II. Î
434 TEMPS LNTEKXÉDIAIBES.
contré par Guillaume de Rochefort, frère de Tévêque de cette ville, qui tua labbé et le frère, et blessa dangereusement un des moines. Pierre de Vaux-Sernay, qui raconte cet événement, prétend que ce fut le comte de Foix qui fit assassiner ces religieux pour se venger de ce qu'ils n'avaient pas réussi dans leur négociation. Mais un monument aathentique vient nous apprendre que les croisés firent un grand accueil aux assassins, les admirent à leur table et dans leurs tentes. Ce monument est la lettre qu'écrivirent les habitants de Toulouse au roi d'Aragon , quelques années plus tard. Il paraîtrait résulter de cette assertion que les croisés ne furent pas étrangers à ce meurtre.
Quoi qu'il en soit , le comte de Foix abandonna Simon de Monfort, reprit le château de Pleixan qu'il lui avait livré, et fit prisonnier plusieurs bourgeois de Pamiers. Le général de la croisade perdit le château de Montréal par la trahison d'un ecclésiastique auquel il l'avait confié, et qui lavait livré à Aymeri , l'ancien seigneur. Montfort assiégea le château de Bram où cet ecclésiastique s'était retiré, prit ce malheureux, le fit dégrader par Tévêque de Carcassonne, et après lavoir fait traîner dans cette ville attaché à la queue d'un cheval, il le fit pendre.
A la fin de Tannée 1209, Montfort avait perdu Castres, Lombers, et près de quarante châteaux, en sorte qu'à Noël il ne possédait plus que Carcassonne, Fanjaux, Saissac, Limoux, Pamiers, Saverdun, Albi et Ambialet. Il apprit en même temps la mort de Milon, qui eut heu à Montpellier. Tant de revers auraient abattu un autre courage.
Au milieu des agitations de la croisade, un riche seigneur du pays toulousain, nommé le chevalier Guillaume de Lis-
sac, donna des terres considérables situées dans la vallée de Valnègre à une abbesse appelée Jordane et à ses religieuses, qui suivaient la règle de Citeaux dans une maison qui avait été fondée depuis peu par les moines de Bolbonne. Ce monastère prit le nom de Valnègre des terres qui avaient été cédées, et fit partie plus tard du diocèse de Rieux. Celui de Comminges perdit, vers la fin de 1209, son évêque, Adémar de Castillon , dont, à cette époque, on retrouve le nom dans les chartes de Bonnefont, qui , dans la personne de Guillaume III , son abbé, reçut de la part de Guillaume d'Àulon quelques terres.
Au mois de janvier 1210, Raymond VI fut admis a l'audience d'Innocent IIL Le pape le reçut en présence de tout le collège des cardinaux. Le comte exposa avec une noble fermeté les griefs qu'il avait contre le légat et Simon de Montfort. Un des consuls de Toulouse, qui était présent, confirma les paroles du comte. Le pape le prit alors par la main , entendit sa confession, lui donna l'absolution en présence de l'assemblée, et le congédia en lui donnant un riche manteau et une bague d'un grand prix.
Après le départ du comte, Innocent III adressa la lettre suivante, le 25 janvier, aux archevêques de Narbonne et d'Arles et à l'évêque d'Agen.
