LIVRE XVII
DEPUIS LA RÉCONCILIATION DU COMTE ALPHONSE AVEC LE SIEGE APOSTOLIQUE EN, 1143 , JUSQUAU SIEGE DE TOULOUSE PAR HENRI II ROI D* ANGLETERRE, EN 1159.
Le comte de Toulouse était un prince naturellement pieux. Se trouvant encore en 1143 du côté du Rhône, il eut une conférence avec l'évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux qui l'engagea fortement k se réconcilier avec Rome. Le comte promit k l'évêque d'agir avec une entière bonne foi. Cette clause ferait supposer qu'avant de se soumettre, il établit certaines conditions, qui sans doute furent acceptées. Il écrivit alors une lettre k Hugues, archevêque de Rouen et légat du pape, pour lui faire part des bonnes dispositions qui l'animaient. Le légat fut comblé de joie en recevant les lettres d'Alphonse, et lui répondit en ces termes :
« Hugues , archevêque de Rouen , légat du saint-siége » apostolique, k Alphonse très noble comte de Toulouse, » duc de Narbonne, marquis de Provence, tout ce que nous » pouvons et nous devons vous mander de bien.
» Dieu ayant placé votre illustre personne dans une » dignité éminente, et vous ayant donné la probité en par- » tage, vous devez tâcher de lui plaire, puisque vous tenez » de lui l'une et l'autre et qu'il les a en sa main. Votre » libéralité nous a écrit de venir k votre rencontre k Lyon, » k Vienne ou a Valence ; nous choisissons cette dernière » ville, si vous le trouvez bon, et nous nous y trouverons,
» Dieu aidant, suivant votre demande, le 7 de mars. Nous » espérons que vous agirez de bonne foi, ainsi que vous » l'avez promis à notre vénérable frère l'évêque de Trois- » Châteaux et à nous-même par votre lettre. Ilàtez-vous, » illustre prince et seigneur, de vous réconcilier avec l'Eglise • votre mère, afin de croître toujours en honneur. Adieu. »
Conséquemment à ces lettres, Alphonse se rendit a Valence et y reçut l'absolution de l'excommunication qu'il avait encourue. Depuis longtemps il avait des démêlés avec les archevêques d'Arles au sujet de la terre d'Argence. Ces prélats prétendaient que le .comte avait usurpé certains droits sur eux. Pour satisfaire ces prélats, le comte prêta serment, en 1145, à Raymond archevêque d'Arles, de ne jamais attaquer sa vie ou ses biens, ni l'église d'Arles, ni son cloître, ni les châteaux de Sellon et de Saint- Amans.
Peu de temps après avoir fait ces accords, Alphonse partit pour l'Espagne, en 1U4. Ce fut dans ce voyage qu'il négocia la paix entre Alphonse roi de Castille, son cousin germain, et Garcias roi de Navarre, qui s'étaient divisés entr'eux par suite de la guerre que celui-ci avait déclarée au comte de Barcelonne, allié du roi de Castille. La paix fut conclue, grâce à l'intervention du comte de Toulouse, et le mariage dTfrraque, fille d'Alphonse, avec Garcias vint en assurer la durée.
Alphonse Jourdain revint dans ses états, où il s'occupa d'une manière active de fonder une ville nouvelle. Nous avons déjà dit qu'à la fin du ixe siècle, le corps de saint Audard ou Théodard, archevêque de Narbonne, avait été inhumé dans une abbaye fondée par ses ancêtres sous l'invocation de saint Martin, assez près de Toulouse, et au conii. u
iluent de la rivière du Tescou avec le Tarn. Cette abbaye avait été réformée au xi6 siècle et soumise à la Chaise-Dieu ; elle prit alors le nom de Montauriol, d'un village voisin qui en dépendait. Alphonse résolut de bâtir une ville près de cette abbaye, k cause de la beauté de son site ; il en fit tracer l'enceinte, voulut qu'elle s'appelât Montauban (Montalbd), parce qu'elle devait s'élever sur une éminence et que les saules (alba) croissaient aux environs. Par une charte qui porte la date du mois d'octobre 1144, de concert avec Raymond son fils, il fixa les droits que devaient lui payer les nouveaux habitants, entr'autres, celui de douze deniers iïacapte pour chaque maison qui aurait six astades de large et douze de long. Il énumère dans cette charte tous les états et professions, et fixe ce que chacun doit payer de redevance annuelle.
Il fallait nécessairement peupler la nouvelle ville : le comte trouva très naturel d'obliger les vassaux de l'abbaye, et ceux de Montauriol surtout, k venir s'établir dans la nouvelle cité. Les moines de Saint-Théodard s'y opposèrent. Alors Alphonse les chassa de leur maison, les menaça de se porter aux dernières extrémités, et fit élever trois châteaux sur les terres de l'abbaye. Albert, qui gouvernait le monastère, après avoir pris conseil de plusieurs évêques de la province, partit pour se rendre auprès d'Eugène III. Il le rencontra à Viterbe, et raconta au pontife tout ce qu'il avait eu k souffrir de la part d'Alphonse. Le pape, touché de ses plaintes, écrivit, le 23 juin de l'an 1145, a Arnaud archevêque de Narbonne et k Raymond de Lautrec évèque de Toulouse, des lettres dans lesquelles il leur ordonne d'engager Alphonse k laisser en paix les moines de
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Saint-Théodard, à démolir les châteaux qu il avait construits, à réparer les dommages qu'il avait causés, et à abolir enfin les mauvaises coutumes qu'il avait introduites dans ce monastère. Le pape donne au comte quarante jours pour se soumettre ; passé ce terme, s'il n'obéit pas, l'interdit doit être jeté sur la ville et le diocèse de Toulouse. Si le comte résiste encore, le pape menace de l'excommunier. L'histoire ne nous dit point quelle fut l'issue immédiate de cette affaire, qui, du reste, ne fut terminée qu'après la mort d'Alphonse.
