LIVRE XIV
DEPUIS LE DÉPART DE RAYMOND DE SAINT- GILLES POUR LA CROISADE EN 1096 JUSQUA LA MORT DE CE PRINCE EN 1105.
Guidé par les sentiments de la piété la plus sincère, Raymond de Saint-Gilles voulut se disposer à son départ par quelques actes éclatants de religion. Il se rendit d'abord à l'abbaye de la Chaise-Dieu en Auvergne ; là , il se prosterna devant le tombeau de saint Robert, en qui il avait une grande confiance, et sollicita des religieux la faveur d'emporter avec lui dans son voyage la tasse dont le saint s'était servi ; il la porta toujours avec lui, ainsi que plusieurs autres reliques qu'il conserva dans sa chapelle ; il engagea ensuite un des moines de l'abbaye nommé Arbert, prieur de Privazac en Rouergue, de le suivre en qualité de chapelain. On croit que ce fut à cette époque qu'il donna à la Chaise-Dieu plusieurs églises de ses dépendances, entr'autres, celles de Saint-Pasque, de la Vierge et de Saint- Nazaire de Beaucaire. Cette donation fut faite du consentement de Bertrand son fils, et en présence de Guillaume de Sabran et de Pierre de Rochemaure; elle fut, de plus, confirmée par Alphonse son fils. De la Chaise-Dieu, Raymond se rendit au Puy. S'étant prosterné devant l'image de la Vierge, il déclara en présence de tout le clergé que, pour réparer le tort qu'il avait fait a Saint-Gilles, il donnait à l'église du Puy les villages de Segrier, de Bruguières, et de
Fabrejargues ; il voulut qu'on célébrât tous les ans la fête de saint Gilles au Puy et dans tout le diocèse; qu'on fît brûler perpétuellement un cierge devant l'image de la Vierge ; qu'après sa mort, on y célébrât tous les ans son anniversaire, et qu'on récitât tous les jours pour lui une oraison pendant sa vie et après sa mort. Ayant tout disposé pour son départ, Raymond se rendit à l'abbaye de Saint-Gilles et y conûrma l'abandon qu'il avait fait de tous ses droits sur la ville et l'abbaye de ce nom. Il se mit ensuite à la téte de tous ceux qui s'étaient croisés dans les provinces méridionales de France, depuis les Pyrénées jusqu'aux Alpes. Cette armée était composée en grande partie des vassaux du comte, de Goths, de Provençaux, d'Aquitains, et des peuples de Gascogne et des provinces voisines.
Raymond de Saint-Gilles fut accompagné par Aymar, évêque du Puy, légat du saint-siége, qui ne se sépara jamais de lui ; Guillaume, évêque d'Orange, l'évêque d'Apt et son chapelain, Raimbaud comte d'Orange, Gaston de Béarn et Centulle son fils, Girard de Roussillon, Guillaume de Montpellier, Guillaume de Forez, Raymond Pelet et Àmanjeu d'Albret l'accompagnèrent aussi. Raymond était le plus âgé de tous les princes croisés, le plus généreux et le plus magnifique. Pour fournir aux dépenses excessives de la croisade, il aliéna quelques-uns de ses domaines, ne craignant pas de s'appauvrir pour pousser jusqu'au bout ses magnanimes desseins. Le sentiment religieux agita seul sa grande âme, et le porta à cette périlleuse entreprise qui devait couvrir son nom d'une immortelle gloire. Son armée consistait principalement en cavalerie , formée de nobles et de gentils-
hommes qui combattaient avec le casque, la cuirasse, l'épée et le bouclier; le reste était composé d'infanterie, qui se servait d'arcs et de flèches. Pour distinguer entfelles leurs bannières, les croisés adoptèrent non seulement la variété des couleurs, mais encore celles de certains signes. Ce fut là l'origine des armoiries, devenues plus tard une des marques distinctives de la noblesse. Raymond de Saint-Gilles adopta pour ses bannières une croix vidée, cléchée et pom- metée, telle que l'on croit qu'elle apparut au grand Constantin. Ce signe devint le blason de sa haute maison. Avant son départ, il laissa à Bertrand son fils l'administration de ses états, après avoir fait le vœu de mourir en Palestine pour délivrer cette terre du joug des infidèles. La princesse Elvire de Castille l'accompagna dans cette expédition ; elle emmena avec elle un ftls qui mourut dans le voyage. Le comte de Toulouse passa donc les Alpes et entra dans la Lombardie. Après avoir traversé l'Italie, il prit sa route par le Frioul, passa près d'Aquilée, entra dans l'Istrie et arriva sur les frontières de la Dalmatie. Cette province était alors habitée par les Esclavons, peuple à demi barbare et qui ne vivait que de rapines. L'armée de Raymond de Saint- Gilles les ayant jetés dans l'effroi, ils se retirèrent avec leurs troupeaux au sein de leurs montagnes, en sorte que les croisés manquèrent bientôt de vivres. Revenus un peu de leur frayeur, les Esclavons sortirent de leurs retraites et harcelèrent l'armée chrétienne. Raymond fit bonne contenance, les mit en fuite, s'empara de quelques-uns de ces brigands et leur fit arracher les yeux, couper les pieds, le nez et les mains afin de jeter la terreur parmi les autres. Après quarante jours d'une marche pénible, les croisés sor-
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tirent de laDalmatie, arrivèrent k Scutari, où Raymond obtint du roi du pays la liberté d'acheter des vivres pour ravitailler son armée. Il se rendit ensuite k Duras, ville soumise k l'empereur Alexis Comnène.
Peu de temps après le départ de Raymond de Saint- Gilles, le chapitre de Saint-Saturnin reçut par une donation l'église de Saint-Martin d'Escalquens (1097). Arnaud Raymundi, prévôt de la cathédrale , souscrivit à cet acte. On ignore les noms des donateurs, qui sans doute devaient être les seigneurs du lieu, et il est très possible que cet acte fut plutôt commandé par la justice que produit par la générosité. Les chanoines de Saint -Saturnin reçurent, à cette époque, une nouvelle faveur du siège apostolique. L'abbé de Saint-Jean de Piana cherchait k vexer les religieux des abbayes de Saint-Avit et de Saint-Cyprien soumises k celle de Saint-Saturnin de Toulouse. Sur la demande des chanoines de cette dernière abbaye, Urbain II rendit une bulle, datée du mois de juillet, dans laquelle il prit ouvertement la défense des moines persécutés. Mais l'autorité apostolique ne fut pas assez forte pour préserver les chanoines de Saint-Saturnin eux-mêmes dune formidable invasion. Bertrand, k qui Raymond de Saint-Gilles son père avait laissé le gouvernement de ses états, voulut rentrer dans tous les droits dont ce dernier s'était démis en faveur de cette abbaye. 11 y eut, comme on le conçoit, opposition éclatante de la part des chanoines. Le comte entreprit de les chasser à force ouverte ; il détruisit même une partie des bâtiments. Se voyant réduits k l'extrémité, les chanoines appelèrent k leur secours le duc d'Aquitaine, Guillaume de Poitiers, qui, s'étant ménagé quelques intelligences
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dans la ville, en chassa Bertrand fils de Raymond, et s'empara du comté, s'appuyant sur les droits de Philippia sa femme, fille de Guillaume IV. Cette invasion fut accompagnée et suivie de grands troubles, dit une ancienne charte, ortâ seditione et lurbatione non minimâ. Le premier soin du comte de Poitiers fut de récompenser le dévouement qu'avaient montré à sa cause les chanoines de St-Saturnin. Par un acte solennel qui porte la date de 1098> de concert avec la comtesse son épouse, Guillaume prit sous sa protection l'église de Saint-Saturnin, bâtie au faubourg de Toulouse. Il y affirme que des persécuteurs sacrilèges, nefarii persécutons, l'ont détruite de son temps; il lui donne, sur les biens que sa femme et lui possédaient dans le comté, le village de Saint-Pierre de Blagnac sur Garonne avec ses dépendances, ainsi que tout ce que Guillaume y a possédé ; ces seigneurs la tiennent quitte d'une certaine redevance de cire que les chanoines payaient aux comtes (çonsulibus) ; ils imposent a tous ceux de la province qui avaient dirigé leurs attaques contre cette église pour la détruire, une amende; leur enlèvent leurs pensions* qui doivent retomber aux clercs de la basilique, et ordonnent qu'à l'avenir les chanoines prélèveront une poignée de grains sur tous les setiers qui se vendront dans la ville et le faubourg ; ils approuvent enfin et confirment tous les privilèges accordés à cette église par leurs prédécesseurs. Ces donations furent faites en présence de Bernard vicomte de Beziers, et d'Adhémar vicomte de Toulouse, ce qui prouve que ce dernier n'était point encore parti pour la croisade.
