RÈGNE DE LOUIS XI
tion ne parurent pas pendant le vivant du roi, elles furent au moins composées sous son règne. Les monuments d'architecture sont rares sous le règne de Louis XI. L'excès des impôts enlevait aux masses le superflu et le repos nécessaires à la culture et au développement des lettres et des arts. L'administration toute matérielle d'un roi sans cœur, sans pitié, sans imagination, sans passion, cruel, astucieux et improbe, égoïste et ingrat, fut peu propre à éveiller l'imagination et à allumer l'enthousiasme au sein de la nation.
Sous Louis X! furent élevés : le portail et une des tours de Notre- Dame de Saint-Lô, en 1464; la cathédrale de Moulins, commencée en 1 Z|68 ; l'église de Poix (Somme), en 1470 ; le beiïroi de Saint-Michel de Bordeaux, de 1472 à 1480; la Sainte-Chapelle d'Aigueperse , de 1475; la tour centrale de la cathédrale de Bayeux, de 1479; la tour méridionale de la cathédrale de Metz bâtie de 1478 à 1681 par l'architecte Renconnaux; le transsept méridional de Saint-Remi de Reims, de 1681; beaucoup de parties de la cathédrale d'Évreux, de 1464 à 1480 ; l'avant-portail du transsept septentrional de la cathédrale de Rouen, de . 1481 ; Notre-Dame de Dammartin (arrondissement de Meaux), de 1480.
Au roi Louis XI, ce grand promoteur de l'esprit bourgeois, que tous les Capels avec leurs mœurs si individuelles ont constamment favorisé, succéda en 1483 Charles VIII, son fils, âgé de 14 ans. u Or, après plusieurs choses politiques ainsi bien décidées et mises en ordre par droit et justice, disent les Grandes chroniques de France, le roi Charles VIII se partit de sa bonne ville de Paris pour aller visiter plusieurs autres lieux de son royaume, comme Rouen, Troyes, Orléans et autres bonnes villes et citez. » Le jeune roi visitait les lieux où s'élevaient des villages nouveaux ; il se rendait dans les villes qui, à cette époque, commençaient à s'agrandir, en éparpillant les maisons dans les faubourgs. Car dans les trente années qui suivirent le règne de Louis XI, le tiers des maisons du royaume de France fut nouvellement construit. « On ne bâtit plus maison sur rue qui n'eût boutique pour marchandise ou pour art mécanique*. » Le pauvre paysan toutefois, qui ne pouvait vendre ses produits à un taux plus élevé pendant une année de grande fertilité, rassemblait avec peine le montant de l'impôt qu'on venait lui demander*. U avait cependant plus de sécurité et il n'était plus forcé comme autrefois de quitter son village et de déposer
1. Claude de Scyssel : Louangtt du bon roi Louiê XII, p. 128.
2. ConUiitiation de Monstrelet, t. III, p. 219. — Machiavel. Tabttau de la France. Dan» ses ŒuTrM, 1. 1, p. 293. Edition dn Panthéon Mttrairt.
ses richesses dans les églises pour les soustraire au pillage des Anglais ou des compagnies françaises.
Charles Mil aimait les ans, et les nomhreux chefs-d'œuvre de tout genre qui durent frapper son esprit en Italie lui suggérèrent le désir d'en posséder de semblables dans son royaume. Or, les monuments d'architecture qui frappèrent l'esprit du jeune roi de France étaient des édifices antiques, des églises et des palais de la Renaissance italienne. Si Charles VIII, comme Louis XII, appela en France des artisans et des artistes italiens, ce fut pour y élever des constructions dans le goût antique ou de la Renaissance italienne. Il ne manquait pas à cette époque en France de constructeurs de monuments selon les types du moyen âge, témoin les monuments contemporains. Charles VIII fut instinctivement entraîné dans le coin*ant des idées du temps. L'antiquité venait d'être exhumée, et commençait à propager des lumières par suite de la dispersion des Grecs savants; l'esprit tendait à une rénovation de la société. Les ouvrages des anciens captivèrent le goût et l'esprit des contemporains.
