ROME
CONSIDERATIONS GKNEHALES.
Nous avons étudié l'Arcliitecture en Asie, en Afrique et dans l'est de l'Europe : nous y avons vu l'empire d'une théologie savante, profonde et gouvernementale, d'abord sous une constitution monarchique, et ensuite sous l'influence de la démocratie dans ses phases diverses. Nous avons vu ce que cette théologie et ces formes politiques ont produit en fait de monuments et nous avons pénétré dans les sanctuaires de l'Egypte ainsi que dans les beaux temples de la Grèce, et là se sont révélés le princip(! et le sentiment de l'art dans leur gravité et dans toute leur beauté noble et simple. Nous arrivons aux Romains qui n'ont rien inventé de particulier ni de nouveau en architecture et qui, dénués de l'amour des arts, ont fondé en politique une oligarchie orgueilleuse avec laquelle ils ne furent jamais familiers. Dans les différents pays dont nous venons d'étudier l'architecture, l'on a vu poindre l'art dans de faibles commencements : chez les Romains, au contraire, des siècles se passèrent sans qu'ils eussent de littérature ni de beaux-arts : la construction utile, sans idéal, les préoccupa seule pendant longtemps.
Nous avons dit en commençant cet -ouvrage que les tendances, les aptitudes intellectuelles étaient, comme les sympathies morales, impérissables dans les races ou variétés humaines. Parmi les nombreuses preuves à l'appui de ce fait, nous n'en mentionnerons qu'une qui est frappante : la race germanique s'est livrée de préférence avec amour et avec passion à l'étude des antiquités indiennes et grecques, des civilisations qui avaient de la similitude avec la sienne, et au sein desquelles elle retrouva ses origines, comme ses penchants et ses idées. Les Carey, les Marsham, les Jones, les Colebrooke, les Wil-
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kins, les Schlegel, les Bopp, les Lassen, les Bolilen ont embrassé l'étude de la langue, de la littérature et de l'archéologie indiennes. L'histoire de la civilisation grecque, dans toutes ses branches, a été traitée d'abord d'une manière approfondie et toute spéciale par des Anglais et des Allemands, tels que Hind (1707), Stanyan (1707), Goldsmith (1776), Robertson (1777), Giithrie et Gray (1764), Gast (1782),Mitrord (178/,), Gillies (1786), Thiriwall ( 1835), Grote, Clinton , Bœckh, K. O. Mùller, Schlosser, Hermann, \\elcker, Wachsmuth, Schtemann, Preller, etc., etc. La science germanique s'est surtout attachée à pénétrer dans le génie de la religion grecque ; nous citerons Heyne, Creutzer, Schelling, Baur, K. (). Muller, Hermann, Voss, Lobeck, etc., etc. Deux artistes anglais, Stuart et Revett, de retour d'un séjour prolongé en Grèce, ont commencé l'étude et la publication des monuments d'Aliiènes, continuées avec tant de zèle, d'amour el de succès par la Société des Dilettanti de Londres; dans les temps modernes, des architectes allemands ont poursuivi infatigablement l'œuvre si bien commencée par les Anglais, leurs frères de race. La géographie de la Grèce ancienne a été étudiée et précisée par K. 0. Miiller, Mannert, Lkert, E. Curtius, Forchhammer, Bobrick, Kiepert, Spruner, dont les œuvres charment les amateurs du beau pays de la Grèce.
