‹ Histoire générale de l'église de ToulouseChapitre 53 sur 71 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

DEPUIS LB PELERINAGE D* ALPHONSE JOURDAIN EN GALICE EN 1125y JUSQU A LA RECONCILIATION DE CE SEIGNEUR AVEC LE SIEGE APOSTOLIQUE EN 1143.

Le comte Alphonse était âgé de 22 ans quand il fit , avec Bérenger de Barcelonne, l'accord dont nous venons de parler. Il régna dès-lors paisiblement sur ses vastes domaines, qui s'étendaient depuis la Garonne jusqu'aux Alpes, depuis les montagnes d'Auvergne jusqu'à la mer Méditerranée et Ie^ Pyrénées. Une donation faite en 1125, et rapportée par Catel, nous apprend qu'Alphonse entreprit, cette année-là, un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Cétait la mode du temps, et les plus grands princes se conformaient à cette religieuse coutume. Le comte fut accompagné dans ce voyage par Amélius. On croit qu'ils apportèrent, à leur retour, quelques reliques considérables du corps de saint Jacques, et qu'ils les déposèrent dans l'église de Saint-Saturnin. Il paraît que les reliques apportées par Alphonse n'étaient pas les seules que l'Eglise de Toulouse possédât de ce glorieux apôtre, n existait une ancienne chapelle de Saint-Jacques, que l'on croit avoir été bâtie sous Charlemagne, près de la cathédrale de Saint-Etienne, et dans laquelle on conservait quelques parcelles des ossements de' saint Jacques qui avaient été portées, dit-on , à Toulouse vers le viie siècle, époque de la translation du corps du saint à Compostelle. Une célèbre confrérie s'établit plus tard dans

cette chapelle ; les anciens règlements se lisent encore dans de vieux manuscrits. On trouva les reliques de saint Jacques dans un des piliers de la chapelle, et cette invention fut accompagnée de quelques miracles.

L'absence du comte Alphonse ne fut pas de longue durée : il était rentré à Toulouse au mois d'avril 1126, puisque, le 24 de ce mois, il accorda une charte dans laquelle il restituait à l'église de Saint- Saturnin tous les biens que Raymond de Saint-Gilles lui avait donnés et que Bertrand son frère avait usurpés. Les chanoines de Saint-Saturnin souscrivirent à cet acte, ainsi qu'Amélius, qui fit , a cette époque, une transaction avec l'abbé de Valsiger au sujet de l'église de Saint-Jean d'Amantian dont nous avons déjà parlé, et qui était située au diocèse de Toulouse.

Le 21 juin 1126, mourut à Huesca saint Raymond de Barbastro, qui, pendant bien des années, avait gouverné son diocèse avec une grande prudence. Il donna à son peuple l'exemple de toutes les vertus, et en particulier d'une grande austérité. Chassé de Barbastro par l'évêque d'Urgel, il sortit de la ville nu-pieds, et jeta sur l'usurpateur une sentence d'excommunication. Pascal II prit la défense de Raymond , mais on ne put rien gagner sur l'évêque d'Urgel, qui était soutenu du crédit du roi d'Aragon. Le saint se fixa alors à Rota et prit le titre d'évêque de Ribagorça, pays dans lequel Barbastro et Rota étaient situées, quoique certains auteurs affirment qu'il porta toujours le titre d'évêque de la première ville. Il fit, comme on l'a vu, plusieurs voyages en France, et assista à divers conciles. S'étant réconcilié avec le roi d'Aragon, il suivit ce prince dans son expédition contre les Maures. La mortalité se mit dans l'armée catholique et

le saint fut atteint à Malaga. Les chanoines de Rota, ayant appris sa maladie, vinrent au-devant de lui , et il mourut au milieu d'eux. Son corps fut inhumé dans la cathédrale de Rota. Les fréquents miracles opérés à son tombeau autorisèrent son culte ; Honoré II le mit au nombre des saints. On voit sa statue en relief dans Tune des chapelles de l'abside de Saint-Saturnin à Toulouse.

Nous plaçons dans la même année la mort de saint Bertrand, évêque de Comminges, les uns le faisant mourir quelque temps plus tôt et les autres plus tard. Il était occupé à la visite de son diocèse, lorsqu'une fièvre ardente, causée par l'excès de ses travaux, lui faisant pressentir sa fin prochaine, il voulut être porté dans sa cathédrale, qu'il avait reconstruite, et au milieu de ses clercs qui avaient embrassé la règle de saint Augustin. D'après ses ordres, il fut placé devant l'autel de la Sainte-Vierge, et c'est là qu'il rendit son âme à Dieu, le seizième jour d'octobre, après plus de quarante ans d'épiscopat. Il était bien fait de sa personne et de haute stature. Saint Bertrand avait opéré beaucoup de prodiges pendant sa vie : il guérit une femme possédée du démon dans l'église do S1- Just à Valcabrère ; par l'épreuve de l'eau froide, il fit reconnaître à un homme dénaturé la paternité d'un enfant qu'il ne voulait point admettre ; à Villeneuve de Lécussan, il bénit des filets qui donnèrent une chasse abondante ; il frappa d'une cécité soudaine un soldat qui s'était emparé d'un homme que le saint évêque avait pris sous sa protection ; par une simple bénédiction il dessécha sur sa tige de l'ivraie qui , dans un champ, étouffait le bon grain. Les arbres qu'il bénissait portaient toujours des fruits abondants. Si le vin manquait dans les hôtelleries

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où il descendait dans ses voyages, il le multipliait par son intercession ou changeait l'eau en vin, comme Jésus aux noces. Dans une circonstance, il renouvela le prodige de la pêcbe miraculeuse. Rien ne résistait à l'ardeur de son zèle, et les pécheurs les plus endurcis se rendaient à la force de ses conseils. Si un habitant de Saint-Gaudens usurpe un cimetière, Bertrand l'excommunie» et le coupable expire bientôt après.

On raconte que Sancius-Parra de Olcia, qui commandait pour le comte de Bigorre, vint sous les murs de Lugdimum attaquer les vassaux du comte de Comminges et s'emparer de tous les bestiaux. Bertrand supplia Sancius de les leur rendre. Celui-ci demanda qu'on lui en donnât le prix. — Je vous les payerai, dit l'évêque, avant votre mort. Sancius, vaincu, les restitua. Après la mort du saint évêque, Sancius, qui combattait les Sarrasins d'Espagne, fut pris, chargé de chaînes et jeté dans un obscur cachot. Une nuit qu'il gémissait sur son infortune, une lumière éclatante vint l'éblouir ; il entendit une voix qui lui dit : Sancius, levez-vous et venez. — Qui êtes-vous? répondit le captif. — Je suis l'évêque Bertrand, et par votre délivrance je viens vous payer les bestiaux que vous avez rendus à mon peuple. Aussitôt les chaînes du captif se brisèrent, et il se trouva, au lever de l'aurore, avec son libérateur sur la montagne d Escot près d'Olcia, dans la vallée d'Aspe. Saint Bertrand recommanda à Sancius de visiter chaque année son tombeau, et disparut. Ce miracle a donné heu a la fête de rapparition de saint Bertrand, qui se célébrait autrefois le 2 mai, et au jubilé qui porte son nom.

L'historien de sa vie nous rapporte qu'il délivra encore

beaucoup d'autres prisonniers, qui vinrent suspendre leurs chaînes à son tombeau ; qu'il donna un bâton à une femme paralytique qui dut sa guérison à ce faible instrument, et que presque toutes les infirmités humaines cédèrent a la puissance de son intercession. Plusieurs années après la mort du saint, Vital, protonotaire apostolique, écrivit sa vie à la prière d'Hyacinthe, cardinal qui fut depuis élevé sur le siège de Rome sous le nom de Célestin III, et par le commandement de Guillaume III archevêque d'Auch, neveu du saint. Le corps de saint Bertrand fut levé de terre au commencement du xiv* siècle. Le pape Clément V (Bertrand de Gouth), qui avait été évêque de Comminges, plaça ses reliques dans une superbe châsse ornée de peintures et de pierres précieuses. Il avait déjà jeté les fondements de l'église actuelle, qui rat terminée en 1352 par Hugues de Châtillon, dont le splendide mausolée fait l'un des plus beaux ornements de ce temple. Au xiv« siècle, Pierre de Foix construisit le tombeau de saint Bertrand ; au xvr\ M** de Mauléon éleva le chœur, dont l'élégante structure excite l'admiration des hommes de l'art. Il y célébra le premier office le jour de Noël (1535).

