LIVRE XXIV
DEPUIS LÀ SPOLIATION DU COMTE DE TOULOUSE AU CONCILE DE LATRAN, EN 1215, JUSQUA LA GUERRE DE LOUIS VIII CONTRE RAYMOND VU, EN 1226.
À la suite du décret qui priva Raymond VI de ses domaines, le pape adressa une bulle à tous les fidèles. Cette bulle, datée du 15 décembre, avait pour objet l'affairé du comte de Foix. < Quant à cette affaire, dit le pape, on en
> informera plus amplement et on décidera ce qui sera » juste, en sorte que le château de Foii qui nous a été » délivré sera gardé suivant Tordre de FEglise jusqu'à ce
> que l'affaire soit terminée. Comme il pourra s'élever des
> doutes et des difficultés sur cette matière, le tout sera
in. I
9 rapporté au jugement du siège apostolique, de crainte » que ce qui a été déjà exécuté à grands frais ne vienne » à être anéanti par Tinsolence ou la malice de quelqu'un. » Le pape prit les mêmes précautions au sujet du comte de Gomminges, et adressa dans le même sens des lettres apostoliques aux évoques de Nîmes et à Guillaume Jourdain, archidiacre de Conflans dans l'église d*Elne.
« Ayant envoyé Pierre, cardinal-diacre du titre de Sainte- » Marie en Âcquire, en qualité de légat du siège apostolique » dans les pays de Provence, pour régler les affaires du » pays, le comte de Foix, afin d'obtenir l'absolution, lui a » fait serment d'obéir à nos ordres, et lui a remis le châ- » teau de Foix que ce cardinal a fait garder pendant qiiel- » que temps par l'abbé de Saint-Thibéry, lequel, devant » quitter le pays, en a commis la garde à Simon comte de » Montfort jusqu'après le concile général. Durant ce con-
» cile, le comte de Foix et les autres nobles du pays s'étant
» rendus auprès du siège apostolique, ce comte s'est plaint
» a nous de ce qu'après s'être soumis a nos ordres et avoir
» fait serment d'observer la trêve, le comte de Montfort et
» les siens l'ont dépouillé injustement de plusieurs châteaux
» et villages : ajoutant que les croisés avaient envahi aupa-
» ravant encore plus injustement la plus grande partie de
» ses domaines, dans lesquels il demande d'être rétabli soit
» par justice soit par grâce. Gependant comme on a avancé
» en notre présence, tant en faveur de ce comte que contre
» lui, diverses choses qui ont besoin d'éclaircissement, nous
■ vous ordonnons d'en informer, dans l'espace de trois
» mois depuis la réception des présentes, et de terminer
» celte affaire ou par accord ou par sentence, ou enfin de
TBHPS IMTEAMÉDIAIRES. %
nous la renvoyer toute instruite, en assignant aux par- ** ties un terme suffisant pour pouvoir comparaître devant nous. Vous tâcherez de découvrir néanmoins pour quelle cause ce comte a perdu ses domaines avant qu*il se fût soumis à l'Eglise, et vous aurez soin de nous le faire savoir. Nous voulons, en attendant, qu'on remette le château de Foix à l'abbé dé Saint-Thibéry qui le gardera sous notre autorité pour le comte, auquel on le restituera quand nous l'ordonnerons. Car c'est notre intention, que nous voulons être connue de tous, qu'après que l'affaire sera terminée, on rende le château de Foix au comte ; que cependant le comte de Montfort et les siens ne lui fassent point la guerre ni à Roger de Comminges, son neveu ; mais qu'ils vivent en paix et en sûreté, pourvu qu'ils se tiennent eux-mêmes en repos, suivant les statuts de la paix qui ont été dressés dans le pays. » Dépouillé de ses domaines, Raymond VI, avant de quitter Rome, pria le pape de lui donner audience. Le saint-père reçut le prince avec une bienveillance marquée, lui déclara que pour le présent on ne pouvait faire autre chose que ce qui avait été statué, et lui donna sa bénédiction. Raymond 'partit avec une partie de sa suite, laissa l'autre à son fils, et s'avança jusqu'à Viterbe ; là il fut joint par le comte de Poix, qui l'accompagna jusqu'à Gênes. Le jeune Raymond ayant demandé aussi son audience de congé, le pape le fit asseoir à ses côtés et lui dit : < Mon fils, écoutez-moi; si » vous suivez mes conseils, vous ne faillirez jamais. Aimez * Dieu sur toutes choses, ayez soin de le servir ; ne prenez > jamais le bien d'autrui, mais défendez le vôtre si quel- » qu'un veut vous l'ôter. En vous conduisant ainsi, vous
TEMPS INTERMEUIAIRES.
» ne manquerez pâs de domaines; et afin que vous ne de- » mouriez pas sans terres et sans seigneuries, je vous » donne le comté Venaissin avec toutes ses dépendances, » la Provence et Beaucaire pour pourvoir à votre entretien » jusqu a ce que VEglise se soit assemblée en concile. Alors » vous pourrez venir, et on vous fera raison sur vos de- » mandes. » Le jeune prince répondit : « Saint père, si » je puis recouvrer mes domaines sur le comte de Mont- » fort, n*en soyez pas fâché. » — Quoi que vous fassiez, ré- » pliqua le pape, Dieu vous fasse la grâce de bien com- » mencer et de mieux finir. » 11 reçut après cela la bénédiction du pontife, se rendit a Gènes où il trouva le comte son père, et là s'étant embarqués ils vinrent aborder à Marseille.
Avant de quitter Rome, Foulques et Dominique qui avaient formé le projet de créer un ordre spécialement destiné à la prédication, en exposèrent le plan à Innocent III. Le concile de Latran ayant décidé qu^il n'établirait aucune religion nouvelle, le pape s'opposa d'abord à l'exécution de ce dessein. La nuit suivante, il crut voir en songe l'Eglise de Latran sur le penchant de sa ruine, et Dominique la soutenant de ses épaules. Fortifié par cette vision, il n'opposa plus de résistance aux idées du saint patriarche, ordonna à Dominique de revenir auprès de ses premiers disciples, lui prescrivit de choisir une règle parmi celles qui déjà se trouvaient en vigueur dans l'Eglise, lui promettant de donner l'approbation apostolique à son ordre. L'institution des prédicateurs évangéliques était d'ailleurs dans les intentions du concile, car, au dixième canon, il est déclaré que les évêques choisiront des hommes idoines.
puissants en œuvres et en paroles pour Tofûce de la sainte pu^dicatUm ( ai sanctœ prœdiiMionis officium ) ; que ces prédicateurs seront attachés aux églises cathédrales ou conventuelles, et deviendront les coopéfateurs des évoques non seulement pour annoncer la divine parole, mais en^ core pour entendre les confessions et remplir les autres fonctions utiles au salut des âmes. Âpres avoir reçu la bénédiction du pontife, Foulques et Dominique quittèrent Rome et revinrent dans la province.
Sur ces entrefaites, Simon de Montfort, après avoir pris possession du duché de Narbonne malgré Jes oppositions de l'archevêque Arnaud, se rendit à Toulouse, où il arriva au commencement de mars 1216. Le 7 de ce mois, tous les habitants de la ville et du faubourg lui prêtèrent serment de fidélité ainsi qu'à Amaury son fils qui était présent. Foulques était de retour a Toulouse à Vépoque de la prestation de ce serment, et contribua puissamment à faire reconnaître Simon et son fils en qualité de seigneurs de cette ville. Le lendemain 8 mars, Montfort, ayant convoqué les consuls, le conseil commun et le peuple de Toulouse, fit dans cette assemblée le serment suivant, en présence de Bernard archevêque d'Embrun, des évêques de Toulouse, de Lectoure, de Gap, de Bigorre et de Comminges :
« Je Simon, par la grâce de Dieu duc de Narbonne, » comte de Toulouse et de Leycestre, vicomte de Beziers • et de Carcassonne, je jure de bonne foi et promets que » je serai bon seigneur et fidèle, à l'honneur de Dieu et de > la sainte Eglise, envers tous les hommes et toutes les » femmes de Toulouse et du faubourg ; que je conserverai » de bonne foi et défendrai l'Eglise de Toulouse et tous
0 TEMPS UrrBRHÉDUiaBS.
» les citoyens dans leurs personnes et dans leurs biens, » sauf la justice en toutes choses; et si je manque en » quelques-uns de ces articles, je me corrigerai après en » avoir été averti et avoir connu la vérité par le conseil » des prud*bommes, pour ne pas encourir le crime de par- 9 jure : ce qu*à Dieu ne plaise ! » Âmaury fit le même serment.
Simon de Montfort fit abattre les murs de Toulouse et aplanir les fossés ; il fit aussi détruire toutes les tours qui surmontaient la plupart des édifices et enleva les chaînes qu^on avait coutume de tendre dans les rues. Le château Narbonnais fut entièrement déblayé ; le nouveau comte fit ouvrir une porte du côté du levant et creusa un large fossé entre le château et la ville qu'il fit entourer de forts retranchements. Nous avons déjà parlé du château Narbonnais, dont on voit encore les restes mutilés. Ce château servait de palais et de citadelle ; il dominait le fleuve. Sa structure paraîtrait indiquer qu'il avait été construit par les Romains : une grande quantité de statues romaines furent extraites de ses ruines.
Après que Montfort eut autorisé les douze consuls de Toulouse qui se trouvaient à Arles de revenir chez eux, U s'occupa de régler l'administration de la justice dans la cité, et nomma un sénéchal pour la gouverner sous son autorité souveraine. Il se rendit ensuite à la cour de PhiUppe- Auguste pour lui demander l'investiture de ses nouveaux domaines, et recueillit sur son passage les marques éclatantes de la vénération publique. Philippe- Auguste lui donna Tinvestiture en ces termes :
« Au nom de la sainte et indivisible Trinité. Philippe,
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par la grâce de Dieu roi des Français : Sachent tous présents et à venir que nous avons reçu notre cher vassal Simon de Montfort pour notre homme-lige pour les fiefs et terres qui ont été conquis sur les hérétiques et ennemis de Jésus-Christ dans le duché de Narbonne, le comté de Toulouse et la vicomte de Beziers et de Carcassonne ; dans les fiefs que Raymond, autrefois comte de Toulouse, tenait de nous, et pour les terres qui sont de notre fief ; sauf le droit d'autrui et celui de nos vassaux. — - Donné au Pont de l'Arche, Tannée 1216, la 37"^ de notre règne. »
Ces actes de Tautorité royale consacrèrent la spoliation de Raymond VI, cousin germain du roi de France, beaufrère du roi d'Angleterre, oncle du roi d'Aragon, beaufrère de l'empereur Frédéric, beau-père du roi de Navarre, et oncle enfin du roi de Castille. Tous ces souverains le laissèrent dépouiller de ses terres, de ses titres, de ses dignités ; le plus grand prince de l'Europe méridionale se vit réduit à la condition d'un simple particulier. S'il eût eu de moins vastes et de moins importants domaines, il n'eût jamais eu d'aussi redoutables adversaires. L'excès de sa puissance fut en partie la cause de ses malheurs. Il ménagea beaucoup trop les hérétiques, et pas assez le clergé de ses vastes domaines. Il eut pour ennemi le plus vaillant capitaine de son siècle, lequel sut habilement profiter de ses fautes et de ses faiblesses. Nous le reverrons cependant bientôt rentrer dans le patrimoine de ses ancêtres.