Quelle était cette destruction de la basilique dont il est parlé par Guillaume de Poitiers? Il paraît qu'il fait allusion
ici aux attaques dont cette église fut l'objet de la part des gens de Bertrand fils de Raymond de Saint-Gilles, qui détruisirent en effet une partie des bâtiments claustraux , et menacèrent l'édifice consacré à saint Saturnin. Il est possible que cet édifice ait éprouvé à cette occasion quelque destruction partielle, mais ces dommages ne furent pas considérables.
Par un second acte, Philippia accorda de nouveaux privilèges aux chanoines de Saint-Saturnin, entr'autres, celui d'avoir un cordonnier et un tailleur pour leur chaussure et leurs habits, et l'autorisation d'avoir un four pour le pain dans le bourg où le monastère était situé. Cet acte offre cette circonstance particulière, qu'il est signé par Robert d'Arbrisselle. Ce saint personnage se trouvait donc à Toulouse a cette époque. Urbain lï, frappé de l'austérité de ses mœurs, de l'activité de son zèle et de l'onction de son éloquence, lui avait ordonné de parcourir les diverses provinces de France pour y faire entendre ses prédications. Il n'avait point encore alors fondé l'ordre célèbre de Fontevrault, mais ce fut sans doute au souvenir de sa vertu que plusieurs maisons de cet institut furent plus tard établies dans le pays toulousain, à Lespinasse, à la Grâce-Dieu et a Longages.
Les lettres de Guillaume de Poitiers et de Philippia en faveur de Sl-Saturnin furent signées par Pierre, qui prend la qualité de prieur ou prévôt (prcepositij. Il est regardé comme le premier abbé de ce monastère. On croit qu'il appartenait à la famille de Villamont; c'est le seul monument historique qui nous révèle son existence. Le village de Blagnac qui fut cédé à Saint-Saturnin devait appartenir
à Philippia, du chef de Guillaume IV son père. De précieux souvenirs attachaient Blagnac à la basilique : c'était là qu'était mort saint Exupère et que Ton voyait son tombeau, tandis que l'église de Saint-Saturnin possédait déjà depuis longtemps ses reliques.
Izarn ne voulut point quitter son diocèse pour suivre Raymond de Saint-Gilles; sa présence y était nécessaire pour maintenir les droits des églises et des monastères. Le pape Urbain II lui écrivit au sujet de l'abbaye de Moissac, qjui sans doute devait être l'objet de quelque vexation de la part des seigneurs laïques. Nous le trouvons en qualité . de témoin dans une donation qui fut faite à cette célèbre abbaye d'une église appelée de Magradon. Il se montrait très assidu à visiter son immense diocèse. Se trouvant un jour, en 1098, dans un village qui portait le nom de Saint-Jean, un seigneur du lieu appelé Fortis, très excellent homme, lui donna un splendide festin ; tous les chevaliers du voisinage y assistèrent. Pendant qu'on était à table, on vit entrer une femme de grande noblesse (Emerie de Alteïas) portant le signe des croisés sur son épaule droite ; elle partait pour Jérusalem, et venait recevoir la bénédiction de 1 evêque. Quand Izarn l'eut bénie, il lui fit comprendre qu'elle ferait une œuvre beaucoup plus agréable à Dieu en construisant un hospice, que de se croiser pour la. Palestine. Ce conseil lui fit suspendre son voyage. Le même jour, trois habitants du pays, Ebs, Ademar de Scalvernie et Bernard de Mormun vinrent offrir à l'évêque une ancienne église dédiée à saint Orens, preque détruite, en le priant de l'offrir à la dame Emerie pour qu'elle pût la restaurer, se déclarant les bienfaiteurs de cet établisse-
ment avant et après, leur mort. Izarn fit aussitôt appeler cette pieuse femme et lui dit : Ma fille, Dieu vous a préparé un lieu de retraite dans cette province, et je vous ordonne, au nom du Seigneur, de l'accepter. Emerie répondit qu'elle accédait à ses ordres. Aussitôt les donateurs déjà nommés lui cédèrent l'église de Saint-Orens, les terres environnantes et leurs dépendances. Emerie d'Alteïas devint donc la fondatrice du monastère de Saint-Orens dans le Toulousain.
Ce fut au milieu des travaux de sa charge pastorale qu'Ifcarn, de concert avec quelques membres de sa famille, donna à l'abbaye de Saint-Pons de Tomières et à Frottard qui en était abbé l'église de Saint-Elan, située près de la rivière de l'Agout. En cédant cette église, l'évêque de Toulouse ne céda que le sol sur lequel elle avait été autrefois construite, car à peine en existait-il quelques ruines. Il demande qu'elle soit rebâtie auprès du château de ses ancêtres, situé dans la terre allodiale de Saint-Elan et dans la paroisse de ce nom. Cet acte mémorable nous a conservé les noms des parents d'Izarn. Il avait deux frères, Bernard Guillelmi et Pierre Guillelmi ; ses neveux étaient Raymond Aton, Pons Aton, Guillaume Bérenger et Raymond Bérenger, qui tous concoururent à cet acte. La donation de l'église de Saint-Elan ne se fit qu'avec le consentement d'une autre famille qui avait quelques droits sur cette terre, et qui sans doute était alliée à celle d'Izarn. Les membres de cette famille sont ici nommés : Bernard Bonfils et ses frères, Guillaume Àrsin, Raymond Guillelmi, Pierre Guillelmi, Bertrand, Bérenger et Gautier, avec leur mère Ermengarde. ces derniers donnent un certain espace de terrain dont la
position et les limites sont tracées pour y bâtir une nouvelle église à saint Elan et un village. On voit encore figurer dans cet acte Guilabert Gaufredi et ses enfant^, qui cèdent à leur tour à l'abbaye de Tomières tous leurs droits sur cette église. Le château de Saint-Elan portait, à cette époque, le nom de château de Lavaur, Cette charte porte la date de 1098.