« Raymond comte de Toulouse, s'étant présenté devant » nous, nous a porté plainte contre les légats, qui l'ont » fort maltraité, quoiqu'il eût déjà rempU la plupart des » obligations très onéreuses auxquelles maître Milon notre » notaire, de bonne mémoire, l'avait assujetti. 11 nous a fait » voir de plus les certificats de diverses églises, qui prou-
» vent qu'il leur a fait satisfaction; enfin il nous a assuré
» qu'il était prêt à exécuter entièrement toutes ses pro- » messes, qu'il n'avait pu encore achever d'accomplir. Il » nous a prié de lui permettre en conséquence de se justi- » fier devant nous touchant la foi catholique, sur laquelle » il est suspect depuis longtemps, quoique injustement, et » de lui rendre ensuite les châteaux qu'il nous a remis : » ajoutant qu'il n'est pas juste qu'on les détienne sans fin, » ne les ayant donnés que pour caution. Quoiqu'on assure » que ces châteaux sont dévolus k l'Eglise romaine, en vertu » des obligations qu'il a contractées, parce qu'il ne les a pas » remplies, cependant, comme il ne convient pas que l'Eglise » s'enrichisse aux dépens d'autrui, nous avons traité béni- » gnement le comte, et nous avons jugé, du conseil de nos » frères, qu'il ne devait pas perdre le droit qu'il a sur ces » châteaux, pourvu qu'il exécute fidèlement ce qui lui a été » ordonné. Il doit d'ailleurs nous tenir compte de ce que » nous lui avons fait conserver ses domaines par l'armée » chrétienne qui, par notre ordre, est à combattre les hé- » rétiques. Mais parce qu'entre toutes les causes, nous de- » vous être plus attentifs à celles qui regardent la foi, et » que nous devons les peser plus mûrement , nous avons » enjoint à nos légats de tenir un concile dans un lieu » commode, trois mois après avoir reçu les présentes, et » d'y convoquer les archevêques, les évêques, abbés, prin- » ces, barons, chevaliers et autres dont ils jugeront la pré- » sence nécessaire ; et si avant la fin du concile il se pré- » sente un accusateur contre le comte, à qui nous avons » ordonné d'exécuter en attendant, ce à quoi il s'est obligé, » et que cet accusateur s'offre de prouver que le comte s'est » écarté de la foi orthodoxe, et qu'il est coupable de la
mort du légat Pierre de Castelnau, alors les légats, après avoir ouï les parties, et continué la procédure jusqu'à sentence définitive, nous renverrons cette affaire suffisamment instruite, et ils leur assigneront un terme précis pour se présenter devant nous, et y entendre leur jugement. Que, s'il ne se présente aucun accusateur contre le comte, les légats délibéreront de quelle manière ils recevront sa justification sur les deux articles, afin que son ignominie finisse dans l'endroit même où elle a commencé. Si le comte se soumet à faire preuve de son innocence, suivant la forme qui lui aura été prescrite par les légats avec l'approbation du concile, ils l'admettront à se justifier ; mais si par hasard il vient à succomber, ils auront soin de nous en donner avis, en conservant toujours en leurs mains les châteaux qu'il leur a remis ; ils nous avertiront aussi s'il se plaint qu'on l'opprime injustement, touchant la manière dont ils lui auront ordonné de se justifier. Dans l'un et l'autre cas, ils attendront la réponse du siège apostolique. Que si le comte se justifie canoniquement, de la manière qui lui aura été prescrite, ils déclareront publiquement qu'ils le tiennent pour catholique, et pour innocent de la mort de Pierre de Castelnau , et ils lui rendront ses châteaux, après qu'il aura accompli ce qui lui a été ordonné : ils recevront cependant de lui une autre caution suffisante, pour l'observation de la paix perpétuelle a laquelle il s'est engagé ; mais qu'ils apportent surtout toute l'attention possible, pour que l'exécution de nos ordres ne soit point retardée par des questions frivoles et malicieuses. » On ne peut qu'admirer ici la sagesse du pontife. En
438 TEMPS INTERMÉDIilBBS.
même temps il écrivait à Tévêque de Riez, son légat, et à maître Thédise, chanoine de Gênes, pour leur ordonner (l'assembler le concile et d'y recevoir la justification du comte de Toulouse. Par une autre missive, il leur mandait d'admettre ce prince à plaider devant eux sa cause. Il écrivait encore à l'abbé de Citeaux cpie le comte de Toulouse s'était rendu auprès de lui , et qu'il l'avait reçu avec honneur; que ce seigneur avait demandé humblement pardon et promis de faire une entière satisfaction. Le pape ajoutait ensuite que les citoyens de Toulouse lui avaient demandé l'absolution des censures qu'ils avaient encourues, et qu'ils étaient appuyés auprès de lui par des personnes de la plus haute considération. En conséquence, il ordonnait à l'abbé de Citeaux de les absoudre, se réservant, s'ils refusaient d'acquiescer aux ordres qui leur seraient donnés, de les punir plus sévèrement encore.
