I.NTUUDIJCTIUN
ques, clic s'clï'orcc de faire aboutir la variété la j)lus éleuduc, à l'unité : mais elle a été variée sans arriver à l'unité. Or l'harmonie dépend des rajjports de la diversité à l'unité ; elle était embarrassée dans l'expression à donner à un idéal spirituel, mais elle n'a pu faire, pour y tendre, qu'exagérer les dimensions, accumuler les détails, ((ui se sont refusés à remplir le Ijut en vue. — La grâce et l'élégance des monuments helléniques, proviennent de l'effet général de la combinaison de toutes les propriétés des éléments utilisés par les Grecs, elles sont le souffle par lequel le génie grec donna la dernière perfection à toutes ses œuvres d'art.
L'art du moyen Age envisageait un idéal non réalisable parce ((u'il n'avait aucune base i-ationnelle, humaine, frappant les sens : de là cet entassement de formes diverses et de détails informes (pie les fidèles admiraient sans les comprendre, ce qui était aisé. Le temple grec, au contraire, avec ses colonnes cannelées, son entablement splendide, son fronton vivifié et animé par d'imposantes statues, représentant les principaux sujets religieux de la croyance nationale, le temple grec frappait par sa stabilité et sa magnificence à jamais périssables et admirées depuis plus de deux mille ans par les véritables artistes et les gens de goût. Loin de regarder la nature comme le seul type de l'art, les Grecs n'ont cherché dans la nature que les renseignements accessoires dont ils avaient besoin pour arriver à la complète réalisation du type idéal qu'ils avaient conçu. Des architectes étrangers, allemands et anglais, nous ont appris (pie les murs de Parthénon d'Athènes, ne sont pas tracés au cordeau, mais (|u"ils décrivent une courbe dont la concavité est tournée à l'intérieur; que les colonnes du portique sont disposées suivant une autre courbe parallèle à la première; que l'axe de ces mêmes colonnes n'est point perpendiculaire au sol; mais sensiblement incliné vers la muraille, qui penche elle-même du côté de sa surface interne. De telle sorte que toutes les arêtes verticales du monument, ainsi (pie les axes de toutes les colonnes, suivent des lignes qui, prolongées dans l'espace, iraient rencontrer en un point commun une perpendiculaire élevée au centre de l'édifice. Disposition statique assez remarquable, parfaitement motivée dans un pays exposé cOmme l'Attique aux tremblements de terre, et à laquelle nous devons certainement la conservation du monument, qui a pu résister même à l'explosion des poudres que les Turcs y avaient emmagasinées.
'< Cependant, dit un auteur contemporain, si après avoir déclaré que nous sentons nous-mêmes jusfju'à la moelle des os le mystérieux frisson qui descend du haut des voûtes ogivales; cj[ue nous entendons, comme un autre, les murmures de l'infini courir entre les piliers avec les soupirs de l'orgue, ainsi qu'ils courent à travers les sa- })ins avec ces orages tant désirés qu'implorait la douleur de René; qu'au pied de ces flèches gotliif[ues, qui s'élancent dans le ciel comme la piière, notre âme aussi a souhaité les ailes de la colombe ou de l'aigle pour s'élancer d'un vol éperdu dans la sphère de l'idéal. Après cette énergique et sincère protestation, nous nous jjcrmeltrons de dirr :
- (Juc nous éprouvons aussi, en faisant le tour d une cathédrale et en la considérant en plein soleil, à l'aspect de ces arcs-houtants, de ces aiguilles, de ces terrasses d'inégale hauteur, de ces lignes droites et courbes ([ui se croisent et s'entre-choquent dans tous les sens, quelque chose qui nous gâte le sentiment de l'infini par celui de l'inachevé. Pour peu que l'intelligence prenne alors en nous le dessus sur le sentiment, il nous semble que nous sommes en face d'une énorme bâtisse encore en construction et sans ordonnance apparente, à lac|uelle sont encore suspendus les échafauds, les poulies et les cordages à travers lesquels circulent les maçons et leurs aides. Outre qu'il n'y a presque pas au monde de cathédrales gothi(|ues réellement terminées, il n'y en a pas une seule qui ait l'air d'être achevée; et cet aspect d'inachèvement, l'indétermination de ce rythme architectural si vague et qui n'éveille aucune idée d'ordre, de proportion et de symétrie, offre quelque chose de douloureux à l'esprit. Ce besoin d'ordre, de clarté, de précision, ce sentiment d'une mesure arrêtée d'une mélodie franclie, d'un accord complet entre le tout et les parlies, eu un mot toutes ces notions diverses qui constituent la notion du beau, restent hésitantes et bouleversées, et la jouissance que l'on éprouve a quel((Ue ehos(> d'inquiet et de maladif. Au lieu de se trouver transporté dans la l'égion sereine de c<; qui est éternel et divin, on sent trop, à cette admiration mélancoli([Ue et poignante, que l'on reste enchaîné dans la vallée des larmes'. »
1. (Jursiions darl cl de ))iuial<'. par Victor de Lapi'ado. D('ii\i('aic édition. 18G1, 1>. 181. 182.
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Sous rcmpcrc'ur Auguste parut J('sus,([uc nous connaissons par le Nouveau Testament, dont les livres n'ont été composés que dans le second siècle qui suivit sa mort. Les rédacteurs de ces livres profitèrent amplement des questions pliiloso])hiques agitées par leurs coreligionnaires, et attribuèrent à leur Ik'I'os des sentences empruntées aux moralistes judéo-grecs, qui, eux-mêmes, étaient encore formés aux questions philosophiques du parsisme. Philon fut un des plus instruits parmi eux. On voit par le peu qui nous reste de ses œuvres ({u'i! n'avait pas seulement étudié le système de Platon, mais encore ceux de Pytliagore et d'Aristole.
Il n'est donc pas étonnant (pTuniviirsalisant dans un langage ompliati(pie les plaintes accidentelles et temporaires exprimées dans les auteurs juifs, que le monde romain, la partie soulï'rante, au moins, et la plus considérable, acceptât les remèdes promettant l'adoucissement à l'état de tristesse dans lequel se trouvaient les classes asservies et comme devant y mettre une fin par le sacrifice.
Le moyen âge fut presque entièrement judaï([ue. Le mosaïsme, amendé par les civilisations médique, égyptienne, médiocrement grecque, base du christianisme, amena l'ordre de choses qui se maintint durant quinze siècles et qui, par son insuffisance politique et religieuse, le troubla complètement pendant cette longue période ^ jusqu'à ce qu'enfin la Renaissance vint remettre la société européenne dans ses gonds naturels, pour lui inculquer ensuite les ])rincipes et Içs idées de l'antiquité classiipie grecque et, qui produisirent, en grande partie, la civilisation dont nous jouissons de nos jours, qu(3 l'ignorance du passé, la perversité s'efforcent de faire l'étrograder. La Déclaration des droits de l'homme du 24 juin 1793 fut une des conséquences des idées énoncées pendant la Renaissance et depuis.
Nous disons donc, qu'en grande partie le moyen âge fut judaïque. Avec une donnée indigente, le catholicisme fabriqué par les évêques a laissé croupir les nations européennes dans la routine, les ténèbres, la superstition et le fanatisme. Les quelques infimes progrès qui ont pu apparaître pendant les siècles antérieurs à la Renaissance, ont été amenés par la puissance intrinsèque de l'esprit aryan, l'opposé de l'esprit judaïque ou arabe^ qui n'a pu constituer au moyen âge qUe l'action de l'Église par la force et la violence^ force brisée par la revendication de la ])]iilosophie gréco-humaiue, qui ressaisit ses prérogatives il y a plus de cin(| siècles;
Avec les idées juives, la spontanéité de Tcspi-it était enrayée, lo développement de la raison, de la réflexion indépendante était arrêté, persécuté. De là l'expression de mélaneolic, d'engourdissement dans l'architecture romane et ogivale, expression amenée par l'oubli ou le dédain du monde, par cette existence mystique entièrement tournée vers une autre existence après le tombeau. La Renaissance modifia tout cela dans les arts, la littérature et la vie civile; toutefois l'Église, bien que déjà chancelante, se maintint, quoique ébranlée, sur ses assises formulées par l'ignorance, la superstition et le sentiment.
La pauvreté intrinsèque du catholicisme l'obligea de faire, en fait d'architecture, des emprunts au paganisme tju'il ])afoua. Le palais de justice romain, la basilique, ce tribunal où se rendaient les arrêts violents qui descendaient du C^apitole, devint le type et resta longtemps celui pour les églises catholiques, et qui ne fut modifié diversement que bien des siècles après la fondation de la religion conçue et arrêtée par les chefs hautains et orgueilleux des premières Églises de l'ère vulgairi'.
De son côté, la peinture s'appauvrit en ne puisant éternellement ses sujets que dans l'histoire de la théocratie juive'. Ou ne put que répéter à satiété cette ridicule et pauvre invention d'Adam, le premier homme, et d'Eve la première femme, le paradis terrestre, la chute morale de l'ancêtre hypothétique imaginé par l'indigence intellectuelle et scientifique de la race judéo-arabe, qui ne peut nous toucher, nous de la race arynne, de la race nol)le à laquelle appartiennent les peuples de l'Occident.
A ces sujets rebattus, la peinture en ajouta d'autres, tirés de l'histoire des origines du christianisme, tels que l'annonciatiou faite à la vierge Marie par un archange- du nom de Gabriel, qu'elle enfanterait par l'opération du Saint-Esprit un fils qui sauverait son peuple, des scènes de la prédication de Jésus, ses divers miracles présumés, sa mort sur le Oîolçotha, sa résurrection et son ascension. Tout cela
1. La ciùdulité tli's juifs aux miracles, s'est transmise aux catholiques dés les premiers siècles. Les autres nations Je l'antiquité n'y croyaient pas. « On voulait nous persuader que l'encens s'y (à Gnatie) brûlait sur l'autel, sans feu. Qu'on le fasse croire au juif Apella; pour moi, je ne le crois point. Je sais cpie les dieux vivent en repos; et que si la nature fait quelques merveilles, ils ne se donnent point la peine d'y mettre la main du haut du ciel. « Horace, Satires, livre l, satire v"=.
2. Les archanges de la théocratie juive nous rappellent les anischaspands des rers.-.
était très prosaïque et dans ses développements ne prêtait pas à former la culture et le goût populaires, à servir d'imitation aux masses qui n'y comprenaient rien; le crucifiement surtout remettait constamment un cadavre en vue, impropre à aiguiser l'imagination de l'artiste, à inspirer son âme et son génie, parce qu'il ne pouvait spiritualiser une action supposée et on ne peut plus matérielle. On a bien parlé d'un art chrétien : mais C{u'est-ce qu'un art sans artistes?
Quant à l'architecture du moyen âge, nous l'avons traitée dans le second volume de cet ouvrage et nous y revenons encore incidemment dans ce troisième volume.