Au milieu des démêlés du pape et du comte de Toulouse, les seigneurs du pays se livraient de continuels combats. Pour les mettre d'accord, on était obligé de tenir souvent des assemblées ou plaids dans lesquels ils remettaient leurs intérêts communs à la décision d'autres seigneurs ou à l'intervention d'un arbitre. Ainsi les seigneurs de La Salvetat et de Labastide en Albigeois, de Lavaur et de Verfeil dans le Toulousain, soumirent leurs différends à Sicard vicomte de Lautrec, qui s'efforça de tout concilier dans un plaid qui fut présidé alors par Roger vicomte de Carcassonne, et où se trouva Bernard comte de Comminges. Ainsi encore, le comte de Toulouse, dans un autre plaid qu'il tint à Uzès en 1145, mit d'accord entr'eux, d'un côté, l'évêque et les chanoines de cette église, et de l'autre Raymond, sa femme Béatrix, et Bernard son neveu.
Si les seigneurs devaient la paix à l'intervention de leurs égaux, ils devaient à l'autorité toute paternelle des évêques de réparer bien des injustices commises à l'égard des monastères. Ce fut par cette autorité que Roger III comte de Foix se détermina à restituer à l'abbaye de Saint-Volusien
les biens qu'il avait usurpés. Il déclare que Raymond de Lautrec, évêque de Toulouse, l'archidiacre Maurin, Raymond de 9aint-Marlin, chevalier du Temple, l'ont engagé à rendre à cette abbaye ce qu'il avait usurpé; il désigne dans la charte les lieux de Babre, d'Asafont, d' Aspirât, et quelques autres, comme devant être restitués à l'abbaye de Saint- Volusien et à Bernard qui en était abbé. Elle porte la date du mois de novembre 1145. (Test ici le dernier acte dans l'histoire où il soit fait mention de Roger III : ce qui nous fait supposer qu'il mourut peu de temps après. Il eut pour successeur Roger-Bernard.
Les longs démêlés que les chapitres de Saint-Etienne et de Saint-Sernin avaient eus ensemble n'étaient point de nature à édifier les fidèles ; c'est ce qui détermina ces corps religieux à manifester leur union par quelque marque éclatante. Il fut décidé que, trois fois l'année, ces chapitres se rendraient l'un chez l'autre par des processions ou stations solennelles. En l'année 1145, le chapitre de Saint-Etienne ne voulut point se rendre à Saint-Sernin au jour de la fête de saint Jean -Baptiste, malgré les accords; plainte fut portée à Raymond de Lautrec, qui parvint à arranger cette affaire entre le prévôt Bernard Bonhomme et l'abbé Hugues.
L'évêque de Toulouse reçut, cette année, dans son diocèse quelques religieux du monastère de la Crête situé au diocèse de Langres. Ils s'établirent dans une vallée entourée de bois et en un lieu nommé Feuillants, au sud-ouest de Toulouse et non loin de cette ville. Le monastère nouvellement construit prit le nom de la Charité, et plus tard celui de Feuillants. L'éloignement de la maison mère (l'abbaye
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de la Crète) détermina les moines de Feuillants à se placer sous la juridiction de l'abbaye du JLoc-Dieu, au diocèse de Rodez. En 1165, ils se donnèrent à l'ordre de Citaux. Le premier abbé de Feuillants fut Kainulfe.
L'abbaye de Bonnefont venait d'étendre ses domaines et sa juridiction; Pierre, qui en était abbé, acheta pour la somme de 200 sols Melgoriens, d'un seigneur nommé Villadig et de Garssinde son épouse, certaines propriétés situées au lieu de Villelongue. La même année, Pierre se rendit au diocèse de Carcassonne pour y fonder le monastère de Campagne, C'est ici la première fille de Bonnefont. II est utile de remarquer que les biens des monastères ne provenaient pas exclusivement des donations ou fondations des seigneurs, mais que souvent, en se livrant au travail, en défrichant et cultivant leurs terres, les moines acquéraient des domaines à prix d'argent. L'année suivante <1H€), Pierre eut pour successeur Bernard dans le gouvernement de l'abbaye de Bonnefont. Celui-ci eut la consolation de recevoir au nombre des religieux du monastère Brunon de Latour avec son fils, riches et puissants seigneurs qui donnèrent en cette circonstance l'exemple d'un merveilleux détachement de toutes les choses de la terre. Il reçut aussi, à la même époque, une forêt considérable de la libéralité de Bernard -de Soys, de la% comtesse Marthe et de Gausseran leur frère.
Si, d'un côté, l'abbaye de Bonnefont augmentait ses domaines, de l'autre le chapitre de Saint-Etienne recevait aussi de nouveaux dons; ainsi, au mois de janvier 1146, un seigneur nommé Gilabert donna au chapitre l'archidiaconé de Saint-Paul qui était divisé en dix-huit églises. La
donation fut faite entre les mains du prévôt Bernard Bonhomme. Nous ignorons où était situé cet archidiaconé de Saint-Paul.
Cette année est devenue mémorable dans nos annales par la prédication de la seconde croisade et la part qu y prit notre comte Alphonse. Les infidèles s'étaient emparés de la ville d'Edesse, située sur FEuphrate. Le roi de Jérusalem et le prince d'Antioche, inquiets du progrès de leurs armes, demandèrent du secours à l'Europe. Touché de ce malheur, le pape Eugène III avait écrit, Tannée précédente, au roi Louis-le-Jeune et à tous les princes des Gaules pour les conjurer de se mettre en marche vers l'Orient. Accédant à l'invitation du pontife, le roi de France convoqua une assemblée générale de la nation à Vezelay en Bourgogne, au 31 mars 1Û6, jour de Pâques. De toutes parts arrivèrent évêques et seigneurs; la foule fut si grande, que saint Bernard qui s'y trouvait fut obligé de prêcher en plein air. Il le fit avec tant de force et d'éloquence que tous les assistants demandèrent la croix; le roi, la reine Eléonore, Alphonse comte de Toulouse et plusieurs autres seigneurs voulurent se croiser. Le roi tint une autre assemblée à Chartres quelques jours après celle de Vezelay, et on y décida que le départ serait différé jusqu'à l'année suivante.
Ce fut au moment où Ton prêchait la seconde croisade, que le monastère de Grand-Selve, dans le Toulousain, reçut un hôte illustre dans la personne de Guillaume VI, seigneur de Montpellier. Dans le dessein de quitter le monde, il fit son testament au mois de décembre 1U6, et laissa, par cet acte, un morceau de la vraie croix et quelques autres reliques qu'il avait apportées de la Terre-Sainte à
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une église qu'il avait fait bâtir à Montpellier. Ayant donné la jouissance de ses domaines à Ermessinde sa mère, il laissa à chacun de ses cinq ûls une portion de ses domaines. Raymond, le troisième, devint abbé d'Aniane. Il partit ensuite à la tête d'une nombreuse armée pour aider le roi de Castille à combattre les Sarrasins. Après cette expédition, il se rendit à Grand-Sel ve, où il alla s'ensevelir avec sa réputation, sa gloire et ses exploits.
