‹ Histoire générale de l'architecture Moyen ageChapitre 5 sur 367 · ASIE MINEURE · texte numérisé non relu

ASIE MINEURE

Les populations primitives de l'Asie Mineure, dans les temps historiques, étaient arianes et sémitiques; ces dernières furent refoulées par des peuplades de race arianc qui, elles-mêmes, formèrent une infinité de petits États indépendants. Les Lélèges, les Ciliciens, les Cariens furent repoussés par des peuples venus d'Kurope, parmi lesquels on rencontre en première ligne les Pélasgcs. Les Sémites s'étaient surtout fixés sur les eûtes, d'où ils faisaient le commerce et à l'occasion la piraterie : les Pélasgcs les en chassèrent. Le peuple le plus ancien de l'Asie- Mineure, dont parle l'histoire, qui les mentionne antérieurement au xvic siècle avant l'ère vulgaire, les Phrygiens passent pour les aînés de tous les peuples qui se dirigèrent à l'Occident. La langue phrygienne est proclip parente du grec. Les restes des populations arahes étaient méprisés par les Grecs, qui regardaient comme un déshonneur l'alliance avec des familles originaires de lieux dont les habitants étaient de sang mélangé, comme à Salamine, par exemple, dans l'ile de Chypre. Vers le milieu du xie siècle avant l'ère vulgaire, des Ioniens, fuyant les Doiïens , quittèrent en masse la Grèce pour venir se fixer en Asie Mineure. Peu de temps après, il $ eut aussi une immigration dorienne dans le sud-ouest de l'Asie Mineure. 11 y a lieu d'admettre qu'avant les populations arianes il y eut en Asie Mineure des Ta ta rs et l'extension d'une grande puissance sémitique ; car on trouve jusque dans la Carie, au sud et sur la rive gauche du Ma?andre, la ville de Ninoe ou de Ninive, sorte d'avant-poste de la prépondérance arabe et de la civilisation assyrienne, et un des anneaux qui la reliait à la Grèce en lui faisant aussi parvenir des éléments de la civilisation égyptienne.

Mais ce furent les Grecs d'occident, simples agriculteurs et guerriers, qui, sans idées encore de la grande architecture, aidés par les

arts de l'Assyrie et de la Babvlonie, donnèrent dans la suite naissance aux ordres d'architecture grecque, et plus particulièrement à l'ordre ionique.

De môme que pour l'ordre dorique, il n'existe aucuns renseignements positifs sur l'origine du style ionique ; dans l'histoire écrite, la tradition attribue ce style aux colonies ioniennes de l'Asie Mineure. Les douze villes fondées par ces colonies, étant éloignées du centre sacerdotal de la direction hiératique et du foyer de la nationalité grecque, finirent par subir insensiblement l'influence asiatique. La position géographique les portait à se livrer avec une grande activité à l'industrie et au commerce. Les Ioniens de l'Asie se mirent en contact avec les peuples étrangers d'autre race ; ils apprirent ainsi à connaître le luxe rafliné et excessif, et se créèrent bientôt des besoins imaginaires qui ne sont pas indispensables -au vrai bonheur de l'homme. Le goût exotique se manifesta surtout dans la richesse des habitations particulières et dans leur ameublement-, peu à peu cet esprit d'imitation finit aussi par envahir les arts du dessin que les villes grecques de l'Ionie cultivaient avec autant de goût que d'amour; car bien que jetées en Asie et séparées de la mère patrie par la mer, les colonies, cependant, avaient conservé leur caractère grec. Mais hors de l'atteinte de l'esprit dorien et de ses conséquences, elles s'émancipèrent seulement de la gravité austère du continent hellénique. Au bout de quelques siècles, l'aristocratie commerciale, en possession de richesses considérables, d'un esprit toujours élevé et non bourgeois, comme dans les temps modernes, poussa les artistes à se départir de la sévérité dorienne pour l'édification des monuments publics, et insensiblement l'Ionie asiatique vit son architecture se revêtir de plus de richesse, de plus de légèreté, et prendre un caractère plus séculier. Ainsi transformée, cette architecture passa ensuite en Europe.

Cette création de l'architecture ionique ne pouvait éclore qu'en Ionie. Les Ioniens étaient de hardis novateurs et qui, pour ainsi dire, les yeux toujours ouverts, regardaient autour d'eux avec un esprit inquiet, indiscret et téméraire, cherchant toujours à découvrir et à surprendre en tout et partout les causes naturelles des phénomènes. Ils ont tout découvert dans le domaine de l'esprit ; de leur sein s'éleva le premier historien, Kadmos de Milet. Dans leur dialecte même, ils

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ont montré un penchant pour la modification et le changement des vieilles formes selon le goût et l'humeur de l'époque, et ils ont en même temps montré une tendance à l'embellissement et au raflinement, qui contribua d une manière toute particulière à ce que le dialecte ionien, le plus jeune de tous, et en somme un dérivé, semblât être néanmoins le premier de tous et le plus accompli dans le dialogue perfectionné de la poésie. La première et la plus forte impulsion donnée à la philosophie avait eu lieu aussi chez les Ioniens, chez cette race grecque qui montrait non-seulement dans la vie ordinaire le plus vif désir, la plus grande passion pour les connaissances variées, mais qui possédait encore la plus grande puissance d'investigation et d'amour pour la science, pour la nature, et en général pour l'univers entier.