Nous avons laissé Raymond de Saint-Gilles à Durazo, sur la mer Adriatique. Cette ville appartenait à Alexis Comnène. Ce prince avait sollicité la croisade ; mais les croisés commandés par Godefroi et les autres chefs avaient déjà commis de grands excès dans son empire, y vivant comme sur une terre ennemie. L'arrivée de Raymond de St-Gilles et de ses troupes le jeta dans de grandes terreurs; il s'empressa de lui écrire en ces termes : « Il y a longtemps » que la réputation de votre prudence et de votre probité » est parvenue jusqu'à nous, et votre mérite nous engage » à vous donner des marques particulières de notre amitié. » Nous vous attendons avec impatience, dans le désir où » nous sommes de conférer avec vous sur les affaires de » notre empire ; nous vous exhortons donc de venir au » plutôt, et vous pouvez être assuré que nous vous ferons » un accueil des plus favorables. Nous vous prions de con- » duire votre armée sur nos terres sans désordre et sans » tumulte. Nous avons ordonné à ceux qui vous remettront » cette lettre de vous faciliter le passage, et de vous pro- » curer à bon marché tous les vivres dont vous aurez » besoin. »
Ces paroles et ces promesses étaient trop flatteuses pour être sincères. A peine entré dans les provinces de l'empire,
Raymond vit ses troupes harcelées par les habitants, qui tantôt tuaient ses soldats, tantôt les pillaient pendant la nuit. Après avoir traversé l'Epire , il entra en Macédoine et s'y trouva exposé à de nouvelles attaques. Un soir, l'évêque du Puy , s'étant écarté du camp , fut arrêté par des Bulgares qui le dépouillèrent et lui portèrent à la tête une large blessure; heureusement pour lui qu'un détachement de croisés vint le délivrer. L'armée ne marchait que difficilement au milieu des défilés des montagnes qui partout présentaient des embuscades ; elle fut obligée de faire le siège de Rosso, dont les croisés s'emparèrent au cri de Toulouse f - Après avoir planté sur ses murailles les étendards de Raymond de Saint-Gilles , ils la livrèrent au pillage. On parvint ensuite jusqu'à Rodosto, situé sur l'Hellespont; là, les croisés rencontrèrent les impériaux , qu'ils attaquèrent et défirent complètement. Ce fut à Rodosto que Raymond reçut les ambassadeurs d'Alexis qui accompagnaient ceux qu'il avait envoyés lui-même à l'empereur. Ces députés le pressèrent vivement de se rendre à Constantinople. Raymond de Saint-Gilles, cédant à sa loyauté naturelle, se dirigea avec peu de soldats vers cette capitale. L'empereur le reçut avec de grandes marques d'honneur; mais il lui demanda le serment de fidélité et l'hommage. Le comte de Toulouse repoussa cette proposition avec fierté et dit à l'empereur : « Je suis venu pour servir et reconnaître uniquement pour » seigneur celui pour la gloire duquel j'ai abandonné ma » patrie et mes états; si vous voulez vous mettre à la tête » des croisés, je servirai volontiers sous vos enseignes avec » toutes mes troupes. »
Alexis, frappé de cette réponse, et voyant qu'il ne pour-
rait rien obtenir par ses instances , eut recours à la trahison. Il fit d'abord passer au-delà du détroit tous les croisés et fit avancer ensuite ses soldats vers le camp de Rodosto. Les troupes de Raymond , prises à l'improviste et pendant le sommeil, furent mises facilement en déroute; un grand nombre de croisés furent tués , les autres résolurent de rentrer dans leur patrie. Mais les évôques et les prêtres qui les accompagnaient ranimèrent leur courage et les firent renoncer à leur lâche projet. Raymond n'eut pas plutôt appris à Constantinople cette trahison et ses suites, qu'il résolut d'en tirer vengeance en prince outragé et peu oublieux des injures reçues. Ayant fait aussitôt avertir le duc Godefroi, le comte de Flandre et Boëmond, il les pria de venir l'aider à faire rentrer l'empereur dans le devoir. Boëmond était un prince normand qui commandait dans la Pouille et la Calabre , où Hugues le Grand , le comte de Flandre et le duc de Normandie avaient passé l'hiver; il s'était croisé avec eux, avait formé un corps d'armée avec Tancrède son neveu et quelques autres seigneurs, et s'était rendu à Constantinople. Alexis, craignant la juste indignation de Raymond de Saint - Gilles , confia ses intérêts à Godefroi, au comte de Flandre et à Boëmond, qui employèrent toutes les ressources de la politique pour engager Raymond à se réconcilier avec l'empereur. Le comte de Toulouse céda à leurs instances et la réconciliation fut opérée.
L'empereur attachait toujours un grand intérêt au serment et à l'hommage de Raymond de Saint-Gilles; il confia cette affaire à Boëmond, qui s'engagea ou à déterminer le comte ou à se ranger contre lui. Celui-ci, fort de son indépendance, consentit seulement à prêter serment à Alexis de.
lui conserver la vie et l'honneur, et de ne pas souff rir que personne les lui otât... Quant à lui rendre hommage, il déclara qu'on lui couperait plutôt la tête. L'empereur fut vaincu par la magnanimité du comte ; il ne put qu'admirer cette grandeur d'âme que rien ne pouvait fléchir, le retint seul à sa cour, et le combla de présents et de caresses. Anne Comnène, fille de l'empereur, nous a retracé les impressions que les qualités du comte de Toulouse avaient faites sur l'esprit de son père. « Il l'aimait , dit-elle , plus que » tous les autres princes, tant pour sa rare prudence et la » pureté de ses mœurs, que pour sa candeur et sa sincé- » rité, rien n'étant capable de le faire user de dissimula-
» tion ou de mensonge. Ces excellentes qualités, qui le » faisaient briller parmi tous les autres comme le soleil » parmi les étoiles , lui attirèrent l'amitié intime de l'em- » pereur, qui lui confia ses secrets, lui ouvrit son cœur » dans plusieurs conférences particulières qu'il eut avec » lui, lui fit part de ce qu'il croyait devoir arriver aux croi- » sés, et lui donna de très bons avis ; il le pria surtout de » veiller sur la conduite de Boëmond, dont il avait sujet de » se défier. » En quittant la cour de Constantinople, Raymond de Saint-Gilles alla rejoindre le reste de son armée qu'il avait fait passer de l'autre côté du détroit, se mit à la tête de ses troupes et parut devant Nicée. Cette place importante était défendue par Soliman, qui, le premier, attaqua le comte de Toulouse ; celui-ci s'étant avancé avec tous ses croisés vers les infidèles, le combat devint sanglant. Boëmond et les autres princes étant venus au secours de Raymond, Soliman fut obligé de prendre la fuite, et fut poursuivi jusqu'au pied des montagnes. Une nouvelle ten-
tative du général turc ne fut pas plus heureuse. Les croisés attaquèrent alors la place avec des machines, mais la résistance des assiégés fut vigoureuse. Sur ces entrefaites, le comte de Blois et de Chartres et plusieurs autres seigneurs arrivèrent d'Italie devant Nicée , en sorte que l'armée des croisés se trouva forte de cent mille cavaliers et de six cent mille hommes do pied, y compris les femmes, les prêtres, les religieux, les enfants et les valets.
Nicée résistait depuis plus d'un mois à toutes ces attaques, lorsque le comte de Toulouse fit construire une grande tour ronde et la fit couvrir d'un mur très épais ; il la fit avancer ensuite, et par le moyen de deux machines de guerre, il détruisit une grosse tour de la ville, qui céda aux efforts des assaillants. Les assiégés ayant perdu courage, Nicée se rendit aux vainqueurs.
La marche des croisés, depuis Nicée jusqu'à Antioche, ne fut qu'une suite de combats et de victoires mêlés de quelques défaites. Arrivé au-delà de la Bytinie, Raymond de Saint-Gilles fut atteint d'une maladie tellement grave, qu'on désespéra de ses jours, on le crut mort, et l'évêque d'Orange récita sur lui les dernières prières. Il revint cependant à lui et pût rejoindre l'arméè, dont il était le plus expérimenté et le plus vaillant capitaine. Les croisés se présentèrent devant Antioche, qu'ils résolurent d'attaquer promptement ; ainsi , sur l'avis de Raymond de Saint-Gilles, on distribua les divers quartiers. Cette place étant défendue par une forte garnison, le comte de Toulouse fit d'abord jeter sur l'Oronte un pont de bateaux et élever des retranchements autour de son camp. Les vivres commençaient à manquer ; il fut dès-lors nécessaire d'envoyer deux déta-
chemenls pour chercher des approvisionnements ; l'un était composé de Provençaux et l'autre (ÏApuliens. Ces soldats ne purent rester longtemps d'accord et en vinrent aux mains ; plusieurs furent tués ou blessés de part et d'autre. Raymond de Saint-Gilles et Boëmond prirent parti chacun pour leurs troupes ; le reste des croisés embrassa cette malheureuse querelle, qui ne pouvait que donner de la force aux infidèles. Raymond voulut employer à Antioche le même moyen dont il avait usé à Nicée : il fit construire encore une énorme machine en forme de tour ; mais les assiégés y firent mettre le feu. Godefroi était malade , le duc de Normandie absent ; Boëmond et le comte de Flandre étaient occupés â chercher des vivres, en sorte que Raymond de Saint-Gilles et Tévêque du Puy eurent seuls la garde du camp. L'un et l'autre firent des prodiges de valeur pour sa défense ; toutefois , dans une sortie qui fut favorisée par une méprise des assiégeants, le porte-enseigne d'Adhémar fut tué et son étendard enlevé par les infidèles. Il présentait l'image de la Vierge.