Le saint abbé de Oairvaux remplissait alors la France du bruit de son nom, de sa sainteté et de ses miracles; il prêchait partout la croisade, combattant sur son passage tous les hérétiques, et les poussant avec vigueur dans leurs derniers retranchements. Le pape Eugène III prêchait aussi cette croisade. Ayant appris les progrès que faisait aux environs de Toulouse et dans la ville même la secte de Henri, il ordonna à Albéric évêque d'Ostie, son légat, de se rendre sur les lieux pour y combattre cet hérétique. Ce cardinal pria Geoffroy évêque de Chartres et saint Bernard de l'accompagner. Le saint abbé, après avoir assisté, le 16 février 1147, à l'assemblée d'Etampes où Louis-le-Jeune annonça son départ pour la Terre-Sainte, et dans laquelle Suger fut nommé régent du royaume, se trouva, à Pâques, au concile que le pape tint a Paris contre les erreurs de Gilbert de la Poirée. Il était déjà de retour à son monastère, lorsqu'il reçut les lettres d' Albéric. Ne pouvant résister à une invitation aussi pressante, il se mit en marche, après s'être fait toutefois précéder a Toulouse par une lettre qu'il écrivit au comte Alphonse en ces termes :
« Avec quelle douleur n'avons-nous pas appris les maux » qu'a faits et continue de faire dans diverses églises Théré-
» tique Henri? Un loup ravisseur habite dans vos domai- » nés sous la peau de brebis; mais, comme le dit le Sei- » gneur, vous le connaîtrez à ses œuvres. Les basiliques » sont sans peuples , les peuples sans prêtres , les prêtres » sans honneur, les chrétiens sans christ. On dit que les » temples ne sont que des synagogues; que le sanctuaire de » Dieu n'a plus rien de sacré ; que les sacrements ne sont v plus choses saintes; qu'il n'y a plus de solennités. Les » hommes meurent dans leur péché et paraissent devant le » tribunal redoutable sans s'être réconciliés, sans avoir reçu » le gage des sacrés mystères; les enfants ne peuvent plus » aller a Jésus-Christ, puisqu'il n'y a plus pour eux de bap- » tême et qu'on n'ouvre plus pour eux les sources du salut, » Dieu s'écriant en vain : Laissez les petits enfants sappro- • cher de mai. Est-ce que celui qui sauve et les animaux » et les hommes n'arrêtera le cours de sa miséricorde que
» pour les créatures innocentes ? Un homme qui tient
» de pareils systèmes ne vient pas de Dieu, ô douleur! et » cependant on l'écoute, et il y a des hommes qui le » croient !.... Quoique je sois infirme, je me rendrai cepen- » dant dans le pays qu'il infecte de ses doctrines. Chassé » de la France entière, il a trouvé un asile dans vos états. » Jugez, prince illustre, si cela est honorable pour vous! » Je ne suis pas surpris qu'il vous ait trompé, car s'il n'a » pas la piété, il a su en avoir l'apparence.
» Savez-vous quel est cet homme? Un moine, un apostat » qui, après avoir quitté son état, est revenu, comme le » chien à son vomissement, à toutes les passions de la chair » et aux folies du siècle. Ne pouvant cacher aux yeux des » siens la grandeur de ses crimes, il a erré en vagabond sur
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» la terre ; après avoir mendié son pain , il a fait un traiic » de l'Evangile, il s'est mis à prêcher, car il est éloquent, » et a vendu la divine parole pour manger. Si, après avoir » fourni à son entretien, il pouvait arracher quelque argent » à des gens simples ou à des femmes, il l'employait au jeu » ou à de plus infâmes commerces. Pendant le jour il rece- » vait les applaudissements d'une multitude égarée; pendant, » la nuit il vivait, ce prédicateur insigne, avec des prosti- » tuées ou des épouses infidèles. Informez-vous, si vous le » voulez, illustre seigneur, commeot et pourquoi il a quitté * Lausanne, et le Mans, et Poitiers, et Bordeaux? Est-ce » qu'il peut revenir aux lieux qu'il a parcourus, lui qui a » laissé partout des traces de ses infamies?... Et vous osiez » espérer de bons fruits de cet arbre maudit ! Est-ce que, » du lieu où il habite, il n'a pas répandu sur la terre en- ■ tière l'odeur infecte de ses doctrines?
» Voilà la cause de mon voyage. Je ne viens pas de moi- » même, c'est l'Eglise qui m'appelle. Si l'on peut arracher » ces épines et ces germes, faibles encore, du champ du » Seigneur, ce n'est pas moi qui ne suis rien, mais ce sont » les évéques, ce sont les saints qui m'accompagnent, c'est » votre puissante autorité qui opéreront ces prodiges. Parmi » ces nobles ouvriers, brille avec éclat le vénérable évêque » d'Ostie, qui a reçu pour cela une mission expresse du » siège apostolique, homme qui a fait de grandes choses en » Israël et dont Dieu s'est servi pour donner en bien des » circonstances la victoire à son Eglise. Auguste prince, il » est de votre intérêt de le bien recevoir, ainsi que ceux qui » l'accompagnent; et pour qu'un si grand travail entrepris » par de si grands hommes pour votre bien spirituel et
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» celui de vos sujets ne soit pas inutile, aidez-les selon la » mesure de la puissance que Dieu vous a donnée. »
Après avoir écrit au comte Alphonse cette lettre, monument impérissable d'un zèle tout apostolique et d'une ravissante éloquence, le saint abbé quitta Clairvaux et se dirigea vers Toulouse, en suivant la route de Poitiers, Bordeaux, Bergerac, Périgueux, Sarlat et Cahors, au milieu des acclamations des peuples accourus sur ses pas. Prêchant partout, partout il opérait des prodiges et d'innombrables conversions. Lorsqu'on apprit à Toulouse sa prochaine arrivée, tous les habitants, seigneurs et peuples, allèrent au-devant de lui; son entrée dans la ville fut un véritable triomphe. L'empressement fut si grand, que le saint se vit obligé de s'arrêter au monastère de Saint-Saturnin, hors les murs. On se prosternait devant lui; on demandait sa bénédiction. Le lendemain de son arrivée, il commença le cours de ses prédications, qui, d'après Godefroy, son biographe, durèrent quelques jours ; il prêcha particulièrement dans l'église cathédrale. Ayant appris que, parmi ceux qui faisaient profession publique des erreurs d'Henri, il y avait quelques pauvres tisserands, il chercha à les détromper par les exhortations les plus pressantes. Un grand nombre de chevaliers favorisaient en secret cette hérésie, mais ils n'osaient manifester leurs sentiments. Le légat cita Henri et ses sectateurs, qui se séparèrent et prirent la fuite en divers lieux voisins.