A son retour de Rome, Dominique se rendit à Prouille, où il assembla tous ses disciples au nombre de seize et dont voici les noms : Guillaume de Claret — Bertrand de
8 TEMPS INTEEMÊDUIRKS.
Garrigues — Etienne de Mets — Gommez — Odoric de Bretagne — Laurent d'Angleterre — Mathieu de Paris — Marnés de Gusman — Michel de Fabra — Pierre de Madrid
— Michel de Cezero — Noël de Prouille — Pierre CeiUan
— Thomas de Toulouse — Jean de Navarre et Dominique de Ségovie. Le saint patriarche fit d'abord part à ses disciples de sa mission auprès du pape. Conformément aux désirs d'Innocent III, on choisit une des règles établies dans l'Eglise, celle de saint Augustin, a laquelle on ajouta des constitutions parlicuUères. Le nouvel institut devait être spécialement voué à l'œuvre de la sainte prédication. Dominique donna à ses disciples l'habit blanc que portaient les chanoines d'Osma. Il fut décidé dans l'assemblée de Prouille qu'on établirait un monastère ou maison conventuelle en ce lieu, afin que les rehgieux pussent donner les soins de leur ministère au couvent des femmes. Dominique fut le premier prieur de Prouille, et établit à sa place en cette qualité le F. Noël de Blau (1). Il soumit à la
(1) Nous donnons ici le catalogue des prieurs de Prouille depuis saint Dominique jusqu'au milieu du quatorzième siècle.
4206 Saint Dominique. de Lévis-Mirepoix posa la
4246 F. Noël de Blau. première pierre deFégliseet
4S49 Guillaume Glaret. de la chapelle de St-&fartin,
4224 Guillaume d'Esparros. le 5 octobre.
4226 Pierre d'Alest En 4286, Arnaud célébra la
4239 Raymond Catalan!. (Il mou- première messe dans la nou-
rut en odeur de sainteté et velle église, le jour des Rois.
opéra plusieurs miracles). 4296 Bernard de la Tour (de Tur-
4264 Arnaud d'Orgnet. nis)» homme de la plus émi-
4264 Pierre Régis de Fanjaux. nente sainteté, plein de zèle
4267 Arnaud Seguerri. pour le salut des âmes, ex-
(Sous ce dernier prieur. Gui cellent prédicateur. Sa mort
même règle les religieuses de Prouille, et voulut qu'au lieu de la sainte prédication qui ne convenait pas à leur sexe elles s'appliquassent a Finstruction des jeunes filles et des nouvelles converties ; il leur donna aussi Fhabit blanc, et établit à leur tête Guillemine de Fanjaux qui gouverna cette maison jusqu'en 1225. La supérieure ne devait point porter le titre un peu trop fastueux d'abbesse ; elle devait simplement se nommer prieure.
De retour à Toulouse, Dominique s'occupa de chercher un autre lieu pour y placer sa communauté naissante, car la maison de Pierre Cellani où il avait conçu le plan de son ordre et réuni ses premiers disciples, se trouvait trop étroite. Au mois de juillet, il reçut des libéraUtés du chapitre de Saint-Etienne l'égUse de Saint-Romain. L'acte est ainsi conçu : « Nous Mascaron, prévôt de l'Eglise de Tou- » louse, cédant aux prières du vénérable père Foulques, » évêque de cette ville, donnons à perpétuité à F. Domini- • que prieur et maître des prêcheurs^ et à ses disciples pré- » sents et futurs, la chapelle de S'-Romain avec toutes ses » offrandes ; ainsi que le droit d'y établir un cimetière pour » ses frères les chanoines et les conVers profès, à l'exclu- » sion de tout autre. Si quelqu'un, à l'article de la mort, » voulait prendre l'habit ou faire profession dans cet ordre,
causa un deuil général. Voi- priorat, Clément Y passa à
ci son épitaphe : Prouille, en 4305, avecquel-
Frater Bemardus de Tumis ques évêques.)
Mystica nardus 4349 Raymond Maurelly.
Ârsit amore Dei, yivens clarusque 4336 Hélie de Ferreis.
Nitore canduil et docuit, 4348 Raymond de Durfort.
Sic vivere sicqne nitere ! 4368 Pierre de Beziers. 4299 Arnaud Joannis. (Sous son
TEMPi) r^TERVKDlAlRES.
libre à lui : à cette condition que, s'il vient à mourir, le tiers de ce qu*il pourra laisser appartiendra à Féglise de Saint-Etienne. S*il relève de la maladie, la chapelle de Saint-Romain retiendra la totalité des dons. Nous faisons la présente donation à condition qu'on n'exercera aucun office paroissial dans cette chapelle sans Tautorisation du prévôt ou du cellerier de Saint-Etienne, et qu'on payera à Pâques une rente annuelle de 3 sols. — Fait en chapitre et en présence de Foulques, de tous les chanoines, de l'archidiacre de Vielmur. — Telles sont les conventions stipulées et acceptées par les deux parties; et afin de consoUder les conventions, nous Foulques, humble ministre du siège de Toulouse, et nous Mascaron , prévôt de Saint-Etienne, avons muni cet acte de notre sceau. » L'église de Saint-Romain qui fut cédée à saint Dominique était un ancien prieuré dépendant du chapitre de Saint-Etienne. Il nous a été impossible de découvrir l'époque précise de la fondation de ce prieuré. Au mois d'août, Raymond Vital et demoiselle de Burniquel sa femme donnèrent à saint Dominique, dans la personne de frère Bertrand, prieur du nouveau couvent, une maison près de ladite église, et au mois de novembre ils y ajoutèrent une autre maison et un jardin. De ces maisons diverses on bâtit un couvent avec des cellules assez étroites, un dortoir commun et un cloître. Au milieu de ce cloître, Dominique planta de sa propre main un arbrisseau appelé agnm castus qui devint un grand arbre, et que l'on voyait encore bien des années après la mort du saint. Toulouse vit avec une joie extrême l'établissement du nouvel institut. On appela les dominicains les frères de Sainte-Marie, parce qu'ils por-
TOPS INTBftMÉDUIEBS. 41
taient un long rosaire suspendu à leur ceinture. Leur habit était à peu près semblable à celui des chanoines de Saint- Etienne et de Saint-Saturnin, et ils marchaient au miUeu des bénédictions du peuple.
Dominique envoyait ses disciples à Fécole publique de théologie, située, d'après les prescriptions des conciles, non loin de Féglise cathédrale. Un célèbre docteur nommé Alexandre, qui fut plus tard promu à Fépiscopàt, donnait alors des leçons de la science sacrée. Un jour qu'il préparait ses matières, il céda à un léger sommeil et crut voir en songe sept astres brillants entrer dans sa classe. Ayant commencé son cours, il vit bientôt après entrer Dominique et six de ses compagnons qui venaient assister à ses leçons. Le songe fut alors compris : ces hommes étaient les« sept étoiles qui devaient éclairer la terre.
C'était donc à la prière de Foulques que le chapitre de Saint-Etienne avait doté Dominique de Féglise de Saint- Romain. Ce prélat, au mois d'octobre, céda à ce même chapitre par un motif de gratitude les églises de Saint-Marcel, de Saint-Pierre de Préville, de Rosiniac, de Salas, de Noër et de Montaudran. Il étendit même sa sollicitude sur les maisons religieuses de Paris, car, de concert avec l'archevêque d'Embrun et l'évêque de Gap, il rendit participants de tous les biens spirituels de son diocèse ceux qui viendraient au secours des religieuses de Saint-Antoine dans cette dernière ville.
Jourdain , abbé de Saint-Saturnin , exécuta à cette époque les dernières volontés d'un chevalier nommé Guillaume Pontrast, qui avait légué une lampe qui devait toujours brûler devant l'autel de Notre-Dame et un repas à cent
pauvres au jour de l'Ascension. Cet abbé céda aussi en fief quelques terres à Guillaume de Scopond, abbé de Belleperche.
Nous avons laissé Raymond VI et son fils à Marseille. Ils furent accueillis par les habitants avec une extrême sympathie. Ceux d'Avignon vinrent les inviter à prendre possession de leur ville. Les princes y firent leur entrée solennelle au milieu des acclamations du peuple qui criait de toute part : vive Toulouse et les Raymond ! Un conseil fut assemblé et il fut résolu qu'on reprendrait toutes les places qui avaient été perdues, et qu'on déclarerait la guerre à Simon de Montfort. Le jeune Raymond parcourut alors le comté Venaissin et fut partout reçu avec transport. Raimbaud de Calm, Raymond Pelet, Lambert de Monteil, Bertrand Pourcelet, Raymond de Montauban, Pons de Mondragon se joignirent avec leurs troupes à Raymond VI et formèrent une assez forte armée.
Après avoir confié le commandement de cette armée à son fils, le comte de Toulouse partit pour l'Aragon afin d'y chercher des renforts. Son dessein était de venir assiéger Toulouse, où il avait laissé de nombreux partisans. On était indigné dans cette ville de la manière dont Raymond et son jeune fils avaient été traités, et l'étoile de Simon de Montfort commençait à pâlir. Sa valeur venait d'échouer devant l'intrépidité du jeune Raymond au siège du château de Beaucaire, qu'il se vit obligé de céder à ce prince a peine âgé de dix-neuf ans. Il ne tarda pas à apprendre que Raymond, à la tête des Catalans et des Aragonais, s'approchait à marches forcées de son ancienne capitale. Cette nouvelle précipita sa marche vers Toulouse. Arrivé à Mon-
TEMPS IMTERMÉDUIRES. 43
giscard,' il détacha quelque cavalerie qu'il envoya à Toulouse pour s'assurer de la fidélité des habitants. Ceux-ci retinrent prisonniers les soldats de Simon. Aussitôt ce général marcha vers Toulouse en ordre de bataille, bien résolu de tirer une vengeance éclatante de l'affront qu'il venait de recevoir.