Le cloître, placé au midi de l'église, paraît très ancien ; peut-être date-t-il de l'épiscopat de saint Bertrand. On y voit plusieurs tombeaux. Ses murs, ses chapiteaux, sont chargés d'inscriptions qui appartiennent presque toutes au xivc siècle. Des chevaliers, des membres du chapitre de Saint-Bertrand reposent sous ces dalles et dans ces cercueils; on y voit, entr'autres, le tombeau d'une femme célèbre par sa beauté et aussi par les désordres de sa vie : elle s'appelait Rosemondc, et devait appartenir à quelque

illustre famille. Elle fut ensevelie dans le tombeau de Vital d'Ardengost, prébendier de Saint-Bertrand. L'épitaphe placée au-dessus du sépulcre qui renferme ses restes, est une véritable épigramme qui indique ce qu'elle fut pendant sa vie, ce quelle est devenue après sa mort. * L'église de Saint-Bertrand possède encore plusieurs objets précieux par leur antiquité et les souvenirs qui s'y rattachent : on y voit une mitre de saint Bertrand, ses pantoufles, son anneau, son bâton pastoral; deux chapes de Clément V, dont l'une présente un ouvrage riche et curieux en broderie du xiv* siècle, et une paire de gants de la même époque.

Le comte Alphonse se trouvait à Toulouse à l'époque de la mort de saint Bertrand, puisqu'il y donna une charte, au mois de juillet 1127, par laquelle il cédait au monastère de Lézat un verger situé près du château Narbonnais pour y planter une vigne. Afin de donner à cette cession une certaine force de stabilité, il accepta de Guillaume d'Espel, abbé de ce monastère, soixante-et-dix sols toulousains et une mule; il confirma en même temps à cette abbaye la donation que ses prédécesseurs avaient faite d'une place ou terrain vacant. La charte fut écrite par Pierre, chapelain du comte, et signée par Engelbert, viguier de Toulouse, et plusieurs autres seigneurs.

Alphonse n'avait plus rien à redouter de son compétiteur Guillaume de Poitiers. Ce prince mourut cette même année, et fut inhumé dans l'abbaye de Moutier-Neuf de Poitiers,

* Hic jacet in tomba Rosamundi, non rosa manda.

Non redolet, sed olet Quod redolere solet.

qu'il avait fondée. Il eut de sa femme Philippia trois fils et cinq filles : Guillaume X, qui lui succéda; Raymond, qui devint prince d'Antioche ; et Henri, qui devint religieux de Ouny. Les deux premiers étaient nés à Toulouse. Guillaume fut un prince doué de grandes qualités; mais une passion désordonnée et malheureuse a déshonoré sa mémoire. Il était bien fait de sa personne, poli, gracieux et trop aimable. Sa conversation, vive et enjouée, plaisait par ses bons mots et ses fines railleries. Il est regardé comme le plus ancien des troubadours, c'est-à-dire qu'il sut bien trouver et bien chanter. Bien trouver, était inventer les sujets, et bien chanter, les rendre en beaux vers. Nous avons du comte de Poitiers neuf pièces de poésie qui, à très peu d'exceptions près, roulent toutes sur des sujets d'une galanterie poussée au-delà des bornes prescrites par la décence. Il est triste surtout de le voir confier dans ses vers le succès de ses aventures aux saints qu'il invoque. Cest^dans les poésies de Guillaume qu'il est parlé des jeuxpartis ou tensons. On entendait par ces mots des questions que les troubadours agitaient en public pour signaler leurs talents. Quand un prince tenait cour plénière, les troubadours paraissaient devant lui récitant leurs vers et recevant des prix donnés aux plus dignes. Ces cours devinrent plus tard des cours d'amours, uniquement destinées à l'examen des pièces de poésie ordinairement adressées à des dames et devant elles récitées par les jongleurs des troubadours.

Les vers de Guillaume de Poitiers sont écrits en langue romane ; on y trouve de la grâce, de la facilité et de l'harmonie.

Des poésies du comte Guillaume nous passons à l'abbaye de Grand-Selve. Ce monastère était alors gouverné par Bertrand premier du nom, qui avait succédé à Etienne. Bertrand reçut en 1128 une donation de Guillaume Sicanl, seigneur du pays. Ce seigneur institua une fondation pour / le repos de l'âme de son frère, que les moines de Grand- Selve avaient inhumé dans leur église, avec la permission d'Amélius et après d'instantes prières, car ce dernier avait été excommunié : on ignore pour quel motif.

Un nouveau monastère s'élevait dans le Toulousain : c'était l'abbaye de Boibonne, de l'ordre de Cîtaux. Elle eut pour fondateurs, ou du moins pour premiers bienfaiteurs, Roger III comte de Foix, à qui appartenait la forêt de Boibonne qu'il céda aux religieux pour la construction du monastère, le seigneur de Saillac, Izarn de Verfeil, et Jourdain de l'Isle. Cette célèbre abbaye devint, par la suite, la mère de plusieurs autres. Dominique en est regardé comme le premier abbé. Le comte de Foix dont il est ici question avait succédé à son père Roger II, et posséda par indivis le comté avec ses frères. Il fit un accord avec Bernard-Atton vicomte de Béziers, sa femme et ses enfants, au sujet des anciennes prétentions de la maison de Foix sur les domaines de la branche aînée de la maison de Carcassonne ; il s'obligea par cet accord à ne vendre ou céder à d'autres qu'à Bernard-Atton et à ses enfants les domaines qu'il possédait dans le comté de Toulouse, de Comminges et de Carcassonne. Il avait épousé, du vivant de son père, Chimène, fille de Bérenger, comte de Barcelonne. Vers la fin de Tannée 1129, il restitua à l'abbaye de Saint- Antonin de Frédelas plusieurs biens qu'il avait usurpés, et renonça

à divers usages qui s'y étaient introduits; il fit cette réparation en présence d'Amélius, évêque de Toulouse. Le comte de Foix reçut, à cette époque, l'hommage du château de Montaut de la part de Bernard de Beaumont, du château de Perles et du château de Mirepoix de la part de Roger, seigneur de ce lieu.

D'accord avec le comte de Foix, Alphonse Jourdain promit par serment aux fils de Bernard-Atton de les laisser jouir en paix de leurs villes, bourgs et châteaux, et de ne leur causer aucun dommage, à moins qu'ils ne se fissent entr'eux la guerre. Ces trois princes avaient perdu leur père, qui mourut à Nîmes au commencement de l'année 1130. Le premier, Roger, fut vicomte de Carcassonne, deRazès et d'Albi, et prit le titre de Roger de Béziers; le second, Raymond Trinquavel, fut vicomte de Béziers et d'Agde; le troisième, Bernard-Atton, devint vicomte de Nîmes.

De grands troubles agitaient alors l'Eglise universelle. Après la mort du pape Honoré II, une partie des cardinaux élut Innocent II, et l'autre le cardinal Pierre de Léon , qui prit le nom d'Anaclet IL A Rome, le parti de ce dernier l'emporta : ce qui obligea Innocent de se réfugier en France. Il envoya des ambassadeurs au roi Louis-le-Gros et aux grands vassaux du royaume; Anaclet suivit son exemple, et députa aussi des légats en France. Ce royaume se déclara bientôt en faveur d'Innocent, qui assembla un concile à Clermont, où il frappa d'anathème Pierre de Léon et ses fauteurs. Amélius, évêque de Toulouse, envoya au concile Aicard, prévôt de Saint-Etienne. R se présentait avec le dessein de revendiquer les droits de son église sur

celle de la Daurade, qui lui avaient été enlevés par Durand de Dôme abbé de Moissac et les violences du comte Guillaume. Il rappelait dans sa plainte qu'au temps d'Izarn, les clercs de Saint-Etienne, ayant voulu, le jour de Noël, prendre possession de la Daurade , avaient été chassés par les moines : ce qui n'empêcha pas les premiers de s'emparer des ornements et des livres qui leur appartenaient. Aicard, cédant aux conseils du vénérable archevêque d'Auch Guillaume d'Andozile, ne porta pas cette affaire au concile; il se contenta de la communiquer à Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, sous l'autorité duquel étaient placés et le prieuré de la Daurade et l'abbaye de Moissac. Il écrivit alors à l'abbé de ce monastère, lui recommandant d'arrêter par tous les moyens possibles les plaintes du prévôt et du chapitre de Saint-Etienne, en rendant à chacun bonne et loyale justice.