Pendant le siège d' Antioche, le comte de Toulouse, qui soutenait par son intrépidité l'ardeur des croisés, mit en fuite trente mille infidèles qui couraient au secours de la place , leur tua deux mille hommes, et protégea un convoi chargé de munitions qu'apportait une flotte génoise. Sur le refus des autres princes, il confia à ses troupes la garde d'une forteresse construite à la tête du pont par lequel les assiégés faisaient de fréquentes sorties. Généreux et magnifique, il n'épargnait pas ses immenses richesses, fournissant à toutes les dépenses de l'armée. Après avoir remis la somme de 500 marcs d'argent entre les mains de l'évêque du Puy
pour servir à remonter ceux de ses chevaliers qui perdraient leurs chevaux dans le combat, il donna 100 marcs d'argent à Tancrede pour la construction d'un second fort. Il était regardé comme le père et le consolateur de toute l'armée. Boëmond , qui avait formé le projet de s'emparer d'Antioche par l'effet de quelque intelligence qu'il s'était ménagée dans la place, fit part de ce projet aux chefs assemblés, et promit de l'exécuter a condition qu'il resterait seul maître de la ville. Raymond de Saint-Gilles ne voulut point accepter cette condition qui le privait de la part qu'il prétendait avoir sur la conquête d'Antioche. Sa résistance n'eut aucun effet , et la ville fut livrée à Boëmond. La prise d'Antioche fut pour les croisés une source de maux : la disette devint extrême au dedans , et au dehors une armée formidable de mahométans s'approchait pour reprendre la ville. Le comte de Toulouse et l'évêque du Puy étaient malades. Cette circonstance, jointe au découragement, occasiona quelques désertions du côté des croisés, et il était à craindre que le désespoir ne s'emparât de ces troupes, lorsqu'un événement extraordinaire vint tout-à-coup ranimer leur courage.
Un prêtre provençal nommé Barthélémy vint trouver Raymond de Saint-Gilles, l'évêque du Puy et Raymond d'Hautpoul, et leur déclara qu'il savait par révélation que la lance qui avait percé le côté du Sauveur était enfouie dans l'église de Saint-Pierre d'Antioche. L'évêque du Puy traita cette communication de vision imaginaire; Raymond de Saint-Gilles ne se prononça pas aussi promptement, mais chargea Raymond d'Agiles, son chapelain, d'examiner cette affaire. Un autre prêtre provençal nommé Etienne prétendit avoir eu une semblable révélation. Les
fouilles furent alors résolues et eurent lieu en présence d'une douzaine de témoins. Elles ne produisirent d'abord aucun résultat; mais Barthélémy étant descendu dans la fosse, il y trouva la lance. La joie éclata au milieu des croisés ; cette relique fut remise aux mains de Raymond de Saint-Gilles, qui la plaça dans sa chapelle. Quelques historiens ont attaqué la vérité de cette invention, et il faut convenir qu'elle peut passer pour une supercherie : Raymond de Saint-Gilles pût être trompé dans sa piété, mais on ne peut, sans injustice, le soupçonner d'avoir consenti à cette espèce de jeu que la politique pourrait expliquer, mais que la Religion réprouve.
L'invention de la sainte lance, vraie ou fausse, excita au plus haut degré l'ardeur des croisés; ils promirent tous par serment de ne se séparer qu'après avoir enlevé aux infidèles le saint sépulcre. Le prêtre Barthélémy, ayant été heureux dans l'invention de la lance, prétendit avoir reçu une révélation nouvelle : saint André lui avait apparu et lui avait adressé les paroles suivantes : « Voici que » Dieu a donné au comte Raymond ce qu'il n'a voulu » encore accorder à aucun autre : il l'a établi le porte- » enseigne de l'armée, supposé qu'il persévère dans son » amour. » Résolus de vaincre ou de mourir, les croisés, après avoir tous communié, se rangèrent en bataille et sortirent d'Antioche le 28 juin 1098. Raymond de Saint- Gilles, malade, garda la place avec deux cents hommes. Les croisés se partagèrent en six corps, et l'on vit l'évêque du Puy, armé d'une cuirasse et d'un casque, animer de la voix et du geste toutes les troupes chrétiennes; Raymond d'Agiles, chapelain du comte de Toulouse, portait le fer
de la sainte lance. Les croisés se précipitèrent sur les infidèles avec tant d'acharnement, qu'après en avoir fait un horrible carnage, ils forcèrent tout ce qui restait de leur armée à prendre la fuite. Après la victoire, les croisés rentrèrent dans Antioche chargés de dépouilles. Le gouverneur du fort fut obligé de se rendre. Sur l'indication de quelques soldats du comte de Toulouse que la faim avait poussés dans le château, il fit demander à ce seigneur son drapeau et l'arbora sur les tours. Boëmond, indigné de cette préférence, voulut agir en maître absolu : il fit demander aux autres chefs les diverses positions dont ils s'étaient emparés; ceux-ci cédèrent à ses menaces, à l'exception de Raymond de Saint -Gilles, qui demeura inflexible à garder les siennes : division toujous fatale à la bonne discipline et qui ne pouvait que l'affaiblir!
Les chefs de la croisade écrivirent alors une lettre aux fidèles d'Occident pour leur apprendre le succès de leurs armes et demander le secours de leurs prières ; ils marquaient que l'expédition d' Antioche leur avait coûté 10,000 hommes', et aux infidèles 69,000. Une grande perte vint tout-à-coup jeter là désolation dans l'armée entière : Aymar, évêque du Puy, mourut de la peste au commencement d'août. Aimé et respecté de tous les croisés, ce prélat éxerçait beaucoup d'influence sur les troupes; son esprit élevé et conciliant aurait assuré le succès de cette première croisade, en maintenant l'esprit d'union parmi les chefs. Les ayant fait assembler autour de son lit de mort, il leur donna les plus sages conseils, recommanda sa famille au comte de Toulouse et expira, emportant les regrets de tous les croisés qui assistèrent a ses funérailles
dans l'église de Saint-Pierre d' Antioche, où il fut inhumé. Aymar du Puy est auteur de la belle et gracieuse antienne à la Vierge Salve, Regina.
A peine le comte de Toulouse eut-il recouvré la santé, qu'il courut a de nouveaux exploits. Accompagné de Godefroi et de Boëmond, il tomba sur un corps de troupes composé de dix mille hommes que commandait Rodoan, prince d'Alep, et le défit entièrement; il prit ensuite Rugia et ' Albara ville très forte dans la province d'Apamée, assembla ensuite ses chapelains et les gens de son conseil, et nomma un évêque latin à Albara. Le choix tomba sur un prêtre de Narbonnc nommé Pierré, qu'il fit sacrer à Antioche. Le 1er novembre, il assista à une assemblée tenue a Antioche, dans laquelle on délibéra sur le prochain départ pour Jérusalem. Boëmond insistait toujours auprès du comte de Toulouse pour la restitution d'une partie d' Antioche qu'il prétendait lui appartenir; ce dernier refusait de céder et le palais de l'émir Axcien et la tour du pont dont il était le maître. La dispute s'échauffait entre les deux princes et on allait venir aux extrémités, lorsque le comte de Saint-Gilles déclara que' si Boëmond voulait marcher avec lui pour la délivrance du saint sépulcre, il se soumettrait à l'arbritage de ses pairs. Nous trouvons ensuite Raymond de Saint-Gilles occupé au siège de Marra, ville très forte que les croisés prirent d'assaut le 11 décembre. Malheureusement chaque conquête devenait une source de divisions et de querelles entre les chefs, ce qui excitait de justes murmures parmi les chrétiens. On ne désirait que Jérusalem, et toutes ces divisions paraissaient retarder le voyage. Raymond de Saint-Gilles résolut de partir sans
retard; à cet effet, il assembla les principaux chefs, et leur donna des sommes d'argent considérables pour les engager à le suivre ; mais ce départ ne fut pas promptement effectué.