Les Toulousains jugèrent convenable de députer vers lui leurs principaux citoyens pour l'assurer de leur fidélité. Simon, usant de représailles, retint ces députés captifs et les fit conduire au château Narbonnais. La plupart de ses barons et Gui son frère blâmèrent cette conduite. Sur l'avis de Foulques, Simon résolut de dépouiller les citoyens de tous leurs biens et de jeter les principaux habitants dans les fers. Par une lâche trahison vraiment inexplicable dans un homme revêtu du caractère épiscopal, Foulques offrit à Simon d'aller dans la ville engager tout le peuple à sortir au devant de lui ; dès-lors il lui serait facile d'arrêter ceux qu'il voudrait. Cette offre odieuse fut acceptée et le projet exécuté. Aii milieu de l'affreux tumulte qu'excita cette noire trahison, Foulques, suivi d'un corps de troupes, fit mettre la ville au pillage et les soldats y commirent d'horribles excès. Le peuple en furie s'attroupe, se barricade dans les rues, et oblige les gens de Montfort à sortir de la ville ou à se réfugier dans le château.
Bientôt après Simon pénètre au sein de la cité et fait mettre tout à feu et à sang. L'incendie allumé par les troupes de ce général se manifeste sur trois points, à Saint-Remi, à Joux-Aïgues, et à la place Saint-Etienne. Sur cette place étaient rassemblés les Toulousains qui, excités par le désespoir, se précipitèrent sur les agresseurs
44 TEHPS INTBRMÉOIAIRBS.
et les forcèrent à se retirer dans là cathédrale, la tour de Mascaron et le .palais épiscopal ; ils poursuivirent ensuite ceux qui n*avaient pu trouver un asile jusqu'à Thôtel de Comminges, situé près de Fancienne église de Saint-Jacques. Simon de Montfort, averti de ce mouvement, se rendit sur la place Saintes- Scarbes, où il rallia tout ce qu'il put de ses troupes ; mais les Toulousains, qui déjà étsdent maîtres du terrain, secourus par le quartier de la Croix-Baragnon, le repoussèrent avec une admirable intrépidité , lui tuèrent un grand nombre de gens, et le refoulèrent enfin jusque dans l'enceinte de la cathédrale. Là, ce général rallia de nouveau ses troupes au pied des autels et sortit pour attaquer la porte Sardane ; mais il fut encore repoussé avec vigueur et forcé de se retirer au château Narbonnais. Il fit alors paraître devant lui les prisonniers et leur déclara que s'ils n'engageaient pas leurs concitoyens à rendre la ville, il leur ferait couper la tête à tous. Foulques, qui savait que Simon de Montfort était capable d'en venir à l'exécution, imagina un statagème qui réussit. Accomçagné de Jourdain abbé de Saint-Saturnin, il parcourut la ville entière, annonçant partout sur son passage que le général était disposé à mettre en liberté tous les prisonniers, pourvu que les Toulousains remissent leurs armes et les tours de leurs maisons ; qu'il rendrait aussi tout ce qui avait été enlevé dans le pillage. On délibéra sur ces propositions, que le généreux désir de sauver les prisonniers fit accepter. Simon les approuva, et fit annoncer qu'il se rendrait le lendemain à l'hôtel-de-ville avec ses barons, recommandant aux habitants de s'y trouver de leur côté avec leurs armes.
A l'heure indiquée, Simon entra dans Thôtel de ville à a tête de ses troupes; les Toulousains y vinrent aussi, ourdain, abbé de Saint-Saturnin, prit alors la parole r Le comte qui est ici présent, dit-il, vous a fait assembler pour faire la paix avec vous et vivre dans la suite en une parfaite union, ainsi que votre évêque vous l'a déclaré. Ce prélat a pris beaucoup de peine pour conclure l'accord, et il faut que vous disiez si vous l'approuvez. Le peuple répondit par acclamation : — Nous l'approuvons! « Le comte, reprit l'abbé, offre de donner saufconduit à ceux qui, n'étant pas contents du traité, voudront se retirer ailleurs, et il ne sera fait aucun mal à ceux qui demeureront : Tévêque et moi en sommes les garants. » Simon se fit alors remettre les armes qu'on avait apportées ; il plaça des soldats dans les tours dont il se saisit, et par une perfidie indigne d'une âme noble, il fit arrêter prisonniers les principaux habitants. Son dessein était de mettre la ville au pillage et de la détruire de fond en comble. Aussitôt un des barons nommé Valats dit à Simon : Seigneur, la plupart des habitants de Toulouse sont gentilshommes; par un sentiment d'honneur, vous ne devez pas exécuter cette proposition. Un autre baron nommé Lucas ouvrit un autre avis : il proposa de disperser les prisonniers et de faire racheter aux Toulousains par une grosse somme le sac de leur ville. Foulques se rangea de cet avis. Simon fit assembler le peuple à Saint-Pierre-des- Cuisines et exigea trente mille marcs d'argent^ déclarant que si cette somme n'était point payée à la Toussaint prochaine, il ferait périr tous les habitants. Ceux-<^i se soumirent, et après l'avoir reçue, Simon quitta Toulouse le 2
novembre, se rendit à Saint-Gaudens et de là à Tarbes, où il maria Gui, son second fils, avec Pétronille de Comminges, héritière du comté de Bigorre.
Après le mariage, Simon vint mettre le siège devant le château de Lourdes qu'il fut obligé d'abandonner; il se rendit ensuite à Saint-Lizier, capitale du Couserans, et de là à Âspet dans le Comminges. Rentré bientôt après à Toulouse, il acheva de la saccager en détruisant les toprs et les maisons qui pouvaient faire quelque défense, et résolut ensuite de porter la guerre dans le pays de Foix.
Le 6 février 1217, il mit le siège devant le château de Montgrenier, près de Foix. Cette place fut vaillamment défendue par Roger-Bernard, fils du comte. Ce dernier apprit avec étonnement l'invasion de Simon dans ses états. Se trouvant alors à Perpignan, il demanda aux commissaires l'exécution des ordres du pape. Honorius III avait depuis peu de mois succédé à Innocent. Ce pontife avait ordonné à l'abbé de Saint-Thibéry de restituer à Raymond- Roger son château de Foix. Les commissaires vinrent prier Simon de Montfort d'exécuter ces ordres et de lever le siège de Montgrenier ; mais ce général se montra inflexible. — Roger-Bernard se vit obligé de capituler la veille de Pâques.
Un nouveau légat arriva alors dans la province ; il se nommait Bertrand, cardinal-prêtre du titre de Saint- Jean et Saint-Paul. Le premier soin de ce légat fut d'envoyer les maîtres ou écoliers demeurant à Paris dans le Toulousain pour y instruire les peuples. Ces hommes appartenaient aux écoles publiques de la capitale et étaient en grande réputation de science et de vertu. Foulques, évoque
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de Toulouse, écrivit au pape Honorius pour le prier de rautoriser à se. démettre de sa charge et à rentrer dans le cloître, ou de partager son diocèse, beaucoup trop étendu pour pouvoir être gouverné par un seul pasteur. Le pape répondit qu'il ne jugeait point convenable d'accéder à sa demande.
Après la prise de Montgrenier, Simon se rendit à Carcassonne et de là à Âgen. Il ne tarda pas à apprendre que le fils du comte de Toulouse étendait tous les jours ses conquêtes du côté du Rhône. Ce jeune prince avait établi sa résidence à Avignon. Au commencement de Tannée 121 7 il donna en fief à Raymond de Roquefeuille les châteaux de Breissac et de Ganges ainsi qu'une charte en faveur du monastère de Val-Salve. Il se qualifie dans ces actes de comte de Toulouse. Raymond VI son père exerçait encore la souveraineté, puisque le 28 mai il accorda divers privilèges aux habitants de Beaucaire et institua, dit-on, la célèbre foire qui porte ce nom.
Le récit des expéditions de Simon de Montfort du côté du Rhône n'appartient pas à notre histoire. Au milieu de ses exploits, il reçut la nouvelle .d'une révolution éclatante qui s'était opérée' à Toulouse. Les habitants, exaspérés des indignes traitements dont ils. avaient été l'objet, résolurent de rappeler leur ancien maître. Raymond VI, qui sans doute entretenait de secrètes intelligences dans la ville, avait quitté la Provence et s'était transporté au-delà des Pyrénées. Ce fut là qu'il reçut l'invitation de rentrer dans le domaine de ses pères. Il assembla aussitôt quelques Aragonais et Catalans, et accompagné du comte de Pailhas, du comte de Comminges, de Roger de Montaut et de Ro-
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ger-Bernard, il arriva au voisinage de Toulouse. Le 15 septembre au matin, quatre ans après, jour par jour, sa défaite dans la plaine de Muret, il rentra dans sa capitale, après avoir traversé le fleuve au gué situé au-dessous du Badacle. Sa présence dans les murs de Tantique Toulouse excita l'enthousiasme de la plus grande partie des habitants. Quelques-uns cependant, redoutant les vengeances de Simon de Montfort, se retirèrent avec les Français dans le château Narbonnais, le cloître de Saint-Etienne, le palais épiscopal et le monastère de Saint-Saturnin. Raymond parvint, à force de caresses ou de menaces, à les gagner à son parti. Devenu maître de la ville, il s'occupa nuit et jour à la fortifier, ordonna de creuser de larges fossés qu'il fit défendre par des palissades et des retranchements, et construisit aussi des bastions et des redoutes.
La comtesse de Montfort, qui se trouvait dans le château Narbonnais, fit avertir secrètement Gui son beau-frère et Simon son mari de tout ce qui venait d'arriver. Aussitôt Gui de Montfort et Gui de Bigorre, son neveu, viennent, à la tête de plusieurs chevaliers, attaquer Toulouse du côté du plan de Montolieu. Ils sont repoussés par les Toulousains. Une nouvelle attaque tentée du côté de l'église de Saint-Jacques n'est pas plus heureuse. Bientôt la plus grande partie des gentilshommes de Gascogne, de Quercy, de .l'Albigeois, du Carcasses, viennent au secours de Raymond VI, et l'on voit entrer à Toulouse, au son des trompettes guerrières et enseignes déployées, Gaspard de Labarthe, Roger de Comminges, Bertrand de l'IUe, Geraud de Gourdon seigneur de Caraman, Bertrand de Montaigu, Guitard de Marmande, Etieijne de Lavalette, Gérard de
I^mothe, Bertrand de Testillac et Geraud d'Âmanieu, tous suivis de soldats bien aguerris.