Les idées et les élucubrations d'un petit peuple inculte, les Juifs, émigrèrent dans des contrées et chez des nations où les rapports qui pouvaient les motiver et leur servir de hase, n'existaient pas et où elles n'auraient pu être natives. Mais comme elles furent introduites par des missionnaires convaincus et avec la culture superficielle de quelques autres branches des connaissances humaines, telles que les arts et les sciences, elles trouvèrent accès par une sorte de similitude entre les hommes à convertir et ces missionnaires, elles trouvèrent même sans bases locales assez de points de contact, pour assurer l'accueil aux dieux terribles des juifs de l'antiquité et transmettre aux divinités libérales de l'aryanisme la rage et le courroux des célébrités sémitiques de l'Ancien Testament. La fureur déployée dans les fréquentes guerres religieuses qui déshonorèrent l'Europe dite chrétienne, qui visitèrent longtemps ses régions en y pratiquant pendant des siècles les cruautés et la désolation du désert, peut être attribuée en grande partie à l'introduction des sentiments féroces de la foi juive dans ces régions; car presque toujours l'un ou l'autre parti des combattants, et souvent même tous les deux, s'appuyaient sur les sentences et les commandements de l'Ancien Testament. Nous ne citerons que la barbarie exécutée contre les Vaudois, celle exercée à la conquête de Jérusalem par les croisés en 1099, les atrocités commises par l'inquisition et par les Espagnols en Amérique, la Saint- Barthélémy et celles à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, qu'on appela les dragonnades.
Il n'est donc pas étonnant c£ue l'architecture du moyen âge, dans nombre de ses éléments, se ressentit de la rudesse des mœurs de cette époque, de l'incohérence de son ensemble et dont nous parlerons en passant dans les pages qui vont suivre.
L'engouement pour cette architecture n'a été que passager, amené par la stérilité et l'ennui dans lesquels l'avaient conduit l'esprit et la pauvreté académiques.
L'architecture ogivale, créée en France, avait exercé la suprématie universelle durant les trois derniers siècles du moyen âge, ce que n'avait pu faire aucun style antérieur. Vers la fin de cette époque, le génie qui l'avait guidé commençait sa décadence et devait faire place à d'autres sentiments et à d'autres mœurs. Les idées qui prévalurent au moyen âge s'étaient épuisées tant dans les arts que dans l'ensemble de la vie civile et intellectuelle. Ces idées furent donc incapables de produire de nouvelles créations. Les dernières édifications du style ogival portent en elles les indices de la dissolution, de l'absence de principes qui se manifestaient également en tous lieux dans l'État et l'Église. Une fermentation puissante et profonde se montrait dans les esprits, saisis d'une soif ardente de savoir et de désabusement. Les principes dissolvants du moyen âge se firent jour et témoignaient on ne pouvait plus clairement de leur impuissance sur la société de l'avenir et surtout sur celle du moment.
Nous n'avons pas à entrer dans tous les détails de l'antagonisme qui existait entre les éléments constitutifs du moyen âge. Ce qui est certain c'est qu'il y eut guerre entre eux et guerre longue et acharnée. Après la guerre armée, il y eut celle des idées, parce cjue les deux extrêmes se trouvaient face à face, poussés par une nécessité inhérente, cherchant l'union: car la pyramide ne peut avoir deux sommets. Il était naturel que chacun des sommets, en suivant le principe de conservation, cherchât à détruire le principe opposé. Comme, dans son acception la plus étendue, l'ensemble du moyen âge ne fut qu'un amalgame du monde germano-païen et du monde romano-chrétien, c'est-à-dire de l'État féodal et de l'Église, on chercha, sans la trouver, une condensation de leurs éléments pour en faire sortir la modération et la métamorphose, les éléments d'un organisme étudié et vivant, ce qui ne put être atteint par des principes aussi hétérogènes que ceux qui existaient. Que voit-on alors, c'est que cette condensation, cette naturalisation dans le domaine politique et ecclésiastique ne restèrent qu'imparfaites et ne purent être obtenues en partie que par la violence et l'exclusion de ce qui ne pouvait cadrer dans l'organisme cherché; on ne réussit que dans le domaine de l'art et de la poésie ; et encore ?
C'est dans cette situation que reposait le germe de la décadence du moyen âge, décadence qui ne tarda pas d'arriver, dès que cette unité illusoire produite par la force fut rompue par les éléments arrivés à l'état d'indépendance, que les organes supérieurs d'abord et les individus ensuite s'affranchirent de la grande communauté catholique, réputée chrétienne. Cette dissolution, cet éparpillemcnt datait de loin, car ce ne fut que sous le sceptre de Charlemagne qu'on parvint à ériger, en opposition de l'Église universelle ou État ecclésiastique, l'État politique qui renfermait alors toute la chrétienté. Mais dès la mort de Charlemagne cette unité tomba en ruine, unité qui ne fut en outre qu'illusoire et imparfaite, parce que l'opposition à l'empire, c'est-à-dire la papauté, était encore très éloignée de sa puissance future. Lorsqu'elle eut atteint son apogée sous Innocent III et les Hohenstaufen, il ne fut plus possible à l'empire de maintenir et de défendre le pouvoir temporel universel, qui de fait n'existait plus depuis longtemps. Par le traité de Verdun en 843, la France s'était séparée de l'unité de l'empire chrétien : bientôt l'Italie essaya sans cesse d'en faire de môme.
La Renaissance fut la négation de l'ordre de choses qui a existé au moyen âge : elle a mis fin à la solution de continuité entre la civilisation antique et son développement futur; elle a ramené l'homme à l'étude du globe qu'il habite, des lois qui en conservent la majestueuse harmonie, elle a laissé le ciel à sa place et a montré que l'homme était essentiellement destiné à cette terre ([u'il devait aimer et connaître à son profit. Eu un mot, la Renaissance a restitué à l'humanité, par les principes divers élucidés par ranti([uité grecque, les préludes de ses imprescriptibles droits : elle a combattu et vaincu la scolastique stérile, et, par voie de conséquence, l'ignorance, la superstition et le fanatisme : elle a encore combattu les additions successives faites par l'Église à ses doctrines autoritaires et qui, à force d'une gymnastique boiteuse de l'esprit fourvoyé, de ruses el de subterfuges, de principes mystiques, avaient dégénéré en un échafaudage Uniquement destiné à consolider entièrement l'élucubration des évêques^ la théocratie sémitique rêvée par le sacerdoce, attaquée sans cesse cependant^ dès l'origine du moyen âge, par la raison des meilleurs génies aryans. L'art et la raison réconciliés, voilà la Renaissance, le mariage du beau et du vrai, a dit Michelet.
La Renaissance. reçut un secours extérieur, matériel, inattendu, la
prise de Gonstantinople par les Turcs, le 29 mai 1453, où périt Constantin, dernier empereur de Byzance. Un grand nombre de fugitifs grecs apportèrent en Occident la connaissance de la littérature liellénique de rantiquité, qui satisfit cà ce désir ardent de science dont les esprits de l'époque étaient saisis, surtout en Italie. Une étude savante et profonde, d'une étendue inconnue jusqu'alors, ouvrit une voie nouvelle à la science et offrit une compensation aux traditions surannées dont la naïveté ne pouvait plus suffire. La soif de science remplaça la foi, les débats individuels pour la conquête de la liberté personnelle se substituèrent à l'autorité universelle. L'esprit scrutateur, le génie criti([ue pénétrèrent môme dans le sanctuaire de l'Église, et se proclamèrent indépendants des propositions et des lois traditionnelles. La société voulait se rendre à la raison et non plus à l'autorité.
Dans le domaine de la politique, la proclamation du droit personnel profita à l'absolutisme de quelques-uns. Les principautés souveraines s'élevèrent sur les ruines des constitutions municipales et libres, depuis longlemps ébranlées, et dans les luttes pour le pouvoir et la possession, il y eut des guerres interminables, dans le cours desquelles et par leurs suites, le monde épuisé reçut une physionomie entièrement transformée.
Nous venons de parler plus haut de l'introduction en Occident de la connaissance de la littérature grecque. Elle eut une action puissante et très considérable sur l'esprit en Italie et en France. On retrouva dans cette littérature et les principes qu'elle contenait et développait, les archives de la race aryano-indo-germanique à laquelle nous, hommes du Nord, appartenons. Elle renfermait les livres destinés à constituer notre bible, qui ne doit rien contenir de ce qui appartient au génie sémitique, génie cpie les Grecs refoulèrent en Asie, en attaquant le mauvais orientalisme à Troie, douze siècles avant l'ère vulgaire, à Marathon et à Salamine sept cents ans plus tard. Ils sauvèrent ainsi la liberté de l'Europe. En Orient, le gouvernement temporel était et est encore théocratique, le souverain est grand prêtre, un dieu même, la constitution politique et la législation sont religieuses. La personnalité individuelle s'abîme légalement dans la magnificence de l'ensemble, et l'articulation des classes se manifeste dans la différence immuable des castes. La nature matérielle est directement divine, Ihistoirc de la réalité est poésie. Il en
était autrement en Grèce. C'est à elle que l'Europe doit les conditions fondamentales du progrès intellectuel, que le droit et la liberté soient devenus des biens communs du peuple. Car chez les Grecs il n'existait aucun corps spécial et distinct de prêtres, encore moins une caste qui aurait pu revendiquer la possession entière et exclusive du développement moral supérieur. Les mystères conservaient bien dans une solitude secrète et obscure le feu sacré de la moraliti" et de l'interprétation accidentelle des symboles de la foi religieuse du peuple : mais tout homme bon, sage et généreux pouvait pénétrer dans ce sanctuaire.
