Politique, I. l, ch. vu
ORDRE IONIQUE
absolus, qui se prêtaient beaucoup plus aux raodili cations que le dorique. 11 arriva et il dut arriver que la simplicité grave , la sévérité et la parfaite tranquillité du dorique ne furent plus en harmonie avec la mobilité, la grâce et l'élégance coquette du caractère ionien; il devait s'élever dans l'imagination des artistes des tendances à inculquer à l'Architecture cette mobilité vivace qui avait déjà distingué la race ionienne de la race dorienne dans la mère patrie, mais qui ne reçut qu'en Asie un développement qui s'étendit sur la vie en général et sur les beaux-arts plus particulièrement. C'est peut-être un chapiteau exécuté en une matière malléable quelconque, surchargé d'un poids trop considérable, qui donna, par la pression latérale et l'enroulement de la matière, l'idée du principe du nouveau style. 11 est certain que le problème qui consistait à donner une apparence de mouvement aux formes architectoniques, sans anéantir le caractère grec en général, ni détruire l'expression de l'équilibre, a été résolu par le seul moyen qui ne le fait pas trop sortir des limites de l'Architecture. Dans le style ionien, on voit toujours un équilibre statique; mais en même temps les formes, créées selon les lois de la souplesse, donnent l'image, la copie d'une mobilité qui semble avoir existé antérieurement à l'état de stabilité. Un phénomène aussi extraordinaire que la réussite, selon les circonstances, de la fusion de qualités aussi opposées, ne peut s'expliquer qu'ainsi : lors de la transition du dorique au style ionien, les éléments furent plutôt placés dans des rapports réciproques, qu'entièrement altérés, parce que les causes qui donnèrent naissance au nouveau style aboutirent au fond à une grâce plus fortement accentuée et plus prépondérante que l'Architecture ne le permet, et parce que la délicatesse de l'expression se métamorphosait, pour ainsi dire, dans le charme du mouvement. Nous ne devons pas être étonnés que, dans le style ionien, il ne règne pas une harmonie aussi parfaite que dans les monuments doriens, entre la forme et les matériaux, entre le but et les moyens, entre l'ensemble et les détails; on doit admirer, au contraire, la délicatesse avec laquelle on a su cacher cette discordance, l'effacer même, et éviter à dessein une trop grande clarté là où se serait manifestée une trop forte opposition.
Le principe de l'ordre ionien est donc le moelleux, et la formation de l'ensemble est dérivée du chapiteau de la colonne et plus particulièrement des volutes et des coussins, dans lesquels le moelleux est
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le plus fortement accusé. Sur les faces principales, on voit les arêtes d'une surface élastique, recourbée de chaque côté en forme de spirale; sur les côtés du chapiteau cette face est roulée sur ellemême , ramassée au centre au moyen de rubans et attachée à la colonne. Cette disposition, ou bien le corps que la volute enserre, repose sur une échine décorée d'oves. Au sommet est placé un abaque de peu de hauteur, qui reçoit l'architrave, et qui tous deux semblent reposer sur un ressort. Quelque tenté qu'on soit de contester cette signification à cause de la contradiction qui s'élève ici entre la forme et la matière, elle reste cependant trop frappante, et cette même idée fondamentale se poursuivit aussi dans toutes les autres formes.
La souplesse devait également être appliquée au fût de la colonne; pour affaiblir insensiblement le poids de la charge et alléger le chapiteau. Dans ce but, on lui donna un léger renflement, mais pourtant visible, comme si le fût s'était un peu bombé, jusqu'à ce que la résistance de l'élasticité arrivât à assez de force pour résister à la pression. Afin de faire accepter un tel effet, la colonne devait paraître composée de plusieurs listeaux verticaux ; d'où il s'ensuivit que les côtes ou listeaux sont larges et que les cannelures, qui ont, au reste, le même but capital que dans la colonne dorique, sont plus creuses. Un tel faisceau de tiges ou de bâtons réclamait une liaison aux extrémités. Dans la partie supérieure, cette liaison est produite par la rangée d'oves ou par l'échiné, placée en dessous du chapiteau ; dans le bas, le faisceau est rassemblé par la base qui exprime son but, comme lien, au moyen de listeaux et d'autres moulures qui l'enserrent. En même temps, la base offrait l'avantage de donner, par un agrandissement du sol , un point d'appui plus solide. Toutefois cela eut plutôt lieu dans la base attique que dans la base ionique. Il semble presque qu'on se serait aperçu de la contradiction, ou qu'on aurait soupçonné celle qui a lieu encore ici enta* la matière, la forme, et le but, qui était de supporter; car autrement une plus grande clarté aurait pu être atteinte en mettant des tores au lieu de cannelures qui exprimeraient tout aussi bien la forme cylindrique et qui auraient figuré parfaitement la colonne comme étant composée d'un assemblage de bâtons élastiques. On aurait pu également accuser davantage le renflement, en se restreignant au diamètre inférieur pour le diamètre du milieu; car, dans le cas où on l'aurait outre-passé, il aurait semblé que la puissance de résistance
ORDRE IONIQUE
avait été vaincue par le poids vertical , et que la colonne devait se rompre. Alors la forme aurait perdu sa signification.