Simon de Montfort quitta promptement les bords du Rhône, et, suivi du légat, s'avança jusqu'à Baziége. Le siège de Toulouse fut résolu. Raymond VI laissa approcher Simon des fossés, et se jetta avec tant d'impétuosité sur ses escadrons qu'il l'obligea à prendre la fuite. Le comte de Gomminges prit alors une arbalète et en décocha deux traits sur Gui de Montfort qui lui percèrent les deux cuisses de part en part et le renversèrent dans le fossé. Les comtes de Toulouse et de Gomminges sortirent alors de leurs retranchements et se jetèrent avec tant d'ardeur sur les Français qu'ils les contraignirent à une prompte retraite.
n n'était pas prudent pour Foulques de rester à Toulouse près du prince (son souverain) qu'il avait si audacieusement abandonné; il se fit donner la mission spéciale par le légat d'aller en France prêcher la croisade en faveur de Montfort. Il partit en effet avec quelques autres prédicateurs, parmi lesquels on distinguait le fameux Jacques de Vitri. La comtesse de Montfort, elle aussi, quitta Toulouse et se rendit à la cour de France. Raymond parut s'inquiéter peu de tous ces mouvements ; il se voyait puissamment secouru, car le comte de Foix lui amena un corps de Navarrais et de Gatalahs qui fut reçu aux acclamations du peuple. Le vieux comte allait prendre ses revanches.
Simon prit le parti de faire le siège de Toulouse dans toutes les formes. Ge fiit vers la fin de septembre 1217 qu'il commença le siège. Il attaqua d'abord la ville sur deux points assez rapprochés, le château Narbonnais et la porte
Montolieu. Ges deux points se .trouvant extrêmement forti-
tO TEMPS INTERMéDIAIRES.
fiés, il changea de direction et se porta au faubourg Saint^ Cyprien, après avoir traversé le fleuve; là, il se vit repoussé avec force et perdit un grand nombre des siens. Il se disposait à regagner son premier quartier lorsque le comte de Foix tomba sur lui à Timproviste et le mena jusqu'à Muret qui avait été le théâtre de ses victoires. Simon, dans sa déroute , se vit obligé de repasser le fleuve presqtf au même lieu où Tarmée de Raymond VI avait laissé tant de soldats. En entrant dans la barque, il tomba de cheval dans un gouffre, où il aurait infailliblement péri à cause de la pesanteur de son armure, sans les prompts secours qui lui furent portés.
Après avoir rallié ses troupes, il vint par les défilés des montagnes qui bordent le fleuve reprendre son premier quartier vis-à-vis du château Narbonnais et de la porte de Montolieu, et se disposa à pousser le siège avec vigueur.
De son côté, Raymond assembla Tes habitants et reçut l'hommage de leur inviolable fidélité. Il fut décidé qu'on emploierait tous les moyens d'attaque, tels que trébuchets, pierriers et mangonneaux ; qu'on battrait avec ces machines le château Narbonnais et qu'on relèverait les murailles de la ville. Hommes, femmes et enfants, tous devaient participer à ces travaux et de jour et de nuit. Pendant tout l'hiver, les machines battirent le château Narbonnais, tandis que Simon de Montfort continuait le siège.
Nous possédons plusieurs chartes que Simon de Montfort octroya pendant le siège de Toulouse ; ainsi, le 13 décembre 1217, il recommanda les intérêts de saint Dominique et de ses couvents aux sénéchaux de Carcassonne et d'Agen. Ce saint patriarche était parti pour Rome après
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la fondation du monastère de Saint-Romain, l'organisation complète de ses communautés de Prouille et de Toulouse, et avait obtenu * Fapprobation et la confirmation de son ordre du pape Honorius. Dans la bulle pontificale, il est fait mention de deux autres églises, celles de Loubens et de Lescure qui avaient été cédées à saint Dominique. Revenu à Toulouse vers le mois de mai, il reçut, a la fête de l'Assomption, les vœux solennels des religieux et des religieuses de Prouille, et un peu plus tard ceux des religieux de Toulouse ; il donna ensuite la mission a quelquesuns de ses disciples pour divers pays. Saint Dominique ne resta que cinq à six semaines à Toulouse ; pendant ces jours, il se livra aux travaux de la prédication et convertit UQ grand nombre d'albigeois. Des personnages distingués par leur naissance et leurs richesses se rangèrent alors au nombre de ses disciples, entr autres, Arnaud de Toulouse, Raymond du Falgar du château de Miramont, et Pons de Samatan. Au mois de septembre, se trouvant à Casteinau près de Toulouse avec Foulques, il y termina un différend qui était survenu entre les fermiers du chapitre de Saint- Etienne et ceux qui devaient prélever la sixième partie des dîmes accordée aux missionnaires. Après avoir donné d'admirables instructions à ses disciples, il partit pour Vltalie, laissant le gouvernement de sa nouvelle maison de Toulouse à Bernard de Garrigues.
Simon de Montfort, qui voyait ses affaires décliner d'une manière sensible, écrivit au pape pour se plaindre de ce que Jacques I", roi d'Aragon, îivait donné des secours au comte de Toulouse. Honorius adressa des remontrances à ce jeune prince qui n'avait alors que dix ans ; il écrivit
TKMPS INTEUIÉDUIRBS.
aussi aux consuls et aux habitants de Toulouse pour leur ordonner de cesser la guerre contre Simon, et adressa en même temps au jeune Raymond une lettre très pressante et très vive qui était conçue en ces termes :
« A Raymond, fils de noble homme Raymond autrefois » comte de Toulouse, l'esprit d'un conseil plus sa^e. Quoi- » que votre père se soit attiré par ses énormes forfaits une » sentence d'exhérédation, non seulement pour lui-même, » mais encore pour toute sa postérité, le saint-siége, plein » de bonté et par compassion pour votre jeunesse, a tou- » tefois réservé en son pouvoir une partie des domaines » que votre père possédait en deçà du Rhône pour vous » les donner, comme il conviendrait, supposé que vous ne » marchassiez pas sur ses traces. Mais vous imitez sa ma- » lice, et vous faites tous, vos efforts, ainsi que nous l'avons » appris avec douleur, pour détruire dans le pays l'affaire » de la paix et de la foi : affaire qui a coûté tant de peines » et tant de travaux. Vous avez porté le trouble au-delà de » ce fleuve au mépris du siège apostolique, tandis que les » exemples domestiques devraient vous faire assez com- » prendre combien il est dangereux de regimber contre » Téperon ; car si l'Eglise romaine appuyée, non de ses » propres forces, mais de celles de Dieu, souffre l'oppres- » sion pendant un temps, elle n'a qu'à commencer à appe- » santir sa main sur les rebelles et elle triomphe aussitôt » plus admirablement (par le secours de Dieu) dans les en- » droits où elle parait la plus vexée. Nous yous exhortons » donc à rejeter les conseils de ceux qui vous ont séduit » jusqu'ici, et à tâcher d'éprouver la douceur du saint- » siège plutôt que sa sévérité ; à ne pas troubler, soit par
TESPS INTERMÉDIAtRES. 23
• vous-même, soit par les autres, les pays situés au-delà
• du Rhône, mais à vous montrer si exact à exécuter nos i ordres, que vous ne soyez pas privé de l'effet de la grâce » apostolique. Apprenez donc à être sage par les disgrâces
• de votre père, et ne vous rendez pas Dieu contraire et » vous-même contraire à Dieu. Si vous avez quelque sujet » de dispute qui vous intéresse vous-même ou vos associés, » déférez-en le jugement au saint-siége, qui ne manquera » pas de vous rendre justice. »
Nous avons vu que Foulques était de retour, en septembre, du voyage qu'il avait entrepris pour chercher des secours. Vers le commencement de l'année 1218 un corps de croisés^rriva à Toulouse, parmi lesquels se trouvaient Michel de Hames et Arnaud de Chisoin, chevaliers flamands. Pour témoigner à l'évêque Foulques sa reconnaissance, Montfort lui donna le château de Verfeil avec vingt villages qui en dépendaient, sous la condition d'un chevalier armé. Cette donation devint la source des grandes richesses de l'évêché de Toulouse, richesses qui passèrent aux successeurs de Foulques. On vit aussi arriver au siège de Toulouse Pierre, évêque de Rodez, qui conduisit à Simon quelques soldats.
Ce général commençait cependant à se décourager de la longueur du siège; ses ressources étaient presque épuisées. Comme le légat semblait douter de sa prudence et de sa valeur, Montfort prit la vie en dégoût ^t pria Dieu de la lui ôter. Il avait construit une grande machine nommée cate et destinée à battre en brèche les retranchements élevés par les Toulousains. Le jour de Saint-Jean-Raptiste, ceux-ci résolurent de faire une sortie, en divisant leurs
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forces : les uns devaient attaquer les machinés, les autres; faire irruption sur le camp des croisés. Montfort était à Matines quand on vint lui parler de la sortie qui devait s'effectuer. Il ordonne qu'on lui apporte ses armes et se dispose à entendre la messe. Pendant Toblation, on vient
ravertir que la sortie des Toulousains s'est opérée Il
répond qu'il ira au secours de ses soldats après la messe. — Mais, lui objecte-t-on, plusieurs d'entr'eux sont déjà tués? — Lui répond qu'il ne sortira qu'après avoir vu son Rédempteur. Le prêtre ayant levé l'hostie, il récite le Nunc dimittis^ part, et se jette dans la mêlée. Jamais il n'avait paru plus vaillant et plus intrépide. Un instant les assiégés sont repoussés ; mais bientôt reprenant couraœ, ils font pleuvoir sur les Français une si grande quantité de pierres et de traits, qhe Simon, afin de s'en préserver, va se placer dans la grande machine qu'il avait construite. Mais une pierre lancée d'un mangonneau l'atteint à la tête et le blesse mortellement ; il n'a que le temps de se recommander à Dieu, et expire. On couvrit aussitôt son corps, et Gui son frère le fit porter dans la tente du légat.
Ainsi mourut devant les murs de Toulouse le fameux Simon de Montfort.
A l'époque de sa mort, il exerçait tous les droits de la souveraineté sur une partie des états de la maison de Toulouse, puisque Rostaing de Posquières lui rendit honmiage pour ce château, et Raymond Pelet pour la seigneurie d'Alais ; l'évêque d'Agen passa même avec lui un compromis sur la haute justice de cette ville et le droit de £aire battre monnaie, transaction qui fut signée par Grimoald, ôvéqnc de Comminges.
Simon de Monlforl a eu des panégyristes et des détracteurs. Les premiers en ont fait un martyr de la foi, et Font comparé à Gédéon et à Judas Machabée ; les seconds Font en quelque sorte livré a la haine de la postérité, comme l'homme le plus fourbe et le plus cruel qui fût jamais. Exagérations de part et d'autre ! Simon avait beaucoup de piété, une foi ardente, un coursée à toute épreuve, et un incontestable talent pour Fart militaire. Quand il n'était pas question des albigeois, il paraissait généreux et bienfaisant; mais sa religion un peu chevaleresque, continuellement excitée par les flatteries des pontifes et des prêtres, des barons et des croisés, lui fit croire qu'il avait été suscité de Dieu pour la destruction complète de la race impie des modernes manichéens. Dans cet ordre d'idées, il s'attacha à la poursuite de ces malheureux avec une vigueur qui désespérait la clémence ; il se montra envers eux inflexible, cruel, et même sanguinaire. Agir ainsi, c'était à ses yeux accomplir un devoir.