Innocent III adressa aussi à Raymond VI une assez longue réponse sur les explications que ce seigneur lui avait demandées au sujet de quelques articles dont le légat Milon lui avait ordonné l'exécution. On y trouve une exposition simple et claire des actes qui constituent l'hérésie et des peines que doivent subir les hérétiques. L'évêque d'Agen, qui se trouvait à Rome, se plaignit au pape de ce que le comte de Toulouse exigeait, des églises du pays, des albergues et des procurations qui ne lui étaient point dues, et de ce qu'il avait établi, de concert avec la comtesse sa femme, de nouveaux péages à Marmande, à Villefranche, et en divers autres Heux. Le pape écrivit à ce sujet k l'archevêque de Bordeaux et aux doyens de Saint-André et de Saint-Séverin en cette ville, pour leur déclarer que le comte
TEMPS INTERMÊDUIUES^ 43-9
dé Toulouse, qu'il appelle son cher fils, avait renoncé, en sa présence, à tous ses droits.
L'état où se trouvait cette ville touchait le cœur du pontife. Il avait, comme on l'a vu, parfaitement accueilli ses députés; il ordonna donc à l'abbé de Citeaux et à maître Thédise de se transporter à Toulouse pour lever l'interdit qui avait été jeté sur elle. Pour obéir à ces ordres, Arnaud de Citeaux, Thédise et l'évêque d'Uzès se rendirent à Toulouse. L'évêque Foulques s'y trouva aussi. L'abbé voulait procéder seul à l'exécution des ordres du pape. Les Toulousains ne voulurent pas reconnaître son autorité exclusive, et parlèrent d'un nouvel appel. Cependant, ^ur les instances de Foulques, de l'évêque d'Uzès et de quelques autres personnages, ils consentirent a ce que demandait le légat : ils lui offrirent de lui payer la somme de mille livres toulousaines. Le légat alors leur donna l'absolution solennelle. Quelques difficultés ayant surgi au sujet de la répartition de cette somme, dont on n'avait pu payer que la moitié, le légat excommunia de nouveau les consuls et jeta encore une fois l'interdit sur la ville. Les Toulousains portèrent ici la patience jusqu'à l'héroïsme : ils s'engagèrept par serment à obéir au pape en tout ce qui concernait les affaires de la religion, et pour garant de leur promesse, ils remirent entre les mains de Foulques , et sur sa demande, un certain nombre de citoyens les plus honorables. Foulques les envoya à Pan;iiers pour y être placés sous la garde de Simon de Montfort, qui les y retint depuis la micarême jusqu'au 9 d'août.
Nous ne suivrons pas ce général dans ses expéditions : àSaint-Thibéry, où les prélats reçurent l'abjuration d'Etienne
440 tEMPS INTERMÉDIAIRES.
de Servian, l'un des plus riches seigneurs do diocèse àe Beziers ; à Montlaur, château situé près du couvent de Lagrasse, où il fit pendre tous ceux qui assiégeaient la garnison renfermée dans Tune des tours ; à Alzonne, dont il s'empara ; à Bram, où il fit quelques prisonniers à qui il fit crever les yeux et couper le nez ; dans, le Minervois, dont le château résista à ses attaques ; à celui d'Alairac, qu'il emporta après onze jours de siège ; à Carcassonne, où il conduisit AUx de Montmorenci, sa femme, qui lui avait amené quelques croisés de France.
Nous le trouvons ensuite à Pamiers, où le roi d'Aragon lui avait donné rendez-vous pour le réconcilier avec le comte de Foix. Raymond VI s'y trouvait aussi. Après son départ de Rome, Raymond s'était rendu à la cour de l'empereur Othon pour implorer son secours contre Simon de Montfort ; de la, à la cour de Philippe- Auguste, dont il fut, dit-on, assez froidement reçu. Ce qu'il y eut d'assez singulier dans ce voyage, c'est que Simon avait ordonné à ses vassaux de France de faire grand accueil au comte de Toulouse.
Celui-ci, de retour dans sa capitale, avait reçu une donation de quelques domaines de la part des chevaliers de la ville de Rabastens, en présence de Foulques. La conférence de Pamiers n'ayant eu aucun résultat, Raymond VI et le roi d'Aragon vinrent à Toulouse ; quant a Simon de Montfort, il marcha vers le château de Foix. Les habitante firent si bonne contenance, qu'ils forcèrent le général à prendre la fuite et tuèrent son chevalier suivant.