La Grèce a été la première à rompre les liens par lesquels la sombre mysticité dans la nature tenait l'Orient enchaîné ; elle évoqua les dieux des ténébreux sanctuaires de l'Inde et de l'Egypte : ils durent dorénavant vivre sur la place puljlique, prendre figure d'homme, devenir citoyens. Il y eut des divinités doriques, des dieux ioniens. Qu'arriva-t-il ? Ils gagnèrent à vivre dans la société du peuple. Les monstres de forme animale et ceux d'apparence humaine disparurent, avec eux les sphinx et les centaures. La Pallas de V Iliade est encore une déesse sanguinaire et sauvage qui combat Mars qu'elle blesse avec un cailloux : dans VOdysxée elle est devenue la voix de l'ordre et de la sagesse. La Grèce rompit le cordon qui attachait l'humanité orientale à la terre, en obscurcissant sans cesse la conscience qu'elle possédait de l'indépendance de son existence. Le Grec fut le premier qui apprit à se connaître lui-même comme moi. Mais en limitant toute son existence au temps compris entre son berceau et le tombeau, la vie du Grec, dans son aspect le plus accompli, ne pouvait cependant n'être que la beauté produite par un sensualisme élevé, pondéré par une moi'alité sereine et claire ; nous trouvons effectivement aussi que la plastique est l'élément dominant dans l'ensemble de la civilisation grecque, dans les arts, dans les sciences et la littérature, dans la vie civile, politique, ainsi que dans l'Étal. Dans la littérature, Hérodote, Platon et Sophocle représentent celte fusion parfaite de l'esprit et de la matière, du spirituel et du sensuf 1 et réciproquement. La beauté fut précisément le principe de la totalité de la civilisation hellénique. Ge monde en miniature portait son propre arrêt dans sa beauté. Mais la beauté fut passagère, l'enfant devint homme. Lorsqu'Aristote eut systématisé la science grec({ue, qu'Alexandre eut étendu la Grèce de l'Hellespont juscpi'à l'Indus tout
fut achevé. En dernier lieu vinrent les Romains qui exécutèrent l'existence nationale agonisante de la Grèce. Toutefois le Grec individuel et cultivé, survivant à la ruine universelle, ne trouva que deux voies pouvant lui accorder le repos de l'esprit : soit dans la philosophie épicurienne de la décadence qui représentait le côté sensuel de la vie grecque, soit dans le stoïcisme qui répondait à l'idée grecque du droit et de la liberté ; le stoïcien est concentré et ne s'appuie que sur lui-même, il ne demande rien aux dieux, il ne les accuse pas, et ne se donne même pas la peine de les nier^
Nous avons dit précédemment que le moyen âge avait opéré la solution de continuité entre le développement des principes de tous genres de l'antiquité, pendant les siècles qui le constituèrent. Jusqu'au règne de Gharlemagnc, on voit régner l'unité de l'Église et du pouvoir temporel, essentiellement différente de celle née de l'esprit. Gharlemagne se ligua avec le saint-siège contre les Lombards et les partis aristocratiques de Rome. Il se forma une tentative d'union entre l'Église et l'État, et à la suite de cette conciliation, devait apparaître dans le monde un royaume des cieux. Mais précisément à cette époque on voit, au lieu d'un royaume des cieux spirituel, la concentration du principe chrétien se tourner à l'extérieur et s'absorber. La liberté chrétienne est tournée à son opposé, tant sous le rapport religieux que temporel ; elle tourne au plus dur esclavage d'un côté,
1. Dans la philosophie spéculative, les stoïciens étaient dialectiques, pratiques dans la morale et très dignes dans leurs principes. L'école stoïcienne a commencé avec Zenon de Citiuni. né en 355 et mort en 263. Cléanthe et Chrysippe lui succédèrent. La secte épicurienne n'a jamais pu arriver à la renommée qu'obtint le stoïcisme : la première était l'ennemie du second.
Lorsque la culture intellectuelle disparut dans RomCj la barbarie régna en maîtresse. Quand les .\rabes inondèrent certaines provinces de l'empire et qu'au septième siècle ils commencèrent à s'adonner aux lettres, ils firent valoir de nouveau Aristote. Dès que la culture des lettres s'éleva en Occident, on suivit ce philosophe d'une manière servile. Les scolastiques apparurent aux onzième et douzième siècles, ils se mirent à expliquer et à illustrer un Aristote falsifié par les traductions arabes et poussèrent à l'excès les subtilités que ces savants y avaient introduites. Ce fumier fut jeté dehors par l'action de la Renaissance.
Le perfectionnement de la philosophie des temps modernes provient d'une élude plus générale de la nature avec addition des mathématiques et des sciences naturelles. L'ordre dans la réflexion et la pensée qui s'en est élevé, s'est répandu aussi sur d'autres parties de la philosophie. Parmi ceux qui ont largement contribué à son développement, il faut citer Bacon de Verulam, Descartes, Leibniz et Locke.
et, de l'autre, aux débauches les plus immorales, à la brutalité de toutes les passions. Pour amener la civilisation dans celte époque transitoire, il fallait une distinction : il fallait que l'esprit se connût autre que l'esprit, extérieur à lui-môme. Dans cette période deux points de vue particuliers sont à observer : le premier c'est la formation des États qui se manifestent dans une subordination d'obéissance, en sorte que l'ensemble devient un droit particulier, sans le sentiment de la généralité. Cette suljordination d'obéissance apparaît dans le système féodal. Le second point de vue consiste dans l'opposition entre l'Église et l'État. Cette opposition existe seulement parce que l'Église, qui avait à administrer les choses sacrées, s'abîma entièrement dans le profane et le temporel et que le temporel semble d'autant plus détestable qu'il invoque la religion pour justifier toutes les passions. Alors aussi le catholicisme, dont le fond et la forme sont étrangers à l'ordre réel du monde, n'amena au moyen âge qu'antagonisme et guerre en tous lieux où il parvint à dominer. Les peuples se jettent sur les peuples, les sujets se révoltent sourdement contre les gouvernements, les partis s'entre-déchirent, les populations se divisent, les villes luttent entre elles ou attaquent les campagnes et vice versa; l'industrie et le commerce oppriment l'agriculture ; telle est la lutte incessante et vivace qui eut lieu en Occident depuis la chute de l'empire romain jusqu'à la Renaissance.
En s'inspirant de la théocratie juive, le catholicisme conçut Dieu comme un esprit, mais comme une pure entité : il posait une différence essentielle entre l'esprit et les sens. Le fondateur du christianisme avait dit de lui-même : « J'ai vaincu le monde ; » mais dans Jésus, dont la vie et la personnalité étaient confondues avec la conscience de sa divinité, la différence en question n'était point une opposition, un dualisme. Lorsque le christianisme dégénéra en catholicisme et que plus tard il prit corps, quand il fut défini d'une manière plus certaine, que dans l'histoire il se formula plus positivement pendant le moyen âge, la nouvelle théocratie catholique développa d'une manière déterminée les affirmations qu'il avançait, la différence en question s'accentua davantage dans l'idée de l'essence de l'Homme- Dieu, identique au vainqueur de cette différence; alors elle devint une opposition qui amena une rupture entre l'esprit et la matière, entre ce qui est des sens et ce qui ne l'est pas. Or, comme dans cet antagonisme défini, l'esprit ne fut déterminé que comme une entité
et ce qui est des sens comme l'opposé de cette entité, il s'ensuivit que le catholicisme lui-même (dit christianisme!, dans sa projection terrestre, ne dut devenir qu'une piété anticosmique et négative qui éloignait de la nature, de l'homme, de la vie, du monde en général, non du monde frivole et vain, mais hien du monde réel, positif : piété qui a méconnu son essence propre et allant même jusqu'au point de la nier.
L'art, la poésie, l'étude de ranti(|nifé, de la nature, et en général toute la science, devaient succomber sous cet esprit négatif religieux. Il est aisé d'en retracer l'origine et de lui attribuer, de lui attribuer exclusivement et non aux guerres nombreuses ni à la grossièreté naturelle des peuples, la décadence de la culture philosophique et scientifique du moyen âge. Dès que l'on part d'une opposition tranchée, (mais uniquement illusoire) entre le divin et le terrestre, les arts, les sciences, tout en un mot, n'est que vanité, fadaises humaines et niaiseries qui ne valent pas même la peine qu'on s'en occupe.
Les hommes célèbres des siècles de la Renaissance mirent fin à cet ordre de choses, à ce chaos d'idées et d'institutions sans vie et sans action salutaire sur la civilisation.
L'humanité européenne a fait des progrès gigantesques dans le bien par l'action de ce qui a été nommé à bon droit, la restauration ou la renaissance de l'étude. sérieuse et libre de l'antiquité classique et particulièrement de la renaissance des lettres et des sciences grecques: dans l'histoire elle est un des sujets les plus heureux, qui a eu les conséquences les plus favorables au progrès du développement de la politique, de la morale, de la philosophie et de l'adoucissement des mœurs.
Depuis la Renaissance, la réflexion a été le drapeau sous lequel se sont rassemblés et abrités les peuples : car la réflexion, dans son ensemble, renferme la réconciliation dans son essence la plus stricte, puisqu'elle exige que, dans sa manifestation extérieure, elle ait une raison égale à celle du sujet. La réflexion est d'un côté l'universalité abstraite, de l'autre elle est le moi, l'abstraction parfaite de tout particularisme, ce qui veut dire simplement le présent.
La réflexion est le point auquel est arrivé actuellement l'esprit : il reconnaît aussi que la nature, le monde, doit posséder une raison. Il
s'éleva pendant la Renaissance un intérêt général pour l'étude et la connaissance du monde actuel. Dans la nature, l'universalité est constituée par les espèces, les genres, la force, la pesanteur, etc., réduits a leur manifestation, h^ expérience est donc devenue la science du monde, car d'un côté l'expérience c'est l'observation, mais aussi, de l'auti'e, c'est la loi. La conscience de l'esprit (la forme de la pensée) s'est élevée au sein des nations germaniques pures, mais c'est dans les nations romanes que fut d'abord saisie l'abstraction (pensée individuelle). Il sembla alors aux hommes que le soleil, la lune, les étoiles, les plantes et les animaux venaient d'être créés, et que les lois venaient seulement d'être déterminées, car aussi dès ce moment seulement, les hommes conçurent un intérêt pour l'univers, reconnaissant leur propre raison dans la sienne. C'est avec les lois naturelles qu'on s'opposa à la plus horrible superstition de l'époque, comme en général aux idées sur des puissances terribles et étrangères, qu'on disait ne pouvoir vaincre que par la magie. L'apparence matérielle à laquelle l'Église voulut lier le transcendant, l'infini, n'est qu'une chose extérieure ; l'hostie n'est que pâte, la relique n'est qu'« os ». L'empire du sujet par lui-même fut opposé à la foi en l'autorité, les lois naturelles furent reconnues seules comme combinant entre elles les choses matérielles ou extérieures, ce qui fit qu'on nia tous les miracles. La réflexion fut aussi dirigée sur le domaine intellectuel : on considéra le droit et la morale sociale comme fondés sur la base mûrement scrutée de la volonté humaine, le droit et la morale ayant été autrefois envisagés comme un commandement primitif et antique de Dieu.
La science et l'art ont donc été les grands et puissants promoteurs de la dissolution du moyen âge. Le temps était enfin arrivé où l'Occident était susceptible de recevoir une modification, capable de concevoir et de comprendre l'étude de l'antiquité ; alors, l'Occident s'est initié à l'activité vraie et éternelle de l'homme. Cette situation fut amenée par des causes extérieures, matérielles. La renaissance de la science a été introduite en Occident par la ruine de l'empire d'Orient. Une foule de Grecs éraigrèrent en Italie et y apportèrent la littérature grecque, ils y introduisirent non seulement la langue hellénique, mais ils y apportèrent encore les œuvres manuscrites mêmes des auteurs de l'antiquité de leur patrie. Un très petit nombre de ces auteurs avait été conservé dans les couvents, et la langue
grecque n'existait plus en général en Occident. Par rinduence des Grecs leur littérature fut exaltée de nouveau ; l'Occident était devenu en état d'en jouir et de la reconnaître. Il se manifesta d'autres situations, une autre vertu que colles qui étaient connues jusqu'alors ; l'Occident reçut une tout autre mesure pour ce cjui devait être vénéré, loué et imité. De tout autres préceptes de morale furent donnés par les Grecs dans leurs œuvres cjue ceux connus de l'Occident jusqu'alors, et à la place du formalisme scolastique il fut enseigné une tout autre substance : et dans Platon, connu enfin de l'Occident, apparut un monde humain tout nouveau. Les nouvelles idées trouvèrent un moyen capital pour leur diffusion dans rimprimerie nouvellement découverte et qui marchait parallèlement avec une autre invention récente, la poudre à canon. En tant c|ue l'amour pour les actions et les vertus humaines était manifesté par l'étude des auteurs anciens, l'Eglise n'en prit aucun ombrage, elle no s'aperçut pas qu'un principe tout à fait étranger s'élevait dans ces œuvres étrangères.