On l'a accusé d'avoir eu une ambition démesurée, et d'avoir cherché à élever sa famille au faîte des grandeurs. Ce reproche est beaucoup plus sérieux que tous les autres. A s'en tenir aux auteurs du temps, il est certain qu'on ne peut l'excuser sur ce point, et il paraîtrait plus grand aux yeux de la postérité s'il eût été plus désintéressé dans le cours de ses conquêtes. Simon laissa, d'Alix de Montmorenci sa femme, quatre fils : Amauri, Gui, Robert et Simon; et trois filles, Amicie, Laure, et une troisième dont le nom n'est point connu. Amauri lui succéda dans ses dignités; Gui fut comte de Bigorre par sa femme ; Robert mourut sans alliance ; Simon , fait comte de Leycestre (en Angle-
26 TEVPS INTERMÉDIAIRES.
terre), devint la souche de cette maison. Quant aux filles, Amicie épousa Gaucher de Joigny, et Laure Geraud de Pecquigny ; la troisième se fit religieuse à Saint-Antoinedes-Champs-les-Paris. Cette dernière circonstance nous explique le haut intérêt que Foulques portait à ce monastère, comme on Fa vu plus haut.
A la nouvelle de la mort de Simon, les Toulousains firent une terrible sortie contre les croisés qui avaient attaqué le faubourg Saint-Cyprien. Ceux-ci prirent aussitôt la fuite, laissant un grand nombre de soldats sur le champ de bataille et abandonnant leurs équipages aux vainqueurs. Amauri, après avoir reçu le serment de fidélité de toute son armée, se prépara à venger la mort de son père. Ayant fait remplir plusieurs chariots de matières combustibles, il les dirigea vers les portes de la ville pour y mettre le feu. Mais cette tentative n'eut aucun succès : les assiégés éteignirent le feu, tuèrent les conducteurs des chars, et se portant ensuite vers son camp, le pillèrent, et rentrèrent dans la ville chargés de dépouilles.
Amauri, le cardinal légat et les principaux seigneurs se rendirent peu de jours après à Pamiers, où l'abbé et les chanoines de Saint-Antonin l'appelèrent en partage de la seigneurie de cette ville. Le nouveau comte prêta serment de fidélité le 8 juillet dans Téglise du monastère et prit possession de la ville et du château ; il revint ensuite à Toulouse. D'après les conseils de Gui son oncle, il se détermina à abandonner le siège, fit mettre le feu au château Narbonnais et à toutes ses tentes, et le 25 juillet, jour de Saint- Jacques, il se mit en marche vers Carcassonne. Le légat et Foulques le suivirent, emportant avec eux le corps
TEMPS INTERMÉDIAiaES. 37
de SOD père auquel il fut fait de superbes funérailles dans cette dernière ville. Simon de Montfort fut d'abord inhumé dans la cathédrale de Saint-Nazaire, dans la chapelle de Sainte-Groix. On plaça sur son tombeau une énorme pierre où on le voit encore représenté avec Varmure de chevalier et les mains jointes. Plus tard, les ossements de Simon de Montfort furent apportés en France avec ceux de Gui son fils, et inhumés dans le monastère de Haute-Bruyère situé à une Ueue de Montfort-FAmauri, fondé par la maison de Montfort pour les religieuses de Fontevrault. Simon fut enterré au miUeu de Téglise avec Alix de Montmorenci sa femme, devant le grand autel. On voyait autrefois dans cette église la figure de ce grand capitaine près de la grille du chœur.
Le fils du comte de Montfort, désireux de conserver les domaines de son père, envoya Foulques à la cour de France pour solliciter des secours, et écrivit au pape pour le prier d'adresser des bulles aux souverains dans le but de les faire croiser contre les Toulousains. Le comte de Saxe se trouvant dans Tarmée d'Amauri , avant de retourner dans ses états, conseilla a ce seigneur de conclure un traité avec le comte Raymond. Le légat repoussa la proposition, et déclara qu'il préférait être écorché vif que de laisser impunie la mort de Simon.
Pendant le si^e de Toulouse et le 30 mai 1218, Raymond fit son testament en présence du comte de Gomminges, de Dalmace de Greixel, de Roger-Bernard, et de Raymond de Récand, l'un de ses principaux officiers. En voici la teneur :
« La mémoire des hommes est sujette à faiblir et le jour
28 TEMPS IMTERMÉDlÀlBES.
de la mort incertain : c'est pourquoi moi Raymond, par la grâce de Dieu duc de Narbonne, comte de Toulouse, marquis de Provence, fils de la reine Constance, dans la pensée et dans la crainte du dernier jugement, fais ainsi qu'il suit mon testament : 1** Je veux que tous les revenus que Ton retirera de mes métairies du Toulousain dans Tannée de ma mort soient remis à la maison des Hospitaliers de Jérusalem et à celle de la milice du Temple. 2° Ces revenus seront distribués pour Famour de Dieu et la rémission de mes péchés, selon le bon plaisir des frères et des témoins déjà nommés. -5*» Je laisse tous mes biens meubles et immeubles à Raymond mon fils, pour qu'il en dispose à son gré. 4*» Je confie mon autre fils Bertrand à la miséricorde de Dieu et aux bontés de mon héritier. 5* Je révoque tous les autres testaments que j'aurais pu faire. »
Le jeudi 5 de juillet, il dressa l'acte suivant : « Considérant les aumônes qui sont tous les jours distribuées aux pauvres dans la maison des Hospitaliers de Jérusalem, je donne mon corps à Dieu, à la bienheureuse Vierçe, à saint Jean et à l'hôpital fondé en son nom. Je ne fais ici qu'exécuter ce que j'avais déjà résolu : je promets à Dieu et k vous Aymar de Cabannes, commandeur de la maison des Hospitaliers de Toulouse, de ne prendre jamais » d'autre habit que le vôtre et dans votre commanderie ; et » si je meurs avant de l'avoir pris, je veux être enseveli » dans votre maison. »
Après cet acte, eut lieu la réception de Raymond VI en qualité de frère ou chevaUer de Saint-Jean : « Moi Aymar » de Cabannes, tenant la place de Bertrand prieur de
Saint-Gilles, au nom de tous mes frères, je vous reçois, seigneur Raymond, en qualité de frère de cette maison, et vous rends participant de tous les biens spirituels qui se font en notre ordre tant en Europe qu'au-delà des mers. Au nom de Bertrand prieur de Saint-Gilles, il vous est permis de prendre Thabit, quand vous le jugerez convenable, avec toutes les cérémonies usitées en pareille occurrence. Afin que la teneur de cet acte soit à jamais irrévocable, je l'ai muni de mon sceau, en présence de Dalmace Creixel, d'Âribert, chapelain du seigneur comte, de Ricaud et Doat Aleman, de frère Jérôme Papais, hospitalier, et de Pierre Arnaud, notaire du dit comte. »
n nous semble qu*on peut légitimement conclure de cet acte authentique, qui fut dressé au mois de juillet 1218, que Raymond VI ne mourut pas excommunié, comme Font cru certains auteurs et comme on parut tout d'abord le croire après sa mort. Jamais les hospitaliers de Saint-Jean n'eussent reçu ce noble seigneur au nombre des chevaliers ou frères s'il eût été encore sous l'anathème, et il est impossible d'admettre qu'ils ignorassent l'existence de l'excommunication si, à cette même époque, le comte se fût trouvé frappé par cette sentence.
Ce seigneur fit terminer pendant le siège de Toulouse la nouvelle nef de l'église cathédrale qui était. depuis longtemps commencée. Elle fut construite à côté de l'église primitive, qui, d'après certaines traditions, occupait la place où se trouve aujourd'hui le clocher et les bâtiments qui en dépendent. Elle était terminée, par un mur demi-circulaire qui fut abattu lors de l'élévation intérieure du
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chœur. Cette nef n'a point été commencée sous Raymond VI, mais bten sous Raymond V son père. Les ouvriers qui la terminaient voulaient abandonner les travaux à cause dp siège : le comte leur ordonna de les pousser jusqu'à leur entier achèvement, et fit placer ses arme? aux clefs de la voûte.
L'abbaye de Grand-Selve perdit à cette époque Pierre, son abbé. Il eut pour successeur Raymond de RoqueviUe, qui reçut pour son monastère quelques domaines de la libéralité d'Arnaud de Faudoas. Sembrun, seigneur de Lesparre, se montra aussi généreux envers cette maison et lui donna une rente annuelle d'un muid de sel à prendre sur la terre de Soulac. Raymond de RoqueviUe gouverna Grand-Selve jusqu'à Tannée 1221, où Bernard lui succéda.
Après la déroute des eroisés, le jeune comte Raymond parcourut l'Agenais, qu'il soumit à son obéissance. Condom, Marmande et Aiguillon le reçurent avec une joie extrême. De son côté, le comte de Comminges recouvra tous ses domaines et fit périr Joris, général de Montfort, ainsi que les Français qui se trouvaient dans le pays. Ces hardies représailles ébranlaient le crédit d'Amauri de Montfort, qui se plaignit au pape du danger que présentait sa situation. Aussitôt Honorius écrivit aux évêques de France (11 août 1218) pour leur dire d'engager leurs diocésains à se croiser en faveur de ce prince contre les Toulousains, leur comte et son fils. En même temps il donna à Amauri l'investiture de la possession de la ville de Toulouse et des villes voisines.
Au mois d'octobre, le comte de Toulouse se trouvait à Perpignan, où il passa un accord avec Pierre Bermond de
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Sauve, son petit-fils par sa fille ; il lui donna en fief le château de Laroque-Valsergue, et la suzeraineté qu'il avait sur les terres de Raymond Pelet ainsi que sur celles de Bernard d'Ânduze. Bernard de Sauve promit de son côté à Raymond de le servir envers et contre tous, excepté contre 1^ pape et le roi de France, à moins quils refusassent de lui rendre justice. Peu après cet accord, les habitants de Nimes se rendirent à la maison de Toulouse dans la personne de Sancie, femme du jeune Raymond, qui, au mois de novembre, confirma tous leurs privilèges et leur accorda le pardon du passé.
Brillait alors' de tout Féclat de la sainteté un gentilhomme du pays toulousain, Pierre Nolasque. Il était né vers la fin du douzième siècle, au Mas-Saintes-Puelles, dans le diocèse de Toulouse, de parents riches. Pierre perdit son père appelé Nolasco k Tâge de quinze ans, et continua de vivre chrétiennement sous la conduite de sa mère. A l'époque de la croisade contre les albigeois, il s'attacha à Simon de Montfort. Ce seigneur, se trouvant chargé de la tutelle du jeune Jacques I", roi d'Ars^on, fils de Pierre qui fut tué à la bataille de Muret, le confia aux soins de Pierre Nolasco. Jacques étant rentré dans la possession de ses états, notre gentilhomme l'y suivit, et vécut à Barcelonne dans un hôtel que le jeune roi lui avait donné dans la paroisse Saint^ Paul, après l'avoir incorporé dans la noblesse de Catalogne.