La science française, qui retlètc les sympathies des races latines, est restée, il faut le dire à regret, relativement indilTérenle ou en dehors de ce grand mouvement scientifique vers l'antiquité grecque et indienne. En France, l'histoire et les antiquités romaines ont attiré et ont fixé de préférence, à (jnelques illustres exceptions près, l'attention des savants et des artistes. RoUin (1730), de Brosses (1777), Beaufort (1750), Montesquieu (17oi), Levêque (1807), Levesque de Pouilly, Michelet, Desgodets (1682), Mazois, Caristie, Letarouilly, etc., ont étudié l'histoire et les monuments romains. Depuis un demi-siècle, la Grèce n'a rencontré que peu de sympathie au sein de la science française, la cause en est dans les instincts de races qui sont indestructibles et qui se manifestent dans la science comme dans les arts. Pendant le xvnf siècle, l'esprit des études, écho retentissant encore du grand mouvement contre le moyen âge sémitique qui éclata avec la Renaissance, était dans une meilleure voie qu'aujourd'hui : |ilus universel, plus impartial, beaucoup moins terre à terre. De nos jours, les académies et l'université, imbues des idées et des sentiments qui animèrent aussi la société latine, et qui .sont
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si opposés t't si inférieurs en loiis points aux idées et aux sentiments de la civilisation grecque, favorisent exclusivement les études et les travaux sur les antiquités et les auteurs romains, en couronnant celles qui n'ont rien de cette valeur, de cette portée qu'on remarque dans les œuvres identiques chez d'autres nations. En étudiant avec soin les livres qui sortent de l'incubation universitaire, on est frappé de ne rencontrer que des ceuvres de rhétorique, des œuvres de style il est vrai, mais qui ne s'attachent toujours qu'à la langue et jamais au fond des choses. Les Académies et l'Lniversité ont donc leur langue, leur méthode, leur forme officielle, leur matière propre : elles ont même une espèce de petit argot (qu'on nous passe l'expression), et cet ensemble constitue le creux scientifique dont elles se larguent et se glorifient d'une façon si gratuite : leur savoir n'est qu'un savoir nominal. Toutefois, les esprits pénétrants, au jugement droit et sain, retrempés par une élude honnête et sincère des grandes traditions grecques, du génie de l'époque dite orphique, éclairés par la science moderne, s'éloignent de celte voie fatale, et l'opinion publique en France commence à .sentir l'imperfection, les vices mêmes des travaux universitaires et académiques qui tendent à inéridionaliser et à plu'iticianisrr la France, s'il est permis de se servir de ces mots. On commence à battre en brèche les universitaires à cause de leur éclectisme; tôt ou tard ils seront obligés de rendre les armes, s'ils ne changent pas d'allures et de tendances. Pour l'observateur sérieux, un puissant courant s'établit dans le public; ce courant, dirigé par des esprits indépendants et d'une valeur scientifique réelle, acquiert chaque jour de nouvelles forces pour combattre les idées académiques.
De même que les écrivains français, les architectes, quant à ce qui les concerne, se sont de préférence livrés à l'étude de l'antiquité romaine. ,\ peu d'exceptions près, ils n'ont pas été au delà de l'Italie : Rome surtout les a retenus sur ses collines. Aussi ne voyonsnous en France que la continuelle et monotone imitation de l'architecture romaine, imitation principalement due à l'esprit dont est animée et que perpétue l'Académie, et dont le sentiment du beau ne franchit pas le Forum pour aller jusqu'à l'inspiration architecturale accomplie de la Grèce. L'Académie se meut dans le même cercle d'idées que l'Lniversité; toutes deux ont le même esprit et se trouvent forcément en lutte avec le même courant de l'opinion publique qui monte .sans s'arrêter. Kous l'avons dit ailleurs, et nous le répétons ici : ces
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corps savants penseiii, travaillent et agissent dans un esprit contraire au sentiment du beau et du vrai, et aux sympathies des races européennes occidentales, et en opposition avec le monde des réalités: ils fourvoient ou blessent ainsi les nouveaux rapports pratiques qui sont en voie de s'établir dans la société moderne.
Les arts, et l'Architecture plus spécialement, ne sont pas en dehors de ces rapports ; agents actifs dans la société où ils se manifestent, ils participent en bien ou en mal aux vertus ou aux vices qui régnent dans une nation. L'Architecture est une des expressions de l'harmonie ou du désordre qui guident un peuple ou une civilisation.
Sous la l!ome royale, l'art gréco-étrusque fut en usage; mais sous la constitution oligarchique, sous le gouvernement aristocratique qui furent substitués à la monarchie étrusque, il ne régna dans Rome qu'un esprit de guerre et de conquête, antipathique à l'inspiration comme à la pratique des lettres et des arts. Les Romains s'étaient donné la mission de soumettre peu à peu le monde, de dépouiller les nations pour vivre des tributs qu'ils leurs imposeraient, afin de mener une existence d'oisifs, source de cette longue suite de vices dont leur histoire offre le spectacle hideux. 11 y eut ensuite des tourmentes et des luttes intestines qui furent défavorables aux arts.