Après avoir évangélisé Toulouse, saint Bernard et le légat parcoururent les bourgs et les châteaux des environs, prêchant partout contre l'hérésie. Ils arrivèrent un jour à Verfeil (viride folium), antique seigneurie dont nous avons
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déjà parlé dans le cours de cette histoire. S'il faut s'en rapporter à un ancien chroniqueur, il y avait en ce lieu cent maisons de chevaliers qui favorisaient l'hérésie. Le saint prêcha dans l'église de Verfeil ; ces gentilshommes sortirent dès qu'il eut commencé sa prédication, le reste des auditeurs en fit autant, en sorte qu'il se trouva presque seul dans l'église, ce qui le détermina à prêcher sur la place publique. Les chevaliers, s'étant réunis de nouveau pour l'entendre, occasionèrent un si grand tumulte que le saint fut obligé de se retirer , après avoir secoué la poussière de ses souliers et donné la malédiction au château. Le même chroniqueur affirme que cette malédiction du saint reçut son effet , que la plupart de ces chevaliers moururent misérablement, et qu'il avait connu un principal seigneur de Verfeil, âgé de 100 ans, qui mourut dans une extrême misère. Guillaume de Puylaurens est le seul historien qui rapporte ces faits. Godefroy, secrétaire du saint, qui l'accompagnait dans ses voyages et qui écrivait avec le plus grand soin toutes ses actions, au chapitre VIIe de sa Vie, parle du séjour que le saint fit dans le Toulousain. Comme il ne fait pas mention des événements qui se seraient passés à Verfeil, cela nous donne à penser que Guillaume de Puylaurens, auteur d'ailleurs très peu sûr dans sa critique, n'a recueilli que des traditions incertaines sur le fait qu'il avance — qu'il y avait alors cent maisons de chevaliers à Verfeil. Ces cent maisons en font supposer au moins deux lois autant pour les vassaux et les gens de service ; dès-lors Verfeil aurait été à cette époque une ville assez considérable: ce qu'il est difficile d'admettre.
De Verfeil , saint Bernard se rendit en un bourg qui
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n'était pas très éloigné et où il y avait encore quelques hérétiques. 11 y prêcha avec succès, et les habitants l'accueillirent avec toute la vénération qui était due à sa personne. Ce bourg prit à cette occasion le nom du saint. On montre encore en ce heu tes restes de l'ancienne église où saint Bernard a prêché. Cette église tombant en ruines, on éleva, vers la tin du quinzième siècle ou au commencement du seizième, un temple d'une très belle architecture gothique que la piété et la reconnaissance des habitants dédièrent à saint Bernard. On ne doit pas croire que la noblesse du pays se montra indocile aux exhortations du grand homme, car plusieurs gentilshommes qui s'étaient laissé prévenir contre le clergé par les vaines déclamations d'Henri, promirent à saint Bernard de ne plus le protéger. Le refus que fit cet hérétique d'entrer en conférence avec le légat du pape et sa fuite contribuèrent beaucoup a détacher de son parti un grand nombre d'adeptes; d'ailleurs ses débordements, connus des peuples, le discréditèrent complètement. Les principales erreurs des henriciens consistaient k rejeter une grande partie de l'Ecriture sainte et le baptême des enfants; ils ne voulaient ni temples ni. autels; ils refusaient d'honorer la croix, soutenaient qu'il n'y avait point de sacrifice de la messe, que les évêques et les prêtres ne consacraient pas le corps du Seigneur, et qu'il ne fallait pas prier pour les morts.
Leurs mœurs étaient aussi corrompues que leur doctrine. Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, s'éleva contre eux et écrivit à plusieurs évêques pour les engager k les chasser de leur diocèse. Pierre de Bruys et Henri s'étaient d'abord retirés à Saint-Gilles. Le premier y fut brûlé tout vif, en
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punition de ce qu'il avait mis le feu à des croix qu'il avait entassées. Le témoignage de Pierre le Vénérable vient nous apprendre que l'hérétique Henri avait semé ses erreurs à Toulouse, car dans le Traité qu'il adresse aux évêques de Provence et de Dauphiné, il se plaint de ce qu'une ville aussi considérable, aussi policée, aussi éclairée que Toulouse, se soit laissée séduire par ces systèmes impies.
La mission de saint Bernard à Toulouse fut accompagnée d'éclatants prodiges. Un pauvre aveugle s'étant présenté au lieu où saint Bernard prêchait, mais ne l'ayant pas trouvé, supplia ceux qui l'entouraient de le conduire au saint abbé. On accéda a ses désirs; mais le saint venait de partir. Animé alors par la foi la plus vive, il se prosterna sur la terre que les pieds de l'apôtre venaient de fouler , il frotta ses yeux avec la poussière et recouvra la vue. Le saint guérit encore un grand nombre de paralytiques, d'aveugles et de sourds-muets. Il faisait ordinairement ses voyages à cheval. Un jour qu'on lui avait donné une assez bonne monture , il fut insulté par un sectateur d'Henri qui, tenant la tête haute et le regardant fixement, lui dit : — Seigneur abbé, apprenez que le cheval de notre maître dont vous dites tant de mal n'est pas aussi fort ni aussi potelé que le vôtre. — Il est vrai , répondit le saint ; mais qu'importe î nous ne serons pas jugés au tribunal de Dieu sur nos chevaux de service, mais sur nos personnes. Voyez si votre maître est comme moi ! et aussitôt abaissant son capuce, il montra son cou amaigri par les austérités de la pénitence.