De retour à Toulouse, Aicard rendit une sentence d'absolution à l'égard d'un seigneur nommé Bernard. Ce seigneur avait fait pendre un clerc dans ses domaines : on ignore pour quel motif. 11 faut cependant supposer que ce clerc ne méritait pas ce châtiment, puisque l'évêque Amélius condamna ce seigneur a sept ans d'exil. Nous trouvons ici une nouvelle preuve du pouvoir temporel des évêques au moyen-âge; car de quel droit Amélius aurait-il exilé un homme sur lequel il n'aurait exercé aucune souveraineté ? — Bernard montra un grand repentir de son crime et en demanda l'absolution. Elle lui fut accordée par Aicard, à condition qu'il céderait au chapitre de Saint-Etienne l'église de Villette. Ce n'était point ici une simonie ; c'était une pénitence imposée à Bernard.

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Amélius donna cette année (1130), aux hospitaliers de Jérusalem, une église appelée de Lasalle et située dans le Toulousain. Aicard souscrivit à cette donation. L'évêque de Toulouse se montra généreux à l'égard de l'abbaye de Grand-Selve, à laquelle il céda, dans la personne de Bertrand Ier, son abbé, l'église de Ricanello avec toutes ses dépendances. Pierre, évêque de Couserans, assista en qualité de témoin à cette donation. Le monastère de Saint-Pierre de la Cour reçut en môme temps des marques de la piété de Guillaume de Bessengs et de Marie son épouse, qui lui donnèrent l'église de Viviers et la quatrième partie des revenus d'une autre église dédiée à saint Saturnin. Ces riches seigneurs avaient un fils nommé Odon , qui désira embrasser la vie religieuse dans cette maison, et ce fut à cette occasion que Guillaume fit toutes ces largesses.

D'après l'examen attentif des divers monuments historiques de cette époque, nous regardons comme des faits inexacts la guerre que Guillaume X comte de Poitiers aurait faite en 1130 à Alphonse Jourdain, au sujet des prétentions de la maison de Poitiers sur le comté de cette ville ; la présence d'Alphonse au siège de Bayonne, entrepris par le roi de Castille contre Guillaume; le combat singulier du comte Alphonse et de Pierre Lara, seigneur espagnol qui y fut tué. Il est en effet certain qu'au mois de mai 1130, Alphonse Jourdain était à Toulouse, puisqu'il y tint un plaid touchant l'abbaye de Moissac. Roger, abbé de ce monastère, et tous les bourgeois de Moissac se rendirent à Toulouse, ainsi que Bertrand de Brulemont, abbé séculier de ce lieu. Il revendiquait en sa faveur l'église et certains droits que l'abbé et les bourgeois prétendaient ne point lui

appartenir. L'affaire fut plaidée avec chaleur de part et d'autre, et le comte trancha la question en faveur de l'abbaye. Parmi les témoins, on trouve Cervian vicomte de Caussade, Rostain de Posquières, Bertrand de Villemur, Armand de Durfort.

Nous prouvons encore la présence d'Alphonse Jourdain dans ses états par un autre plaid qu'il tint à Montpellier en 1131, au sujet d'un différend qui s'était élevé entre ■ Bermond évêque de Béziers et les vicomtes Roger et Raymond Trincavel. Bermond se plaignait de ce que les vicomtes exerçaient la justice dans les faubourgs et y exigeaient des droits qui ne leur appartenaient pas. Le comte de Toulouse condamna les deux frères à laisser l'évéque jouir paisiblement du domaine épiscopal et de l'exercice de tous ses droits. Ces droits consistaient, en partie, dans la défense de vendre d'autre vin que celui de l'évéque pendant tout le mois d'août, de s'emparer des lits des morts, et d'exiger que les bourgeois suivissent l'évéque dans toutes ses expéditions.

Pendant qu'Alphonse Jourdain tenait ces plaids à Toulouse et à Montpellier, son neveu Pons, comte de Tripoli, remplissait l'Orient du bruit de ses exploits. Beaudouin II, roi de Jérusalem, mourut au mois d'août 1131, et laissa deux filles. L'aînée épousa Foulques, duc d'Anjou, qui succéda à son père sur le trône de Jérusalem. Alix, la seconde, se maria avec Boëmond, prince d'Antioche, qui perdit bientôt la vie, laissant une fille nommée Constance. Alix, ne pouvant se résoudre à abandonner la principauté d'Antioche aux tuteurs de sa fille, résolut de s'en emparer et se ligua avec le comte de Tripoli. Foulques, averti

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de ces projets, se rendit à Antioche pour veiller aux intérêts de sa nièce et de sa pupille. Pons lui refusa* le passage sur ses états : ce qui fit éclater la guerre entre les deux beaux-frères. Elle ne fut pas longtemps indécise : Foulques réduisit Pons à prendre la fuite. Ils se réconcilièrent cependant, et Pons se trouvant, quelque temps après, assiégé dans le château de Montferrant par le prince d'Alep, Foulques vint le délivrer : ce qui ne l'empêcha pas de tomber plus tard, comme nous le verrons, au pouvoir des infidèles, qui le firent mourir.

Tranquille au sein de ses états, Roger III comte de Foix s'occupait à doter sa famille. Il avait une fille nommée Braidimène, qu'il maria à Guillaume d'Alin. Au mois de mars 1131, il lui donna le fief de Vindras, les droits qu'il avait sur le château de Lordat, et le bourg d'Artigat près du château de Pamiers. L'année suivante, le comte Alphonse fit un accord avec Roger de Carcassonne touchant Févêché d'Albi et l'élection de l'évêque. Alphonse donna Albi en fief à Roger, excepté la justice qui appartenait à l'évêque. L'accord fut passé par l'entremise d'Elzéar de Castries et Bernard de Canet, barons du comte de Carcassonne, et soumis à l'évêque Amélius et à Humbert évêque d'Albi.

Alphonse se trouva engagé a cette époque dans un différend avec Guillaume de Montpellier. Ce seigneur était beau-frère de Bernard IV comte de Melgueil qui, sentant arriver sa fin, avait voulu au commencement de l'année 1132 faire profession de la vie monastique entre les mains de l'abbé de Saint-Chaffre en Velay, venu auprès de lui pour la recevoir. Il ordonna qu'après sa mort son corps fût porté à Saint-Chaffre, ét qu'on payât au monastère la somme de

cinq mille sols melgoriens et une rente annuelle de cent sols, n mourut peu de jours après, et laissa, de Guillemette de Montpellier sa femme, une fille unique nommée Béatrix, âgée de huit ans. D'après la volonté du père, Guillaume de Montpellier prit le gouvernement du comté de Melgueil ; mais Alphonse s'y opposa sous divers prétextes. Une guerre devenait imminente entre ces deux seigneurs si l'entremise de plusieurs personnages n'avait arrêté les projets d'Alphonse. Un accord fut alors passé entre ces deux princes touchant le comté de Melgueil, dont les principales conditions furent que, si Béatrix se mariait par leurs conseils, ils lui restitueraient tout son domaine ; que, s'ils ne pouvaient pas s'accorder sur l'époux à donner à Béatrix, l'archevêque de Narbonne fixerait le choix avec le comte de Rodez; enfin que , si Béatrix venait à mourir avant son mariage , le château et la monnaie de Melgueil appartiendraient à Alphonse.

Au mois de mars de la même année , deux nobles seigneurs du pays toulousain, Bernard et Pierre de La Plajole frères, donnèrent à l'abbaye de Sorèze et a Arnaud de Villaborais qui en était abbé tout ce qu'ils possédaient dans le cimetière de l'église de Saint-Saturnin de Brouil et dans la chapellenie de la même église. En retour, les religieux de Sorèze offrirent aux donateurs cinq sols toulousains.