Son ardente charité envers les pauvres, la vue des souffrances qu'éprouvaient les chrétiens dans les fers au pays des Maures et chez les barbares, lui inspirèrent le dessein d'établir un ordre destiné à les racheter de l'esclavage. Dans ce dessein, il vendit tous les biens qu'il possédait
3S TKMPS INTBRMÉDUIBES.
dans le pays de Laurac (le Lauraguais), fit de nombreuses quêtes, fit entrer dans ses projets quelques gentilshommes, s'arma de courage contre tous les obstacles, et parvint a faire approuver son dessein par le roi Jacques et par les grands du royaume. II eut pour principal moteur dans son entreprise Raymond de Pegnafort, chanoine de Barcelonne et grand-vicaire de Tévêque.
Lorsque tout fut disposé pour Texécution, le roi, accompagné de toute sa cour et des échevins de la ville de Barcelonne, se rendit dans la cathédrale de Sainte-Croix, le jour de Saint-Laurent 1218. L'évêque Bérenger de la Palu officia pontificalement. Après l'évangile, Raymond de Pegnafort monta en chaire et protesta solennellement, en présence de tout le peuple, que Dieu avait révélé miraculeusement au roi, à Pierre Nolasco, et a lui-même, sa volonté touchant Vinstitution de Tordre de Notre-Dame de la Mercy pour la rédemption des captifs. — A l'issue de l'offrande, le roi Jacques et Raymond présentèrent le nouveau fondateur à l'évêque, qui le revêtit de la robe blanche et du scapulaire de l'ordre. Deux gentilshommes se joignirent à Nolasco et firent avec lui leur profession solennelle. Le roi donna au nouvel institut la plus grande partie de son palais de Barcelonne ; plus tard, on fit bâtir un nouveau monastère sur le bord de la mer, auquel on joignit l'égUse de Sainte-Eulalie. Ainsi Barcelonne a eu la gloire de devenir le berceau de l'ordre de la Mercy, comme le diocèse de Toulouse a eu celle d'avoir donné le jour à son fondateur.
Pendant que Pierre Nolasque instituait à Barcelonne
l'ordre de la Mercy, saint Dominique appelait à Rome, où il se trouvait, quelques religieuses de Prouille. Elles étaient
TEMPS IXÎE&MâOUiaES. 33
au nombre de huit, et avaient à leur tête une sœur nommée Blanche, née à Toulouse, laquelle, après avoir saintement vécu dans Tétat du mariage, s'était retirée dans cette maison. Le voyage des religieuses de Prouille à Rome se rattachait à la commission qu'avait reçue du pape saint Dominique de travailler à la réformation de toutes les religieuses de Rome, ce qui fut exécuté par notre saint au monastère de Saint-Sixte. Quatre des religieuses qui étaient venues à Rome rentrèrent, peu de temps après, à Prouille ; Blanche demeura à Rome, et devint supérieure des dominicaines de celte ville.
Amauri de Montfort perdait tous les jours quelques places. Ainsi, au mois de novembre 1218, Nîmes ouvrit ses portes à Sancie, épouse du jeune comte de Toulouse, qui confirma alors au nom de son beau-père et de son époux tous les privilèges des habitants. Au mois de mars 1219, Raymond VI se rendit en cette ville et approuva la charte de la comtesse sa belle-fille. -
Les albigeois existaient encore, quoique depuis le concile de Latran ce parti se fût considérablement affaibli. Foulques craignait toujours qu'il ne vînt à renaître, de ses cendres ; c'est ce qui le porta à se rendre au chapitre général de Giteaux. Il y demanda qu'on choisît un des abbés
de l'ordre pour l'envoyer à Rome afin d'engager le pape à redoubler d'énergie pour la destruction totale de la secte. Le pape écrivit en effet au roi de France des lettres qui portent la date du 15 mai 1219; il disait au roi : < Ce » serait aller directement contre les statuts que l'Eglise a » dressés depuis longtemps et contre votre honneur que » de vous laisser surprendre par les Toulousains et leurs m. 3
» complices. Nous avons déjà accordé tous les domaines » conquis à Simon de Montfort, d'illustre mémoire, et » ensuite à notre cher fils Amauri comte de Toulouse. » Votre excellence voit assez que le but des Toulousains » et de leurs associés est de rendre inutiles, ce qu'à Dieu > ne plaise ! tous les préparatifs que vous avez faits pour » cette affaire. »
Conséquemment aux désirs du pontife, Louis, fils aine de Philippe-Auguste, se mit en marche à la tête dune forte armée et s'avança vers l'Aquitaine. Pendant que le jeune prince se dirigeait vers cette province, Amauri assiégea Marmande, qui fut défendue par CentuUe comte d'Astarac. Le jeune Raymond s'approchait pour venir au secours des assiégés lorsqu'il reçut un émissaire de la part du comte de Foix qui le priait de venir le joindre dans le Lauraguais afin de l'aider à protéger un convoi qu'il craignait de voir tomber entre les mains d' Amauri.
Raymond-Roger s'était enfermé dans Baziége situé à trois heues de Toulouse, vers le sud-est. Le jeune comte étant venu l'y joindre, il fut résolu qu'on irait attaquer les ennemis. Raymond range donc son armée en bataille ; il place le comte de Foix et sou fils à l'avant-garde avec leurs vassaux, le comte deComminges au corps de bataille, et résen^e pour lui l'afrière-garde avec son frère Bertrand. Le combat fut engagé par le comte de Foix, qui s'avança jusqu'aux bords du fossé qui le séparait des troupes d' Amauri ; mais il fut vivement repoussé. Aussitôt le jeune Raymond accourt pour le dégager et fait des prodiges de valeur. Guiraud de Seguret, chevalier français, l'ayant aperçu dans la mêlée, le désigne aux traits de ses compagnons d'armes.
TEMPS I.NTERUÉDIAIRES. 35
Raymond se faR aussitôt remettre par son écuyer une lance forte et courte, et se jette avec une incroyable impétuosité sur les escadrons ennemis. Rencontrant le chevalier Jean de Brigier, il lui porte un si terrible coup de lance qu'il le perce de part en part et s'écrie : Francs chevaliers^ frappez! l'heure est venus que nos ennemis vont être entièrement défaits. A Vinstant Seguret court sur lui et cherche, mais en vain, à le désarçonner. Les Français sont bientôt mis en faite, Seguret pris et pendu, et les deux frères Folcaud, Jean de Brigier et Sicard de Montant faits prisonniers.
Âmauri était toujours occupé au siège de Marmande. Louis vint Fy joindre, accompagné de ce qu'il y avait de plus distingué dans le clergé et la noblesse de France, n s*empara de ta place, et la garnison fut obligée de se rendre à discrétion. D'après l'avis de Févêque de Saintes, cette garnison aurait dû être passée par les armes. L'archevêque d'Auch fut d'un avis contraire, et parla à Louis en faveur du jeune comte de Toulouse qu'il déclara n'être ni hérétique ni fauteur d'Uérétiques; « Il me paraît, dit-il, que FEglise lui cause un grand préjudice et qu'elle devrait lui faire grâce puisqu'il offre une entière soumission. Vous voyez d'ailleurs qu'il retient prisonniers à Toulouse Folcaud, de Brigier, et plusieurs autres barons, qu'il fera pendre par représailles aussitôt qu'il aura appris que vous aurez fait périr ceux qui étaient dans Marmande. » Louis se rendit à ces observations et fit conduire la garnison à Puylaurens, laquelle fut peu de temps après échangée avec les prisonniers que Raymond avait faits à Baziége.
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Ce jeune seigneur se trouvait alors à Toulouse occupé a mettre la ville en état de défense contre Louis qui s'avançait pour Tassiéger. Raymond augmenta les fortifications, appela à son secours ses alliés et ses vassaux au nombre de mille chevaliers, sans compter Tinfanterie. Il confia la garde des divers quartiers et des principaux points de défense aux seigneurs de sa cour, parmi lesquels on distinguait le vicomte Bertrand son frère, Roger-Bernard, fils du comte de Foix, Guiraud de Minerve, Arnaud de Comminges, Arnaud-Raymond d'Aspel, Bernard-Jourdain seigneur de riUe, et Guiraud de Gourdon seigneur de Caraman. Tous les habitants pleins d'enthousiasme promirent à Raymond de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang. On se rendit en foule à la basilique de Saint-Saturnin pour implorer la protection des saints dont les reliques reposaient dans ce temple, les machines furent dressées sur les murailles, et Ton attendit Farmée française.
Le 16 juin 1219, Louis parut devant Toulouse, suivi d'Amauri de Montfort et du cardinal Bertrand, légat du saint-siége. Henri comte de Rodez y vint aussi. Le prince français fit la circonvallation de la ville et des faubourgs, dressa ses machines et tenta d'emporter la place d'assaut. Tous ses efforts furent infructueux ; la défense devint si acharnée qu'il fallut lever le siège, et après quarante jours Louis décampa (1** août) avec son armée. Son départ eut lieu avec tant de précipitation qu'il abandonna toutes ses machines dont les vainqueurs s'emparèrent et qu'ils brûlèrent dans le camp du prince français. — Henri comte de Rodez fit son testament pendant le siège de Toulouse. Ayant résolu d'aller en terre sainte, il remit tous ses do-
TEMPS INTERNÉDlàlRES. 37
maines à la garde de Pierre, évèque de Rodez, pour les tenir sous les ordres de son seigneur Amauri, duc de Narbonne, comte de Toulouse et seigneur de Montfort.
Un très grand nombre d'évêques se trouvèrent au siège de Toulouse ; Jean de Béthune, évêque de Cambrai, y fut tué le 27 juillet. La défaite des croisés eut le plus heureux succès pour la maison de Toulouse, qui reprit après la victoire la plus grande partie des places qui lui avaient été enlevées. Il parait que Foulques n*était point a Toulouse pendant le siège, puisque nous le trouvons à peu près à •la même époque à Charlieu, y consacrant Téglise avec
Gautier de Chartres et Guarin.
