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mur à décorer; on ne se rend pas compte que ces façades font partie de l'ensemble de l'organisme d'un monument, qu'elles doivent en faire deviner le but et la raison, qu'elles ne sont (ju'une partie d'un tout qui doit être homogène et i(n.
L'architecture est la représentation du iieau dans la nature inorganique. Il faut aussi qu'elle se soumette aux lois de cette nature, les lois de la pesanteur, de la cohérence, la conformité extérieure au but : mais elle ennoblit ces exigences en leur inculquant le génie du beau qui doit aussi les allier, les unir. Par ce moyen l'œuvre architecturale devient un ensemble organique, vivant, dont les parties doivent être dans une connexion intime et qui ne peut être détruite sans anéantir l'ensemble. Toutefois, cette connexion organique ne peut naître que de la beauté et non de l'élément naturel et du sujet en lui-même. L'élément naturel dans lequel gît l'architecture est inférieur, bas, étroit, tandis que par l'organisme de son développement, il s'élève, acquiert de l'indépendance, devient idéal et délicat, affranchi de la nécessité brutale, forcée, ne dépendant que des sens matériels.
L'anarchie et l'ignorance en général, de l'histoire en particulier, l'incapacité et l'insouciance des gouvernements qui se sont succédé depuis près d'un siècle, et qui devraient cependant favoriser l'architecture dans ses progrès et sa pureté, l'État et le trésor public seuls, étant à même d'élever des monuments nationaux sur une grande échelle, loin de chercher à faire renaître l'architecture, ces gouvernements n'ont rien fait pour elle et n'ont pas arrêté sa décadence en voie de continuer depuis trois quarts de siècle. Les ministres des Beaux-Arts s'en sont remis aux décisions souvent peu fondées d'un corps officiellement constitué, qui a ses idt^es préconçues, souvent on désaccord avec l'opinion pu])li((ue, corps qui depuis trop longtemps s'est arrogé le droit d'arbitre suprême en fait de science et de goût, sans en avoir la capacité ni l'éclat exigés. L'État met au concours les projets d'édification des monuments de la souveraineté. Mais presque toujours ces concours n'ont été qu'un véritable leurre. Quand la faveur ou la médiocrité ont fait leur choix d'un projet qui n'est ni bon ni mauvais, dont elles reconnaissent l'insufiisance, elles pipent le talent des autres concurrents du concours: on jirolite alors de ce talent, s'il s'en manifeste. ])0ur en faire bénéficier le sujet protégé
par le jury ou radministration. Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, on voit dans l'exécution du projet adopté, tout autre chose que ce qu'offrait le choix primitif du jury. Comme résultat final, on a ces œuvres d'art, ces édifices d'une ordonnance mesquine, pitoyable, d'une insuffisance complète, d'un goût éclectique, creinté et déplorable.
Un projet de monument est-il soumis à la décision des Chambres législatives, on nomme vite une commission peu experte en fait d'art et surtout en architecture. Cette commission approuve aveuglément oucritic[ue; mais dans l'un ou l'autre cas aucun membre n'encourt de responsabilité, par la raison spécieuse que le jugement est collectif, où l'intrigue joue encore un rôle.
L'Institut et les Chambres ont le plus souvent rendu des décisions qui ont surpris l'opinion publique et prêté à rire. Tout ce que nous venons de rapporter est pernicieux pour l'art; le seul moyen d'y parer, c'est que le ministre des Beaux-Arts soit personnellement responsable des travaux qu'il commande ou distribue, et c|u'il se présente seul au tri])unal de l'opinion ; qu'il ne se retire plus sous l'égide de commissions dont les mem])rcs sont souvent eux-mêmes sujets à caution sous bien des rapports.