Saint Bertrand avait eu pour successeur Roger de Nur sur le siège de Comminges. Ce prélat était déjà évêque en 1132, puisque nous possédons l'histoire de la translation des reliques de saint Béat, à laquelle il présida cette même année. Il vint donc à Saint-Béat, y consacra un autel en l'honneur de saint Etienne, et fit l'élévation solennelle des

corps de saint Béât et de saint Privât au milieu d'un grand concours de peuple. A cette occasion, Guarmond, seigneur du lieu, et ses enfants, firent cession de la terre de Saint- Béat à l'église, entre les mains de l'évêque de Comminges.

Le comte Alphonse Jourdain quitta Toulouse en Tannée 1133, et se rendit en Provence à l'abbaye de Saint-André sur le Rhône, dont il confirma les donations , entr'autres , celle du Puy d'Audaon et du village voisin qui porte aujourd'hui le nom de Villeneuve-lès- Avignon. Il se montra très irrité contre Guillaume de Montpellier, qui avait manqué à ses engagements envers lui. Ce prince, en effet, chercha à marier Béatrix avec Bérenger Raymond comte de Provence, frère de Raymond Bérenger IV comte de Barcelonne, jeune prince de dix-huit ans. A cette occasion, ces deux seigneurs firent entr'eux des conventions qui ne plurent pas à Alphonse, ce qui détermina ce dernier a leur déclarer la guerre. Il occupa donc le pays avec se#troupes, et tenta d'intercepter les passages qui aboutissaient aux états de Guillaume de Montpellier. Cest ce que nous indique un passage d'une lettre qu'écrivit Hugues, archevêque de Rouen et légat du pape, à l'abbé de la Chaise-Dieu. Voici à quelle occasion. Bernard, évêque d'Agde, avait cédé une première fois, vers la fin du xi« siècle, à l'abbaye de Saint-Thibéry, l'église de Bessan située dans son diocèse. Quelques années après, par une rétrocession, il donna cette église à l'abbaye de la Chaise-Dieu, et mourut. On conçoit qu'il y eut désaccord et-tte1ongues contestations entre ces deux abbayes. Le pape, obligé d'intervenir, chargea son légat Hugues de Rouen de terminer cette affaire.

Conformément aux ordres du pape, le légat avait assigné

une assemblée d'évêques à Montpellier, devant laquelle il appela les abbés de Saint-Thibéry et de la Chaise-Dieu. Celui-ci s'excusa, et c'est dans la lettre que Hugues lui écrivit pour combattre ses excuses, que le légat avance « qu'il s'était exposé beaucoup plus lui-même pour obéir au pape, devant passer au milieu d'ennemis et des embûches qu'Alphonse lui avait dressées en plusieurs endroits. » Il est k présumer qu'Alphonse redoutait la présence du légat k Montpellier, dans la pensée que celui-ci pourrait favoriser les conventions de Guillaume et du comte de Provence qui lui étaient contraires.

Le pape écrivit, a cette époque, k l'évêque de Toulouse au sujet de l'abbaye de Grand-Selve, en ces termes : « Nous avons appris que l'abbé et les religieux de Grand-Selve ne voulaient pas se soumettre k l'abbaye de Cadouin. Si cela est vrai , employez toute votre autorité pour les soumettre ; et s'ils nUbéissent pas, traitez-les comme des rebelles. » — L'histoire ne nous apprend rien sur les suites de cette mission délicate donnée par Innocent II k Amélius. Cet état do trouble dans lequel se trouvait l'abbaye de Grand-Selve n'empêchait pas les seigneurs du pays de lui donner de grands biens ; ainsi , en l'an 1133, elle reçut des terres considérables de la libéralité d'un seigneur nommé Matfred. Pour reconnaître sa générosité, les religieux le rendirent participant de toutes les prières et bonnes œuvres qui se faisaient dans le monastère. On voit ici l'origine des lettres d'agrégation que les abbayes livraient k des seigneurs séculiers, en récompense de leurs loyaux services.

Les obstacles que mettait le comte Alphonse au passage du légat du pape furent levés par un événement qui venait

d'arriver en Espagne. Alphonse Ier, roi d'Aragon, assiégea sur les Maures la ville de Fraga, en 1133. Il appela à son secours plusieurs seigneurs français, entr'autres, Centulle comte de Bigorre, Gaston vicomte de Béarn, et Aimery vicomte de Narbonne. La bataille entre l'armée chrétienne et les infidèles eut lieu le 17 juillet 1134; les chrétiens y furent défaits , les seigneurs que nous venons de nommer y perdirent la vie, et le roi d'Aragon eut beaucoup de peine à se sauver par une fuite précipitée. Aimery II vicomte de Narbonne, qui mourut à la bataille de Fraga, laissa deux filles de deux femmes qu'il avait eues, Ermengarde et Ermessinde. Dès qu'Alphonse de Toulouse eut appris la mort du vicomte de Narbonne, il s'empara de ses états, soit par droit de suzeraineté et pour protéger les jeunes vicomtesses, % soit plutôt pour unir cette vicomté à ses domaines. Il la garda jusqu'en 1143, et nous avons un acte daté de 1139 qui prouve qu'il la possédait à cette époque, puisqu'il est dit qu'il donna en fief les moulins d'Habunian situés dans le domaine d'Aimery II.

Après s'être emparé de la vicomté de Narbonne, Alphonse traversa les Pyrénées et se rendit à Saragosse avec Raymond Bérenger comte de Barcelonne, Roger III comte de Foix, Ermengaud comte d'Urgel , Miron comte de Pailhas, et plusieurs autres seigneurs. Voici quelle fut l'occasion de ce voyage. Le roi d'Aragon n'avait pu survivre à sa défaite et était mort le 7 septembre 1134. N'ayant point d'enfants, il laissa la Navarre et l'Aragon, qui composaient son royaume, aux chevaliers du Temple. Les peuples n'eurent aucun égard à ces dispositions et s'assemblèrent pour élire un roi. N'ayant pu s'accorder, les Navarrais élurent Garcias IV à Pampelune,

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et les Àragonais Ramire, frère d'Alphonse, à Jaca. Celui-ci était moine de Saint-Pons de Thomières et prêtre ; on le tira de son abbaye, et on le conduisit pour le couronner à Huesca. On l'obligea alors à se marier. Après avoir obtenu les dispenses nécessaires d'Innocent II, Ramire épousa Agnès, sœur de Guillaume comte de Poitiers, dont il eut une fille nommé Urraque qui , ayant épousé plus tard le comte de Barcelonne, fit passer l'Aragon dans les états de ce seigneur. Alphonse VII, roi de Castille, prétendit alors que l'élection de Ramire était nulle et voulut s'emparer de l'Aragon. Ayant déclaré la guerre au nouveau monarque, il se rendit maître de plusieurs places, et entr'autres de Saragosse. Ce fut dans cette ville que le comte de Toulouse et les autres seigneurs parvinrent à faire signer aux deux adversaires un traité de paix, à certaines conditions rapportées ' par les chroniques. Le roi de Castille, heureux de ce traité, combla les seigneurs français de présents magnifiques, et Alphonse Jourdain revint dans ses états avec plusieurs chevaux d'un grand prix, un vase d'or du poids de trente marcs et de riches bijoux. Du reste, le voyage d'Alphonse à Saragosse détermina la paix qu'il fit alors avec le comte de Barcelonne, et le 18 septembre il fit serment à ce seigneur d'être1 toujours pour lui un fidèle et loyal allié, et de le servir contre tous les princes du monde, excepté contre le roi de Castille.

Pendant ces expéditions des seigneurs français au-delà des Pyrénées où les grands partageaient entr'eux des royaumes, le diocèse de Toulouse vit un grand exemple de renoncernent donné par un seigneur de ce pays : Raymond Geraud se retira dans l'abbaye de Saint-Théodard et s'y revêtit de

l'habit* monacal. Il possédait plusieurs terres au-delà du fleuve du Tarn, entr'autres, celles du Fossat, et les donna à ce monastère. Son fils Amélius confirma cette donation, qui fut faite en 1134, en présence de Guillaume évêque de Cahors. Quant à Amélius, évêque de Toulouse, il confirma de son côté la donation de l'église de Sainte-Colombe d'Ambolag, qui fut faite à la même époque au monastère de Lézat.