Après avoir travaillé à la réformation des religieuses de Rome, saint Dominique se rendit en Espagne, où il établit plusieurs couvents de son ordre. Pour aller de Rome dans sa patrie, il passa à Toulouse ; mais il n'y resta que très peu de temps. Ayant quitté TEspagne vers le mois de juillet 1219, il revint à Toulouse après la victoire éclatante remportée par les Toulousains sur les croisés. On rapporte qu étant près d une fontaine et manquant de vin pour son repas et celui de ses disciples, il changea Feau en vin, comme le Sauveur Tavait fait aux noces de Cana. Il fixa sa demeure, à Toulouse, au couvent de Saint-Romain qui possédait toutes ses affections. Après la rencontre dan» cette ville de Bertrand de Garrigues, l'un de ses premiers disciples, il eut la consolation de donner l'habit de son ordre à un jeune homme de la plus grande espérance, héritier de la noble famille de Gargas, et qu'on appelait Jean de Johannis. Le saint patriarche résolut de prolonger son séjour à Toulouse, ville pour lui chérie entre toutes les
38 TEMPS INTBRHÉDIAIRBS.
villes et qu*il ne devait plus revoir. Il passait les nuits eu prières, et pendant le jour il annonçait la parole de Dieu. L'église de Saint-Romain se trouvant trop étroite pour contenir le nombre des auditeurs avides de l'entendre, il continua ses éloquentes prédications à la cathédrale de Saint- Etienne , où révêque, le clergé et le peuple se pressaient pour assister à ses discours. C'étaient les suprêmes adieux du saint à une ville, à une contrée qu'il avait arrosées de ses sueurs et illuminées des douces splendeurs de sa vertu. Il partit peu de temps après pour Paris, accompagné du P. Bertrand, qu'il renvoya plus tard à Toulouse (1).
A cette époque, Pierre Cellani, ce généreux Toulousain qui avait offert à saint Dominique une première hospitalité, fut désigné par le saint patriarche pour aller fonder le couvent de Limoges. Cet humble disciple s'excusa sur son peu .d'aptitude ; mais saint Dominique lui dit : « Allez, » mon fils ; marchez avec confiance. Deux fois par jour je » penserai à vous devant le Seigneur. Soyez-en sûr, vous » ferez beaucoup de conquêtes au Seigneur, et opérerez un » grand bien. Votre mission sera bénie ; Dieu sera avec » vous. » Cellani exécuta ses ordres, et le couvent qu'il établit fut comblé des bénédictions du ciel.
Le vieux comte de Toulouse ne put prendre une part
(1) On a conservé ou on conservait dans la province de Toulouse plusieurs objets ayant appartenu à saint Dominique : le crucifix dont il se servait dans ses missions, dans la basilique de Saint-Saturnin ; sa chasuble, dans la môme église ; son capuce, à Prouille ; son rochet ou surplis, à l'abbaye de Rieunette, transporté ensuite à celle de Villeîongue (ordre de Citeaux) au diocèse de Càrcassonne ; on montrait enfin à Saint- Etienne la chaire dans laquelle il avait prêché.
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très active au siège de cette ville a cause de son grand âge; mais le 10 septembre 1219 il accorda aux habitants, d*accord avec son fils, divers privilèges, parmi lesquels des exemptions d'impôts, et ne se réserva que les droits sut* le sel, le pain et le vin. Au mois de novembre, les deux princes firent un voyage en Albigeois et confirmèrent à Gaillac la donation de quelque château en faveur de Pierre Bermond de Sauve seigneur d'Anduze. Au mois de décembre, le jeune Raymond se rendit à Nîmes, où il conficma les privilèges que Sancie sa femme avait accordés aux habitants de cette ville dans Tannée précédente.
Au commencement de Tan 1220, Toulouse fut témoin d'un affreux spectacle : Raymond le jeune, s'étant emparé des deux frères Folcaud et de Jean de Brigier, leur fit couper la tête, qui fut promenée dans les rues et les places publiques au bout d'une pique. Ces chevaliers français, de la suite du comte Amauri, exerçaient dans la contrée toute sorte de brigandages. Le premier des Folcaud faisait périr de faim au fond d'un cachot ceux qui ne pouvaient se racheter à prix d'argent, et faisait jeter ensuite leurs corps à demi morts dans des cloaques infects. S'étant emparé un jour de deux chevaliers (père et fils), il obligea le père à pendre son fils, et le fit mourir après lui. Toutes ces cruautés étaient accompagnées d*infâmes débauches.
La conduite des troupes d' Amauri ne pouvait que desaffectionner les peuples de sa cause ; aussi perdit-il alors un très grand nombre de places. Le jeune Raymond s'empara, entr'autres, de celle de Lavaur et du château de Puylaurens; Au milieu de ses victoires, la comtesse Sancie sa femme donna le jour, à Toulouse, à une fille qui fut
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nommée Jeanne. Foulques ne se trouvait point alors dans cette ville, puisqu*il avait reçu au mois de mars la mission de la part du légat Conrad, évêque de Porto, d'aller fonder, de concert avec Févèque de Maguelonne, le monastère de Saint-Pierre d'Almanarra.
Au mois de juin 1220 et le jour de Saint-Jean-Baptiste, Raymond le jeune se trouvait à Gaillac en Albigeois, où il confirma en faveur du comte de Foix et de ses enfants la donation faite par son père des lieux de Montauban, de Montant, de Montaigut et de Tile Amate. Les consuls de Toulouse assistèrent à cet acte : c'était Pilefort de Rabaslens, Hugues d'Alfar, Geraud de Gordon, Raymond de Lordat, Bernard-Roger de Causac, Arnaud de Merglos, Bernard-Raymond Baragnos, et Arnaud Molis. — De Gaillac, le jeune comte vint à Casteinaudarri, où il donna à Roger- Bernard de Foix, au commencement de juillet, tous les biens qui dans Castelnau et ses environs avaient appartenu aux deux frères» Pierre et Guillaume de Martin qui s'étaient retirés de cette ville.
Amauri désirait beaucoup reprendre cette place ; aussi vint-il l'assiéger avec Gui comte de Bigorre, son frère. Elle était défendue par Raymond le jeune et le fils du comte de Foix. Dans une, des sorties que firent les assiégés. Gui fut blessé à mort et fait prisonnier. Il expira bientôt après. Le comte de Toulouse fit placer son corps dans un cercueil recouvert de pourpre et le renvoya à son frère. Irrité de cette mort, Amauri résolut de presser le siège. — Nous avons des chartes qui furent faites à cette époque et qui nous apprennent la durée du siège de Casteinaudarri. Ces actes sont des donations dans lesquelles on trouve les noms
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de Gui, évêque de Carcassonne ; d* Arnaud évêque de Nîmes; de Tabbé de Montolieu, et de Gui de Levis, maréchal d'Amauri.
Vers la fin de Tannée 1220, le pape Honorius écrivit aux consuls et aux peuples des villes de Toulouse, de Nîmes et d'Avignon pour leur fixer un terme après lequel, s'ils n'obéissaient aux ordres du légat Conrad, il exécuterait le.projet qu'il avait formé de supprimer les évêchés de ces villes et de confisquer tous leurs biens. Conrad, dont nous avons déjà parlé, avait succédé à Bertrand dans la légation de la province. Le pape écrivit aussi au jeune Raymond et au comte de Foix pour les obliger à mettre bas les armes. Tout en exhortant Raymond à rentrer dans l'unité de l'Eglise, il lui déclare que si, dans un mois, il n'a pas obtempéré aux ordres du légat, il sera privé des pays situés en deçà du Rhône. Il menace en même temps le comte de Foix de lui enlever ses châteaux s'il ne vient à résipiscence. Ce fut aussi dans le même sens qu'il écrivit au comte de Comminges.
A cette même époque mourut à Toulouse, au couvent de Saint-Romain, l'un des plus anciens disciples de saint Dominique, frère Thomas, qui avait donné l'hospitalité au saint patriarche. Les chroniques de l'ordre nous le représentent comme un homme puissant en œuvres et en paroles. Il fut le premier de la belle pléiade dominicaine qui monta aux célestes demeures.
Amauri de Monlfort se vit obligé de lever le siège de Castelnaudarri, au mois de mars 1221. Il perdit bientôt après Montréal, que le jeune Raymond et le comte de Foix assiégèrent sur Alain de Rouci . Raymond passa ensuite du
côté du Rhône, et donna aux habitants d* Avignon quelques droits quil avait sur certains châteaux.
Au mois de juin, une noble famille du pays toulousain, Bernard de Marestaing et Alasaicie sa femme, donnèrent une de leurs filles pour épouse à Bernard-Jourdain, fils de Bernard de Tille, et lui constituèrent en dot leurs domaines
de rille et d'Andouflelle. De son côté, Jourdain promit sa fille Mascarose au fils de Marestaing et lui constitua mille sols de dot.
Au mois de juillet, le jeune Raymond quitta les bords du Rhône et se rendit à Gaillac en Albigeois, où il confirma tous les privilèges accordés à cette ville. Bientôt après Agen passa sous sa domination, malgré les efforts d'Amauri, et le 22 du mois d'août il promit de son côté de protéger tous les habitants contre Montfort, d'entretenir à Agen un certain nombre de troupes, et confirma enfin tous les droits de cette ville, donnant les consuls ou capitouls de Toulouse pour garant de ses promesses.
Foulques et saint Dominique se rencontrèrent cette année à Rome. Pressé par le désir ardent de pratiquer la sainte pauvreté, le saint patriarche renonça par Tacte suivant à toutes les dîmes du diocèse de Toulouse : « Nous Domi- » nique, maître de la prédication, pour nous et nos succès- » seurs les frères de notre ordre, nous rendons et cédons à » perpétuité, à vous Foulques, et a vos successeurs, la » sixième partie des dîmes des églises paroissiales du dio- » cèse de Toulouse que vous aviez donnée à notre ordre, » avec le consentement du chapitre. Nous renonçons à tout » moyen de rentrer jamais en cette possession. »
De son côté, Foulques céda a Dominique Téglise de Fan-
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jaux en ces termes : « Pour le salut de notre âme, le soutien de la foi catholique, Futilité de notre diocèse, nous cédons à vous, cher Dominique, maître de la prédication, TégUse de Sainte-Marie de Fanjaux, que nous donnons à votre ordre avec ses dîmes, celles qui nous appartiennent, celles que la fabrique perçoit, celles aussi sur lesquelles avait droit le chapelain de ce lieu ; à la réserve de nos droits épiscopaux, tant ceux qui sont cathédratiques que ceux qui sont attachés aux procurations, aux visites, et à la charge des âmes qui incombera au prêtre choisi par le maître ou prieur de ce heu, ou qui nous sera présenté par vos frères. » Le pape Honorius, par une bulle expresse, confirma la donation de Foulques.