Il était dans la nature des différents caractères et de la destinée particulière des Grecs, que la philosophie, qui se donne elle-même pour mission de chercher à conquérir l'indépendance et la liberté à l'esprit, dut recevoir son impulsion par les hommes éminents et sages de l'Ionie. Car ce fut une pensée tout ionienne que d'acquérir une sagesse particulière par ses propres moyens. Mais les Ioniens abandonnèrent aussi les premiers l'ancien culte; ils jetèrent de tous côtés leurs yeux mobiles pour découvrir matière nouvelle à la méditation et à l'échange des idées. L'Ionien avait la passion par excellence de communiquer avec ses semblables sur des points divers, et chez lui la conversation et la narration étaient innées. Le culte des Dieux était chez les Ioniens un culte gracieux et gai , réglé par des fêtes nationales et périodiques. Toute la nation y était conviée, et, pour célébrer dignement ces fêtes, les soins les plus recherchés se manifestaient dans les monuments consacrés aux diverses personnifications de la divinité. Mais de fréquentes communications commerciales avec les races mélangées, l'infusion du sang et des idées de ces races destructrices de tout ordre, altérèrent à la longue les idées et les mœurs des Ioniens.

Sous le plus beau ciel du monde, dans le climat le plus doux et le plus agréable, dans des contrées voluptueuses, l'esprit gracieux et aimable des Ioniens devait, dès leur arrivée en Asie Mineure, atteindre bientôt à un degré de vie et de mobilité propre à stimuler le sentiment inné de l'art chez eux, pour l'élever ensuite rapidement à un développement admirable. Mais il devait en même temps modifier son essor et le pousser plutôt à la musique et à la poésie qui agissent

dans le temps , qu'à l'architecture et à la plastique qui ne se développent que dans l'étendue. Voilà pourquoi l'Ionie fut la patrie d'Homère , à une époque où l'Architecture semble encore n'avoir été développée que dans une mesure très -restreinte. La poésie et l'art n'absorbèrent pas en lonie toutes les facultés de l'homme. La philosophie y fut aimée et cultivée : Thaïes et Anaximandre étaient de Milet, et Anaxagoras, de Clazomène. Chez des esprits qui atteignirent même aux hauteurs métaphysiques les plus élevées, le génie du commerce faisait aussi prévaloir ses avantages; la spéculation sage et heureuse de Thaïes nous est connue par un passage d'Aristote *.

Mais si l'Ionie fut la patrie de la plus admirable poésie épique, elle nous est chère et elle nous intéresse particulièrement encore, parce qu'elle est aussi la patrie de l'Architecture qui porte son nom, et qui est cependant, il faut le dire, d'une beauté plus poétique et surtout plus pittoresque qu'architectonique. L'ordre ionique a, sans contredit, une moindre valeur que le style dorique, si simple, si noble et si digne !

Les plus grandes preuves de la richesse, de la fertilité et de l'active mobilité de l'esprit ionien, sont les créations extraordinaires et vraiment étonnantes des Ioniens d'Asie et des îles, pendant les deux , siècles qui précédèrent les guerres persiques : la poésie ïambique et élégiaque, les origines de l'investigation philosophique, la narration historique, auxquels il faut joindre la création de l'ordre ionique. Toutes les conceptions, au contraire, produites par les Ioniens de la mère patrie, l'Attique, apparaissent de leur côté timides, circonspectes, restreintes, nous n'osons pas dire insuffisantes pour le but proposé, comparées aux productions de l'intelligence, nées en Asie Mineure, et qui sont toutes hardies, osées et d'une venue prodigieusement fertile, riche et voluptueuse.

La culture ionienne de l'Asie Mineure, dit un auteur, nous apparaît comme une plante apportée du sol originel dans un sol plus fertile et sous un ciel plus favorisé du soleil, et qui, avec une végétation éclose en serre chaude, offre une profusion de feuilles et de fruits, tandis que la plante mère, restée dans la patrie, tout en ayant une tige nue et un moins grand nombre de branches , produisait cependant à la fin des fruits pins parfaits et plus nutritifs.

Dès l'origine, l'Architecture de l'Ionie a eu des principes moins

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