En Italie, en France, dans les Pays-Bas et en Allemagne, il s'éleva une restauration dans les arts. Il y avait depuis longtemps des fresques et dos tableaux : la piété on eut Jjosoin do bonne heure pour sa dévotion, mais elle ne sentait pas le besoin du beau dans leur expression, cette beauté aurait même donné dos distractions. Car dans un ta])lcau où règne le beau, il v a quelque chose d'extérieur; en dehors du sujet, on tant c{ue ce tableau est beau et parfait, il plaît, il émeut l'esprit de l'homme : mais dans la dévotion, le rapport au sujet est essentiel, car la dévotion n'est olle-mêmo qu'une évaporation de l'àme privée d'esprit, de génie, taudis que dans un tableau ou une statue où règne le beau, et aucfuel l'esprit a participé, l'âme pai'le à l'âme et l'esprit à l'esprit. Malgré tout, l'art doublé du beau a pris naissance dans le soin de l'Église, elle a suivi pas à pas son développement ascensionnel, quoique l'art eût abandonné leprincipe même de l'Église. Mais comme il n'offrait que des représentations des sens, il passait pour n'être que naïf, sans prévention. Voilà la raison pour laquelle l'Église s'est mise à sa suite, elle qui se séparait du sensuel et du beau, fpiand l'esprit du temps s'éleva à l'idée et à la science *.
1. En parlant dos autours modernes, l'abbé Gedoyn dit avec raison : «On entend par ce mot tout ce qu'il y a eu d'écrivains de quelque mérite depuis la renaissance des lettres. Car durant huit ou neuf siècles, jusqu'à cette époque, les arts, les sciences et les lettres ont été tellement éclipsées, qu'à peine en a-t-on vu
Au quinzième siècle il se manifesta une grande extension de l'esprit, le désir de Thomme d'apprendre à connaître la terre qu'il habitait. L'esprit chevaleresque des héros maritimes, portugais et espagnols, trouva une nouvelle route conduisant dans l'Inde orientale et découvrit l'Amérique. Ce progrès s'accomplit encore en dedans de l'Église. Le Lut de Colomb était particulièrement religieux : selon son idée les trésors considérables des pays de l'Inde occidentale à découvrir devaient être consacrés à convertir au christianisme les hal)itants païens de ces contrées. L'homme reconnut que la terre était une sphère, donc restreinte pour lui ; la nouvelle découverte de l'aiguille aimantée était devenue un moyen technique au bénéfice de la navigation, moyen par lequel elle cessa d'être seulement côtière ; car tout moyen surgit quand le besoin s'en fait sentir.
Ces trois événements, le rétablissement de l'étude des sciences, le grand épanouissement des beaux-arts, la découverte de l'Amérique et d'une nouvelle voie maritime pour aller aux Indes, ont constitué l'aurore qui promit pour la première fois un jour lumineux et serein succédant à de longues et désastreuses tempêtes. Ce jour peut être appelé celui de l'universalité qui a fait enfin son apparition après la nuit si fructueuse et si terrible du moyen âge, jour qui peut être désigné par la science, les arts et la propension aux découvertes, c'est-à-dire par ce qu'il y a de plus noble et de plus élevé, conçu par le génie indépendant de l'homme malgré le christianisme et les
luire un rayon de temps à autre. Nous vantons quelquefois le règne de Cliarlemagne, de Louis le Débonnaire, de Robert, de Charles V, comme les temps oii les sciences ont fleuri; je le veux bien, pourvu qu'on m'accorde qu'il en est de ce qu'ils ont produit de meilleur, comme de ces étmcelles qui sortent d'une épaisse fumée, et qui tiennent moins de la lumière que des ténèbres. Quand on est réduit à chercher les lettres humaines en des écrivains tels que Grégoire de Tours, Eginnhard, Alcuin. Guillaume de Naugis et ses continuateurs, Froissart même et Monstrelet, Raoul del*resle, ou dans un tas de vieux romanciers, de poètes et de traducteurs qui ont paru dans cet intervalle, on est bien près de passer condamnation sur la profonde ignorance où l'Europe entière s'est trouvée comme ensevelie durant un si long temps.
«Représentons-nous en quel état étoient les lettres et les sciences avant le quinzième siècle. Presque effacées de la mémoire des hommes, elles ne subsistoienl plus que dans de vieux parchemins transcrits anciennement par des moines peu savans, mais laborieux, et ensuite négligez par d'autres moines ignorans, qui en connoissoient si peu le prix, qu'ils les faisoient servir aux usages les plus vils*. »
* Œuvres diverses, I7'i5. In-18, pages 105 et 127.
entraves de tous genres suscitées par l'Église catholique, produite par les évèques.
Il ne faut pas oublier que si les Grecs ont refoulé le génie oriental sémitique à Troie, après à Marathon et à Salamine, seize siècles plus tard Timpérissable génie, l'esprit de liberté des Grecs de l'antiquité, vainquirent de nouveau par les archives où ils dormaient depuis trop longtemps pour le malheur de la civilisation de l'Occident, vainquirent, disons-nous, ce génie sémitique digne de l'insouciance, de l'ignorance et de l'oisiveté des races arabes et de ceux qui se laissèrent subjuguer par les croyants du Koran ou de Jéhova.
Les grandes richesses amenées en Europe par la découverte de l'Amérique et la nouvelle voie conduisant aux Indes, contribuèrent considérablement à l'élan, ou nouvel essor extraordinaire imprimés aux beaux-arts de tous genres. Si l'on avait bâti le Golisée de Rome en employant des prisonniers de guerre et si, au moyen âge, on édifia les églises au moyen d'aumônes offertes par des âmes pieuses qui par là espéraient mériter le ciel, les monuments de la Renaissance furent élevés par des ouvriers libres et le produit de l'activité nationale, le commerce et l'industrie.
Le génie du moyen âge avait légué aux générations futures les monuments où le culte devait continuer d'être pratiqué, où les foules allaient manifester leur dévotion. Dès que la réforme religieuse prit pied, la lumière pénétra dans les sanctuaires de la piété. L'ornementation des églises fut simplifiée et les fenêtres s'agrandirent. Toutefois, là, où de nouvelles églises furent élevées, quand celles des siècles passés avaient été réduites en ruines par les guerres ou l'incendie, soit que les fidèles demandassent par l'extension de leur nombre de nouveaux temples, on conserva le plan traditionnel de l'épocjue ogivale en revêtissant ces églises de la simplicité convenue et même exigée, ou, comme cela eut lieu en Italie, on s'approcha des formes peu convenables du temple antique. Or, plus le monument sacré se simplifiait, plus les édifices profanes se distinguaient aussi par la richesse d'ornementation: ainsi se différentia la construction civile de la construction religieuse, par la raison c[ue dans la première le luxe avait trouvé un plus vaste champ d'action que dans la seconde. Nous avons par conséquent dans les temps modernes, comme motifs pour l'architecture, les théâtres et les musées qui pouvaient revêtir plus convenablement que les édifices religieux des formes plus légères et se soumettre plus
facilement au caractère de sérénité de l'antique; nous avons ensuite les palais des princes dans les villes et à la campagne, les palais pour les affaires publiques et politiques, tels que ceux pour les assemblées législatives, les hôtels de ville, les universités, les maisons d'école, les banques et les bourses, les prisons, les hôpitaux et les lazarets, les phares et les observatoires, les portes de villes, les corps de garde, les ponts et les douanes, enfin l'habitation des villes et les maisons de campagne. Dans ces dernières, la commodité et l'utilité primèrent, et cela au détriment de la beauté, surtout en Angleterre, tandis que les Italiens, au contraire, se soumirent aux plus fortes incommodités pour sacrifier aux exigences des yeux ou au sentiment du beau.
On a nommé raison, jugement, les lois de la nature et du droit : on a nommé lumières la valeur de ces lois. C'est en France que cette valeur fut en premier reconnue; de là elle passa dans d'autres pays; dès lors s'élevèrent les idées d'un monde nouveau. Au lieu de la révélation religieuse, on posa le })rincipe de l'actualité, actualité dont on pouvait se convaincre soi-même dans son for intérieur; il en résultait qu'on devait ramener toutes choses à cette raison interne.
La réflexion, la pensée n'étaient point libres au moyen âge. Depuis la Renaissance, la réflexion devenue indépendante a conduit à une foule de déterminations, de définitions, qui n'étaient point directement formulées dans le dogme catholique, et comme l'Église n'avait rien fixé de positif sur ces déterminations, il était permis de les discuter. Alors l'Europe fut témoin de nombreux tournois qui avaient pour sujet les idées. En même temps il s'éleva un antagonisme entre la pensée et la foi. ..
Sous le règne de François P"" (de l'année 1515 à 1547), lorsque l'Eglise commença à décliner dans son influence de pouvoir sur les esprits réfléchis et éclairés, mais que la protection intéressée de l'Etat se maintint assez puissante pour extorquer de ces esprits une sorte d'aveu, de reconnaissance, officiels et extérieurs, une observation de ses doctrines et de ses cérémonies, la culture religieuse, morale, intellectuelle et politique de la nation française oftre un mélange particulier et anti-harmonieux d'oppositions et de faussetés, dont le résolvant ne pouvait devenir de jour en jour que plus difficile et de moins en moins possible.
Les conséquences directes de cette situation anormale, frauduleuse et fausse des esprits cultivés, en regard de ces doctrines officielles
politiques et religieuses, indépendamment de l'abîme profond qui s'était formé entre les classes élevées et basses — ces dernières se plaignaient parce qu'elles étaient opprimées — ces conséquences, disons-nous, amenèrent une irascibilité que, comme l'expression publique en était impossible ou dangereuse, elle se vit obligée de dissimuler, ce qui eut pour résultat que l'hypocrisie s'infiltra dans tous les pores de l'existence : alors la civilisation et la littérature françaises revêtirent un caractère corrosif et satirique. Ce caractère, semblable à la dissimulation du serpent, se répandit dans le reste de l'Europe ; mais cette plaie temporaire ne fut point inutile, elle amena au contraire beaucoup de bien*. Par voie de conséquence, elle détacha aussi les artistes de la tradition, du style des monuments délaissés par la foule élégante et légère, où elle ne se rendait plus pour assister à des cérémonies auxquelles manquait l'âme et la foi du passé. En comparaison des édifices religieux du moyen âge, il n'existe qu'un nombre très restreint d'églises élevées pendant le premier siècle de la Renaissance. On avait secoué cette mysticité ténébreuse qui créa le caractère accidentel et nullement réfléchi de l'architecture ogivale. L'imagination saine, correcte, se pliant sans contrainte à des règles élémentaires dérobées à la nature, se substitua enfin à l'imagination vagabonde, désordonnée, se payant d'hypothèses et d'illusions officielles, à l'imagination ignorant même la science de l'équibre, cette imagination en fit bénificier les créations architecturales de l'époque.