Ce prélat allait perdre bientôt le prévôt Aicard , qui touchait au terme de sa longue carrière. Aicard reçut, en 1136, Guillaume de Lager au nombre des chanoines de sa cathédrale. Ce seigneur, donna, à cette occasion, au chapitre de Saint-Etienne l'église de son nom et toutes ses dépendances. Le prévôt signa cet acte, et mourut peu de temps après, au mois de septembre. Il avait gardé la prévôté de Saint-Etienne pendant dix-sept ans, et eut pour successeur Bernard premier dù nom, surnommé Bonhomme.

Le prieuré de la Daurade était alors gouverné par Raymond deuxième du nom. Il fut, en 1135, choisi pour arbitre, avec Guillaume d'Andoufielle, archevêque d'Auch, pour terminer un différend qui s'était élevé entre Vivian évêque de Lectoure et Guillaume abbé de Moissac, au sujet d'une église dédiée à saint Clair. Nous ne connaissons pas l'issue de cette intervention. Guillaume d'Andoufielle dont il est ici question avait été évêque de Lectoure avant sa promotion à la métropole auscitaine ; il était neveu de saint Bertrand de Comminges, avait pris rang parmi les chanoines de Saint-Etienne de Toulouse, et était passé de ce chapitre sur le siège de Lectoure. C'était un prélat distingué non seulement par sa naissance, mais encore par sa piété et sa rare prudence.

Le successeur de saint Bertrand sur le siège de Cornminges, Roger de Nur, dont nous avons déjà parlé, favorisa la fondation de l'abbaye de Bonnefont, de Tordre de Cîtaux. Excités par les sentiments de la piété la plus vive, Flandrine, veuve de Gaufred seigneur de Montpezat, et ses fils Bernard, Guillaume et Tortaner, cédèrent, en 1136, à Vaucher abbé de Morimond, le lieu de Bonnefont pour y construire un monastère. Plusieurs autres seigneurs de la même famille et des familles voisines cédèrent des bois et des terres à cette fondation. Le moine Basin, accompagné de quelques religieux, se rendit de Morimont à Bonnefont. Ils construisirent d'abord une maison avec des branches d'arbres et des ceps de vigne, et ne vécurent pendant quelque temps que des herbes des champs. Ils se virent forcés de quitter ces lieux sauvages, et Bernard abbé d'Escaledieu leur donna le lieu de Justaret dans FAstarach, où ils se rendirent; mais, vaincus par les prières de Roger de Nur, ils revinrent à leurs premières cabanes, qui à peine s'élevaient à hauteur d'homme. Ce prélat exhorta si puissamment les fondateurs et les riches seigneurs d'alentour, qu'enfin Flandrine dame de Montpezat et ses enfants leur cédèrent la terre de Saint-Canet. Les autres seigneurs suivirent leur exemple, et les cisterciens de Bonnefont purent enfin construire un oratoire et un monastère. Cette maison devint plus tard la mère de beaucoup d'autres, soit en France, soit en Espagne, et les comtes de Comminges fa choisirent pour le lieu de leur sépulture.

Sur les rives de la Garonne, dans le Toulousain, s'élevait encore un autre monastère, celui de Belleperche. Il eut pour fondateurs les seigneurs de Castelmairan, toparques

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d'Arcombaut. Il est difficile de connaître quels furent les premiers moines qui l'habitèrent; on croit qu'ils vinrent de l'abbaye de Grand-Selve, et que plus tard ils se donnèrent à saint Bernard abbé de Clairvaux. Aymar est regardé comme leur premier abbé. Ce monastère fut bâti avec une grande magnificence; l'église ne le cédait à aucune basilique. Elle eut pour bienfaiteurs les comtes de Toulouse, les vicomtes de Lomagne, les seigneurs de risle-Jourdain, de Roquefort, et plusieurs autres.

Pendant que l'ordre de saint Benoît établissait ces monastères, les chevaliers de Jérusalem s'étendaient dans la province; ainsi, en 1136, Roger comte de Foix et Chimène son épouse donnèrent à cette milice, dans la personne des chevaliers Arnaud de Bedos et Raymond de Gaure, le lieu de Nogarède à titre de franc-alleu, pour y établir une commanderie sous le nom de Villedieu. Cette donation se fit entre les mains d'Amélius évêque de Toulouse, qui en devint le garant. Les donateurs y ajoutèrent un jardin qui avait appartenu à Guillaume de Toulouse, et toutes ses dépendances. La commanderie de Villedieu était une des plus anciennes du Midi.

Le mouvement religieux ne se manifestait pas seulement par la fondation des monastères, mais encore par le dévouement, qui portait les femmes elles-mêmes à se retirer du monde et à se consacrer à Dieu ; ainsi Bernard Bonhomme, prévôt de Saint-Etienne, reçut en qualité de chanoinesse de cette église Béliarde, qui était fille d'un puissant seigneur nommé Jean Ugbald. On distinguait deux sortes de chanoinesses, les régulières et les séculières; les premières suivaient en général la règle de saint Augustin et sont res-

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tées inconnues dans l'église jusqu'au ixe siècle. Elles renonçaient à toute propriété, et vivaient en commun. Les séculières ne vivaient pas ordinairement en commun, ne formaient point de vœux proprements dits, n'étaient astreintes qu'à la récitation de l'office divin, et portaient un habit particulier ; elles possédaient des prébendes dans les chapitres. Nous ignorons à quel ordre de chanoinesses appartenait Béliarde. Nous serions portés à croire qu'il existait alors près de la cathédrale de Saint-Etienne quelque établissement régulier destiné à des chanoinesses de la première classe. Les expressions de la chronique paraissent l'indiquer.

L'année suivante (1137), le prévôt Bernard Bonhomme écrivit au pape Innocent II pour le prier de vouloir bien confirmer les statuts qu'Izarn avait donnés au chapitre de Saint-Etienne. Le 15 des calendes de mars, le pape lui adressa une bulle dans laquelle il accédait à sa demande. Cette démarche du prévôt paraîtrait indiquer que le chapitre de la cathédrale commençait à se relâcher de la régularité primitive que la réforme avait établie dans son sein.

L'abbaye de Lézat perdit alors Guillaume d'Espel, son abbé. Il eut pour successeur Guillaume de Ravat. Ce monastère reçut en même temps un témoignage éclatant de la libéralité d'Amélius, qui lui céda l'église de Saint -Cysi. C'est ici le plus ancien monument que nous trouvions dans notre histoire sur ce saint martyr. D'après les traditions locales, ce saint était un des compagnons do saint Vidian, et fut blessé avec lui dans la fameuse bataille qui eut lieu, au vu* siècle, entre les chrétiens et les Sarrasins, dans la plaine d'Angonia qui prit plus tard le nom de Martres.

Cysi, après avoir été blessé, se retira auprès d'une fontaine appelée Anagasic et y fut martyrisé. Les chrétiens bâtirent un oratoire sur son tombeau, non loin d'un bourg qui portait le nom de Rieux, situé sur la Rize, et qui dépendait do l'Eglise de Toulouse. C'est cet oratoire qu'Amélius céda à l'abbaye de Lézat. Il renfermait à cette époque les reliques du saint, qui ne furent transportées que beaucoup plus tard a la nouvelle cathédrale de Rieux.

Cette même année, expirait sur la terre étrangère Pons comte de Tripoli, l'illustre petit-fils de Raymond de Saint - Gilles. Bezauge, prince de la milice de Damas, fit une soudaine irruption dans ses états. Le comte, pour repousser ce redoutable adversaire, appela à son secours les Syriens du mont Liban. Ceux-ci , qui étaient d'accord avec ses ennemis, lui persuadèrent de livrer bataille à Bezauge ; au milieu du combat , ils le trahirent et le livrèrent aux infidèles, qui lui firent subir les plus horribles tourments. Il laissa deux fils de sa femme Cécile : Raymond , qui lui succéda dans le comté de Tripoli, et Philippe.