Le miracle le plus éclatant que le saint opéra à Toulouse fut la guérison d'un chanoine de Saint-Saturnin. Ce chanoine, qui s'appelait Jean, était étendu depuis sept mois
dans son lit sans aucun mouvement; ses jambes s'étaient desséchées et ses nerfs complètement retirés ; il ne pouvait qu'avec la plus grande peine vaquer aux nécessités de la nature. La décomposition de son corps faisait de rapides progrès; l'odeur qu'il répandait força l'abbé du monastère a le faire transporter dans une maison voisine. Ayant demandé la faveur d'être présenté au saint, six hommes le portèrent étendu sur un grabat dans un appartement voisin de l'abbaye. Quand saint Bernard se fut rendu auprès de lui, le malade voulut lui faire la confession de ses péchés, et sollicita sa guérison de la ferveur de ses prières. L'abbé le bénit aussitôt et se retira. On l'entendit cependant s'adresser à Dieu et lui dire : « Qu'attendez-vous de moi, mon Sei- • gneur! Ce peuple cherche des miracles, et nous leur pro- » fiterons peu par nos paroles si vous ne les confirmez par » des effets merveilleux de votre puissance. » A peine le saint eut-il prononcé ces paroles, que l'infirme se leva, sortit, accourut sur les pas du saint, se prosterna à ses pieds et les embrassa. Le premier chanoine qui le rencontra prit la fuite, le prenant pour un fantôme. Le bruit de cette guérison se répandit bientôt au dedans et au dehors du monastère, le peuple se précipita dans la basilique, où l'on rendit à Dieu de solennelles actions de grâces.
Après ce miracle, le saint se vit obligé de se dérober à l'admiration publique et s'enferma dans sa cellule, dont il fit avec soin garder toutes les avenues. Quant au chanoine miraculé, il se rendit plus tard à Clairvaux, où il prit l'habit religieux, et devint abbé du monastère de Valdeau dans le Toulousain. Ce monastère n'eut pas une longue durée. Il est à remarquer que, dans la relation qui nous a été laissée
du séjour de saint Bernard à Toulouse, il n'est nullement question du comte Alphonse. Ce prince s'était laissé séduire par la fausse piété d'Henri ; les miracles et les prédications de l'abbé de Clairvaux le . détachèrent facilement d'un homme qui l'avait si indignement trompé. On ne saurait doutèr de la présence d'Alphonse à Toulouse pendant le séjour qu'y fit l'homme de Dieu, car ce prince ne partit pour la croisade qu'au mois d'août 1147.
Pour ce qui est de l'hérétique Henri, les uns prétendent qu'il fut conduit à l'évêque de Toulouse; qu'il demanda d'aller à Clairvaux pour s'y livrer aux travaux de la pénitence ; que saint Bernard lui donna des lettres de recommandation pour ce monastère ; mais qu'il manqua de parole, et persista dans ses erreurs. D'autres affirment qu'il fut pris, conduit au concile de Reims qui se tint l'année suivante, et que le pape Eugène III qui y présidait le condamna à la prison, où il mourut. Tout nous donne lieu de croire que saint Bernard visita l'abbaye de Grand-Selve, ou du moins qu'il se lia d'amitié avec Bertrand qui gouvernait alors cette maison. En effet, après le retour du saint à Clairvaux, l'abbé de Grand-Selve se rendit auprès de lui pour négocier l'union de cette abbaye à l'ordre de Citeaux, en l'affiliant a Clairvaux. Saint Bernard accepta avec joie la proposition de Bertrand; on le conduisit au chapitre, où il changea d'habit, et renonça pour lui et ses frères à sa primitive institution. Ce monastère, qui plus tard devint si célèbre, reçut à celte époque une donation de quelques terres qui lui furent cédées par un seigneur du pays nommé Arnaud Elie et Odon son fils. Hugues, abbé de Saint-Saturnin, approuva cet acte.
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Quelques autres seigneurs, membres d'une même famille riche et puissante, Guillaume Pétri, Aimeric et Adémar ses frères, cédèrent à Bertrand abbé de Grand-Selve toutes les terres qu'ils possédaient à Test de Toulouse, non loin du château de Sainte-Gabelle, près du fleuve de Calers. Cette donation fut approuvée par d'autres personnages, Guillaume Rainiés, Conpans de Bonville, Raymond de Beaumont et Arnaud de Lens : ce qui prouve qu'ils avaient quelques droits sur ces terres. Bertrand fonda aussitôt un monastère et y plaça des religieux de Grand-Selve. Etienne en fut le premier abbé. Peu de temps après cette fondation, Calers reçut de Pierre et de Jean de Lissac des terres et des vignes qu'ils possédaient aux lieux de l'Herm et de Roquefort , et compta encore au nombre de ses bienfaiteurs Guillaume d'Aure et Raymond Bernadi, qui lui cédèrent la terre tout entière de l'Herm, en présence de Guillaume de Bleau.
Nous pensons que la fondation de Calers eut lieu après le retour de Bertrand de l'abbaye de Clairvaux. Il était porteur d'une lettre de saint Bernard aux fidèles de l'Eglise de Toulouse, dans laquelle le saint leur disait : « L'arrivée » de notre cher frère Bertrand de Grand-Selve nous a com- » blé de joie, en nous apprenant la constance et la sincérité » de votre foi, votre inviolable affection pour nous, et votre » zèle contre les hérétiques.... Je rends grâces à Dieu de » ce que ma présence ne vous a point été inutile ; elle a été » de courte durée, mais elle a porté son fruit.... Ils ont • donc été pris, ces loups qui désolaient le troupeau!.... » Qui me donnera de trouver l'occasion de vous revoir •» encore!.... Obéissez à votre évêque et aux autres minis- » très ; ne recevez aucun prédicateur étranger qui vous soit
» inconnu. Je vous recommande Bertrand abbé de Grand- » Selve, le porteur de ma lettre ; il vient d'unir sa maison » à notre ordre. Adieu. » Cette lettre combla de joie les habitants de Toulouse, qui avaient témoigné à saint Bernard la vénération la plus profonde pour sa sainteté et les plus vives sympathies pour son beau génie. Cet homme incomparable ne dut qu'à sa vertu l'influence étonnante qu'il exerça sur son siècle.
