d'Ofterdingen, le Dante; dans les arts, Pierre deMontereau. Eudes de Montreuil, Jean de Clielles, Robert de Luzarches, Robert de Coucy, Arnolfo di Cambio, Erwin de Steinbach. C'est le xiii' siècle qui éleva les colossales églises de Notre-Dame de Reims, d'Amiens, de Rouen, de Paris, de Strasbourg, de Florence, celles de Cologne, de Salisbury, de Burgos.
L'enthousiasme chevaleresque, surexcité par le sentiment et le culte de l'amour et par les poésies qu'ils inspiraient, était arrivé à son point culminant. Les hautes classes du sud-ouest de l'Europe furent pénétrées d'une disposition d'esprit qui les poussa à une action commune, n'ayant aucun rapport avec la politique et le gouvernement temporel. Les occupations de prédilection de ce siècle consistaient en entreprises guerrières, en croisades brillantes en Orient et en Occident ; ces entreprises offraient de grands attraits par les aventures de tout genre qu'elles faisaient naître : mais en réalité elles ne furent d'aucun résultat social, sauf celui d'avoir découvert une partie de l'an-
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tiquité et de l'avoir fait connaître à l'occident. Toutefois, l'enthousiasme qui avait conduit les chevaliers francs en grandes masses, depuis la (in du xi'' siècle, en Orient, pour conquérir le Saint-Sépulcre, s'évanouit insensiblement au xnr' siècle ; le besoin d'aventures qui avait entraîné le monde occidental en Asie n'existait plus; les bras de l'homme commençaient à être utilisés d'une manière plus raisonnable.
La protection relative que le sacerdoce avait accordée à la foule ignorante pendant le temps qu'elle n'avait point encore conscience de ses droits et de sa force, et soumise qu'elle était aux mauvais traitements des puissants, dut cesser d'elle-même dès le commencement du xui'" siècle ; le clergé avait perdu sa liberté, il s'était mis au service de la volonté autocrate de son chef spirituel dont les décisions, depuis le xn" siècle, s'étaient souvent substituées à celles rendues par les conciles ; les chefs supérieurs ecclésiastiques jugeaient d'une manière tout à fait arbitraire dans les affaires de l'esprit et du sentiment, ils opprimaient les consciences, et au xii" siècle ces chefs usèrent de moyens sévères et le plus souvent cruels pour frajiper la libre pensée religieuse en France, en .Mlemagne et en Italie. Au xiii'^ siècle donc, époque si éminemment révolutionnaire, l'empire moral de l'Église commence à décliner. Innocent III, caressant le rêve de Grégoire VU d'une domination universelle et absolue de l'Église, voit l'affaiblissement de la foi chrétienne. Copiant une folie de la décadence antique, le dédain des choses temporelles professé par les cyniques, avec Diogène en tête. Innocent III lance sur la société européenne des bataillons de moines mendiants et de frères prêcheurs; mais la tentative du pape reste infructueuse : la marche de la raison, en Occident, avec son incessant retour aux principes de son origine ariane, avec son développement progressif, poursuivit la voie dans laquelle elle entrait. Pour ceux qu'il ne pouvait ni ramener ni conserver au sein de l'Église, Innocent inventa une police secrète sacerdotale, une loi ecclésiastique des suspects, et pour couronner son œuvre il établit le i)lus terrible de tous les tribunaux criminels connus, Vlnqulsitlun. Le maintien doux, humble, iiaciliquc de la religion chrétienne des trois premiers siècles s'était transformé en violences morales et matérielles exercées sur des hommes qui ne' faisaient que norinnlemoni usage de- leur raison comme de leur intelligence. .Mais l'esiirit arian des immigrés par le nord-est, en Europe, s'était réveillé, la pensée marchait côte à cote avec l'esprit ; ainsi liés ils se
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riaient de tonte puissance terrestre. Quand le sentiment de la vérité et du droit a pénétré dans l'âme humaine, il dédaigne toute oppression imaginable. Des idées nouvelles sur les sujets religieux et ecclésiastiques se propagèrent au commencement du xni" siècle' au sein des hautes et des basses classes, et ces idées furent prêchées avec une puissante hardiesse. L'heure de l'abaissement d'un orgueil obstiné et arrogant avait sonné. D'un autre côté, le pouvoir politique et civil devenait prépondérant. La puissance du droit canonique s'effara en France devant les lois laïques faites par Louis IX, et ses établissements servirent de code nouveau à ses sujets. En Angleterre, le roi Jean sans Terre donne, en 1215 la grande charte; au commencement du xni" siècle, le Sachsenspiegel paraît en Allemagne.
Dans le domaine de la science , de grands efforts sont également tentés. L'esprit des races occidentales, saisissant l'harmonie du monde, satisfait des rapports de mesure et de proportion qu'il commençait à reconnaître dans la nature , s'éloignait de plus en plus des idées du monde séiriitique, des idées surnaturelles que la science détruit. L'apôtre Paul, écrivant aux Corinthiens, leur avait dit que les Juifs demandaient des miracles et que les Grecs cherchaient la sagesse^. Cette maxime commençait à être mise en pratique au moyen de la science, dès le xm'= siècle. Alors aussi on retourne à l'étude des classiques de l'antiquité , alors aussi paraissent ces ouvrages, médiocres encore à la vérité, intitulés Images du monde.
Au xni'' siècle, l'esprit est révolutionnaire, est en même temps audacieux et novateur; dans l'architecture, il a exprimé sa hardiesse dans ces hautes voûtes, dans ces hautes et minces murailles, flanquées de ces fines colonnettes qui semblent ne vouloir pas prendre de fin et qui paraissent, au sein des églises mêmes, témoigner de l'idée de l'indépendance de l'homme, telle qu'on la concevait à l'époque. Mais sans appui traditionnel encore, sans type fixe, et toujours rivée au service de l'Église, cette indépendance hardie manquait encore de bases solides. Elle est dans l'hésitation, elle est désordonnée, irrégulière, fantasque. Indécise dans son expression, adepte dans les lois du monde, l'architecture à ogive dépassa la loi naturelle de proportion et de mesure. Elle manifesta avec l'indépendance intellectuelle le sentiment religieux de l'époque, avec ses surexcitations de