Alphonse Jourdain apprit la mort de son neveu au moment où il se disposait d'aller à Limoges pour y-vénérer les reliques de l'apôtre saint Martial, auquel il avait une particulière dévotion. Il arriva dans cette ville vers la fin de juin, et y rencontra, sans s'y attendre, lo roi Louis-le-Jeune qui se rendait à Bordeaux pour y épouser Eléonore, fille de Guillaume X comte de Poitiers. Ce dernier prince, que saint Bernard avait réconcilié avec l'Eglise, venait de mourir à Saint- Jacques en fcalice, où il s'était rendu en pèlerinage. Il était âgé de 38 ans, avait été marié deux fois, et n'avait eu que deux filles du premier lit : Eléonore, qui hérita de

ses domaines, et Alix , qui épousa le comte de Vcrmandois. Alphonse n'accompagna pas le roi aux splendides fêtes de ses noces. Eléonore était sa proche parente, et il redoutait que cette nouvelle reine de France ne fît revivre les anciennes prétentions de la maison de Poitiers sur le comté de de Toulouse. Il revint donc dans la capitale de ses états. Au mois de janvier 1158, il s'unit de nouveau avec les trois vicomtes fils de Bernard-Aton, Roger, Trincavel, et Bernard ; il leur fit le serment solennel de ne jamais rien entreprendre ou permettre qu'on entreprit rien contre leurs personnes et leurs domaines, Rengageant à les défendre contre tous. Cest dans cet acte qu'il parle pour la première fois de Raymond son fils, qui n'était alors âgé que de quatre ans.

Il était important que le comte Alphonse vécût en bonne intelligence avec ces princes, car Roger recevait foi et hommage de plusieurs seigneurs du Toulousain. Il se qualifiait a cette époque du titre de comte de Carcassonne et de Razès et vicomte d'Ambialet, et reçut vers ce même temps les hommages des seigneurs d'Hautpoul, de Cabarès, de Lavaur, de Saint-Félix, du Caylar, de Lauraguais, de Roquefort, de Termes, d'Auriac, et de Penne. Le comte de Toulouse voulut encore se concilier l'affection du clergé de cette ville en renonçant pour lui et ses successeurs à un usage depuis longtemps établi par lequel les comtes s'emparaient de la dépouille de l'évêque après sa mort. Ainsi, un jour de dimanche, Alphonse se rendit avec toute sa cour à l'église cathédrale, accompagné de Bernard comte de Comminges, de Roger III comte de Foix, de Sicard de Lauraguais, de Raymond d'Hauterive, de Bernard de Montaut, et de plu-

sieurs autres seigneurs ; là , à l'évangile de la messe matutinale, eu présence de l'évêque Amélius et de tout son clergé, il renonça à la dépouille de l'évêque de. Toulouse. Nous trouvons dans cet acte le nom des grands dignitaires du chapitre : Bernard Bonhomme, prévôt; Maurin, archidiacre; Ricard, écolâtre, et Bernard de Justiniac, second archidiacre.

Les anciennes chroniques nous rapportent que Bertrand de Comminges, dont il est question dans cet acte, entra, à cette époque, en possession de la seigneurie de Martres. Un événement déplorable enleva cette seigneurie à ses anciens possesseurs. Dans une dispute que le seigneur et le consul de cette ville eurent ensemble en présence du comte de Comminges, le premier attenta à la vie du second, et se vit obligé de prendre la fuite. Bernard de Comminges donna alors une partie du territoire de Martres à l'abbaye de Bonnefont qui venait d'être fondée, et dont il était peut-être aussi l'un des fondateurs.

Le comte Alphonse reçut à son tour foi et hommage de la part de Galburge, fille d'Etienne du Vernet. Cette dame et Adelaïs sa fille lui cédèrent le château du Vernet, qui était une terre allodiale, avec toutes ses dépendances ; le comte accepta cette donation et leur en laissa la jouissance, a titre de fief. Ces sortes de transactions établissaient des redevances et des droits seigneuriaux ; et lorsque, par la mort ou les donations des titulaires, ces droits étaient acquis aux monastères, ils pouvaient procurer quelques richesses à ces maisons quand les abbés voulaient les aliéner. Ainsi, en 1158, Guillaume Ier, deuxième abbé de Frédelas, céda à un soigneur nommé Pierre Aton tous les droits que

ce monastère avait sur une boucherie que Roger de Montaut possédait à titre de feudataire de l'abbaye.

Le monastère de Saint- Antoine de Lézat se trouva, en 1139, exposé à toutes les insultes et les déprédations des habitants du pays et des étrangers, qui y commirent les plus grands excès. Guillaume en était alors abbé. Pour remédier a tous ces maux, il assembla les seigneurs les plus puissants du voisinage : Roger comte de Foix, Bernard comte de Comminges, Willelmi de Benque, Atton d'Hauterive, Bernard de Beaumont, Arnaud de Marquefave, Bernard de Montaut. Après leur avoir exposé l'état de son monastère et du bourg qui en dépendait, il fut statué qu'on entourerait ce lieu de murailles, et qu'on y élèverait une forteresse pour le défendre. Roger comte de Foix et les autres seigneurs prirent tour à tour la parole et renoncèrent à tous les droits qu'ils pouvaient avoir sur l'abbaye, afin de faciliter l'exécution de ce projet. Cette assemblée fut tenue au mois d'avril, en présence d'Amélius.

Peu de jours après, ce prélat mourut à Toulouse, après trente-trois ans d'épiscopat. Il faut moins louer en lui la noblesse de la naissance et l'immensité des richesses que le soin qu'il prit pour favoriser les fondations des divers établissements religieux dans son diocèse. Il assista à deux synodes et à un célèbre concile qui se tinrent à Toulouse ; il vit s'élever dans son diocèse l'ordre de Fontevrault, le prieuré de Saint-Antoine , les célèbres abbayes de Grand- Selve, de Belleperche et de Bolbonne; il offrit un asile aux nobles chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, et devint le bienfaiteur de l'abbaye de Conques en Rouergue. Sincèrement attaché au comte Alphonse, il l'accompagna dans

ses pèlerinages, et entra dans toutes ses vues pour le bien de la religion. Amélius eut pour successeur sur le siège de Toulouse Raymond de Lautrec,

Raymond Wiilelmi, abbé de Saint-Saturnin , suivit de très près l'évêque de Toulouse au tombeau ; il mourut au mois d'août y après avoir gouverné cette abbaye pendant vingt-trois ans, et eut pour successeur Hugues, premier du nom.

A peu près à la même époque où se tint rassemblée de Lézat dont nous venons de parler, le comte Alphonse, par une donation qui porte la date du mois de mars 1159, céda à Pierre Monetier et à ses descendants quelques moulins que Geraud de la Condonic tenait en fief, et qui étaient situés au lieu d'Habunian. Le comte, dans cet acte, nomme ses baïles Guaehe et Pierre de Tolosa. Ge dernier appartenait à Tune de ces familles demi-nobles et demi-bourgeoises qui prenaient le nom de la ville où elles fixaient leur résidence, mais qui n'avaient aucun rapport avec la maison comtale de Toulouse.

Il existait autrefois dans le Toulousain une terre allodiale nommée Murel ou Muret; au xe siècle, elle était possédée par des seigneurs particuliers, dont l'un, Radvenus, fit donation à Adasius, abbé de Lézat, de cette terre et d'une église qui y avait été fondée en l'honneur de saint Germier. Au même siècle, cette donation: fut confirmée par Raymond Ier, comte de Rouergue, qui sans doute avait succédé aux descendants de Radvenus. De la maison de Rouerguo, la terre de Muret passa à celle de Béziers. L'un des seigneurs feudataires de cette maison éleva, au confluent de la Longe et de la Garonne, une tour ou château (castrum

Murelli) que Bernard- Aton, au commencement du xnc siècle, donna à Roger, son fils aîné. Le fondateur de ce château est désigné sous le nom de Pierre Raymundi de Murel. €e château était possédé en 1139 par Godefroi, dont la fille et Tunique héritière, nommée Dias, épousa Bernard comte de Comminges. Celui-ci eut trois fils et une fille de cette dame : Bernard de Comminges, du nom de son père, Roger, Odon de Samatan, et Bernarde. n donna celle-ci en mariage à Roger de Béziers, avec les châteaux de Hsle et de Caselas. Godefroi donna aussi le château de Muret à sa petite-fille, à condition que, si Roger son époux mourait sans enfants, ce château appartiendrait aux Comminges. C'est ce qui arriva.