De Foix, Simon se rendit à Carcassonne, où se trouvait aussi l'abbé de Citeaux. Le comte de Toulouse, qui tenait
à montrer au pape combien il agissait avec bonne foi, alla les joindre en cette ville pour leur signifier les ordres d'Innocent III qui l'admettaient a se purger du crime d'hérésie et du meurtre de Pierre de Castelnau . Le légat Faccueillit avec la plus grande distinction, lui, son consul et toute sa cour, lui promettant de se rendre bientôt à Toulouse pour y régler l'affaire de sa justification. On vit alors arriver en cette ville l'abbé de Citeaux, les évoques de Riez et d'Uzès, de Beziers et de Marseille. Raymond VI les défraya avec toute leur suite pendant le long séjour qu'ils y firent. On pense que Simon de Montfort assistait à la conférence, puisqu'il eut une entrevue a Portet, village situé près de Toulouse, avec le roi d'Aragon et l'abbé de Citeaux. On voulut attendre l'arrivée de maître Thédise avant de toucher à l'objet de la conférence. Simon de Montfort partit pour Carcassonne, et le roi d'Aragon pour l'Espagne, où il alla continuer la guerre contre les Maures.
Thédise arriva enfin à Toulouse. Après une longue entrevue avec l'abbé de Citeaux, on reprit la conférence; mais, par une détermination peu loyale, on ajourna le comte à trois mois de date pour qu'il se trouvât à une espèce de concile qui devait être assemblé à Saint-Gilles ; on lui ordonna en même temps de chasser les hérétiques de ses domaines et de révoquer les nouveaux péages. Ces deux articles étaient si essentiels, que, d'après les dispositions des légats, le comte ne pouvait se justifier qu'après les avoir exécutés, ce qui ne paraissait pas très rationnel. Il accepta cependant la proposition des légats. Le 26 juin 1210, s'étant rendu à Moissac, il y passa un accord avec Raymond, abbé de ce monastère, touchant la justice et les
44t TEITPS INTERMÉDIAIRES.
droits seigneuriaux de la ville, que le comte possédait en qualité d'abbé chevalier. Azémar, abbé de Saint-Théodard, assista à cet accord. Nous trouvons dans nos annales que cet abbé eut de très-grands démêlés avec Raymond VI, et qu'il fut jeté dans les fers par ses ordres, pendant une année entière. Nous n'avons pu découvrir ni l'époque ni le motif de cette incarcération. Après avoir passé cet accord, Raymond partit pour la Provence.
Il se tint, à cette époque , une assemblée d'évêques à Montélimart, présidée par Gaufrid évêque de Saint- Paul- Trois-Châteaux, dans laquelle on cassa et annula certains autres arrangements passés, quelques années auparavant, entre le comte de Toulouse et les habitants du pays, le motif de la résiliation de ces actes était qu'ils avaient été conclus sans l'agrément du pape et de l'empereur. Ce fut par les ordres des légats que ces accords furent rompus.
Ceux-ci se trouvaient avec Simon de Montfort devant le château de Minerve, qui fut réduit après sept semaines de siège, et où on brûla plus de cent quatre-vingts hérétiques qui avaient obstinément refusé de se convertir. Ceux-ci se précipitèrent eux-mêmes dans le bûcher avec un courage digne d'une meilleure cause. Foulques, évêque de Toulouse, assista à ce siège et fut témoin de cet épouvantable drame. Le 28 juin, le pape écrivit à Simon de Montfort pour confirmer en sa faveur la possession de la ville d'Albi. Il ordonna en même temps à tous les abbés et prélats de plusieurs diocèses de livrer à ce général tout ce qui avait appartenu aux hérétiques, et de lever partout des subsides pour soutenir la croisade.