L'architecture, comme tout pliénomène de l'étendue, exprime et doit exprimer purement l'effet au moyen de lignes. La ligne propre produit comme telle déjà en elle-même un effet esthétique sur l'âme : les doux contours d'une montagne portent à la tranquillité, au repos, à la gaieté, au contentement : les masses abruptes, escarpées, de roches, avec leurs pointes aiguës, leurs angles en zigzag, émeuvent involontairement l'esprit. La ligne droite à naître sera l'expression la plus pure de la tendance indépendante à l'infini; mais dans les limites de son évocation elle émeut par son inaltérable parité, et produit l'idée du repos, de la stabilité et de la sécurité. Une courbe quelconque est toujours facilement l'interprète d'une élévation de l'esprit. Le plein cintre est dans ce cas le repos le plus sublime, la satisfaction la plus accomplie. La belle forme immuable du firmament est découverte. Toutefois les lignes architecturales n'agissent pas par elles-mêmes, mais bien dans la combinaison la plus variée, réglée par l'ordre et la symétrie que l'architecture a empruntés à l'élévation la plus belle de la nature, le corps humain; il leur faut encore l'eumétrie et le rythme qui produisent le retour précis du
similaire et le manifestent dans l'expression visible. Alors naît un jeu de lignes réellement harmonieux, une musique de l'étendue. Il faut encore que l'architecte sache la perspective, afin de pouvoir se représenter à l'esprit l'effet que produira son projet (sur le papier) quand il sera exécuté ; il faut qu'il saisisse l'harmonie des masses et des formes, le rapport des couleurs, enfin qu'il puisse se rendre compte du jeu de l'ombre et de la lumière. La science de l'architecte consiste surtout, quant à ce qui concerne la beauté, à donner à son œuvre l'expression qui lui convient : c'est en cela qu'on reconnaît un maître dans l'art. Il faut qu'il conçoive l'esprit que le corps matériel respirera, il doit être bien convaincu que cet esprit ne peut lui ûtre acquis par des emblèmes ni par des inscriptions. C'est ainsi que l'architecte devient poète : son temple devient un hymne, son arc de triomphe une ode, un dithyrambe, son palais pour le chef de l'État une épopée, sa maison de campagne une idylle, son tombeau un havre, un port.
« Aux époques où, en l'absence de toute grande pensée, un art se fractionne en genres aussi étroits et aussi multipliés que les fantaisies des sens, il est fatalement poussé à sortir de ses limites. Alors se manifestent entre les arts ces unions adultères, cette promiscuité, symptômes de la ruine dernière de tout sentiment du beau chez une nation. »
« En signalant ces résultats funestes, l'histoire aide la théorie à consacrer dans les arts l'unité du but et la diversité des moyens. Ce n'est point un sentiment plus vif de l'unité qui, à des époques telles que la nôtre, pousse les artistes à franchir les bornes légitimes de leur art, c'est, au contraire, un oubli complet du but de l'art en général, et le désir de stimuler les sens blasés faute de pouvoir parler au cœur. »
« Les artistes qui visent au but véritable ne se perdent pas à la recherche de moyens nouveaux et étrangers à leur art : pour trouver ces moyens, il faut se détourner de sa route et les chercher dans les chemins de traverse. Or l'artiste qui obéit à une vocation puissante, qui subit l'appel irrésistible de l'idéal, qui a soif du beau, n'a pas la pensée de se détourner et de s'arrêter pour puiser à des sources étrangères. Mais celui-là est exposé à confondre les moyens, qui n'a qu'une notion confuse du but. »
« Gomment pourraient suivre dans l'art une voie droite ceux qui ne
savent pas bien si l'art s'adresse aux sens ou à l'âme; ceux qui hésitent entre ces deux théories : l'art est une contrefaçon de la nature, une imitation du monde matériel; l'art est la manifestation du beau invisible, l'expression de l'idéal. L'art matérialiste ne cherche qu'à produire des sensations agréables, n'importe par quels moyens ; or le monde des sensations et des appétits est de sa nature un monde désordonné, et le désordre est le contraire de l'art. Le monde de l'esprit est, au contraire, celui des lois fixes, des règles immuables, de l'harmonie. L'art spirilualiste, pour se conformer à ces règles, n'a qu'à suivre sa propre pente; et ces règles le mènent infailliblement vers le beau '. »
La guerre de 1870 imposa de nouveau un repos aux arts. A la suite de la délivrance de Paris, les vieilles intrigues, les vieilles coteries se reconstituèrent et agirent comme parle passé. De nouveaux chefsd'œuvre de mauvais goût s'élevèrent à Paris et dans les provinces, la bâtisse du Trocadéro, par exemple, et l'Hôtel des Postes à Paris, d'une pauvreté de composition désespérante et qu'on prendrait vraiment pour une caserne. On annonça à grand fracas le concours pour l'édification d'un nouvel Hôtel de ville de Paris : qu'en est-il advenu? Des façades aussi peu dans l'esprit et le style de la Renaissance que la façade de l'Église de la Trinité, du môme auteur! L'espace ne manquait cependant pas, on pouvait élever un monument grandiose digne de la capitale d'un grand pays; mais que voit-on? Un hachis indigeste de réminiscences mal observées, mal employées, aucune grande unité architecturale, l'inspiration de quelques jolis détails mal adaptés où on les retrouve. Le caractère général de l'architecture du nouvel Hôtel de ville de Paris est assez vulgaire et on ne peut plus bourgeois. Il ne présente aucun détail qui surprenne agréablement l'œil d'un spectateur habitué à observer les beaux monuments de la Renaissance qui augmentent le plaisir à mesure qu'on les étudie davantage, plaisir qui se prolonge de monument en monument, de surprise en surprise de la richesse d'idées, de motifs et d'imagination.