Pendant que le comte de Toulouse poursuivait en Orient le cours de ses expéditions, Adhémar vicomte de cette ville, se sentant près de sa fin, fit son testament en faveur de l'abbaye de Moissac. Tous ces grands seigneurs, qui, dans le cours de leur vie, avaient usurpé les biens de l'Eglise, cherchaient, avant de paraître devant Dieu, à réparer leurs injustices, et faisaient une confession publique de leurs fautes. Adhémar déclare dans cet acte authentique qu'il avait exigé, à tort, de Guillaume évêque et de Gausbert abbé, la somme de cent sols d'or; qu'il en avait restitué, il est vrai, cinquante entre les mains de Durame, abbé de Moissac, mais que, touché de la crainte de Dieu , il vient restituer aujourd'hui les cinquante autres. 11 veut enfin que la terre allodiale de Majuse, sur laquelle il prélevait ces cinquante sols, demeure entièrement fibre de cette redevance. L'histoire ne dit pas si le vicomte Adhémar survécut longtemps à cet acte.
Izarn touchait aussi au terme de sa carrière. On le retrouve encore dans quelques actes particuliers. Ainsi, en 1098, il accorde sa protection aux moines de Saint-Orens dans le Toulousain. Nous supposons que ce monastère était celui qu'avait fondé Emerie d'Alteïas et qu'elle avait naturellement placé sous la sauvegarde de l'évêque de Toulouse.
Izarn s'intéressait vivement aux succès des armes de Raymond. Ce prince, ayant réuni son armée à Marra, fit mettre le feu a cette ville, et le 13 janvier 1099, sans attendre les autres princes, il quitta sa chaussure et marcha vers
Jérusalem; il fit la route de Marra jusqu'au château de Capharda pieds nus, suivi de l'évêque d'Albara et de tous ses chapelains, qui marchaient processionneilement pour implorer le secours du ciel. Le duc de Normandie et Tancrède joignirent le comte de Toulouse à Capharda, et l'armée se porta vers Césarée, toujours harcelée par les Sarrasins qui, s 'étant assemblés au nombre de trente mille, arrêtèrent sa marche; elle put cependant la continuer, grâce à la valeur de Raymond, qui les mit en fuite entre Tortose et Tripoli. Cette dernière ville capitula. On entreprit ensuite le siège du château d'Àrchos, place excessivement forte, située au pied du mont Liban. Le duc Godefroi, le comte de Flandre et les autres princes se réunirent aux assiégeants; mais ce siège traînant en longueur, Raymond de Saint-Gilles se vit obligé de céder aux exigences des autres chefs et d'abandonner la place.
L'armée chrétienne arriva enfin devant Jérusalem le 7 de juin 1099 ; elle était composée de quarante mille hommes, tant hommes que femmes. Raymond se posta vers le midi, sur la montagne vis-à-vis de la ville et de l'église de Sion. Ayant manifesté le désir qu'on montât promptement à l'assaut, son désir fut accepté : on se mit au travail , et un mois après tout était prêt pour attaquer la ville. On ordonna un jour, de jeûne et une procession qui devait se faire pieds nus autour de Jérusalem. Cette cérémonie eut heu un vendredi. Toutes les troupes quittèrent leur chaussure, et se rendirent, accompagnées du clergé , à la montagne des Oliviers où, après une exhortation de Pierre l'Ermite et d'Arnoul chapelain du duc de Normandie, tous les chefs et soldats se réconcilièrent et s'embrassèrent. L'as-
saut fut donné le H juillet, et le 15 Godefroi entra dans Jérusalem à trois heures après midi , suivi du comte de Flandre, du duc de Normandie, de Tancrède et de Gaston de Béarn. Raymond, ayant appris cette nouvelle, escalada de son côté les murailles avec ses soldats et pénétra dans la ville , qui devint en un clin d'œil un théâtre d'horreur et de carnage. Le premier devoir des croisés fut d'aller nupieds au saint sépulcre et aux autres saints lieux; on donna ordre ensuite à la garde de la ville , et la tour de David fut bientôt livrée au comte de Toulouse. Les croisés s'étant ensuite assemblés pour élire un roi, la couronne fut offerte a Raymond de Saint-Gilles, qui la refusa à cause de son grand âge et d'une infirmité qui lui était survenue : il avait perdu un œil. Sur son refus, Godefroi fut nommé. Celui-ci lui demanda la tour de David, qui fut livrée par les vassaux du comte et l'évêque d'Albara. Raymond, indigné delà cession de ce château, quitta Jérusalem, se rendit à Jéricho, et de là au Jourdain. Arrivé sur les rives du fleuve, il se mit sur un radeau, quitta ses habits, se plongea dans l'eau pour se livrer à une ablution solennelle , prit des vêtements nouveaux, et- repartit pour Jérusalem; il fît ensuite des prodiges de valeur à la fameuse bataille d'Ascalon , où il poussa les infidèles jusqu'au bord de la mer. Ces derniers perdirent cent mille hommes dans cette mémorable journée.
De nouvelles divisions et de tristes rivalités forcèrent les chefs de la croisade à se séparer. Le comte de Flandre, le duc de Normandie et le comte de Toulouse déclarèrent à Godefroi qu'ils étaient résolus de se retirer. De retour à Jérusalem, ils embrassèrent le roi, et partirent à la tête de
leurs troupes au nombre de vingt mille hommes , portant tous des palmes dans leurs mains en signe de victoire. Raymond, qui avait fait vœu de ne plus retourner dans sa patrie, s'arrêta à Laodicée avec* une partie de ses troupes et y fit un assez long séjour. (Test dans cette ville qu'il reçut, au mois de novembre, Baudouin prince d'Edesse, qui allait voir son frère Godefroi à Jérusalem ; il l'accompagna en cette ville, d'où il écrivit, avec le roi et le légat du saintsiége, une lettre au pape Pascal H pour lui apprendre le succès de la croisade.
Le bruit de ces exploits excita ube grande émulation parmi les seigneurs qui n'avaient point fait partie de la première expédition ; plusieurs résolurent alors de passer en Orient , et Guillaume de Poitiers fut de ce nombre. Il se trouvait encore à Toulouse en 1099, puisque Philippia sa femme y donna le jour a deux enfants, le premier appelé Guillaume et le second Raymond. Une charte de donation , faite à l'abbaye de Lézat en l'année 1 100, nous montre qu'au mois de juin Bertrand occupait le comté de Toulouse et quTzarn en était encore évêqué. Cette donation, qui consistait en certains droits sur quelques églises, fut faite par Amalvi de Santac et ses enfants ; il y est déclaré qu'Amalvi doit se faire moine à Lézat. La charte est signée par Guillaume-Bernard de Marquefave. Nous trouvons un nouveau témoignage de la présence du comte Bertrand à Toulouse à cette époque, dans une autre charte par laquelle une grande famille du pays toulousain cède au monastère de Sainte-Foi de Conques une église qu'elle possédait. Les donateurs déclarent qu'ils agissent par les conseils de l'évêque Izarn et du comte Bertrand.
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Guillaume de Poitiers abandonna donc le comté de Toulouse, après l'avoir possédé pendant trois ans, et le laissa au légitime héritier de Raymond de Saint-Gilles. Guillaume quitta- 1- il cette principauté volontairement , ou bien se vit-il expulsé par Bertrand, qui avait conservé un grand nombre de partisans?... C'est ce qu'il est difficile de déterminer. Il paraît qu'il aurait reçu quelque somme d'argent de Raymond en dédommagement des droits qu'il prétendait avoir sur le comté, du chef de Philippia sa femme. Guillaume prit la croix à Limoges avec un grand nombre de ses, vassaux, en 1100.
Les vexatious que Bertrand avait fait supporter aux chanoines de Saint-Saturnin avaient été la cause de son expulsion ; aussi , son premier soin fut de réparer ses torts envers cette église. Par une charte datée de la même année, il confirme la donation, faite a Saint-Saturnin par Philippia et Guillaume, du lteu de Blagnac et de ses dépendances ; il prend sous sa protection l'église, et la déclare libre de toute redevance ; il prend aussi sous sa défense les chanoines et tous leurs serfs. Cette charte est signée de Bertram archevêque de Narbonne, de Guillaume Jourdain comte de Cerdagne : ce qui montre qu'ils avaient soutenu les droits du fils de Raymond. Munion était alors abbé de ce chapitre, et avait succédé à Pierre Ier. Bertrand prend dans cet acte le titre de comte de Toulouse, de Rodez et d'Albi.