Quand le gouvernement du patriciat oligarchique périt, une autre sorte de tyrannie s'éleva à sa place : l'empire arriva qui s'efforça de remettre quelque peu l'ordre et la paix dans l'État. Alors l'Architecture prit un nouvel élan et reçut un essor nouveau, sans produire toutefois des créations susceptibles de satisfaire le sentiment du beau et du vrai. Chez les Romains, l'art fut surtout et resta toujours l'expression de la vanité, de l'amour du luxe et du faste, d'ime magnificence née d'un orgueil vulgaire; les Romains ignoraient le respect et l'estime de soi, cette vraie dignité de l'homine, si parfaite et si accomplie chez les Grecs jusqu'au siècle d'Alexandre. Le Romain de l'empire ne vivait pour ainsi dire que par les sens et surtout par les yeux : étonner, émerveiller et captiver la foule était son éternelle tendance.
La littérature romaine prouve de son côté que les Romains n'avaient pas de vraie science. Elle est on général vide d'idées, basée sur des abstractions qui ne pouvaient entrer et qui ni' s(int jamais entrées dans les réalités du monde intelligible. Les auteurs romains ne sont pour la plupart que des rhéteurs et des avocats qui ont formé la langue du vide emphatique, en créant un arrangement de paroles
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creuses, d'idées vides qui ne touchent en aucune manière à la connaissance (lu vrai, coniuie la langue grecque, par exemple. Telle était la littérature, tels aussi les beaux arts : leur origine est identique , les Romains n'ont rien inventé, rien créé de consistant, rien produit d'original. Leur art, dénué de science, n'est qu'une copie tardive et atrophiée de la décadence de l'art grec, copie aveugle et inintelligente. Ils restèrent longtemps sans sentir les résultats salutaires de l'art, tant leur existence était matérielle et vide de poésie réelle. En effet, pendant cinq siècles entiers, depuis l'établissement du gouvernement consulaire jusqu'à la venue de l'empire, Rome resta pour ainsi dire sans monuments d'architecture, et pendant cette époque l'histoire de Rome ne nous parle que des immenses richesses de quelques familles acquises par l'usure et le travail des esclaves, l'affreuse misère et l'abject opprobre d'une foule innombrable croupissant dans l'esclavage' et d'un peuple profondément démoralisé par la tyrannie perverse et patricienne qui pesait sans relâche sur lui. Ce n'étail pas sous de semblables auspices que l'art, que la vraie poésie dont l'essence est la liberlé, l'ordre et l'harmonie, pouvait être conçu et se produire sur les ailes du génie. A Rome, l'art ne fut appliqué qu'à l'utile on employé au déploiement du faste inintelligent et brutal du parvenu : il ne pouvait donc que ramper ou se rabaisser.
iNous l'avons dit : en littérature, dans les arts il n'y eut chez les Romains rien d'original ni de solide, rien d'une création effective et spontanée, comme chez les Grecs, qu'ils ne firent qu'imiter en fait d'art aussi bien qu'en philosophie et dans les autres sciences. Les Romains n'ont eu quelque originalité et distinction relatives que dans l'éloquence, dans certains épisodes de l'histoire et dans l'arrangement de leur jurisprudence. Mais jamais le peuple romain ne fut civilisé et policé comme la nation grecque ; un sot et plat orgueil l'en empêcha ; les fonctionnaires et les grands capitaines seuls avaient le respect et la vénération de l'opinion publique, les savants comme les artistes, ainsi que le reste du peuple, n'étaient que très-médiocrement estimés. Il manquait aux Romains abstraits toutes les facultés supérieures de l'esprit, tous les sentiments tendres du cœur et de l'âme. Aussi leur histoire n'est-elle que le récit d'agressions continuelles, qu'une série de crimes, de violences, de meurtres et d'assassinats. Cette série commence sous quelques membres de la royauté, elle se continue avec plus d'intensité sous l'oligarchie nommée République ; sous les empereurs, cette suite de crimes avait atteint son