1. Questions d'art cl de morale ^ par Victor de Laprade. 2'^ édition, 1861, pag. 56, 57.
Pour quelle raison avoir prodigué l'ornementation à la seule façade principale sur la place, et avoir laissé les trois autres côtés dans cette nudité de mauvais goût qui n"a aucun rapport avec la façade principale? Ces trois côtés ressemblent à des façades d'usines ou à un magasin! Les architectes n'ont étonné que les badauds, mais l'opinion publique a parlé haut et a manifesté franchement sa déception.
Il y a aujourd'hui chez nous, il faut l'avouer, aberration d'ordre, de goût, de raison et de convenance, aussi un encombrement de médiocrités dont le Ilot monte d'année en année.
Il y a une cause péremptoire de l'état de nullité universelle dans lequel se trouve la France au moment actuel et dont participent particulièrement les beaux-arts; cette cause est d'abord la réaction illogique et sotte contre l'esprit de la Révolution de 1789, et qui dépend du défaut d'instruction générale et puis de l'influence subreptice et pernicieuse de l'Église ou cléricalisme, qui ne vit que par l'ignorance.
Le défaut total d'instruction chez nous est universellement reconnu depuis la guerre de 1870. D'où provient principalement ce défaut? Napoléon Bonaparte, l'usurpateur de la souveraineté nationale cpi plus tard prit sa revanche et le vainquit, créa la hiérarchie funeste du corps enseignant, de telle sorte c[u'il en fut et resta le maître absolu, comme un colonel l'est de son régiment. Il le forma ainsi dans l'idée de façonner la nation française à la soumission, au servage les plus absolus, en caressant le vain espoir, la folie mémo, de vouloir maintenir l'opinion publique dans les limites qui lui permettraient la durée du pouvoir qu'il allait assumer.
La Convention nationale, dans sa haute sasresse. avait aboli et enlevé son influence au clergé et supprimé les vœux monastic[ues, cette plaie sociale qui autorise, en opposition de la raison, à faire son salut personnel au détriment de la société laïque.
Napoléon, voulant s'appuyer sur le concours fallacieux des prêtres rouges, violets et noirs, conclut en 1801 le Concordat avec le pape Pie YII, et la funeste influence du clergé fut rétablie dans la politique et sur les consciences ignorantes, craintives ou intéressées, et
le vieux traintrain rétrograde de l'ancien régime recommença de plus belle, ce qui n'empêcha pas cependant. Napoléon de faire enlever de nuit, à Rome, le pape et de le mettre en captivité à Fontainebleau en 1809, où il resta jusqu'en 1814.
Le retour à la religion catholique, la compression de la liberté, la répression des idées conformes à l'esprit de la Renaissance des lettres grecques et latines, de la Révolution de 1789, ont tué la logique et le développement des principes moraux qu'elle proclama il y aura bientôt un siècle.
Il y a un aveu européen, universel et de l'opinion publique chez nous qu'une pénurie de talents pèse à notre époque sur la France. Il n'y a pas une seule grande capacité militaire, qu'il ne faut pas confondre avec le courage guerrier. Nous n'avons plus de Hoclic, de Kléber, de Moreau, de Kellermann, de Jourdan, de Desaix, de Marceau, jeunes héros nommés presque tous généraux sur le champ de bataille et non l'annuaire militaire sous le bras, l'annuaire bourgeois quoique officiel, qui ne s'inquiète que des années de service et non des capacités innées.
Il n'y a pas en France un seul homme politique en évidence : s'il y en a, sa dignité le tient momentanément à l'écart.
La tribune législative est déserte depuis longtemps, et n'est occupée que rarement par le seul orateur indépendant et vraiment instruit et politique, au milieu de ses cinq cents collègues. Le barreau est veuf depuis qu'on n'entend plus l'éloquence judiciaire et politique d'un Berryer, d'un Mauguin, d'un Odilon Barrot.
Où sont les successeurs de David, l'auteur du sacre de Napoléon, de Géricault, de Prud'hon, des Vernet, d'Eugène Delacroix, de Gudin, de Michalon ?