Raymond de Saint-Gilles continuait toujours en Orient le cours de ses exploits; il prit, en 1100, Maraclée et Yalenia, voisines de Laodicée ; il s'approcha d'Antarados ou Tortose, qui lui ouvrit ses portes, et s'avança ensuite vers Tripoli , dont il résolut d'entreprendre le siège. Ayant pris
position sur les hauteurs du Liban qui dominaient la ville, il y construisit un château ou forteresse pour arrêter les secours que Tripoli pouvait recevoir, et nomma ce château le mont Pèlerin , parce qu'il avait été bâti par les pèlerins ou croisés. De ce point, il dirigea ses attaques contre Tripoli, et dans l'espoir de s'en emparer, il nomma un évêque latin pour cette ville : ce fut Arbert, abbé de la Chaise-Dieu, qui se trouvait à la croisade. De leur côté, les Tripolitains attaquaient le mont Pèlerin , mais sans succès. Sur ces entrefaites, le 18 juillet 1100, mourut Godefroi , roi de Jérusalem. Les principaux des croisés offrirent de nouveau la couronne à Raymond de Saint-Gilles, qui la refusa encore, et partit pour Constantinople, laissant au château Pèlerin la comtesse Elvire et sa famille.
C'est dans cette ville qu'il apprit l'élection de Baudouin, frère de Godefroi, en qualité de roi de Jérusalem, élection qui eut lieu le 18 octobre. A cet avènement se termine, dans notre histoire , le onzième siècle, que nous devons maintenant apprécier.
De grands abus s'introduisirent à cette époque. Les chefs des maisons comtales et ducales, sous le spécieux prétexte de protéger l'Eglise, s'emparèrent de ses biens; sous les titres de chevaliers, d'avoués, d'abbés séculiers, ils exerçaient une véritable tyrannie sur les évêchés et les abbayes, et se rendaient maîtres de toutes les élections. En général, on n'élevait aux hautes dignités de l'Eglise que des membres de ces grandes familles que leur position à l'égard des chefs rendait trop faibles et trop complaisants ; les seigneurs exigeaient de fortes sommes des titulaires, et on ne voyait de toute part qu'un honteux trafic. Au mépris des titres
de propriété les plus authentiques en faveur de l'Eglise, on vendait, on cédait par testament les évèchés et les abbayes, et les femmes même n'étaient pas exclues de ce commerce. On conçoit qu'avec cet état de choses, le luxe, la mondanité et l'oubli des plus saintes règles aient pu dominer dans l'un et l'autre clergé.
Dieu plaça cependant le remède à côté du mal : dans la réunion de plusieurs conciles, qui frappèrent d'anathème les usurpateurs des biens de l'Eglise; dans l'élection de l'immortel Grégoire VII, qui, en procurant la liberté des suffrages, rendit à l'Eglise son indépendance ; dans le soin que prit le siège apostolique de ne faire relever que de sa puissance un grand nombre d'abbayes, afin de les soustraire
au bras séculier. Les monastères de Cluny, de Saint-Victor
de Marseille et de Saint-Pons de Tomières, où la discipline régulière était fidèlement observée, contribuèrent beaucoup au maintien de la religion.
Les évêques étaient, comme on l'a vu, presque tous de haute et grande race, et alliés par les liens du sang aux seigneurs temporels : ils jouissaient donc de la double considération du rang et du caractère ; ils assistaient aux plaids, où leur voix était toujours prépondérante. Il est très peu de chartes du moyen-âge dans lesquelles on ne trouve leur nom comme une sanction religieuse donnée à ces actes publics. Nous pouvons rappeler ici une assemblée tenue à Toulouse, au commencement du onzième siècle, dans laquelle Raymond Ier, évêque de cette ville, semble agir comme seigneur temporel, d'un commun accord avec le comte Guillaume ; c'est entre les mains de l'évêque que Donat de Caraman renonce, pour lui et ses successeurs,
à certains abus qui s'étaient introduits dans un marché public. Avant Grégoire VII , les évêques ne prenaient pas le titre de seigneurs des lieux dont ils avaient le domaine, par déférence peut-être pour les grands vassaux dont ils étaient parents pour la plupart ; mais, depuis les coups d'autorité frappés par Grégoire, ils possédèrent leurs domaines en alleu. Lepiscopat faisait, de temps à autre, de grands efforts pour secouer le joug qui lui avait été imposé par les seigneurs ; et dès qu'il fut libre, non seulement il voulut exercer son autorité sur les clercs des diocèses, mais encore sur les vassaux des églises, repoussant avec énergie l'opposition des anciens oppresseurs. Ainsi, en 1090, les évêques de Maguelonne obligèrent les seigneurs de Montpellier à les laisser jouir en toute liberté de leur juridiction temporelle, et faire exercer la justice par leurs propres officiers; ainsi encore, les archevêques de Narbonne conservèrent la justice sur tous les laïques qui demeuraient dans l'étendue de leurs domaines.
Les évêques, au moyen-âge, prenaient les armes et allaient en guerre ; ils endossaient bravement le casque et la cuirasse. Toulouse vit son évêque Pierre, premier du nom, partir pour une expédition contre les Sarrasins,
attaquer cinq cents Maures et les mettre en déroute.
Pendant le onzième siècle, le siège de Toulouse fut occupé par huit évêques : Raymond, Pierre Roger, Bernard II, Hugues II, Arnoul, Durand de Dôme et Izarn. Les deux derniers devinrent célèbres. Les chapitres de la Daurade, de Saint-Saturnin et de Saint-Etienne embrassèrent la réforme. L'église cathédrale fut restaurée par les soins d'Izarn, celle de Saint-Saturnin terminée et consacrée
par le pape Urbain II. Plusieurs personnages éminents en sainteté brillèrent dans la province de Toulouse à cette époque : Izarn, abbé de Saint-Victor de Marseille; Bérenger, religieux du monastère de Saint-Papoul ; Durand de Dôme, dont la sainteté fut, dit-on, autorisée par des miracles; saint Bertrand, évêque de Comminges, et saint Raymond, chanoine de Saint-Saturnin.
Quatre conciles furent tenus à Toulouse dans cette période séculaire ; celui de 1056 nous a laissé des règles de discipline pleines de sagesse. Six comtes occupèrent la principauté de Toulouse : Guillaume III dit Taillefer ; Pons III, son fils ; Guillaume IV, qui fut loué par les papes ; Raymond de Saint-Gilles, si fameux dans nos annales; Bertrand son fils; Guillaume de Poitiers, et sa femme Philippia.
L'autorité royale fut presque effacée par celle des grands vassaux, qui possédaient, eux seuls, le domaine direct et utile de la province; ils exerçaient un pouvoir presque despotique, exigeant divers droits de leurs peuples, levant des troupes,, vengeant leurs querelles par les armes, portant la désolation sur les terres de leurs voisins. Quelques particuliers d'un certain rang imitèrent les grands vassaux, construisirent des châteaux pour se défendre et se déclarèrent des guerres continuelles, en sorte que le commerce était souvent interrompu et qu'il y avait peu de sécurité sur les routes mal gardées. Les hauts seigneurs faisaient aussi battre monnaie, et l'on trouve à cette époque des sols Tolosains de Saint-Gilles, des sols Hugonais ou de Hugues de Rouergue, des sols Narbonnais, des sols Melgoriens ou de Melgueil, des sols du Puy, et quelques autres.
t20 TEMPS INTERMÉDIAIRES.
Les grands vassaux étaient les ducs, comtes, marquis, et même les vicomtes; venaient ensuite les nobles, gens possédant des fiefs, ou riches et puissants. Ceux qui faisaient profession des armes ou qui étaient obligés par leurs fiefs au service, s'appelaient en général milites. Ce nom devint presque exclusif aux nobles, qui combattaient toujours a cheval, armés de casques, de cuirasses et de cottes d'armes; de là, la qualification de chevaliers et l'origine de Yordre de la chevalerie. Les hommes de guerre qui n'étaient point nobles s'appelaient simplement pedites, et combattaient avec des flèches.