Les principaux agents du développement du moyen âge ont été le catholicisme et le génie indo-germanique : le moyen âge était essentiellement différent dupasse, de l'antiquité, de l'avenir, et des temps modernes. L'antiquité a cherché et trouvé le divin dans la nature, dont la plus belle forme est l'homme qui a servi aussi à la représentation de la divinité. La religion apparaît là dans sa corporéité spirituelle comme une nécessité politique, et le sacerdoce n'en formait pas une caste privilégiée, différente do l'État et surtout non supérieure à lui. Dans le catholicisme du moyen âge, l'esprit, en inimitié avec la nature, s'en est séparé avec la prétention de s'élever dans cette âpre Opposition entre la séparation absolue de la matière et de l'esprit. La foi dans une doctrine révélée a conduit à une corporation,
1. Quant aux pauvres et surtout aux paresseux dV'S|uil, ils se sout toujours pressés sous la liannière du fanatisme qui a éternellement promis le règne des cieux aux plus bas prix possible.
séparée du reste des mortels par la consécration, corps qui se vante non seulement de la possession exclusive des mystères relatifs à la connaissance et à la vénération de Dieu, mais encore de la science C{ui, soi-disant, doit en découler. La puissance spirituelle du moyen âge, détachée du reste des hommes par le célibat ainsi que des liens C[ui forment la famille et la société : sa suprématie fortifiée par suile du régime féodal qui lui donna des principautés, s'appropria, selon la nouvelle doctrine proclamée au nom du christianisme, une épée à deux tranchants, spirituel et temporel. Cette puissance confère aux souverains des terres comme fiefs, les en investit ou les en dépouille, délie les sujets du serment de fidélité, dispute aux rebelles non seulement la possession du bonheur sur cette terre, mais lui ravit encore l'espérance de la béatitude éternelle promise par le christianisme. Elle regarde sérieusement même comme un devoir sacré de tuer ceux qui ne pensent pas comme l'Église, quand, dans un effort suprême de leur raison et de leur bonne volonté, ils ne pouvaient arriver à avoir foi dans les loisecclésiasti({ues : elle les emprisonnait, les martyrisait et les exécutait de la manière la plus cruelle et la plus odieuse.
Les hauts dignitaires ecclésiastiques décidaient en assemblées, à la majorité des voix, de la foi et de l'administration de l'Église. La superstition, considérablement nourrie par la magie, était le grand moyen de domination sur les âmes, sans aucune "restriction. S'appuyant sur les vieilles idées astronomiques et sur l'ignorance complète de la nature et de l'univers, on avait fait de la terre le centre de toute la création, l'atmosphère qui l'entoure passait pour un toit sur lequel le soleil, laluneetles étoiles étaient fixés, ou seraient des planètes qui se meuvent autour de la terre. Selon cette idée, le séjour des bienheureux était au delà du firmament, ainsi que le séjour du Dieu conçu matériellement, et celui des esprits antérieurs au monde ou les anges ' ;
1. On avait inventé un lieu où les âmes des hommes pieux qui n'avaient pas expié leurs péchés véniels sur cette terre, devaient subir une purification entre la mort et le jugement dernier, purification qui pouvait être abrégée par les prières des Vivants et surtout obtenir une atténuation (^refrigcrium) au moyeli du sacrifice de la messe, en la payant bien entendu. On trouve l'antécédent du purgatoire dans le Qorgias de Platon : il se sert d'une figure orientale où il est question d'un feu de purification qui suivait la mort, idée hypothétique qui passa aux Alcxandritis platonisants, tels que Clément d Alexandrie et Origène; le |)Urgatoire fut admis rtussi plus tard par les mahométans. La théofie catholique do celle curieuse
dans le centre de la terre il existait un espace éclairé et -chauffé uniquement par les flammes, où règne Satan avec les anges déchus ou diahles, ouvriers ou collaborateurs inférieurs de son activité, lieu d'haljitation des réprouvés. Entre la croûte de la terre et le ciel se tenaient les esprits intermédiaires ou élémentaires, divisés encore en Cfuatre principes, déjà admis par les Grecs, la terre, l'eau, l'air et le feu, dont on avait fait des êtres et f{ui offraient un vaste champ à la sorcellerie et à l'imagination maladive, sa très humble servante.
Il avait été réservé à Nicolas Copernic, né à Thorn en 1473 (mort en 1543), de détruire l'antique système de Ptoléméc ainsi que l'illusion fondée sur ce système durant le moyen âge. De son séjour auprès du dôme de Frauenbourg, avec de médiocres instruments, mais par des observations j)énétrantes et de nombreux calculs, il arriva à l'idée de l'univers qui devint la base de celle de notre époque. Nous avons déjà dit que la terre cessa d'être le centre de l'univers : ellese meut comme appartenant à un système séparé, avec les autres planètes du même système dans des orbites précises et mesurées, autour du soleil, centre commun de la vie planétaire. Ainsi furent ouvertes les voies dans lesquelles Tycho de Bralie, nol)le danois né en 1546 (mort en 1601), par des observations exactes, Jean Kepler, né en 1571 (mort en 1631), par la découverte des lois planétaires, et Galilée né en 1564 (mort en 1642), au moyen de recherches ingénieuses et sagaces, continuèrent à faire avancer la science. Le firmament opaque fut démoli, sa clarté et son apparence furent révélées à nos regards, et d'au delà commençaient des espaces incommensurables, peuplés de corps célestes sans nombre, de soleils comme corps solides et lumineux autour desquels se meuvent des planètes avec leurs univers brillants. Alors fut fondée la science qui créa l'idée
olapo, non rejelée par Augustin, fui aclicvéc par le pape Grégoire I" à la (in du ^.ixiènlc sièele. qui accrut ainsi considérablement les bénéfices du clergé. 11 réla;)a par des récits qu'il faisait des tourments des âmes des décédés et de leur soulagement par la cène, ce qu'on peut apprendre dans les deuxième et quatrième livres de ses Dialoyiics. La Ibéorie calbolique du purgatoire fut défendue parmi les scolastiques par Thomas d'Aquin : elle obtint la sanction ecclésiastique au concile de Florence en 1439 ainsi que dans la vingt-cinquième séance du concile de Trente. Les saines idées que la Renaissance fit naître parmi les bonimes à intelligence cultivée anéantirent ce grossier et funeste préjugé qui n'est plus accepté que par l'ignorance et la plus épaisse supersliliou calbolique.
d'un monde infini et la découverte scientifique de ses lois jusque dans ses corps et ses espaces, les infiniment petits. On chercha le divin dans l'esprit créateur éternel et infini du monde dont la connnaissance par la nature conduit à la religion et à la philosophie plus sûrement que la révélation. Le principe de la liberté de conscience, flétri depuis mille ans, arriva enfin à l'indépendance de son développement. L'État, complètement absorbé par l'Église au moyen âge, s'en rendit indépendant et commença à comprendre sa situation supérieure à la totalité de l'humanité, à l'ensemble du peuple. Pour arriver à ce résultat, il a fallu un siècle à l'humanité, de 1453 à 1550, résultat qui a découlé des conjonctures les plus directes et les plus éloignées, des causes les plus efficientes et préparatoires, du quatorzième et de la première moitié du quinzième siècle. Vers le milieu du seizième siècle, la transition du moyen âge aux temps modernes s'était accomplie.
Sous le rapport politique il y eut aussi une différence essentielle entre l'antiquité et le moyen âge. En Grèce et à Rome, où s'opérèrent les développements les plus élevés du monde antique, il y avait des États politiques isolés, dont chacun fournit une carrière indépendante à sa manière. Le plus haut développement du pouvoir politique de l'antiquité était représenté par le républicanisme, penchant tantôt à la démocratie, tantôt au gouvernement des privilégiés ou aristocratie. Dans le moyen âge en Occident, le système féodal princier a régné, limité à la noblesse et au sacerdoce; en Orient une suprématie absolue et même, dans le califat arabe, une principauté dans laquelle le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel résidaient dans une seule et même personne. Une loi commune, universelle, une volonté générale, avaient régné dans l'antiquité, sous l'empire desquelles tout particulier perdait son acception, son importance, tandis qu'ail moyen âge la personnalité individuelle a peu à peu commencé à acquérir sa valeur et sa signification. Pour les Grecs et les Romains de l'antiquité, tous les étrangers étaient des barbares ; au moyen âge, les races romanes et surtout les races germaniques reconnaissaient tous les peuples reliés entre eux et comme devant constituer un grand ensemble. Le moyen âge reçut un levier toutpuissant pour l'aider dans une constitution plus indépendante de la vie politique : ce levier est représenté par le développement et les progrès de la bourgeoisie ou tiers état, opposée à la noblesse et au
sacerdoce, à laquelle vinrent se joindre les communes politiques et urbaines.
Si le moyen âge se distingue de l'antiquité par la complexité de ses développements, on le voit aussi comme un ensemble complet, terminé, par rapport aux temps modernes.
