NOTRE-DAME DE NOYON
ne pouvons concevoir que l'apparition de l'ogive parmi le plein cintre soit due uniquement au caprice de l'architecte.
Dans les grandes époques où l'architecture n'est point en décadence, les formes ne sont pas produites par le hasard, le caprice ou l'imagination de l'artiste, au xne siècle moins encore qu'à toute autre époque du moyen âge ; niais, il faut le dire, l'apparition de l'ogive dans la cathédrale de INoyon est et demeure on ne peut plus énigmatique, si on ne consulte pas l'histoire de cette ville.
L'évôque de Noyun était un des douze pairs de France, au sacre du
3«i. — Cloître de Notre-Dame de Noyon.
roi il portait le baudrier du princé ; il était en outre seigneur temporel et comte. L'histoire de la commune de Noyon est toute pacifique ; l'évêque Baudry, qui administrait le diocèse depuis l'an 1098 jusqu'à 1113, ne s'opposa non-seulement pas aux bourgeois lorsqu'ils demandèrent l'établissement d'une commune dans leur ville, mais il en demanda l'autorisation du roi Louis VI dit le Gros : la sanction de Louis fut la seule part qu'il prit à l'établissement de la commune de Noyon. La bonne harmonie qui régnait entre l'évôque et les bourgeois a dû faire sentir son influence après la mort du sage Baudry de Sarchinville. Lorsque, un demi-siècle après sa mort, il fut décidé qu'on
élèverait une nouvelle cathédrale pour remplacer celle qui avait été détruite par le feu en 1130, il est probable que les bourgeois de Noyon imposèrent à l'évêque de concourir à la construction de la nouvelle église; mais à la condition sans doute que quelque architecte laïque serait consulté pour le plan et les dessins du sanctuaire, sauf à s'entendre avec l'architecte ecclésiastique.
L'établissement des communes doit avoir puissamment contribué à mettre en évidence les artistes laïques; en tous lieux où, dans les églises, nous voyons l'ogive avec le plein cintre, il y eut une sorte de pacte, une sorte de commune entre les architectes-prêtres et les architectes laïques. L'ogive, ce signe de la sécularisation de Kart au xne siècle, de son indépendance au xih*, se trouve encore timide en apparence dans l'époque de transition ; elle est fréquemment placée audessous du plein cintre; elle est souffrante, sans motif, sans nécessité, elle semble n'être que tolérée, tandis que le plein cintre la couronne, la domine, et parait vouloir la dompter. C'est ainsi que l'ogive se montre à Notre-Dame de Noyon, à l'église de Civray, à Notre-Dame de Chartres, à Saint-Georges de Limbourg, à Sainte Croix, près Winchester, aux tours orientales du dôme de Bamberg, à Saint-Remi de Reims, à Saint-Quirin de Neuss sur le Rhin, à Vézelay, à la cathédrale de Senlis, au portail de la cathédrale de Bayeux, à Notre-Dame de Poitiers, et dans tant d'autres monuments du milieu et de la fin du xn« siècle. Mais vers la fin de ce siècle et même encore au commencement du xme, lorsque l'affranchissement de l'art fut consommé, l'ogive triomphe; et, lorsqu'elle est en société avec le plein cintre, elle a la place d'honneur. A son tour elle le refoule, elle l'écrase ; elle devient "le signe de la victoire remportée au profit de la liberté. Malgré le vaste champ accordé à l'imagination capricieuse de l'artiste, on ne peut absolument admettre que l'ogive mêlée au plein cintre des monuments de transition soit l'unique produit d'une imagination fantastique. Pourquoi cette imagination n'a-t-elle pas toujours produit que des ogives? Pourquoi n'a-t-elle pas enfanté d'autres figures géométriques? L'ogive est de naissance septentrionale; c'est au Nord qu'elle a eu son plus complet développement; c'est que dans le Midi la civilisation antique a prévalu longtemps. Au xme siècle, la construction à plein cintre l'emporte encore dans le Languedoc. Ne voyons-nous pas quelque chose de semblable dans d'autres pays? Lorsqu'une poignée d'hommes du Nord refoula les Arabes de la péninsule italique, ils bà irent selon les formes créées par leur génie national. Les Normands