Les deux actes que nous venons de rapporter furent le dernier anneau de cette chaîne qui avait uni Foulques et Dominique : ils ne devaient plus se revoir sur cette terre, puisque le saint patriarche mourut à Bologne le 6 août de la même année. Ce sera une immortelle gloire à Foulques d'avoir reçu saint Dominique à Toulouse et d'avoir favorisé toutes ses saintes entreprises. Saint Dominique trouva en lui un défenseur intrépide, un protecteur généreux, un homme capable de comprendre par l'élévation de son esprit la haute portée d'une mission toute céleste. En quittant la vie, Dominique légua à Toulouse ses bien-aimés disciples et le souvenir de sa vertu. Pendant quinze années, il ne cessa de combattre l'hérésie par les seules armes de la parole. On ne le rencontre que dans deux ou trois occasions au camp des croisés, cherchant à tempérer par sa douceur le zèle quelquefois trop ardent des défenseurs de la vr^e doctrine. En prenant le titre de maître de la prédication, il
donnait assez à connaître quil n*avait en son pouvoir contre les albigeois que la force de TEvangile, et d'autre feu pour les brûler que celui d'une charité ardente qui ne s'arrêta devant aucun obstacle. Ame céleste, génie bienfaisant! à qui tout fut soumis, et les cœurs et la nature : les cœurs, pour les convertir ; la nature, pour opérer d'innombrables prodiges !
Nous trouvons à cette époque dans Toulouse l'origine de l'une des institutions les plus utiles du moyen-âge, l'érection de la frérie des pénitents. Elle était spécialement destinée à combattre l'hérésie. Saint Dominique l'avait déjà établie au milieu de ses travaux apostoliques; mais elle reçut une forme nouvelle sous la protection d'Honorius, qui exhorta puissamment les peuples à s'enrôler dans cette milice de la pénitence. Ceux qui en faisaient partie étaient obligés de prêter serment de défendre la foi catholique; ils portaient dans le lieu des réunions, qui était l'église de Saint-Romain, un sac de couleur sombre, et étaient astreints à la récitation de quelques prières et à la pratique de certaines œuvres. Cette milice peut être regardée comme une nouvelle croisade toute pacifique contre les albigeois, dont le parti n'était pas encore entièrement détruit.
C'est ce qui détermina le pape Honorius à s'opposer aux progrès des armes du jeune comte de Toulouse. Croyant les arrêter, il lança contre ce seigneur la sentence suivante : « Notre cher fils Bertrand, cardinal du titre de Saint-Jeau » et de Saint-Paul, alors légat du saint-^ége apostolique, » faisant attention que Raymond, fils de Raymond ci-devant \ comte de Toulouse, ne se contentait pas d'imiter la mé- » chanceté de son père, mais qu'il la surpasssût de beau-
coup , lui a ôté par sentence tous les droits qu'il pouvait avoir sur les domaines qui avaient appartenu ou qui appartenaient à son père dans retendue de sa légation. Nous confirmons cette sentence comme juste, ainsi qu'elle est plus amplement énoncée dans les lettres qui en ont été expédiées. — Donné au palais de Latran, le 25 octobre 1221. »
Quelques jours auparavant, Raymond le vieux, étant à Montauban, y statua qu'on ne payerait que huit deniers pour chaque tonneau de vin qui descendrait le Tarn depuis Montauban jusqu'à Moissac. — Roger-Bernard fit aussi un autre règlement pour les Montalbanais touchant les donations fautes aux gens de main-morte. Toutes ces concessions et ces privilèges contribuaient puissamment à rattacher les peuples à leurs anciens maîtres et à les éloigner du parti des Montfort.
Vers la fin de l'année 1221, mourut le prévôt de Saint- Etienne, Mascaron, dont' nous avons déjà parlé. Quelque temps avant sa mort, il avait été dépouillé de sa dignité pour avoir favorisé trop ouvertement le parti de Raymond, et avait eu pour successeur Guillaume de Lauret. L'abbaye de Grand-Selve perdit aussi son abbé, Raymond I'', qui eut pour successeur dans le gouvernement de cette maison Bernard F.
Malgré les nombreuses expéditions des croisés et les prédications des hommes apostoliques, les albigeois, quoique affaiblis, s'agitaient encore; ainsi, au commencement de l'année 1222, ils tinrent une assemblée générale à Pieussan dans le Razès. Guillabert de Castres, qui avait pris le titre fastueux d'évêque des Toulousains, y présida. Il fut décidé
dans cette assemblée qu'on donnerait un évêque aux hérétiques du Razés. Le choix tomba sur Benoît de Termes, que Guillabert ordonna évêque par Timposition dés mains et la consolation. L'évèque albigeois était assisté de deux vicaires généraux qui prenaient les noms de fils majeur et fils miheur. Raymond Agulerius fut ordonné fils majeur, et Pierre Bernadi fils mineur.
Le pape Honorius nous retrace, du reste, l'état de la province sous le rapport religieux dans la lettre suivante qu'il écrivit au roi Philippe-Auguste pour l'engager à venir au secours d'Amauri :
« Vous savez, notre cher fils, combien l'Eglise est » ébranlée dans ce temps-ci, surtout dans les pays d'Albi- » geois, sur les Umites de votre royaume. Les hérétiques » la combattent ouvertement, prêchent publiquement contre » la foi, tiennent des écoles d'erreur, et élèvent leurs évè* » ques contre les nôtres. Personne n'ignore les soins que » l'Eglise romaine s'est donnés pour déraciner cette peste » de vos états, non seulement par les censures ecclésiasti- » ques, mais encore par les secours temporels. Vous » n'ignorez pas que la puissance séculière est obUgée de » réprimer les rebelles par le glaive matériel lorsque le » spirituel ne peut pas arrêter leur malice, et que les » princes doivent chasser les méchants de leurs états ; a » quoi ils peuvent être contraints de droit par l'Eglise, s'ils » sont coupables de négligence* «Comme nous écrivons aux » autres princes de purger leurs terres de ces sectaires, et » que cette peste fait de nouveaux progrès dans votre » royaume en sorte que les ennemis de la foi seniblent n prévaloir et triompher des fidèles, il est de votre excel-
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lence, si vous voulez avoir quelque égarckpour votre honneur et pour le salut de votre âme, ainsi qu'il convient, de combattre aussi puissamment que promptement les hérétiques de votre royaume et leurs fauteurs; de crainte que, si vous différez davantage, la foi n'y soit anéantie, que le reste du pays qui est encore au pouvoir des catholiques ne $oit entièrement perdu, et que l'erreur ne se communique dans le voisinage : ce qui est fort à appréhender. Vous comprendrez sans doute par là à quels périls sont exposés et l'Eglise et vos états. Afin donc qu'on n'attribue pas le renversement de la foi, comme on nous le reproche souvent, soit à votre faute, soit à nous qui avons dû vous avertir de chasser les hérétiques, nous vous prions, nous vous exhortons autant qu'il est en nous, et nous vous enjoignons pour la rémission de vos péchés, du commun conseil de nos frères, d'unir à votre domaine tous les pays que le comte de Montfort a tenus de vous en fief de ce côté-là, puisque ce comte n'est pas en état de les défendre, et qu'il vous les a déjà offerts, soit par les évêques de Nîmes et de Beziers ses ambassadeurs, soit par ses lettres qu'il nous a communiquées, pour les posséder dans la suite, vous et vos héritiers, à perpétuité. Travaillez avec diligence et conjointement avec nous, comme il appartient à la magnificence royale, à accélérer cette affaire, en sorte que vous n'aliéniez jamais ces pays de votre domaine et de celui de vos fils. Au reste, soyez assuré que nous avons excommunié depuis longtemps Raymond ci-devant comte de Toulouse, son fils, et leurs associés ; qu'ils ont été avertis avec douceur, et qu'ils ne veulent pas se corriger
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» comme ily doivent; mais qu'ils persévèrent obstinément » dans leur méchanceté. Soyez certain que pendant tout le » temps que vous vous emploierez de bonne foi à Taccom- » plissement de cette affaire, qui est celle de Jésus-Christ, » nous vous secourrons par la levée du vingtième et par » les indulgences accordées à ceux qui se croisent contre • les albigeois ; et que nous vous protégerons pour la dé- » fense de vos états, si quelqu'un voulait entreprendre de » les attaquer. »
Cette lettre produisit peu d'impression sur le roi de France. Les affaires de Montfort allaient toujours en déclinant, tandis que celles de la maison de Toulouse s'avançaient vers un heureux terme. Le vieux comte exerçait son autorité souveraine en cette ville, puisque nous possédons une charte très intéressante qui fut rendue au mois de mars 1222. Cet acte fut dressé par les consuls de Toulouse, du consentement des deux Raymonds et de la reine Jeanne, d'heureuse mémoire. Il fut stipulé : 1** que les électeurs pour la charge de consul ou de capitoul nepourraient jamais donner leur voix à leurs parents à un certain degré; 2** que l'élection se ferait tous les ans, de manière à ce que la moitié des capitôuls serait prise dans la ville et Vautre moitié dans le faubourg ; 3** que la garde du trésor public serait confiée à des collecteurs communaux choisis par les capitôuls ; if que ces collecteurs seraient obligés de rendre compte aux consuls de leur gestion ; 5« que les capitôuls et les collecteurs prêteraient serment au comte et aux habitants. Cet acte nous donne les noms des consuls alors en charge : c'étaient Bertrand de Mont, Pierre-Bernard Cumin, Bertrand de Roaix, Raymond de Puybusque, Guillaume de
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Léas, Bernard Bonhomme, Arnaud de Saint-Bars, Martin de Lambes, Bernard de Saint-Rome, Raymond de Saint- Bars, Arnaud Barravi , Arnaud d'Escalquens, et quelques ' autres.
Le jeune Raymond fil ensuite un voyage en Gevaudan , de là passa dans le Quercy, et vers la fin de mars ayant soumis la ville de Moissac, il jura, ainsi que ses barons, d'observer tous ses privilèges. Il accorda aussi à labbaye de Feuillants, dans la personne d'Arnaud II, son abbé, toute liberté sur ses vastes domaines ; et Bernard comte de Comminges enrichit cette maison de plusieurs terres qu'il céda en présence de Foulques, évêque de Toulouse. Arnaud II avait succédé k Pierre I" dans le gouvernement de Feuillants. Sicard de Ravidan et Laïre son épouse devinrent, à cette époque, les insignes bienfaiteurs de ce monastère.
Une nouvelle école de la sainte prédication s'ouvrit alors à Toulouse : les enfants spirituels de saint François d'Assises y furent reçus par Raymond VI. Ils vinrent au nombre de dix, et se fixèrent sur la pai'oisse de Saint-Saturnin. Beraud baron de Faudoas et Seguine d'Armagnac, son épouse, achetèrent de leurs deniers quelques champs où ' ils firent bâtir leur couvent et une église. Ils ouvrirent aussi une école de théologie, qui devint bientôt célèbre par les. leçons qu'y donna publiquement l'illustre Antoine de Padoue. Non content d'enseigner les saintes lettres, cet infatigable missionnaire se livra aussi, à Toulouse, au travail de la prédication dans les diverses églises de la ville et dans les environs, et partout il opéra d'innombrables conversions. Toulouse possédait donc alors la double famille de saint Dominique et de saint François, et c'est après leur