Le xxve chapitre du vin0 livre des Mémoires de Philippe de Comines donne des détails curieux sur les goûts artistiques du jeune roi Charles VIII, qui mourut le 7 avril 1^08, à Fàge de vingt-huit ans. Comines dit qu'à Amboise « il avoit entrepris le plus grand édifice que commença, cent ans a, roy, tant au chasteau qu'à la ville, et se peut voir par les tours, par où l'on monte à cheval, et parce qu'il avoit entrepris à la ville, dont les patrons estoient faicts de merveilleuses entreprises et despenses, et qui de longtemps n'eussent pris fin , et avoit amené de Naples plusieurs ouvriers excellons en plusieurs ouvrages, comme tailleurs et peintres, et sembloil bien que ce qu'il entreprenoit estoit entreprise de roy jenne, et qui ne pensoit à la mort, mais esperoit longue v ie : car il joignit ensemble toutes les belles choses, dont on luy faisoit feste, en quelques pays qu'elles eussent esté veuës, fussent France, Italie ou Flandres, » et plus loin : « Davantage avoit mis le Roy, de nouveau, son imagination de vouloir vivre selon les commandetnens de Dieu, et mettre la justice en bon ordre, et l'Église, et aussi de ranger ses finances, de sorte qu'il ne leva sur son peuple que douze cens mille francs, et par forme de taille, outre son domaine, qui estoit la somme que les trois Eslats luy avoienl accordée en la ville de Tours, lorsqu'il fut Roy, et vouloit ladite somme paroctroy pour la defTense du royaume, et quant à luy, il vouloit vivre de son domaine, comme anciennement faisoient les roy s. Ce qu'il pou voit bien faire : car le
SAIN T-W U L F R A N D'ABBF.VILLE. 955
domaine est bien grand, s'il estoit bien conduit, compris les gabelles, et certaines aides; et passe un million de francs. »
Charles VIII, prince mal élevé, joignait à un goût prononcé pour les arts, celui des fêtes et des plaisirs des yeux, seuls plaisirs de la bourgeoisie. Il entrevoyait la gloire que les arts attachent à un règne. Il n'y a point de fêtes accomplies sans les charmes que leur prêtent les arts, sans le secours de l'Architecture qui les abrite ou les enrichit. Frappé de l'aspect des grands et magnifiques palais d'Italie, avec leurs vastes façades, leurs cours, leurs colonnades et leurs gigantesques escaliers, leurs somptueuses salles, palais, où il trouva une hospitalité splendide, Charles en voulut avoir de semblables dans son royaume, pour nationaliser en France le luxe qu'il aimait passionnément et qu'il avait compris en Italie. Ayant rêvé la conquête de la Grèce, il fut obligé de s'arrêter en route, et Naples fut. sa dernière étape ; c'est de cette ville, comme pour s'en faire en quelque sorte un trophée de gloire, qu'il ramena en France des artistes, « des ouvriers excellents, des tailleurs et des peintres. » Ces tailleurs n'étaient autres que des appareilleurs et des sculpteurs d'ornements qu'on nommait ainsi à cette époque. Aussi les premiers indices de la Renaissance dans les monuments du règne de Charles VIII sont-ils d'une ornementation ciselée.
Sous le règne de Charles VIII furent élevés : l'église des Cordeliers à Nancy, en 1A84; la tour sud-ouest de la cathédrale de Rouen, en 1^85 (mais achevée seulement en 1507); la tour du nord, au grand portail de Notre-Dame de Manies, en H92; l'église Notre-Dame de Louviers, en 1496; la cathédrale de Saint-Flour, une partie de l'hôtel du Bourgtherouldeà Rouen, le portail de la cathédrale de Toul, terminé en l/»96 par Jean de Commercy; la chapelle de l'Observance à Lyon, de 1/|93: l'hôtel de ville d'Orléans, terminé en H98; la chapelle du château d'Amboise; l'hôtel de Cluny à Paris, en U85, continué en H90; certaines portions du château de Blois; la porte du Caillau à Bordeaux, en lli9/j.