Dias, comtesse de Comminges, faisait des vers en langue romane. On lui attribue une chanson assez gracieuse où elle se plaint de ses maux et semble accuser son époux de quelque infidélité.

Raymond de Lautrec, évêque de Toulouse, appartenait à la famille de ce nom. Au commencement de son épiscopat, il écrivit à Giscard d'Aimery, prieur du grand-prieuré de Saint-Gilles, au sujet d une transaction passée à Toulouse entre Guillaume prieur de Sainte-Marie et Bernard recteur de l'église de Sainl-Remi. Cette transaction avait pour objet l'église de la Dalbade, qui sans doute à cette époque fut cédée aux chevaliers de Saint- Jean. Le prieur de Saint-Gilles répondit à Raymond de Lautrec qu'il ratifiait pleinement cette transaction. Les lettres sont datées de l'année 1140.

Alphonse Jourdain n'était point à Toulouse lorsque ces lettres arrivèrent à levêque ; il venait d'entreprendre un second pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. En ce

temps, Alphonse VII, roi de Castille, se mit en armes contre le roi de Navarre Gareias IV qu'il voulait obliger à devenir son vassal, et attaqua Pampelune ; mais il fut vaincu. Il rassembla alors de nouvelles troupes, et établit son quartiergénéral à Najara. Cest dans cette ville que le comte Alphonse rencontra son cousin le roi de Castille. Alphonse s'efforça de faire suspendre les hostilités jusqu'à son retour de Galice, et fut assez heureux pour établir entre les deux princes une paix solide que cimenta le mariage de Sanche, fils du roi de Castille, avec Blanche, fille du roi de Navarre.

En l'absence du comte Alphonse, Raymond deLautrec se rendit à Narbonne, où l'archevêque Arnaud avait convoqué un concile. L'assemblée se tint dans la cathédrale. Adalgaire, évêque d'Elne (Perpignan), fit un tableau saisissant des calamités dont les Sarrasins accablaient son diocèse ; ils avaient fait un grand nombre de captifs, et levêque demandait des secours pour les racheter. Il fut arrêté dans ce concile qu'on ferait une quête dans la province. De retour a Toulouse, Raymond de Lautrec intéressa pour cette œuvre la charité de son peuple. Il assista quelque temps après en qualité de témoin à la donation que fit un seigneur nommé Arssende au monastère de Lézat, d'une partie de l'église de Maurnay, à l'occasion de l'entrée de ce seigneur dans l'abbaye en qualité de religieux. Il vit s'élever à cette même époque un nouveau monastère dans son diocèse ; les seigneurs de Montaut et Guillaume d'Andoufielle archevêque d'Auch en étant les fondateurs, ils le construisirent dans une vallée très agréable au midi de Toulouse, et non loin de Muret, Cette maison prit le nom d'Eau nés (EUm-). Les

premiers religieux qui l'habitèrent furent envoyés de B&rdonne, Tune des filles de Morimond.

Le monastère de Saint-Orens, situé sur les confins des diocèses de Toulouse et de Comminges, avait subi depuis sa fondation des phases diverses. Institué d'abord pour des femmes, il fut ensuite changé en un hospice pour les pauvres, au commencement du xne siècle. Quelques seigneurs du pays lui donnèrent de grands biens et y établirent une communauté de religieux. Ceux-ci l'abandonnèrent à leur tour, et en 1140 il fut uni à l'abbaye de Vielmur au diocèse de Castres, à laquelle il demeura soumis jusqua sa destruction. Nous voyons à la même époque Alphonse, roi d'Aragon, prendre sous sa protection l'abbaye de Bolbonne. Ainsi les grands seigneurs et les rois fondaient , dotaient cl protégaient les monastères.

A son retour du voyage d'Espagne, le comte Alphonse se rendit du côté du Rhône. Nous le trouvons, en effet, en 1 140 à l'abbaye de Saint-André d'Avignon, accordant plusieurs privilèges a ce monastère et confirmant la donation de di- ' vers biens. Son séjour en Provence ne fut cependant pas de longue durée. Ayant appris que Louis-le-Jeune avait mis sur pied une armée et qu'il s'avançait vers Toulouse pour l'assiéger, il hâta son retour dans la capitale de ses états. Louis parut , en effet , devant Toulouse pour soutenir les droits qu'il prétendait avoir sur ce comté par Eléonore sa femme, princesse d'Aquitaine et petite-fille de Philippia comtesse de Toulouse. Les Toulousains, excités par la présence d'Alphonse, firent bonne contenance, et forcèrent le roi de France à s'éloigner avec son armée.

Heureux et fier de sa victoire, Alphonse voulut donner h

ses chers Toulousains une marque éclatante de sa gratitude pour leur beau fait d'armes : il leur accorda, par un acte qui porte la date de 1141, le privilège de pouvoir vendre librement leur vin sans payer aucun usage, et à ceux de la campagne de ne payer qu'un denier par semaine; il permit aussi aux Toulousains de prendre le sel où ils voudraient, sans payer. Cet acte fut passé au mois de novembre, en présence de plusieurs seigneurs, et en particulier de Raymond de Lautrec, évêque de Toulouse.

Le 12 des calendes d'avril, Innocent II donna une bulle en faveur de l'abbé et des chanoines de Saint-Saturnin; il confirma toutes les donations déjà faites à cette église et les privilèges accordés par ses prédécesseurs; il donna la permission, sur le refus de l'évêque diocésain, de s'adresser à une autre évêque pour recevoir de lui le saint chrême, l'huile des infirmes et des cathécumènes, faire consacrer les autels et églises, et recevoir de lui les ordres sacrés, n fit défense de bâtir des oratoires et chapelles dans la paroisse de Saint-Saturnin sans la permission du chapitre. Ce dernier devait payer annuellement au pape six sols (monnaie vieille de Poitiers).

Innocent II , après avoir donné cette bulle en faveur de Saint-Saturnin, se rendit, cette même année, le bienfaiteur de l'abbaye de Sorèze en la confirmant dans la possession de tous ses biens et en lui accordant de nouveaux et nombreux privilèges. Nous allons voir ce pontife, par un contraste assez frappant , témoigner d'un côté sa sollicitude pastorale à plusieurs établissements religieux du pays toulousain, et, de l'autre, frapper d'excommunication le comte qui dominait sur ces domaines.

Voici quelle fut la cause de cet anathème porté contre Alphonse.

Guillaume VI seigneur de Montpellier s'était aliéné l'esprit des habitants de cette ville, qui se soulevèrent et le chassèrent honteusement. Comme Alphonse était en ce moment en querelle avec le comte de Barcelonne, allié de Guillaume, il prit facilement le parti des habitants contre ce dernier. Malheureusement pour le comte de Toulouse, le seigneur de Montpellier était lié d'une étroite amitié avec Innocent II, qui embrassa sa cause, excommunia les rebelles, et mit la ville en interdit. Peu de temps après, il écrivit a l'archevêque de Narbonne, à ses suffragants, à Guillaume évèque de Mende, et à Humbert évêque du Puy, pour leur intimer l'ordre d'avertir le comte de Toulouse d'abandonner le parti des rebelles, sous peine de voir un interdit général lancé sur ses domaines. Alphonse ne se laissa pas fléchir, et la sentence d'excommunication fut lancée par les prélats.

Aussitôt la division s'établit entre les seigneurs de la province; de toutes parts ils s'armèrent les uns contre les autres : on vit Roger vicomte de Carcassonne faire la guerre à Sicard vicomte de Lautrec; Roger de Foix, Izarn de Dourgne et Guiilaume-Aton de Villemur enlevèrent plusieurs châteaux à Roger de Carcassonne, entr'autres ceux de Balaguier et de Dourgne. Alphonse protégeait ces irois seigneurs contre le vicomte de Carcassonne. Les peuples étaient presque toujours les victimes de ces querelles, et ces divisions perpétuelles ne pouvaient qu'affaiblir l'autorité des seigneurs et augmenter la force des vassaux opprimés.