Le germe le plus important de la vie ainsi que son développement ultérieur au moyen âge, reposait dans l'énergie particulière aux nations romanes et germaines de l'Occident et qui se manifeste pour nous comme puissance de la foi, du cœur et des exploits chevaleresques. La force de la raison, encore assoupie chez les barbai-es, se montre ou Ijien dans les systèmes tranchants, rêveurs et mélancoliques de la scolastique et du mysticisme qui, s'en tenant à la foi, cherchaient, en s'aidant de la raison ou du sentiment, à créer une idée nouvelle et toute particulière du monde; ou bien cette puissance entrait en discussion accidentelle avec la foi catholique, engraissant en attendant le sol avec le sang de ses confesseurs, pour amener une récolte plus abondante dans l'avenir. C'est la raison qui dans les temps modernes brise de plus en plus les chaînes de la foi imposée et aveugle et qui ouvre la voie grandiose en politique, en religion et dans la science, aux individus aussi bien qu'aux nations, la voie, disons-nous, que doit suivre le développement matériel et moral de l'humanité. Tandis que l'antiquité se tenait d'une manière peut-être trop partiale à la nature, que le catholicisme de son côté n'envisageait que l'esprit qui en était séparé qu'il lui opposait comme ennemi, le problème des temjjs modernes est de faire connaître dans la nature l'esprit éternellement serein et créateur, de dévoiler sa création dans l'esprit, la nature, création toujours belle et vraie et enfin de concilier l'unité interne de la nature et de l'esprit, les deux antagonismes âpres et pleins de partialité que les siècles de la Renaissance ont commencé à effacer. Depuis cjuatre siècles la raison et la science ont trouvé la nature dans l'esprit, et dans l'esprit la nature. Les croisades sont nées de l'énergie de la chevalerie chez les uns et de la puissance de la foi chez les autres ; elles ont conduit les hommes à la connaissance de nouveaux peuples, à former de nouvelles idées : elles leur ont ouvert de nouveaux pays, elles leur ont mis dans les mains de nouveaux produits de la nature et, par les nouvelles relations de l'Occident avec l'Orient, elles ont favorisé le commerce, la navigation et augmenté le contact de peuples ayant des civilisations
diverses; et sous la direction de savants orientaux, comme par exemple dans l'Espagne mauresque, les croisades ont préparé l'Occident à recevoir ime culture intellectuelle nouvelle au moyen d'une philosophie jusqu'alors inconnue, enfin par le développement ultérieur de la science de la nature, de l'asti^onomic et de la médecine. La raison a découvert dans le tiers état et dans ses corporations un nouvel élément de vie, opposée cà la vie du moyen âge, à la féodalité et à l'Église. Depuis la lin des croisades la raison s'est préparée à de nouvelles et heureuses attaques à l'ordre de choses et cela dans les luttes des princes avec la papauté, et si les guerres des confesseurs de la foi du passé avec les soi-disant hérétiques ne furent pas toujours heureuses pour la plupart de ces derniers, représentants d'un développement intellectuel plus lihre, plus raisonnable, ces guerres servirent néanmoins, comme tout obstacle en général, tant chez les individus que chez les peuples, cà développer de plus en plus l'énergie dont l'inaction leur pesait. Une suite d'événements heureux vint en aide à cette puissance énergique et hâta son action, malgré tous les obstacles ennemis, comme par exemple la prise de Gonstantinople et la conc|uête de la Grèce par les Turcs, qui poussèrent la •science byzantine ou néo-greccjue et l'étude des classi({ues sur le sol plus actif et plus vivant de l'Occident, ce c[ui eut pour conséquence que bientôt après toute l'Europe, en commençant par l'Italie, se consacra à la renaissance des lettres et des sciences; ensuite l'usage de la poudre de gueri'e, inventée un siècle plus tôt, avec le perfectionnement de l'arme portative, le fusil, qui détruisirent les colonnes angulaires du moyen âge, les châteaux forts, et créèrent par l'introduction d'une nouvelle tactique militaire de nouveaux rapports politiques ; l'invention de l'imprimerie qui répandit les recherches de tous genres avec plus de promptitude, à moins de frais et d'une manière universelle; la découverte de l'Amérique, de la nouvelle voie de mer conduisant aux Indes orientales en doublant le cap le plus méridional de l'Afrique et ([ui élargissaient à l'infini les vues et l'action de la raison ; enfin le grand schisme occidental qui donna un coup des plus forts à la considération et au prestige de la papauté ; les luttes de plus en plus multipliées entre les systèmes du moyen âge, la foi aveugle en fait d'autorité, les recherches et les critiques de la raison ayant pour objet la Bible, la philosophie el l'antiquité classique. L'exercice de la raison trouva son dénouement dans
l'expression de la Réforme saxonne et suisse. La confession saxonne de la foi reçut, comme exigeant une réforme dans la croyance, une autre dans l'Eglise, son droit politique par la convention de Passau en 1552 et dans l'édit de paix d'Augshourg en 1555. Les essais d'indépendance de la raison, réputés héréticjiies et révolutionnaires depuis des siècles, furent par ces derniers actes admis enfin avec leurs idées sur la connaissance et la vénération relatives de Dieu et devaient nécessairement réagir sur la position de l'État avec l'Église; cette position fut di'jh essentiellement tout autre par la reconnaissance politique de la réforme religieuse. L'indépendance des États en fut le résultat, la puissance de la noblesse fut rompue par la nouveik' tacti([ue de guerre et par la ligue des villes affranchies. La monarchie fut substituée au régime féodal, la puissance de l'argent favorisa le commerce, les rapports des peuples entre eux et ceux avec les sources financières. Tôt ou tard les ordres de la noblesse, du clergé, de la liourgeoisie et les agriculteurs présentèrent les éléments d'où devait s'élever la vie constitutionnelle des peuples, exigence des temps modernes. Ce ne fut pas dans une profession de foi isolée, mais ])ien dans le grand principe imprescriptible, propriété de toul être humain, c'est-à-dire la liberté de croyance et de conscience, le droit d'examen libre de la raison, l'opposé de la foi autoritaire, foi aveugle, et qui a eu le pouvoir de ruiner la scolatif[ue du moyen âge et d'ouvrir les nouvelles et incommensura])les voies à la philosophie, ainsi qu'à toutes les sciences en général. Le ciel opaque disparut ; par l'astronomie la terre fut refoulée du centre de la création, elle dut tourner avec les autres planètes dans une humble position nouvelle autour du soleil, et un nombre infini de soleils et de planètes, dans des espaces nouveaux, durent nécessairement donner une nouvelle direction à l'idée de l'univers et de la nature entière. Alors on ne |)rétendit point encore que la raison fût l'ennemie de la religion, mais elle était réputée comme l'instrument pouvant servir à la saisir et à la sonder, et enfin comme le moven de tout genre du savoir et du développement de l'intelligence.
De})uis le milieu du quinzième siècle, les littérateurs favorisèrent de plus en plus l'approche d'une crise certaine qui appelait une rectification sociale. Le temps n'était plus où l'essence et la forme étaient satisfaisantes : toutes deux mancpaient de survivances et demandaient une nouvelle revision, une transformation. L'expression la plus élevée
de l'idée, la scolastique, suffisante jusqu'alors, était depuis longtemps en décroissance et sur son déclin : sa science dialectique, ou art de développer les conceptions, avait dégénéré en subtilités, en jeu de mots, le plus souvent forcé ; mais sa sujjstance était devenue si désordonnée, si embrouillée, qu'à la fin on ne put et on ne voulut trouver une entrée ni une issue à cet édifice, vrai labyrinthe. Car la philosophie était nommée théologie et celle-ci se faisait passer pour celle-là, l'une devait se perdre dans l'autre sans séparation des limites ni des ressorts, séparation cependant qui avait prévalu primitivement. Mais dès cjue l'Église et sa doctrine s'étaient élevées au-dessus de tous les partis et de tous les genres de la pensée et de la vie, malgré l'accroissementde safaiblesse et de ses désordres, il se manifesta une scission évidente :1a philosophie s'émancipa de la théologie, dans l.iquelle elle devait exclusivement s'absorber; elle dissimula son divorce au moyen de formules neuves et conciliatrices. Ces formules devaient déguiser la rupture, la rendre méconnaissable aussi longtemps que possible, la dérober aux yeux du laïque. Nous rappellerons ([ue depuis des siècles les opinions s'étaient divisées sur l'origine et la disposition des connaissances humaines. Quelques-uns prétendaient <[ue ce n'étaient pas les sens et les perceptions sensuelles qui étaient la source et la lin du savoir réel; ce savoir naissait au contraire des notions ou idées (universelles) qui jusqu'à un certain point étaieni des types des objets empreints dans Dieu, passant ensuite dans la raison humaine; ces types étaient sensés garantir contre l'illusion et contre une infinité d'objets matériels et opposés au changement : ils formaient l'être immuable, le monde vrai, ou ([ui seuls avaient une essence, une entité. Tels étaient les réalistes ou positivistes, qui s'appuyaient sur Aristote et quelquefois aussi sur Platon, peu connu encore à l'époque. Les nominaux étaient leurs adversaires : ils définissaient les idées prototypes ou l'idée comme pures perceptions de l'entendement qui collige et classe, oli noms sans essence, sans entité. Car l'essence et la vérité accompagnaient uniquement les particularités visibles, manifestes. Ce serait elles qu'on devait regarder comme point de départ et pour s'élever ensuite aux idées générales.
Cette manière insipide et pauvre de considérer les choses succomba à la suite de luttes ardentes sous l'ascendant de son ennemi si fécond en pensées, qui de son côté ne sut rendre la victoire fertile en profitant des armes et des avantages de l'ennemi. Elle tomba au
contraire dans l'orgueil, dans les subtilite-s puériles, dans l'épluclioment des mots et l)ientôt en discordes. Au lieu de surmonter et de vaincre d'un point de vue plus élevé les répliques des idées des réalistes et le monde matériel des nominaux, le moine franciscain Guillaume Occam (mort en 1347), s'efforça de concilier les principes des deux systèmes. Les idées, disait-il, n'ont à la vérité aucune essence en dehors de l'entendement; elles sont néanmoins dans l'esprit, soit seulement comme idées que l'esprit en a déduites, ou comme simples représentations, auxquelles ne répond véritablement rien d'extérieur. Un compromis aussi infirme ne put conduire les ])artis à la paix: il eng'cndra au contraire la dispute. La querelle à moitié apaisée entre les choses et les noms se réveilla de nouveau, et surtout parce que l'intermédiaire avait employé la parole et la ])lume dans la lutte du pouvoir temporel avec le pouvoir papal, et qu'il s'était déclaré en faveur de l'empereur. Or. tandis que l'état de choses resta en partie en suspens, qu'il se termina en partie en faveur de Rome et du saintsiège, malgré la décision des conciles, les réalistes et les nominaux nouveau-nés se démenaient dans des sujets fort mesquins et futiles, détruisaient et tuaient souvent par des disputes subtiles et personnelles, surtout dans les universités, le respect des lanpies pour la science philosophico-théologique, la scolastique. Par cette raison tout esprit judicieux aspirait, avec la partie cultivée des peuples, à une nourritui-e plus substantielle, à une raaiière, à des sujets de meilleur aloi.
Ensuite, la forme scientifique, le latin, langue miscible, emjîloyée par la science, l'Église et souvent par la législation, avait survécu, sans s'en apercevoir : elle était sur le seuil de la vieillesse, même de la décrépitude; elle demandait, à la fin de l'apogée de son épanouissement conciliateur et créateur, un rajeunissement au moyen d'une agrégation fortifiée par l'expression antique, réellement telle et retrempée dans les auteurs classiques. Cette exigence se lit d'autant plus fortement sentir et désirer pour les sujets scientifi(pies, que Yrnergie, le pouvoir personnel dans la sphère de la vie était déjà conquis dans la langue ])opulaire ainsi que dans la litt(''rature. Cette exigence se manifestait aussi bien en Italie qu'en Allemagne. En Italie, en France, en Espagne, en Angleterre et en Allemagne, on avait fait les essais les plus heureux dans l'histoire, dans l'éloquence de la chaire et encore dans d'autres branches ainsi que dans
la prose savante. Dans la poésie on avait atteint d(^'<à depuis quelque temps toute l'élévation et le dernier point du possible, on les avait quelquefois pour ainsi dire épuisés et même outre passés. L'épopée chevaleresque et l'épopée populaire de la France et de l'Allemagne, où se développait un art si grand et si riche, avaient clos leur cycle merveilleux d'aventures et de peintures grandioses de la vie : elles avaient dû cesser de chanter faute de sujets. La chanson si joyeuse et si réglée des troubadours provençaux ne résonnait plus et le Minnegesang allemand s'était métamorphosé en un jeu et chant de foire; la Divine Comédie du Dante elle-même était plutôt vivante pour les commentateurs que restée dans la conscience du public, qui dans sa légèreté nerveuse préférait les courtes nouvelles de Boccace et les rimes élégantes de Pétrarque écrites en langue vulgaire.