Saint Wnlfran d'Abbeville est également un monument de la fin du xve siècle; la première pierre en fut posée le 7 juin 1688. Cinq travées seulement, en comptant le dessous des tours, sont du moyen âge; le reste de l'église est du milieu du xvnr siècle. Le portail est loin d'avoir le bon goût de celui de Saint-Riquier. Il se compose d'un rezde-chaussée ayant trois portes couronnées de frontons aigus : ce rezde-chaussée est terminé par une balustrade au-dessus de laquelle
s'élève, de chaque côté, une tour à deux étages. Au niveau du premier est une grande fenêtre renfermant une rose à six compartiments. Cette fenêtre est couronnée par un fronton à ligne sinueuse ou à talon. Les détails archi tectoniques de cette façade sont de mauvais goût, et, y compris la statuaire et l'ornementation, très-maniérés. Les voûtes de Saint-Wulfran ont 31" 10 d'élévation sous clef : la nef de la partie ancienne a 9" 08 de largeur, de centre en centre des piliers qui s'élèvent sans chapiteaux, et d'où naissent ainsi d'une venue les nervures transversales et diagonales de la voûte. Saint-Wulfran n'a pas de triforium au-dessus des collatéraux : il est remplacé par une petite galerie étroite et écrasée, dont l'effet est manqué, quoique le flamboyant y soit employé avec profusion. Le portail de cette église a 35°» 75 de largeur sur i!|7m 60 d'élévation , du sol au-dessus de la balustrade des tours
Louis XII avait trente-six ans lorsqu'il succéda, le 7 afril M»98, à Charles VIII. C'était un roi doux, affable et juste. Les guerres avec l'étranger le préoccupèrent longtemps, et ce n'est que sur la fin de son règne qu'il tourna son attention vers les monuments d'architecture. Il continua, dans l'administration de la justice, les réformes commencées par ses prédécesseurs, et poussa, sans le savoir, à la paresse de la magistrature en la rendant sédentaire de nomade qu'elle était auparavant. La magistrature ambulante était une réminiscence de l'influence germanique. Le graf ou comte qui rendait la justice dans sa circonscription se rendait là où il y avait discussion, entendait les parties en présence des choses, et décidait. Vers la fin du moyen âge le légiste laïque, l'esprit bourré de droit romain, fatras odieux de principes idéologiques, de textes ambigus et morts, eut le talent de faire naître ce qu'on appelle procédure. Alors on vit surgir tout ce monde du palais, une des plaies des temps modernes-, la justice ne rendait plus ses arrêts que par l'intermédiaire d'un juge assis. Le bourgeois qui s'en était arrogé l'administration préférait de beaucoup cette justice sédentaire aux anciens usages qui le forçaient d'aller chercher les plaideurs sur le terrain de leur discussion. Il pouvait
1. Voyei, pour les description? détaillée» de Suint-Kiquier et de Saiut-YVulfran, Éylùu, clulleuur, beffroie et hvlele de ville let pltu remarqwxblee de la Ptcardie et de r Artois. 'Amiens, 1B43. 2 vol. grand in-B avec planches. — Pour Saint-Wulfran : Biblivikèuwe historique, monumentale } ecclésiastique et littéraire de la Picardie et de l'Artois, publiée par P. ltoger. Amiens, 1844. 1 vol. in-U. — Portail de Saint -Wulfran , iloyen âge Mon»mental et Archéologique , pl. n» 339, Travée* intérieure»; id. n»3»0, Arc-bnutant. — Viollet-le-Duc, Dictionnaire, 1, p. 79, A*. 59.