Il était encore plus difficile d'ajuster les pilastres avec les colonnes ioniennes que dans le style dorique. Qu'aurait signifié le moelleux adapté aux pilastres d'angle des murs? On trouve cependant assez souvent des chapiteaux à coussins employés aux pilastres; mais dans les beaux temps de l'art, ils sont conçus selon un tout autre principe que celui dont on s'est servi pour les colonnes. A la place des surfaces enroulées, on voit sur les pilastres un tailloir; la volute à angle accusé se tourne et se montre avec souplesse.
Quant à l'entablement, il ne devait pas paraître moelleux ou élastique. 11 fallait que le poids fût représenté par un corps solide, ferme; c'est aussi ce qui a lieu dans l'archi lecture ionienne.
Comme l'architrave reposait immédiatement sur un tailloir léger et peu épais, il fallait qu'elle-même fût particulièrement légère. Cette légèreté fut obtenue au moyen des bandes et des listeaux horizontaux dont elle se compose, et des moulures agréablement profilées de sa corniche.
La frise reste lisse et sans ornementation ; l'introduction des parties verticales eût détruit sa souplesse.
La corniche est moins saillante que dans l'ordre dorique : elle est aussi plus légère et offre moins de sécurité. M est dans le caractère général de l'ordre ionique de ni trop saillir dans le vide ni d'être surchargé de mutules et de gouttes ; aussi la corniche est-elle, au contraire, soutenue en contre-bas par des moulures à profils circulaires avec denticules qui se projettent sur ces mêmes moulures.
En général, il est encore à remarquer que l'extrême légèreté, exprimée dans des proportions délicates, dans des profils et dans des moulures convexes, n'est point constituée absolument par l'application du principe du moelleux et du souple, mais qu'elle est essentiellement et spontanément due au caractère ionien qui était doux, tendre et léger.
Quoique l'ordre ionique accusât dans sa composition son origine hellénique primitive, qu'il partage avec le dorique, il a cependant une physionomie tout étrangère et asiatique. Son originalité était peut-être même encore plus accusée primitivement, car tous les monuments de l'ordre ionique que nous connaissions ne datent que d'une époque relativement récente. L'ordre ionique ne fut introduit en Grèce que peu avant l'administration de Périklès, mais sans dimiii. 2
nuer la valeur et sans restreindre en aucune manière l'usage du dorique, dont on se servit comme auparavant pour construire des temples et des monuments de tout genre. Le Parthénon est dorique : le petit temple de la Victoire sans ailes, au contraire, était ionique; le temple d'Apollon à Phigalie , les propylées d'Athènes et d'Éleusis étaient doriques à l'extérieur et avaient des colonnes ioniques à l'intérieur. Le grand temple de Déméter à Éleusis était dorique, la porte d'entrée qui y conduisait, ou, plus rigoureusement, la porte de la ville était ionique.
On voit dans un bas-relief du palais de Khorsabad un pavillon au bord d'un fleuve , dont les colonnes à chapiteau présentent des volutes*. Cette ornementation était donc en usage en Assyrie, d'où elle a pu passer en Asie Mineure, pour aller plus tard, mais en se modifiant, en Grèce.
On a découvert à Kouyounjik un bas-relief représentant des captifs chargés des dépouilles de la guerre. Parmi elles, se remarque une sorte de vase posé sur un pied, formé d'une colonne avec chapiteau à volute, portant le caractère complet de la colonne ionienne. Cet exemple encore prouve l'usage de la volute sur les bords du Tigre1.