Quelque développée que fût l'activité littéraire sur certains points et surtout la poésie chez les nations de race germano-romane, le Ijesoin d'une métamorphose radicale dans l'essence et la forme se faisait peu à peu sentir. C'est ce que demandait surtout cette scolastique dégénérée et querelleuse, dont les gigantesques efforts ne soulevaient, avec des cris confus et barbares, qu'un fétu de paille. La réforme du Ion et de l'expression du latin miscible des chancelleries et de la science était nécessaire, urgente; elle pouvait s'opérer dans la littérature populaire et se manifester dans la chronique ou dans la poésie ; en introduisant avec mesure un type étranger, elle pouvait agir d'une manière bienfaisante, mais aussi avec un zèle hors de raison empêcher ou annihiler tout aussi bien la voie primitive. Mais quiconque envisageait la tension à la curiosité croissante, princi])alement sous le rapport des connaissances géographiques et ethnographiques, la résurrection de l'antiquité classique devait se montrer comme un fanal annonçant le salut. 8i le moyen âge, dans ses éléments primitifs, populaires et étroits, mais dont il était si fier, n'avait cru pouvoir s'en passer, les temps modernes qui commençaien-t ont ])ensé, eux, qu'il était convenable de chercher pour la culture intellectuelle une certaine alliance entre ce qui était national et antique, et laisser pénétrer dans la multiplicité des efforts de l'esprit le monde grécoromain.
La région principale d"oû partit cette évolution si fraîche, si riche en même temps en résultats bons et mauvais, fut l'Italie. Beaucoup de conjonctures s'y présentèrent à cet effet. Le nombre et le luxe
des cours princières plus ou moins consicléra])les, qui souvent cherchaient à se surpasser dans le Lien comme dans le mal, la puissance et la richesse des villes, tantôt démocratiques, tantôt aristocratiques, quelquefois aussi passant à la monarchie, dont l'orgueil et la vanité ne cédaient point aux monarques, la vigueur du sentiment populaire, l'esprit de négociation si vivace, visant sans cesse à l'équilibre des Etats, allié à la diplomatie papale si fine et si persistante, — tout cela, et d'autres circonstances aidant, avait peu à peu, imperceptiblement, préparé et ouvert le terrain aux études classiques. On se croyait en outre, quelquefois non sans raison, malgré la différence des temps et des mœurs, dans un rapport non interrompu avec Rome, la dominatrice du monde, sans parler de la continuation, s^)irituelle ou hiérarchique, dos localités, des vestiges de l'art, de la langue et des mœurs, dont le passé se conservait dans l'esprit des affinités nationales et qui pour cette raison en appelaient également aux ancêtres pour la propagande littéraire. Gela devait se produire d'autant plus, que moins on se sentait capable de transporter dans le présent la gloire souveraine et grandiose d'un passé éloigné. Mais avant tout, c'était la perspective de trouver dans les découvertes nouvellement faites, dans les sources et les monuments expliqués avec plus de profondeur, d'y trouver, disons-nous, la satisfaction croissante du noble désir de savoir. Dès que la substance formatrice, acceptée avec transport, quoique çà et là avec méfiance, eut trouvé sa direction, elle fut contemplée souvent par les chefs ecclésiastiques et temporels, par les États sous le sceptre princier et par les républiques, comme une mode et un sujet d'honneur, déterminés davantage par des ressorts plus extérieurs (jue ])ar des raisons intrinsèques. Une sorte de piété payenne, basée sur la science et l'art, se substitua à la religiosité ecclésiastic|ue souvent fallacieuse; les manuscrits et les livres refoulaient le zèle pour les ossements des saints et pour les imagos miraculeuses; les bibliothèques remplacèrent les châsses et les coffres à reliques ; les princes et les populations, les cardinaux et les nobles, les papes et les rois, les chevaliers et la bourgeoisie rivalisaient entre eux pour l'honneur du titre de protecteurs, d'amis des études romano-grecques, qu'on nommait de préférence humaines, humanistes, ou les élues, ou les bonnes [bonœ literœ] ou classiques, et (pi'on célébrait, non sans exagération, comme constituant le fondement de la restauration scientifique [literarum restuuratio). La lit-
tératiire populaire elle-même fut mise au dernier plan. Un petit nombre d'amateurs des muses, comme par exemple Pétrarque, mort en 1374, et Boccace, mort en 1375, possédaient, comme précurseurs de la nouvelle vie intellectuelle, la force et l'aptitude de rester avec équité entre les deux directions nationale et antique.
Pour l'accomplissement des désirs et de la passion naissants, on n'épargna donc ni sacrifices ni honneurs, on récompensa par des fonctions pul)liquos et d'aLondants revenus ceux qui découvraient heureusement des manuscrits oubliés ou cachés, les commentateurs savants des trésors retrouvés, les longs voyages en Orient et dans les régions au delà des Alpes pour aller à la découverte et l'achat de sujets scientifiques; pour la possession de quelque manuscrit partiel ou d'une œuvre d'art, on ne craignit pas des procès poursuivis avec entêtement; on se mettait en quête à tout prix d'hommes versés dans les langues, on les distinguait et on les retenait en leur procurant un auditoire assidu et appliqué, on les chargeait d'ambassades et de hautes fonctions publiques. Ce fut ainsi qu Goluccio Salutati, maître de Pétrarque, et Léonard d'Arezzo, furent secrétaires de la république de Florence, que Bernard Bembo et François Barbaro contribuèrent essentiellement à la considération littéraire et politique de Venise; ils furent, de plus, pères de fils encore plus célèbres qu'eux. Il se trouva en outre que la langue diplomatique en général, concernant les affaires intérieures et extérieures, était le latin, alors purifié autant que possible de tous les mots et tournures du moyen Age, ce qui fit accorder à ses pratiquants une considération plus élevée. Toutefois l'Église dut suivre d'autant plus volontiers le courant nouveau, qu'elle était plus à l'abri par sa chancellerie, relativement éclairée et liée avec la Rome primitive, du danger de tomber sur des avortons et des crudités de langage comme cela avait lieu ailleurs. De ce côté on entra donc dans la nouvelle science et dans l'amour qu'on avait pour elle, sans arrière-pensée et sans restrictions craintives : on fonda des collections de manuscrits, de livres, d'objets d'art, et dans ce but on fît voyager à grands frais des agents, on comblait de grâces et de récompenses les savants distingués consentant à fixer, pour un temps plus ou moins long, leur séjour dans la capitale de la chrétienté; en un mot, on fit tout pour emboiler le pas avec la jeune et nouvelle science. A l'origine cette science n'avait pas eu pour but d'exercer une action directe sur la vie et les mœurs; elle rendait
hommage au vrai et au beau pour l'amour d'eux-mêmes, elle se li^ vrait avec passion sans ég-ard et un aliandon complet à la jouissance des fruits nouvellement découverts, les montrait à tout venant avec un bien-être sincère et cordial, les décrivait, les louait et se réjouissait de la curiosité enfantine à l'asjjcct des fils intellectuels sauvés d'un naufrage de mille ans. Il y avait peu d'hommes qui songeassent à utiliser la critique historique et ses conséquences par rapport aux faits et aux principes. En thèse générale on se contentait du côté esthétique de la langue, on oubliait la discussion nationale par la direction cosmopolite, on croyait de bonne foi avoir trouvé le talisman pour la culture et le salut du genre humain. Tout nouveau manuscrit était donc salué avec allégresse, avec des cris de victoire, tout monument politique découvert et même déclaré imparfait, était considéré avec un sentiment élevé comme un échelon de la grande échelle céleste du genre humain : en un mot, toute concfuête de la nouvelle doctrine de salut était acceptée avec un enthousiasme réel. Cela était d'autant plus facile, que le souverain bien national, l'indépendance extérieure, quoique çà et là illusoire, semblait s'affermir davantage en Italie dans la seconde moitié du quinzième siècle. Durant la décadence des choses politiques et religieuses, on s'occupait en général peu ou point de ce qui avait rapport à l'essence morale du christianisme ; on espérait môme quelquefois et non sans raison que la renaissance classique serait le remède contre les plaies et les vices de l'Église.
C'est ainsi (pie la littérature et les langues de l'antiquité grécoromaine arrivèrent insensiblement à une position élevée dans l'histoire universelle. Avec leurs divulgateurs et leurs commentateurs, les philosophes et les philologues, elles eurent l'autorité du bien commun du genre humain, elles limitèrent et supprimèrent quelquefois les ra])porls 'intimes du peuple avec elles, rapports pour lesquels cependant, en fin de compte, elles devaient préparer un progrès (juant au fond et à la forme. Car ce qui ne fut d'abord ([ue purement scienlili(|Ui', (|ue liut pour alioulir au bonheur de la jouissance, devint dans la suite instrument et moyen dans l'existence pratique. Si par exemple h; roi Alphonse; \ de Naples laissa calmer son courroux envers Florence par le présent d'un Tite-Live, dans le seizième siècle Camerarius, en traduisant Tyrtée, sut engager les princes allemands à une guerre avec les Turcs.
INTRODUCTIOiN. 43
Il y eut parmi les protecleurs et les jtai'lisans de la Renaissance, en Italie, une rivalité, une émulation franche de cupidité et d'égoïsme, mais entachées quelquefois de vanité et de jalousie. Il y eut des tournois intellectuels dans lesquels nationaux et étrangers, et surtout les Grecs, rivalisaient pour recueillir les palmes de la victoire : les princes séculiers et ecclésiastiques en défrayaient les dépenses et la pompe, une jeunesse de choix, surtout de la classe moyenne, en formait les auditeurs et les spectateiirs (jui, plus ou moins, assumaient le rôle d'approbateurs ou de censeurs. Dans ce grand mouvement cjui ne frappait ni les sens, ni la bourse, qui ne touchait pas l'esprit de parti, le peuple restait toujours indifférent ou passif; le vieux clan de la science et de l'érudition, les prêtres, observait natur(dlement les nouveautés avec méfiance, car elles menaçaient de leur enlever en partie leur action sur l'éducation et aussi leurs prérogatives. Mais il no s'éleva pas d'opposition ouverte et combinée de principes, parce» que la plupart des représentants de la nouvelle science récemmenl découverte ne revendiquaient point la chaire ni le confessionnal, mais unicjuement les fonctions de docteurs universitaires, et que plusieurs papes s'élevèrent en protecteurs puissants on ne confessant publiquement aucune suspicion sur la renaissance de l'antiquité.