Sur le point de quitter ses états, le comte Alphonse voulut donner à son peuple une dernière marque de son affection ; par une charte qui porte la date de 1147, il déclare qu'il n'a aucun droit de quoste ou de to$te dans Toulouse ou dans ses faubourgs, ni celui de chevauchée cornvnune, le cas de guerre dans le Toulousain excepté ; il confirme et ratifie pour tous les habitants de la cité et ses faubourgs toutes les franchises et coutumes dont ils jouissaient et qu'il leur avait données. Le comte s'embarqua ensuite sur une flotte qu'il avait fait équiper vers l'embouchure du Rhône, en un lieu où plus tard on construisit le port d'Àigues-Mortes. Il fut suivi dans son voyage à la Terre- Sainte par Bertrand et une princesse, ses enfants naturels, et par Raymond Trincavel vicomte de Beziers. On croit que Faydide, femme d'Alphonse, était morte avant son départ. Son voyage fut assez long, car il n'arriva au port d'Acre qu'au printemps de l'année 1148, et prit ensuite la route de Jérusalem. Etant entré dans Césarée, il mourut subitement à table, du poison qu'on avait jeté dans les mets qu'on lui avait servis. Quelques auteurs ont avancé, sans aucun fondement, que cet attentat fut commis par les ordres d'Eléonore, femme de Louis-îe-Jeune. Il paraît h. i->
plus certain que la reine Mélissinde, mère de Baudouin III roi de Jérusalem, fit commettre ce crime.
Ainsi mourut loin de ses états, à l'âge de 45 ans, Alphonse Jourdain, fils de Raymond de Saint-Gilles. Doué par la nature des qualités les plus brillantes, ce prince fut par sa bonté l'idole de ses sujets, qui , pour louer quelqu'un des leurs, disaient : « Il est bon comme Alphonse — Acos un Amphos. » La piété sincère qui le caractérisait ne l'empêcha pas de commettre des fautes, que n'explique que trop l'humaine faiblesse. Sa haute capacité nous est révélée par les négociations importantes auxquelles il prit une part active; les donations qu'il fit pendant son règne aux monastères et aux églises portent le caractère de la vivacité de sa foi ; elle est encore attestée par les démarches qu'il fit pour obtenir l'absolution de l'anathème qu'il avait encouru. S'il était beau de voir le siège apostolique prendre la défense du plus faible, il ne l'était pas moins de voir le plus fort se soumettre à ses lois. En habile politique, il sut devancer les exigences de son peuple, et au lieu de lui laisser prendre à lui-même ses franchises, il les lui accorda. C'est du règne d'Alphonse Jourdain que datent les coutumes de la ville de Toulouse et l'institution de ses officiers municipaux, qui furent phis tard appelés Capitouls, désignation qui ne vient pas du temple du Capitole, mais de l'assemblée dont ils étaient membres, et qui signifie un conseil , un chapitre — capitulum. Dans les chartes qui précèdent le règne d'Alphonse, on remarque plusieurs témoins qui n'étaient autres que ces conseillers ou consuls ; depuis la mort de ce prince, ces témoins prirent aux affaires une part plus active, et dans bien des circonstances
la ville était administrée par ses propres officiers, sous la suzeraineté des comtes. Alphonse affranchit Toulouse d'un droit appelé portaticum, espèce d'octroi qui affectait les denrées et les marchandises ; il régla aussi tout ce qui regardait la justice criminelle. L'équité présidait à ses conseils; ainsi , comme on l'a vu , il renonça à la dépouille des évêques de Toulouse, et fit de nombreuses restitutions aux églises. S'il partit pour la croisade, ce fut par un sentiment de religion qu'excitait en lui l'entraînement général, et par le désir naturel à un fils de marcher sur les traces de son père.
Sa cour était galante et polie ; on y cultivait la poésie romane, et les troubadours recevaient, de la part du prince, joyeux et loyal accueil. H admit auprès de sa personne Giraud le Roux, Ce troubadour était né à Toulouse, d'un pauvre chevalier. Giraud était aimable et avait une belle voix ; mais il ne respectait pas assez l'hospitalité que lui donnait le comte ; il adressait, même dans son palais, ses chansons et ses vœux à Faydide, fille d'Alphonse, devenue plus tard comtesse de Savoie. Nous possédons sept pièces de ce poète roman ou romancier, qui , toutes, sont adressées à l'objet de sa flamme. Le poète se plaint beaucoup dans ses vers de l'indifférence de la princesse ; mais nous croyons que c'était une affaire convenue entr'eux deux, et qu'il ne faut pas prendre au sérieux la passion de Giraud le Roux.
La poésie romane n'était pas la seule qui fût cultivée à Toulouse, au temps d'Alphonse ; la* poésie latine l'était aussi. Les écrits de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, nous révèlent l'existence d'un moine nommé Raymond qui
vivait à Toulouse, on ignore dans quel monastère, et qui faisait des vers latins. Ayant envoyé quelques-uns de ses poèmes à l'abbé de Cluny, celui-ci lui adressa une pièce de poésie que nous citons : « Vos cheveux sont blançs, mais » votre muse ne vieillit jamais. Croyez-vous qu'elle cesse » de chanter parce que vous avancez en âge ? Vous êtes » blanc comme le cygne, et vous chantez encore.... Dans » ces oiseaux la voix séduit et la blancheur ; pendant que » l'une plaît aux yeux, l'autre plaît a l'oreille. Un fleuve ne » peut plaire s'il n'a quelque oiseau sur ses rives. Jusqu'ici » la Garonne ne connaissait pas le chant du cygne, mainte- » nant elle a le sien qui charme ses bords. Toulouse pleu- » rait, veuve de ses anciens poètes ; qu'elle se réjouisse » aujourd'hui de ce que vous lui rendez sa gloire. Vous » m'écrivez que vous désirez visiter les ruines de Rome. Ce
» voyage me tente et me fairait plaisir »
Alphonse laissa plusieurs enfants : Raymond, qui lui succéda et qui fut le cinquième du nom ; Alphonse, qui mourut sans postérité; un troisième, dont le nom est inconnu et qui mourut jeune. Ce dernier fut inhumé dans le cimetière de la Daurade avec une inscription qui porte qu'il quitta la vie dans la première enfance. On donne encore à Alphonse un autre fils nommé Muce, qui fut inhumé dans la cathédrale de Nîmes. Ce dernier n'était pas légitime. Nous avons déjà parlé d'une fille d'Alphonse qui devint comtesse de Savoie. Deux autres enfants naturels, un garçon et une fille, le suivirent en Terre-Sainte ; le premier, qui portait le nom de Bertrand, fut pris par les Turcs, resta onze ans en esclavage, et obtint enfin sa délivrance. Quant à la fille, elle devint, après sa captivité, l'épouse de Noradin, prince d'Alep.