Oîi sont nos historiens, nos philosophes vraiment penseurs, nos grands écrivains politiques hors ligne? Nos historiens sont morts avec les Thierry, les Guizot, les Michelet, les Quinet, les Mignet ! Nos penseurs, nos écrivains politiques du commencement du siècle ne sont pas remplacés.
L'haleine pestilentielle cléricale et jésuitique a tué dans l'œuf toute idée de liberté, toute idée généreuse de perfectibilité sociale : elle a contribué à mettre et à tenir dans le marasme mortel l'esprit progressif né au sein de notre grande Révolution.
Les livres destinés àFinstruction, écrits par d'illustres auteurs, foi-
sonnent par milliers dans les pays étrangers, où ils enseignent avec le plus grand succès, les plus heureux résultats, la jeunesse et même les hommes d'un âge mûr : ces livres n'existent pas dans notre patrie, parce que nos auteurs sont incapables ou dépendants de l'Université, bridés qu'ils sont depuis des années par des ministres de l'instruction publique d'une crasse ignorance eux-mêmes, qui ménagent le prêtre dans leur intérêt, et sur lesquels le clergé exerce par conséquent une malheureuse influence.
La plupart de nos libraires, d'une instruction de collégiens, peu aptes à juger par avance le succès d'un livre nouveau, n'ont par conséquent point d'initiative. Ils n'osent publier que des livres qui ne déplaisent pas aux prêtres et aux ignorants orgueilleux que le cléricalisme astucieux tient sous sa coupe. Cet état de choses s'est empiré comme tout le reste sous le second Empire par l'influence de l'Espagnole Eugénie, femme de Napoléon III, et il continue depuis 1870, jusqu'à ce qu'une nouvelle et terrible révolution renverse enfin de nouveau l'œuvre occulte de l'inconséquente réaction contre ce qu'a établi la Révolution.
Et nos ministres? Ils sortent on ne sait d'où; la plupart sont pris dans la Ghamlu-e des députés, où ils se disent républicains. La majorité sort de l'obscurité : ces hommes n'ont aucun passé, aucun prestige qui puissent les recommander au respect et encore moins à la reconnaissance du pays, parce que, arrivés au pouvoir, ils changent d'opinion du jour au lendemain sans honte et sans vergogne.
Ces hommes ne voient qu'eux, leur intérêt personnel, et oublient leurs devoirs envers la France ! A leur mort, on les enterre, et c'est tout.
Et les députés que sont-ils ? La plupart, des hobereaux, des avocats parleurs mais sans cause, des médecins sans clientèle, des propriétaires fonciers, indifférents aux prospérités publiques, ne connaissant que la satisfaction d'un orgueil puéril, ne travaillant qu'à l'agrandissement de leur fortune, et il va sans dire réactionnaires jusqu'à la bêtise, ignorant les causes de la Révolution, ainsi que le développement de l'esprit qu'elle a évoqué, et cela sans le moindre soupçon des conséquences impérieuses, logiques et naturelles qu'elle a eues sur les affaires nées du mouvement social d'alors. Ces gens croient réussir par leurs idées réactionnaires à comprimer l'action de l'opinion publique, ils ne se souviennent pas que les révolutions de 1830,
de 1848 et du 4 septembre 1870, sont dues à des députés et à des ministres qui avaient la sottise de vouloir faire rétrograder l'opinion jusqu'en 1788 !
Eu fin de compte, c'est dans une anarchie complète et déplorable que se meut donc, sans boussole, la société actuelle en France, constamment contrariée par des réactions diverses, celles surtout nourries par l'intérêt personnel qui est aveugle. On peut contrarier l'opinion publique, mais on ne réussira pas à la faire reculer et à faire renaître le système social du moyen âge avec son cortège de privilèges et d'injustices. C'est l'anarchie dans laquelle nous nous trouvons qui déroute les arts et les lettres qui ne produisent que des avortons. L'ignorance empêche ou détruit les convictions dans les arts et les lettres; ballottés par tous les courants, ils se jettent sur les débris du passé qui est sans vie et qui tue une saine imagination et empêche la naissance, l'éclosion d'ceuvres mûrement conçues, sainement réfléchies. Dans l'indécision, l'hésitation, les arts et les lettres succombent en ne réchauffant que les créations du passé, à défaut d'aliment nouveau pour l'esprit et l'imagination. Où sont les grands faits de l'histoire moderne qui ont inspiré les anivres de l'esprit, ainsi que l'opérèrent les grands mouvements sociaux de l'époque de la Renaissance, dont nous avons essayé de retracer les conséquences, concernant une branche des arts libéraux?