Il est donc certain qu'au xie siècle il y avait des nobles, et des gens qui ne l'étaient pas. Cependant cette distinction n'est pas toujours facile à saisir dans les chartes et les diplômes ; car, à l'exception des grands vassaux, ces nobles ne prirent d'abord aucun titre, et l'on ne peut les distinguer que par le rang qu'ils occupent dans l'ordre des signatures/ L'usage des noms propres ne devint assez répandu que vers le milieu de ce siècle. Ces noms étaient pris, en général, de ceux des châteaux ou domaines seigneuriaux, et ce qui mit beaucoup de confusion dans les familles, c'est qu'un grand nombre de roturiers prenaient les noms des villes et châteaux où ils étaient nés.
Il existait en Languedoc, au xie siècle, trois ordres bien distincts, — le clergé, la noblesse, et la bourgeoisie, laquelle était composée des notables de la cité. On appelait ces bourgeois bons-hommes. Ces personnes étaient désignées sous le nom de libres, pour les distinguer des serfs, occupés à la culture des terres et au service domestique. Les seigneurs possesseurs de vastes domaines donnaient une portion de
leurs terres en fief à certaines conditions ; ces conditions constituaient les droits féodaux, qui obligeaient le vassal au service militaire , à loger le seigneur et à le défrayer avec tous les gens de sa suite. On appela cette obligation albergues. Indépendamment des biens tenus en fief, il y avait une portion du territoire qui était tenue en alleu , c'est-à-dire libre en général de toute espèce de redevance. Tel était Tordre de la loi romaine qui fut suivie en Languedoc dans le moyen-âge. On trouvait, néanmoins, la loi visigothique en vigueur dans quelques parties de la province ; mais elle fut bientôt effacée par le Code des Empereurs romains , et ne conserva plus son action qu'au-delà des Pyrénées.
La justice se rendait dans les assemblées, qu'on appelait les grands et les petits plaids; là, se trouvaient ordinairement réunis les comtes, vicomtes, évêques, abbés et autres seigneurs, et quelquefois même des femmes. Les officiers chargés de rendre la justice au nom des grands vassaux s'appelaient viguiers ou vicaires; ces charges furent inféodées, et c'est ce qui forma les vigueries.
La langue latine était à cette époque en usage dans la France entière pour les actes publics ; quoique encore assez altérée, elle l'était cependant beaucoup moins qu'au siècle précédent, n existait aussi une langue vulgaire qui prit le nom de langue romane ; il paraît que dans le xi* siècle elle était commune à tous les pays de France. Plus tard, cette langue romane s'épura, et devint, pour les peuples situés à la droite de la Loire, la langue française, tandis qu'elle demeura à peu près ce qu'elle était pour les provinces mé^ ridionales : ce fut la langue provençale. On lui donna ce
lît TEMPS INTERMÉDIAIRES.
nom, parce qu'alors on appelait Provençaux ou Provinciaux, les peuples du midi, tels que les Bourguignons, les Auvergnats, les Gascons, les Provençaux proprement dits et les Aquitains. Ainsi, on nomma poëtes provençaux, non seulement ceux qui étaient originaires de Provence, mais encore ceux qui appartenaient aux divers peuples que nous venons de désigner. Cette qualification de Provençaux donnée aux habitants du Midi vient évidemment du comte de Saint-Gilles : comme il exerçait sa domination sur la Provence et le Languedoc, on donna par extension ce nom à tous ses sujets.
Vers le carême de l'an 1101, Raymond vit arriver à Constantinople une nouvelle armée de croisés, sous la conduite de l'archevêque de Milan et de plusieurs seigneurs lombards. Ces soldats, mal disciplinés, commirent de grands excès sur les terres de l'empire. Alexis , pour les punir et les arrêter, leur refusa des vivres. Ce refus excita leur vengeance : ils vinrent assiéger l'empereur jusque dans son propre palais. Le comte de Saint-Gilles parvint à les calmer ; il ménagea la paix des principaux chefs avec Alexis. Ces troupes réunies formaient une armée de cinquante mille chevaux et de cent mille fantassins. Raymond, en ayant accepté le commandement , se rendit à Nicomédie. La ville d'Ancyre, capitale de la Galatie, tomba au pouvoir des croisés ; ceux-ci traversèrent ensuite le fleuve Halys pour attaquer Gangres, qui fit une vigoureuse résistance. Le comte de Toulouse fit de nouveaux prodiges de valeur dans cette expédition aventureuse ; mais son grand courage ne put empêcher l'armée chrétienne d'éprouver des pertes considérables dans une bataille rangée qui fut livrée au com-
mencement du mois d'août, et dans laquelle les croisés laissèrent quarante mille hommes hors de combat.
Quelques historiens prétendent qu'après cette sanglante bataille, qui fut livrée dans les déserts de la Paphlagonie, Raymond de Saint-Gilles abandonna pendant la nuit les croisés, n'emmçnant avec lui que les troupes impériales et les siennes ; ils avancent que le prince avait conduit exprès l'armée dans les défilés de ces montagnes pour la livrer sans défense aux infidèles ; qu'il avait reçu des sommes d'argent des gouverneurs des villes pour éloigner l'armée de leur voisinage : ainsi ils l'accusent de trahison et d'avarice. La
fuite précipitée de Raymond n'est pas aussi certaine qu'on le croit ; et d'irrécusables témoignages prouvent qu'il s'était fortement opposé au passage des troupes dans ces contrées si difficiles à traverser ; que sa fuite doit être exclusivement attribuée à la défaite des chrétiens par les Sarrasins, puis- * que Anne Comnène, dans son Alexiade, déclare formellement qu'il arriva à Constantinople avec le peu de chevaliers qui avaient pu échapper. Quant à l'argent qu'il tira des gouverneurs des villes, on peut croire qu'il les fit rançonner pour procurer par ce moyen des vivres à ses troupes.
Au commencement du xne siècle, vivait à Toulouse un homme éminent en sainteté, saint Raymond, abbé de la basilique de Saint- Saturnin. Il était issu d'une très noble famille dans la baronnie de Durban, sur les confins des diocèses de Toulouse et de Comminges. 11 suivit d'abord le parti des armes, selon l'usage établi.. Dégoûté du monde, il se retira, encore jeune, dans l'abbaye de Frédelas (Pamiers), dont il devint chanoine, et se livra dans ce monastère à l'étude et à la pratique de toutes les vertus,
L'éclat de sa sainteté le rendit célèbre, et les chanoines de Saint-Saturnin l'élurent pour leur abbé. Obligé de traverser les Pyrénées pour les affaires de son abbaye, il fut élu évêque de Barbastro et de Rota dans l'Andalousie, deux églises que le pape avait unies. Lorsque Raymond se retira à Frédelas, cette abbaye suivait la règle de saint Augustin et avait Amélius pour prieur. Ce dernier possédait en même temps * celle de Saint- Volusien de Foix. C'est ce qui conste d'une charte dans laquelle on rappelle tous les privilèges et immunités accordés par Bertrand comte de Toulouse à la basilique de Saint-Saturnin. Cette charte ne fait que renouveler ce qui avait été déjà accordé par la précédente. Elle est signée du comte Bertrand, d' Amélius, de Jourdan, et de Bernard, prieur de Montsalvi. La date n'est point indiquée; on la croit de l'année 1101. Saint Raymond avait succédé, en qualité d'abbé de Saint-Saturnin, à Munion, dont l'épitaphe nous a été conservée (1). Cette épitaphe fait l'éloge de l'humilité de Munion et de l'honnêteté de ses mœurs. La signature d'Izarn ne se trouve pas dans la charte du comte Bertrand; il était, à cette époque, absent de sa ville épiscopale, et se trouvait auprès de Bertrand, archevêque de Narbonne; il assista en qualité de témoin 'a l'acte par
(1) Munio vir clarus in moribus online carus, Jure Deo placuit qui sibi displicuit.
Non fuit incestus dùm vixit, vixit honestus. Qui sibi displicuit, hinc prior ipse fuit. Nulli parcebat, zelum deitatis habebat.