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Il est vraiment beau pour l'histoire de suivre cette grande maison des comtes de Toulouse dans ses alliances comme dans ses exploits. Bertrand, frère du comte Alphonse, comme on Ta vu, devint la souche de la maison de Tripoli où Von trouve encore des héros. Pons, fils de Bertrand, donna le jour à Raymond, qui lui succéda dans le comté de Tripoli. Par suite du hasard des combats, ce dernier prince tomba au pouvoir des Turcs, mais il fut délivré par les princes d'Antioche et d'Edesse. En 1148, après avoir reçu, à Tripoli le roi Louis-le-Jeuno qui revenait alors en France, le prince Raymond fut lâchement assassiné. Il laissa deux enfants d'Hodierne sa femme : Raymond II, qui lui succéda et qui fut le dernier comte de Tripoli de la maison de Toulouse, et Mélissinde. L'histoire nous montre Raymond II déclarant la guerre a Manuel Comnène, empereur de Constantinople, pour venger l'insulte qu'il prétendait en avoir reçue par le refus qu'avait fait l'empereur d'épouser sa sœur Mélissinde ; elle nous raconte les indignes traitements qu'il eut a souffrir dans sa prison après la perte d'une bataille contre les infidèles ; sa rançon de quatre -vingt mille ducats d'or ; sa délivrance ; sa régence pour le royaume de Jérusalem ; la mort de Baudouin V. L'histoire nous parle encore de Sybille, comtesse de Joppé, et de Gui de Lusignan, son second mari , couronnés rois de cette ville ; de la trop fameuse bataille de Tibériade où l'armée des croisés fut totalement vaincue par Saladin, bataille qui fut suivie de la perte de Jérusalem et de presque toute la Palestine.
Après cette éclatante défaite, Raymond II se retira dans ses étals, où il mourut sans postérité, laissant pour héritier
Raymond son filleul, second fils du prince d'Antioche. « Le » comte de Tripoli , dit un historien du temps, est maigre » et fluet, mais d'une taille avantageuse ; il a le nez aquilin, » les cheveux plats et bruns, les yeux vifs. Il est actif et » prévoyant, et d un extérieur composé ; il est libéral et » affable avec les étrangers, sévère à l'égard de ses dômes- » tiques, médiocrement instruit dans les lettres (qu'il a ap- » prises durant sa captivité) ; il s'applique à l'intelligence » des saintes Ecritures et se plaît à proposer les difficultés » qu'il y rencontre lorsqu'il trouve quelqu'un capable de les » résoudre. Il a épousé Esquive, veuve de Gautier prince » de Galilée, laquelle a plusieurs enfants de son mariage que » le comte regarde comme les siens propres. » Tel est le témoignage de Guillaume de Tyr. Ce prince a été accusé d avoir trahi Tannée chrétienne et de l'avoir livrée aux infidèles. Cette accusation, qui flétrirait a jamais sa mémoire, n'est appuyée sur aucun fondement.
Une aventure assez singulière, et peut-être un peu romanesque, se rattache au nom de la comtesse de Tripoli veuve de Raymond II. Il existait a cette époque un troubadour nommé Geoffroy Rudel, seigneur de Blaye. Sur le portrait que lui firent les pèlerins de la beauté de la comtesse, il se prend d'une ardente passion pour elle, compose des chansons, abandonne sa seigneurie et s'embarque pour Tripoli. Attaqué d'une maladie soudaine sur le vaisseau, on le croit mort et on dépose son corps dans une hôtellerie. La comtesse arrive ; Geoffroy, qui respire encore, voit la comtesse, lui exprime ses vœux et meurt entre ses bras. La veuve de Raymond lui fait de superbes funérailles et va ensevelir sa douleur au fond d'un cloître.
Uigitized
Vers la fin de cette année, l'abbaye de Grand-Selve perdit Bertrand, son abbé. Cétait un homme plein de zèle pour la prédication de la sainte parole ; il évangélisa tout le Toulousain, et par sa rare éloquence eut le bonheur de ramener a Dieu un grand nombre d'âmes. Sa sainteté n'était pas moins grande que ses talents; il mourut plein de mérites, et fut ^honoré à Grand-Selve d'un culte public. Il eut pour successeur dans le gouvernement de l'abbaye Alexandre de Cologne, chanoine de cette église, illustre par la noblesse de sa race et par la renommée que lui avaient acquise ses connaissances théologiques. Pendant que saint Bernard prêchait la croisade, touché des discours et des exemples du saint abbé, il quitta le monde, embrassa la vie monastique à Clairvaux, et fut ensuite désigné par saint Bernard pour gouverner Grand-Selve. Il reçut, en faveur de son monastère, de grands bienfaits de la part de plusieurs seigneurs : Raymond Adémar lui donna la terre de Banis ; Giraud de Bec, Guillaume de Grave, Raymond Bérenger, Pons de la Mothe et Raymond de Montaigut lui donnèrent la forêt de Candeil, où l'on construisit l'abbaye de ce nom. Il désigna pour premier abbé de cette maison, Guillaume de Montpellier. Après avoir dirigé l'abbaye de Grand-Selve, il fut, quelques années plus tard, élu abbé général de Citeaux. Les toparques de l'Isle- Jourdain se montrèrent très bienveillants pour lui, èt accordèrent plusieurs privilèges à Grand-Selve.