Après la prise de Minerve, l'évêque de Riez et maître
Thédise s'acheminèrent vers le Rhône pour le concile qu'ils avaient indiqué à Saint-Gilles. Raymond était déjà arrivé dans cette ville. Le 12 juillet, il passa dans son palais un accord avec Guillaume de Baux, prince d'Orange, pour la cession réciproque de quelques châteaux et domaines ;de là, il se rendit à Uzès, et y reçut l'aveu de Raymond Pelet, qui se déclara son feudataire pour les biens qu'il possédait au dedans et au dehors de la ville d'Alais. Ensuite le comte de Toulouse vint à Saint-Saturnin (Pont- Saint-Esprit), où il passa un accord avec Bernon, évêque de Viviers, dans le cloître de l'évêché, le 17 août, en présence du comte Baudouin son frère et de plusieurs seigneurs. Ces divers actes nous prouvent que Raymond faisait tous ses efforts pour satisfaire aux ordres des légats et terminer tous les différends qu'il pouvait avoir avec les prélats au sujet de ses domaines.
Ses efforts devinrent impuissants, car, à Saint-Gilles où se trouvaient réunis les légats et les évêques, on ne voulut point l'entendre sur sa justification sans qu'il eût accompU ce que les légats lui avaient imposé. Le comte sortit du concile, le cœur irrité et versant des larmes. Il résulte manifestement, tant du témoignage des historiens que de la lettre écrite à Innocent 111 par l'évèque de Riez et maître Thédise sur ce qui venait de se ,passer à Saint-Gilles, qu'on ne voulut point écouter la justification du comte au sujet du crime d'hérésie et du meurtre de Pierre de Castelnau, parce qu'à cet acte était attachée la restitution des sept châteaux qu'il avait donnés en garantie de sa parole. On fit croire au pape qu'il n'avait exécuté aucun des articles prescrits par Milon. C'est ce qui résulte de la lettre suivante
écrite le 17 décembre à Raymond VI : « Il n'est pas décent » à un personnage d*un aussi grand nom que le vôtre d*être » négligent dans l'exécution des justes promesses qu'il a » faites, quand il souhaite qu'on lui tienne celles qu'on lui a » données. Puisque vous avez donc promis de chasser les » hérétiques de vos domaines, nous sommes également sur- » pris et affligé d'apprendre qu'ils y habitent encore par » votre négligence, pour ne pas dire par votre permission. » Outre le péril de votre âme, comme votre réputation en » pourrait souffrir considérablement, nous vous prions et » nous vous exhortons de ne pas différer k les exterminer, » ainsi que vous l'avez promis en notre présence. Autre- » ment leurs biens seront accordés par le jugement de Dieu » a leurs exterminateurs. »
En même temps, le p^pe écrivit une lettre collective aux comtes de Toulouse, de Foix et de Coinminges pour leur recommander Simon de Montfort. Ce fut peut-être à la suite et à cause de cette lettre que Raymond VI eut une conférence en Albigeois avec le chef de la croisade. Toutes les condescendances de Raymond VI n'amélioraient pas sa position, car il fut excommunié par les légats quelque temps après l'assemblée de Saint-Gilles, à laquelle, du reste, assista Foulques évêque de Toulouse, que certains historiens accusent d'avoir formé le projet de faire dépouiller le comte de ses domaines.
L'entrevue dont nous venons de parler eut lieu au château d'Ambialet. Les deux parties ne purent s'entendre, et c'est de cette conférence que date l'opposition éclatante qui se manifesta entre Montfort et Raymond VL Vers la mi-décembre, celui-ci rentra à Toulouse, et, étant dans le château
Narbonnais, il emprunta cent marcs d'argent aux habitants de Moissac. Lé pape fut bientôt informé par ses légats de la mésintelligence qui existait entre le comte de Môntfort et celui de Toulouse, car il écrivit, à la fin de Tannée, de nouvelles lettres à ce seigneur, ainsi qu'aux comtes de Foix, de Cpmminges et de Béarn, pour les exhorter à favoriser la sainte entreprise du comte de Leycestre et à chasser tous les hérétiques de leurs domaines.
Après la mort d'Adémar de Castillon, évêque de Comminges, le siège demeura vacant, et il Tétait encore au mois de juin 1210, d'après une charte de Tabbaye de Lézat qui contient une donation faite à Bonnefont par Gaston* de Ganac. Peu de temps après, Garsias de TOrt fut élu évêque de Comminges. Il avait embrassé la vie religieuse dans le monastère de Saint-Pé de Générés, et il en était abbé lorsqu'on Téleva à la dignité épiscopale. C'était un homme d'une éminente sainteté. Une charte de Nizors, qui porte la date de 1210, ne nous laisse aucun doute sur le commencement de son épiscopat.