Hoc jacet in tumulo cognitus hoc titulo : Octobris mensis discessit ab orbe kalendis , Sub quinto deno, sicut opinor ego.
lequel ce prélat soumit l'abbaye d'Aniane à celle de Saint- Pons de Tomières.
De Constantinople, Raymond de Saint-Gilles désira retourner en Syrie. Alexis lui donna ses galères, et le combla, à son départ, de nouveaux bienfaits. Il fut poussé par une tempête vers la ville de Tharn en Cilicie qui était au pouvoir de Tancrède, son ennemi déclaré. Celui-ci, dès qu'il eut appris son arrivée, le fit conduire à Antioche, sempara de ses trésors et l'enferma dans une étroite prison. Mais les comtes de Blois et de Bourgogne, les ducs d'Aquitaine et de Bavière, levêque de Barcelonne et plusieurs autres seigneurs se plaignirent a Tancrède de la conduite qu'il tenait à l'égard de Raymond, et exigèrent sa délivrance. Elle leur fut accordée. Le comte de Toulouse fut alors élu pour chef de tous ces princes. S'étant rais en marche, il soumit à ses armes la ville d'Antarados ou Tortose, qui avait été reprise par les infidèles; il fit fortifier cette ville, et se rendit ensuite au mont Pèlerin, où il trouva la comtesse El vire. Il nourrissait toujours le désir de reprendre Tripoli : c'est ce qui le détermina à harceler la garnison de cette ville et à la mettre à contribution.
Pendant que ces hauts faits se passaient en Orient, tout était calme au pays toulousain. Arnaud Raymundi occupait toujours la prévoté de Saint-Etienne : il est question de lui dans la donation qui fut faite, en 1 102, au chapitre de la cathédrale,, d'une église appelée Saint- Jean del Fraïssé. Nous trouvons à cette même époque le nom de l'évèque de Toulouse dans plusieurs chartes qui regardent l'abbaye deLézat. Ce monastère était alors gouverné par Geraud, deuxième du nom. Il avait succédé à Seguin , qui s'était
montré plein de zèle pour faire rentrer l'abbaye dans la possession de ses biens ; c'est lui qui avait déterminé un seigneur nommé Amalvi à restituer une portion de l'église nommée Sentas.
L'année H 03 s'ouvrit par un acte éclatant de la piété de Raymond de Saint-Gilles : au mois de janvier, il céda par un acte authentique la moitié de la ville de Giblet à l'abbaye de Saint-Victor de Marseille. Giblet était située entre Tripoli et Beryte, sur les bords de la mer; elle était environnée de hautes murailles et défendue par de fortes tours. Le cardinal Richard était abbé de Saint- Victor à cette époque. Le donateur nomme dans cet acte Guillaume comte d'Auvergne, Bernard vicomte de Béziers, Aicard de Marseille et Bérenger de Nîmes ; il y prend le titre de comte de Saint- Gilles, marquis de Provence, prince de la milice chrétienne sur le chemin de Jérusalem. La charte est datée du mont Pèlerin situé vis-à-vis de Tripoli (ville dont il faisait alors le blocus). Ce fut dans ce château que la comtesse Elvire donna au vieux Raymond un enfant que l'on nomma Alphonse, du nom du roi de Castille son aïeul s et Jourdain, parce qu'il avait été baptisé dans ce fleuve.
Pierre, évêque de Pampelune, du consentement de
Sanche, roi d'Aragon, avait donné aux chanoines de Saint- Saturnin une petite église (ecclesiolam). Pierre, flls de Sanche, voulait reprendre cette église. Les chanoines en appelèrent au pape Pascal II, qui écrivit au roi d'Aragon pour lui déclarer que l'église de Saint-Saturnin étant placée sous l'autorité immédiate du siège apostolique, il ne pouvait se rendre coupable de cette usurpation sans appeler sur sa tête les foudres de Rome. Cette lettre est datée de l'an 1 103.
Le comte de Saint-Gilles, au commencement de Tannée suivante, se rendit maître de Giblet, dont il avait fait déjà hommage à l'abbaye de Saint-Victor. Il était déterminé à « continuer le siège de Tripoli ; mais, guidé par sa prudence, il conclut une trêve avec les habitants. Cette trêve ne fut pas de très longue durée, car ayant surpris un homme de Tripoli qui s'était rendu au château Pèlerin avec un poignard pour l'assassiner, il rompit la trêve, et reparut devant cette ville qu'il voulait réduire avant sa mort. Epuisé par les fatigues du siège, il sentit approcher sa fin ; on était alors au mois de janvier de l'année 1105. Il avait déjà fait ses dispositions testamentaires avant de partir pour la croisade ; il voulut cependant ajouter à son testament un codicille, expression de ses dernières volontés. Il y prend le titre seul de comte de Saint-Gilles; il déclare 1° que, pour réparer les torts que ses pères ou lui ont pu commettre contre la sainte église d'Arles, il restitue à cette église la terre et le pays d'Argence situés le long du Rhône, et ordonne à ses fils de suivre son exemple ; 2° il rend à cette église, et à Gibelin son vénérable archevêque, le lieu des Fourches et ses dépendances ; 3° il restitue à la même église le quart des châteaux d'Albaron et de Fos que ses ancêtres et lui avaient injustement possédés ; 4° il donne encore le quart des pâturages, des leudes et des péages de la ville d'Arles; 5° il conjure Bertrand son fils et tous ses amis de réparer toutes les injustices qui auraient pu être commises à l'égard de cette église, en mémoire des bienfaits qu'ils ont reçus de lui. Ce codicille nous apprend quels étaient les seigneurs présents à cet acte : on y voit la signature d'Aymin, évêque de Toulon , d'Aicard de Marseille , de
Raymond de Baux, de Decan de Posquières, de Bertrand de Porcelet, de Guillaume d'Aruc, de Pons de Fos, de Rostang de Port, de Gaufred de Pêne, et d'un grand nombre d'autres ; on prit aussi la main d'Alphonse et on la dirigea , pour lui faire confirmer le codicille de son père. La comtesse Elvire le signa après tous les autres.
Raymond vécut encore un mois, principalement occupé du salut de son âme. Il avait déjà nommé général de toutes ses troupes Guillaume Jourdain son neveu, à qui il laissa le gouvernement de toutes les places qu'il avait conquises ; il ordonna ensuite à Arbert , moine de la Chaise-Dieu, qu'il avait nommé évêque de Tripoli , de rapporter à ce monastère la lasse de saint Robert, relique précieuse qui ne l'avait jamais quitté ; enfin, le dernier jour de février 1105, il mourut a Mont-Pélerin, plein de jours et de mérites, et fut inhumé dans ce château.
Les historiens nous le représentent comme une homme juste et craignant Dieu, plein de foi et de constance. Sa piété seule le porta à abandonner ses vastes états pour aller au-delà des mers conquérir le tombeau du Sauveur. Il fut presque toujours victorieux, et les revers qu'il pût éprouver ne firent que montrer la grandeur de son âme. La résistance qu'il opposa à tous ses amis qui le pressaient de revenir en Europe après cette expédition , témoigne de sa religion : car il avait fait vœu de mourir en Orient , et ce vœu, il voulut l'accomplir en héros chrétien. Il fut le plus puissant et aussi le plus capable de tous les chefs des croisés ; le premier en tout , il se montrait doux comme un agneau avec les petits et les humbles, terrible comme un lion au milieu des combats. D'après le témoignage d'Anne
Coranène, il se fit surtout remarquer par la pureté de ses mœurs. Son désintéressement est au-dessus de tout éloge, puisqu'il refusa deux fois la couronne de Jérusalem. Raymond de Saint-Gilles avait un air noble et un port majestueux, que relevait encore la belle et blanche chevelure dont sa tête était ornée. Il avait épousé successivement trois femmes, dont il eut plusieurs fils et filles. Bertrand était du premier Ut et Alphonse du troisième. Raymond était âgé d'environ soixante-quatre ans lorsqu'il mourut. Toulouse s'est toujours montrée heureuse et fière d'avoir eu au nombre de ses comtes cet invicible héros, ce Nestor de la première croisade.