Au milieu de toutes ces guerres, le comte Alphonse se tenait en Provence, puisque, au mois de septembre 1142, il

se rendit avec Raymond son fils à Saint-André d'Avignon, et qu'il y restitua en plein chapitre, en présence de Bertrand de Sabran et de Hugues de Baux, les biens qu'il avait usurpés sur ce monastère; il y confirma ensuite les donations que lui et ses prédécesseurs avaient déjà faites. Alphonse chercha cependant à réconcilier tous ces seigneurs; ainsi, par un accord qui porte la date du 26 juin 1142, il promit d'obliger le comte de Foix et les seigneurs qui faisaient cause commune avec lui à rendre à Roger vicomte de Carcassonne les châteaux de Balaguier et de Dourgne; à faire démolir le château de Villemur, et à lui permettre de recevoir le serment de fidélité des habitants du château de Graulhet.

Mais les efforts du comte Alphonse ne firent qu'arrêter pendant quelque temps les guerres et les divisions qui agitaient le pays. Plusieurs actes venus jusqu'à nous montrent que, durant l'année 1142, tous les seigneurs étaient misérablement ligués les uns contre les autres. Au milieu de toutes ces agitations, Raymond de Lautrec ne négligeait pas les intérêts de son Eglise. D'après d'anciennes chroniques, il se rendit à Rome pour y saluer le pape Innocent II et y plaider la cause de sa cathédrale. Il paraît que de mauvais administrateurs avaient aliéné une partie de ses biens, et que le nouvel évêque n'était pas très agréable aux habitants de Toulouse. Le pape écrivit au clergé et aux fidèles de cette église en ces termes : « Nous avons reçu avec bien- » veillance auprès de nous Raymond, votre évêque, et l'a- » vons instruit des devoirs de la charge pastorale. Nous le » renvoyons à son siège, sous la sauvegarde de notre au- » torité et de nos lettres, vous exhortant et au besoin vous

» ordonnant de le respecter comme votre pasteur et de lai- » mer comme un père. Prêtçz-lui votre concours pour ren- » trer en possession des biens de sa cathédrale, qui ont été » dilapidés. Nous défendons qu'on en aliène aucun désor- » mais sans le consentement de l'évêque. » Le pape , en terminant, déclare qu'il approuve d'avance toutes les peines canoniques que l'évêque pourrait porter contre les violateurs de ces lois. Ces lettres pontificales sont datées du mois de mai 1142.

Afin d'assurer l'exécution de ses commandements apostoliques , à ces premières lettres le saint-père en ajouta de nouvelles qu'il adressa à Raymond de Lautrec, et dans lesquelles il prend sous sa protection spéciale la cathédrale de Saint-Etienne, défend expressément encore l'aliénation de ses biens, et frappe d'excommunication majeure toute personne, de quelle qualité ou dignité qu'elle puisse être, qui osera enfreindre ses ordres. Ces secondes lettres portent la même date que les premières; elles sont signées de Saint-Pierre et de Saint-Paul (on comprend en quel sens), du pape et de douze cardinaux de l'Eglise romaine.

Non content de protéger l'église cathédrale de Toulouse, le pape voulut étendre encore sa sollicitude sur le monastère de Grand-Selve; il écrivit donc à Bertrand qui en était abbé et à ses religieux pour leur annoncer qu'il prenait leur monastère sous sa juridiction immédiate ; il y établit la règle de saint Benoît, telle qu'elle était suivie à Cîtaux, et déclara que tous les biens que cette maison avait acquis ou pourrait acquérir des pontifes, des rois ou des princes, seraient inaliénables. C'est dans ce document que l'on trouve les limites des domaines de l'abbaye et les biens qu'elle pos-

sédait, soit dans le diocèse de Toulouse, soit dans ceux de Narbonne et de Périgueux. La bulle d'Innocent II est signée de neuf cardinaux.

Guillaume de Ravad, abbé de Lézat, mourut au mois d'août 1142. Ce fut à son zèle que ce monastère dût son rétablissement. Il avait vu cette maison dévastée par les brigands qui s'étaient répandus dans la province, et grâce à l'intervention des seigneurs et des évêques, il put la mettre à l'abri des nouvelles attaques dont elle pouvait être l'objet. Il eut pour successeur dans le gouvernement de l'abbaye Atton III, qui, à la fin d'août de cette même année, donna l'habit religieux k un seigneur nommé Raymond de Montrode. Celui-ci, en entrant dans le monastère, lui donna tous ses biens.

L'église cathédrale de Toulouse recevait, elle aussi, de nouveaux domaines. En 1143, Roger de Nur ou de Noër, évêque de Comminges, céda au chapitre de Saint- Etienne, dans la personne de Raymond de Lautrec et du prévôt Bernard, l'église de Saint-Martin de Noër (Noë) et toutes ses dépendances. Il fit cette donation de concert avec son frère Bernard de Montaut , Dias son épouse , et leurs enfants Arnaud-Pons, Gautier et Izarn. Il fut stipulé dans l'acte qu'un chanoine de Saint-Etienne ferait le service dans cette église; à cet effet, Bernard de Montaut donna son fils Odon, après l'avoir fait chanoine. La cession solennelle eut lieu en plein chapitre à Saint-Etienne, en présence de Raymond de Lautrec évêque de Toulouse, de Roger de Nur évêque de Comminges, de Bernard prévôt, et de tous les autres clercs.

L'évêque de Toulouse vit s'élever dans son diocèse, à la

même époque, un nouveau monastère qui eut pour fonda- « teurs Bernard do l'Isle- Jourdain, chef de cette illustre maison. Il céda à l'abbé de la Chaise-Dieu un lieu appelé la Capelle, situé a peu de distance de Toulouse, non loin des, bords de la Garonne, vers le nord. Les descendants de Bernard de Hsle donnèrent k cette maison des marques de leur munificence. Elle était k peine fondée lorsque Guillaume , archevêque d'Auch , Vital son frère et ses enfants cédèrent k l'abbé de la Chaise-Dieu quelques terres voisines de la Capelle. Lorsque Bernard eut réuni ces divers dons, il jeta les fondements du monastère, qu'il fit construire au sommet d'une colline ; il y fit venir des religieux de Prémontré, a la condition que la nouvelle abbaye reconnaîtrait toujours la Chaise-Dieu pour sa mère.

Frappé par rexcommunication du souverain pontife, le comte Alphonse, avant de solliciter son absolution, voulut faire la paix avec Roger vicomte de Carcassonne, Ermengarde vicomtesse de Narbonne, qu'il avait spoliée, comme on l'a vu plus haut, et quelques autres seigneurs. Les accords furent passés en 1143 et renferment des articles très multipliés. 1° Alphonse rend la ville de Narbonne k Ermengarde. 2° Celle-ci s'engage k faire jurer la paix conclue avec Alphonse par quarante chevaliers de Narbonne; son mari par vingt autres; Roger de Béziers, par autant de Carcassonne et de Razès; Trincavel et Raymond-Etienne, par vingt des diocèses de Béziers et d'Agde; Pierre de Minerve, Guillaume et le vicomte Sicard, par un pareil nombre. 3° Alphonse rend k Roger le château d'Arifat, lui remet le serment de fidélité qui lui avait été prêté pour le château de Brugnac ; il s'engage k détruire les fortifications du châ-

teau de Candeil, a restituer les châteaux de Balaguier et de Dourgne, et à obliger le comte Izam à reconnaître qu'il tient de Roger le château de Graulhet. Nous trouvons dans cet accord beaucoup d'autres articles qu'il serait trop long de rapporter, nous bornant à citer les noms de plusieurs châteaux qui, plus tard, sont devenus des villes ou des bourgs : tels sont Layaur, Castelnau (d'Arry), Àvignonet.

Pour témoigner à Dieu la reconnaissance de la paix qui avait été obtenue, Roger vicomte de Béziers se donna, c'est-à-dire s'affilia au monastère de Grand-Selve, suivant en cela l'exemple de son père. Cette affiliation consistait à accorder quelques privilèges ou quelques biens à l'abbaye ; en échange, on avait part aux bonnes œuvres et aux prières des religieux.

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