D'après Thistorien Pierre de Vaux-Sernai, homme beaucoup trop crédule, un miracle éclatant aurait eu lieu à Toulouse pendant le siège du château de Minervois. « Il y » avait, dit cet auteur, auprès du palais de Raymond une » égUse dédiée à la Vierge. Les murailles venaient d'être res- » taurées et blanchies ; un soir, apparurent tout-à-coup sur » ces murs, des croix qui avaient le brillant de l'argent et » se trouvaient disséminées. Elles paraissaient et disparais- » saient tour à tour. A peine voulait-on lever le doigt pour » les montrer aux autres, qç'elles s'éclipsaient comme un » rapide éclair. Elles étaient de diverses grandeurs. Cette
446 TEXPS l.vrEEM^DlÀlEES.
» apparition dura quinze jours, a la même heure. Tous les » habitants virent ces croix. Foulques évêque de Toulouse, » Raymond évéque de Beziers, Tabbé de Citeaux et maître » Thédise m'ont déclaré les avoir vues. Le chapelain de » cette église ne put voir ces croix ; mais une nuit qnll » était en prières pour obtenir la faveur d'être témoin du » prodige, il aperçut une foule de croix qui, en l'air, par- » couraient Féglise dans tous les sens. Il y en avait une » plus grande que les autres ; celle-ci sortit de Féglise , et » les petites croix la suivirent. Le chapelain les suivit aussi* » Elles sortirent de la ville , et il vit alors un grand capi- » taine, tout brillant par son armure et tenant en sa main » une épée nue, qui , aidé par ces croix , tua un homme » de haute stature qui sortait de la ville. A cette vue, le » chapelain tomba presque évanoui ; il alla ensuite trouver » révêque d'Uzès et lui raconta à genoux cet événement. • Ceux qui ne voudront pas croire à la vérité de ce prodige, saisiront du moins, sans peine, Tallégorie. Ces croix sont les croisés; la plus grande, est le légat; Thomme à la brillante armure, est Simon de Montfort; celui qui est tué, est Raymond VI. L'église dans laquelle aurait eu lieu cette apparition est celle de la Dalbade, ainsi nommée à cause de la blancheur éclatante de ses murailles.
L'année 1211 s'ouvre, dans notre histoire, par la conférence qui se tint à Narbonne, au mois de janvier. Simon de Montfort, qui avait jeté l'épouvante dans la contrée par la prise des châteaux de Termes, de Coustaussa, d'Albas et de Puyvert dans le Toulousain, partit pour Narbonne, où se trouvèrent aussi le comte de Toulouse, le roi d'Aragon son beau-frère, Raymond évêque d'Uzès, Arnaud de Citeaux
TBMPS INtERMÉDIAIRËS. 447
et maître Thédise. Le roi d'Aragon se posa dans cette assemblée en véritable conciliateur : par son entremise, labbé de Citeaux offrit de le conserver dans la paisible possession de ses domaines et des droits qu'il avait sur les châteaux possédés par les hérétiques, s'il voulait les chasser de ses états. Cette proposition montre jusqu'à la dernière évidence qu'on avait résolu de dépouiller Raymond VI de sa principauté, en lui imposant une condition qu'il regardait comme attentatoire à sa liberté de souverain. On lui promit même que, s'il renvoyait les hérétiques, on lui donnerait la propriété du tiers des châteaux qui leur appartenaient et qui
n'étaient pas de sa mouvance. Raymond refusa tout sa
loyauté ne lui permettait pas de s'enrichir des dépouilles des vaincus.