Toutefois, il y eut en général prérogative des idées nouvelles sur les anciennes, car les premières étaient nées de l'évolution inévitable de la pétrification des choses anciennes. La jeunesse se déclara pour la nouveauté, les vieillards entêtés et obstinés, mais loin encore de la caducité, se rangèrent du côté de la vétusté. L'Église, depuis longtemps émoussée, obtuse quant cà la question religieuse et morale, resta en généi-al indifférente, elle n'entreprit nullement, comme elle aurait dû, une médiation conciliatrice entre les partis, entre les deux foyers ardents de la nouvelle culture, mais elle se rangea pour la jtlupart du temps avec une promptitude étrange du côté de la nouvelle science philologico-archéologique. Plus tard elle fut cependant très surprise du choc ardent qui, de l'enveloppe matérielle, conduisit à l'examen du noyau des doctrines et des propositions séculaires. Tout cela fut si peu prévu ni considéré par les papes, par Nicolas \ par exemple, qu'ils accordèrent de fortes sommes, des grâces et des pardons pour des voyages, des copies de manuscrits, des traductions et autres travaux destinés à la propagande scientifique. Ils feignii-enl de temps à autre qu'aucune œuvre, aucun monument romain écrit
kk LIVRE TROISIEME.
avait été connu jusqu'alors en Italie ; ils ouhliaiont qu'Innocent III pensait et écrivait comme les classiques, que Hugues Falcandus, dans son histoire de la Sicile normande et que maître Buon Gompagno, dans son tableau du siège d'Ancùne sous Frédéric P'', sans en nommer d'autres, avaient su manier la langue latine dune manière aussi riche que souple. Ils ne rétléchirent pas enfin à l'action infaillible que le procédé chimique de la séparation obtenue des substances antiques et modernes agirait sur les deux moitiés et champs de bataille, non seulement désunis mais encore ennemis l'un de l'autre.
Il est vrai que les partisans et les protecteurs de la nouvelle science philologico-archéologique agissaient presque toujours avec la foi dans la dignité et la sainteté des lumières et du salut de leur vocation, sans intérêt personnel comme presque toujoui's sans vanité; ils sacrifiaient souvent'leurs aises et la jouissance de la vie à des voyages pleins de souffrances et de dangers, à des veilles fatigantes, à de durs travaux dans la journée ; ils communiquaient sans rétribution comme maîtres ou professeurs honnêtement salariés, à des centaines de disciples souvent avancés en âge et dans des positions sociales considérables, les fruits de leur application, de leurs études et de leur p(''nétration ; ils n'avaient point en vue un intérêt élevé, mais seulement modeste; ils donnaient même gratuitement leurs leçons là où elles semblaient nécessaires, et dans leur zèle noble et enthousiaste se considéraient }»lus ([ue les messagers dun nouvel ordre de salut et de bonheur.
Cette manière d'envisager l'existence et la vocation jusqu'à un certain point idéales, reçut encore une impulsion plus élevée par l'adoption intime et retentissante de la langue grecque et de sa littérature, négligée jusqu'alors de la manière lapins ignominieuse. Si les Églises d'Orient et d'Occident, grecque et latine, étaient dans une position on ne peut plus rude l'une vis-à-vis de l'autre, il en était de même de la langue et de la litti-rature des deux moitiés de l'ancien empire romain, qui avait donné en héritage à peu d"exce])tious près, au-x deux principaux symbob'S ainsi qu'aux deux localités nationales, les oppositions tantôt indifférentes, tantôt rivales et ennemies. Mais alors les choses changèrent lentement de fac^e ; la décadence du pouvoir spirituel à Rome comme à Gonstantinople, la tentative loual)le mais stérile de conciliation, qui au moins d'un côté ou de l'autre n'admettait que des schismatiques mais non plus des héré-
tiques, les progrès menaçants des Turcs, le ])esoin croissant de nouvelles forces vitales, toutes ces circonstances comlùnées, comblèrent en partie et successivement l'abîme ])rofond qui existait entre la chrétienté d'Orient et celle d'Occident, et établirent sur le gouffre le pont expiatoire grammatical et scientifique. Il arriva de plus, peu avant et à la suite de la chute de Gonstantinople, ([ue, stimulés ])ar la science, la naissance et le rang, quelc[uefois aussi par un sentiment vertueux, comme par exemple Ghrysoloras, des Grecs distingués se réfugièrent en Italie soit volontairement, soit comme fugitifs, où ils devinrent les hérauts de l'unique bien national, c'est-à-dire de la langue et de la littérature grecques de l'antiquité. Les meilleurs appréciateurs et protecteurs des éléments romains de civilisation sentaient la nécessité de les étendre au moyen do l'adoption et du développement des éléments grecs : mais il manquait au vouloir de pouvoir. Ce que dans ce but Pétrarque, Boccace et Léonce Pilate, le Galabrais opiniâtre, avaient entrepris au quatorzième siècle à Florence, était resté dans l'isolement et fort incomplet et creux. Néanmoins celte première impression, cette primitive suggestion ne furent pas oubliées par les esprits susceptibles de modification. On n'eut de re])OS que jusqu'à l'arrivée de quelques Grecs, savants actifs, qui par la parole et la plume contentèrent cette soif de littérature, et qui fondèrent une école réelle au sein des Italiens déjà préparés pour en profiter par leur connaissance de la langue latine. Gette école agit généralement sans vues d'intérêt et ])our l'amour du sujet, avec autant d'empressement que d'abandon. Il se manifesta un sentiment du vi-ai et du beau chez les esprits supérieurs, quand bien même ils ne réussirent pas à acquérir les principes pouvant guider les arts et la science. Car il leur manquait pour cela la profondeur et l'étendue de vues et de connaissances. Il s'agissait davantage d'une moisson laborieuse et d'une observation de curiosité que d'une pénétration multiple mais cependant solide dans les manifestations et les ressorts du monde antique. Il en était de même des prolecteurs temporels et spirituels de la nouvelle direction qui devint de suite une véritable mode. Des papes comme Eugène IV et Nicolas Y, des princes tels que Gôme et Laurent de Médicis, Alphonse V de Naples distribuaient encouragements, finances et honneurs, afin d'amasser autant que possible bon nombre de manuscrits, de sculptures, de pierres gravées, de camées et autres monuments de l'antiquité clas-
siqiie, ainsi que pour ('taljlir dos expositions publiques d'olijcts venus d'Italie, de la Grèce, de l'Orient, de l'Allemagne et de l'Angleterre, Peu d'esprits s'occupèrent superficiellement à utiliser ces antiques sujets, et ceux-là même, comme Laurent de Médicis, tout en donnant son appui à l'étude et à la divulgation des œuvres et des principes de Platon, étaient plutôt entraînés par un sentiment passionné d'amateur que pour pénétrer sérieusement au cœur de l'amour de la vérité. Toujours est-il que chez les protecteurs les plus nobles et les disciples les plus ardents de la nouvelle science, il y eut, à côté de la pureté de leur zèle pour le sujet, assez de vanité pour constituer un levain très actif. Sans ce stimulant, les hommes, ceux surtout d'au delà des Alpes, tels qu'ils étaient, n'aurai(int pu faire aucun progrès dans la carrière, choisie par eux, celle de la gloire intellectuelle ; ce stimulant, faute de se trouver dans un corps constitué, fut cependant le signe le plus évident, la nourriture la plus substantielle de la vie, sans laquelle aucun novateur sans passé n'aurait pu se maintenir longtemps dans les cercles distingués de la noblesse armoiriée ou de la noblesse marchande. Car la modestie ou même l'humilité auraient plutôt écrasé qu'élevé; il n'y avait qu'un puissant sentiment de soimême, manifesté extérieurement, qui put tenir le pas avec les anciens dignitaires de la société bourgeoise. C'est ce qu'il ne faut pas oublier, pour ne pas taxer injustement de pure vanité la manière d'être un peu suffisante de la plupart des disciples de la science nouvelle. Avec quelle satisfaction François Philephe, par exemple, ne dépeint-il pas sa réception à Florence ! « La ville, écrit-il à son ami, Jean Aurispa, me plaît singulièrement ; rien ne lui manque en fait de magnificence et d'élégance de ses édifices, de dignité et de sérieux de ses citoyens; elle a en outre entièrement les yeux sur moi. Tous m'aiment, me respectent et cliantent mes louanges jusqu'au ciel: mon nom est dans toutes les bouches. Lorsque je passe dans les rues, non seulement les citovens les plus considérables me font l'honneur de se déranger pour me faire place, mais encore les femmes les plus distinguées en font autant. La politesse est si grande, que j'en ai honte. J'ai journellement au delà de quatre cents auditeurs ; et ceuxci sont la plupart des hommes âgés et des membres du conseil. Dans son affabilité Côme de Médicis ne m'a pas rendu visite qu'une fois, mais plusieurs fois et m'a offert tous les services en son pouvoir'. » 1. Epistolœ Phildphi, H, 2.
INTRODUTION. 47
Le second indice qui s'est produit chez les nouveaux disciples de la science, indice né ordinairement d'une nohle rivalité, c'était cette fraternité, cette camaraderie de corps et de profession dans une direction cosmopolite. Cette fraternité voulait conserver et augmenter la possession du Lien chéri dans un cercle intime, tout en l'étendant sans égard à la condition sociale, au peuple, au sexe et même sans aveu d'adhésion, enfin comme un Lien commun de l'humanité ; et ce fut pour cela qu'on choisit la dénomination à'hunianiCé et qu'on l'appliquait en pratique. C'est dans ces hautes études (humanitaires) qu'on chercha et qu'on trouva la clef, non seulement pour l'intelligence des énigmes et des mystères scientifiques, mais encore de la paix sociale, énigmes et mystères qu'avaient si souvent trouLIés les partis religieux et politiques. L'union amicale entre Ange Politien, l'homme à la culture de l'esthétique, Mirandola, mystique et rêveur, et Marsiglio Ficin (Ficinus), le premier interprète éloquent et traducteur de Platon, prouve la fraternité Lasée sur l'homogénéité des efforts dans la vie, quoique divergeant dans les facultés naturelles, fraternité C{ui unissait intimement, quelquefois pour toujours, les memLres de la nouvelle vie intellectuelle. «Quel n'est pas le plaisir que j'éprouve, écrit entre autres le premier de ces auteurs au dernier, lorsque je me sens d'accord en fait de peucliants et d'études av('c toi et mon Pico, et qu'en retour je me sens aimé de vous ! Mais comment en pourrait-il être autrement, puisque nous cherchons à faire progresser les sciences, non pour en tirer Lénéfice, mais uniquement pour amour d'elles et que nous nous les distriLuons selon l'ardeur de notre cœur. Car Pico explique les sciences morales et se pose en intermédiaire entre mon Aristote et ton Platon. Il prête de préférence à ce dernier la langue latine; il me reste au contraire celle des Lranches scientifiques qui ont moins d'autorité, mais plus d'agrément^. »
Quelque intime et cordiale que fût la réunion, le corps lihre que les amis de l'antiquité formassent entre eux, et quelque cosmopolite que fût sa direction, ils n'étaient cependant pas indifférents à certains événements isolés et perturLateurs du temps. Toutefois les auteurs de la résurrection du paganisme élevé ne firent point face aux vices ecclésiastiques et moraux, mais ils ne restèrent pas indifférents non