En Egypte aussi, à Karnac, dans le grand palais, se trouvent des piliers carrés de granit qui offrent le type de la volute ionienne3. On aurait donc deux prototypes très-anciens, l'un en Asie, l'autre eu Afrique, de ce bel ordre, auquel les Grecs, avec leur sentiment universel du beau et leur aptitude originale, ont su donner toute la grâce, toute l'élégance possible de conception. En Égypte, le chapiteau à volute, si diversement employé sous les Ptolémées et les Césars, date cependant du commencement de la xvm* dynastie; il était inspiré de la plante aquatique qui était commune dans la haute Égypte, comme le papyrus dans la basse Égypte.
On présume généralement qu'un des plus anciens temples de l'ordre dorique est celui d'Assos, ville située sur la côte méridionale de la Troade, en face de l'île de Lesbos. Ce monument était, pense-t-on, consacré à Poséidon. Dirigé de l'est à l'ouest, élevé sur trois marches, ce temple hexastyle, de 13 mètres de largeur sur 23B,50 de longueur,
1. Botta et Flandin, Monument de Ninive, pl. 114, reproduit par la vignette a* 121, llluslrated Handbook of Architecture, de Fergusson, t. I, p. 179.
2. Voyez la vignette de la page 444 dans Discoceriet in tlu Ruine of Niniveh and Ba* ty/on, etc., by Austin H. Layard. 1853.
3. Lepsius, Monument» de l'Égypt» et de la Nubie, t. II, 1" division, pl. 80.
TEMPLE D'ASSOS.
a treize colonnes sur ses faces latérales. Ses entre - colonnements ont 2™Zi5 d'étendue. La hauteur des colonnes qui sont très-galbées est de £im 70. Un de leurs caractères archaïques, c'est qu'elles n'ont que seize cannelures qui , sans listeaux , se touchent à vive arête. Leur diamètre inférieur est de 1B050, celui du haut est de 0"645; l'entablement a 2™ 0% d'élévation. Les métopes de ce monument, exécutées dans le style grec primitif, représentent des sphynx, des animaux sauvages et des centaures. Le sphynx paraît être un souvenir de l'Égypte et de l'Assyrie, tandis que le lion et les taureaux de la frise rappellent la symbolique babylonienne et ninivite. En dessous de la bande ou listel qui sépare horizontalement les métopes et les triglyphes de l'architrave, il n'y a point encore de gouttes; elles forment un seul champ qui n'est qu'épannelé. Les gouttes étaient-elles figurées par la peinture ou n'ont-ellc jamais existé? C'est ce qu'il est difficile de déterminer.
Assos avait appartenu aux Lélèges qui en furent les fondateurs'; cette ville était donc fort ancienne. Nous ne pouvons admettre, avec quelques auteurs, que le temple actuel d'Assos serait antérieur à la prise de possession de la ville par les Éoliens de Methymna, ville de l'Ile de Lesbos. L'émigration éolienne eut lieu de 1126 à 1064 avant l'ère vulgaire. Tout nous porte à croire que le monument en question ne date que du vie siècle avant cette ère, car l'ensemble de sa composition témoigne déjà d'un système étudié et développé malgré son caractère d'archaïsme manifesté dans certains de ses détails.
Les monuments de l'antiquité grecque dans l'Asie Mineure consistent en colossales murailles, élevées en blocs de pierre de gigantesque dimension qui rappellent les murs nommés cyclopéens et que nous avons appris à connaître en Grèce. Ces murailles se trouvent à Sipylos en Lydie, à Jassos et à Kalynda en Carie , en Galatic, auprès de Boghaz-Keni et dans d'autres nombreuses localités. A Jassos, il existe des murs de 3 mètres d'épaisseur, pourvus de tours semi-circulaires éloignées les unes des autres d'environ 1,000 mètres, et percées de cinq fenêtres étroites et couronnées par des plates-bandes. Dans l'espace entre ces tours, le mur forme des ressauts dans lesquels s'ouvrent des poternes qui prennent la courtine en enfilade. Dans l'espace de 1,000 mètres, on a compté jusqu'à dix-sept poternes qui sont