Pierre d'Aragon plaida alors la cause du comte de Foix, qu'il voulait récpncilier avec l'Eglise. On lui imposa le serment d'obéir aux ordres du pape, et Simon de Monfort lui déclara qu'il lui rendrait toutes les terres dont il s'était emparé sur lui, à la réserve du château de Pamiers. Le roi d'Aragon, de son côté, promit aux légats que les croisés n'auraient plus rien à souffrir dans ce pays. Les légats demandèrent alors au roi de recevoir l'hommage de Simon de Montfort pour Carcassonne. La position du prince était délicate : s'il l'accordait, c'était reconnaître la conquête de Simon ; s'il refusait, c'était déplaire aux légats. Pressé par de nouvelles instances, Pierre céda à la demande des légats. Ceux-ci avaient tant à cœur l'expulsion des hérétiques que, quelques jours après, se trouvant avec ces mêmes seigneurs à Montpellier, ils redoublèrent d'efforts auprès de Raymond VI, qui promit d'accepter les offres qu'on lui fai-
448 TEMPS INTERMÉDUIEES.
sait. Le repentir ne tarda pas a agiter son âme, et il partit de Montpellier sans avoir rien conclu.
Simon de Montfort, profitant des bonnes dispositions du roi d* Aragon et désirant assurer sur sa tète les domaines de la maison de Beziers, offrit de marier sa ûUe avec Jacques, ûls du roi. La proposition fut acceptée. En attendant que le mariage pût s'accomplir , Pierre donna son fils en otage à Simon, qui le fit conduire a la citadelle de Garcascassonne. En même temps , le roi d'Aragon donna sa fille Sancie en mariage au jeune Raymond, fils du comte de Toulouse. Ce fut alors que ce dernier fit donation k ce jeune prince du comté de Toulouse.
Les légats du pape, intimement persuadés qu'il était impossible de donner la paix à l'Eglise tant qu'on n'aurait pas réduit Raymond VI, se déterminèrent a convoquer un nouveau concile a Arles en Provence, auquel furent appelés le roi d'Aragon et le comte. Ils s'y rendirent, et défense leur fut faite de sortir de la ville sans l'autorisation des légats. Ceux-ci poussèrent les choses à l'extrême. Ils dressèrent quatorze articles qu'ils envoyèrent à Raymond ; les voici : 1° il congédiera toutes les troupes qu'il a levées' et qui sont en marche pour le secourir ; — 2° il obéira à l'EgUse, réparera tous les dommages qu'il a causés, et lui sera soumis tout le temps de sa vie ; — 3° on ne servira aux repas , dans tous ses domaines , que deux sortes de viande ; — 4** il chassera les hérétiques et leurs fauteurs de tous ses états ; — 5m1 livrera aux légats et à Simon de Montfort, dans l'espace d'un an, tous ceux qui lui seront indiqués, et dont les légats disposeront à volonté; — 6** tous les habitants de ses domaines, nobles ou vilains, ne porte-
TEUPS INTERMÉDIAIRES. 449
ront point des habits de prix , mais seulement des chapes noires et mauvaises ; — 7** il fera raser jusqu'au rez-dechaussèe toutes les fortifications des places de défense qui sont dans ses états; — 8° aucun gentilhomme ou noble de ses vassaux ne pourra habiter dans les villes , mais seulement à la campagne ; — 9*» il ne fera lever aucun péage ou usage que ceux qu'on levait anciennement; — 10° chaque chef de famille payera , tous les ans , quatre deniers toulousains au légat ou à son délégué; — H** il restituera tous les profits qu'il a tirés des renouveaux (renoubiés) de ses domaines; — 12*» le comte Montfort et ses gens voyageront en toute sûreté dans le pays soumis à l'autorité de Raymond, et seront défrayés partout; — 13° quand Raymond aura accompli toutes ces choses, il ira servir outremer parmi les hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem , sans qu'il puisse revenir dans ses états que lorsque le légat le lui permettra; — 14° toutes ses terres et seigneuries lui seront rendues par le légat et le comte de Montfort, s'ils le jugent à propos.
Tels sont les fameux articles du concile d'Arles, qui dévoilent la pensée tout entière des légats, du pape, et du chef de la croisade au sujet de Raymond VI. On éprouve, en les Usant, un sentiment pénible, et on n'est point étonné qu'après les avoir lus, le comte ait éclaté de rire, et que le roi d'Aragon lui ait dit : Plan tan pagat (on vous a bien payé). Ces deux princes, indignés, quittèrent Arles sans avertir les légats. Ceux-ci aussitôt excommunièrent de nouveau le comte de Toulouse, le déclarèrent ennemi de l'Eglise, apostat de la foi, et disposèrent de ses domaines en faveur du premier occupant. Arnaud de Saint-Ruf fut