Raymond V n'avait que quatorze ans lorsqu'il succéda a son père. Son premier soin fut de se concilier l'affection de ses grands-vassaux; aussi, dans une assemblée qui se tint a Beziers, au mois d'avril 1149, il jura solennellement à Roger vicomte de Carcassonne de n'attenter ni à sa vie, ni à ses
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domaines, et de laider contre tous, excepté contre ses vassaux et les frères de ce vicomte. Plusieurs évêques assistèrent à cette assemblée, ainsi qu'un grand nombre de seigneurs du pays, parmi lesquels on distinguait Guillabert de Lauraguais, Richard de Hsle, Guillaume de Saint-Félix, Aimeric de Confalens. Ce fut encore dans cette assemblée de Beziers que se termina le différend qui existait entre le monastère de Saint-Théodard et la maison de Toulouse. Amélius, abbé de SaintrThéodard, se rendit à Beziers. Dans un entretien qu'il eut avec le comte Raymond, il lui rappela les différends que le monastère avait eus avec Alphonse son père, au sujet de la construction de la nouvelle ville de Montauban, et le pria de vouloir bien les terminer. Raymond accéda au désir d* Amélius, et par un acte qui porte la date du mois de mai 1149, il accorda au monastère de Saint-Théodard la moitié du domaine et de la justice de Montauban, exempta l'abbaye de tous droits et devoirs envers lui et ses successeurs ; céda aussi les terres que le monastère possédait avant la construction de la ville, ainsi que plusieurs autres domaines, et toutes les églises qu'on bâtirait dans la suite. Ainsi fut terminé le différend. De Beziers, Raymond V se rendit k Uzès, où il présida un plaid dans lequel furent terminés aussi certains démêlés qui existaient depuis longtemps entre les évêques et les seigneurs de cette ville.
Au mois de novembre de cette année, Roger-Bernard, quatrième comte de Foix, céda à Raymond de Lautrec, évêque de Toulouse et abbé de Saint-Antonin, le village de Frédelas, le château de Pamiers, les anciennes et nouvelles habitations qui s étaient formées autour de ce château, et
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l'abbaye de Saint- Antonin. Dans le cas où il viendrait à violer ses engagements, il appela sur sa tête et sur celle de ses descendants l'excommunication que les papes Urbain et Pascal et le cardinal Gautier avaient lancée contre son aïeul. De son côté, Raymond de Lautrec confia à la garde de Roger le château de Pamiers et tous les forts qui en dépendaient. A titre de retour, le comte de Foix s'engagea à donner annuellement à l'abbaye de Saint- Antonin une demi-mesure de pur froment, un muid de bon vin, une vacbo grasse et quelques sols d'or. Cet accord, qui porte le nom de partage, fut sigué par plusieurs seigneurs du pays, Raymond-Aton d'Auterive, Bernard de Beaumont , Bertrand de Beaupuy, Arnaud de Villemur.
Raymond de Lautrec présida, au commencement de Tannée H 50, une assemblée qui eut lieu dans le cloître de Saint-Saturnin ; elle avait pour objet certains démêlés qui existaient entre Guillaume II, prieur de la Daurade, et les frères de Saint-Remi de l'ordre de Jérusalem. Le premier réclamait l'église de la Dalbade, que les seconds voulaieat usurper ; ceux-ci affirmaient que cette église leur avait été autrefois cédée, et que les prétentions du prieur étaient injustes. L'évêque de Toulouse, qui agissait dans cette circonstance au nom du pape Adrien IV, décida l'affaire en faveur de Guillaume, qui reprit alors l'église de la Dalbade, moyennant une indemnité de 80 sols toulousains qu'il donna aux hospitaliers de Saint-Jean. L'évêque de Toulouse prit l'engagement, à l'égard des habitants de Puylaurens, de ne plus lancer d'excommunication contre le château à cause de la fidélité qu'ils avaient montrée. Ce fait est assez obscur. Raymond de Lautrec avait-il quelques droits sur ce château ?
ou bien avait-il pris la défense des seigneurs de Puylaurens contre des vassaux révoltés ? C'est ce que nous n'avons pu découvrir.
A cette époque, l'abbaye de Bolbonne fut réunie à l'ordre de Citeaux, et celle de Bonnefont reçut, dans la personne de Servatius son abbé, des terres situées dans le territoire de Compagne, avec les bois nécessaires pour y construire un monastère, et plusieurs pâturages. Cette donation fut faite par le vicomte Roger, frère de Raymond de Trincavel, Ainsi Bonnefont devint la mère de l'abbaye de Compagne, qui fut bâtie à cette époque au diocèse de Carcassonne, entre les deux ruisseaux de Sor et de Lampi , au pied de la montagne Noire. Le vicomte Roger dont il est ici question mourut au mois d'août 1150, à Fanjaux, sans enfants, et laissa tous ses domaines à Raymond Trincavel, son frère. Quant à Bernarde sa veuve, elle se retira auprès de son père Bernard IV comte de Comminges, qui fut tué cette même année auprès de Saint-Gaudens, et inhumé dans l'abbaye de Bonnefont. Sa statue sépulcrale a été retrouvée de nos jours au milieu des ruines de cette abbaye. Il laissa trois fils : Bernard V, qui lui succéda, Roger et Odon. Bernard eut un fils appelé Odon qui épousa une sœur du comte Raymond de Toulouse, et devint le père de Bernard VI. Raymond, premier abbé de Bonnefont, rendit les honneurs funèbres à Bernard IV comte de Comminges. Il avait succédé à Servatius dans le gouvernement de l'abbaye ; son nom se trouve dans un accord de partage que passèrent entr'eux Bérenger abbé de Bolbonne et le comte de Foix Roger-Bernard. Eugène III lui adressa une bulle en faveur de son monastère. Raymond duc de Narbonne devint le bienfaiteur de sa maison cl lui
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donna la liberté d'acquérir et de vendre dans ses domaines sans payer aucun droit.
Roger-Bernard contracta, en l'année 1151, alliance avec Raymond Trincavel qui lui donna sa fille Cécile en mariage. Le nouvel époux, par un acte daté du 11 juillet, céda à Cé- , cile les terres d'Arsens, d'Àlairac, de Fraixan et de Foncian, situées au diocèse de Carcassonne. De son côté, Raymond Trincavel donna en dot à sa fille les châteaux de Sainte- Gabelle et de Montaut , la part qu'il avait au bois de Bolbonne, et le domaine qu'il possédait depuis la colline d'Alsapans jusqu'à l'Ariége ; enfin Roger-Bernard désigna en douaire à sa femme les châteaux de Pamiers et de Beaupuy. Dans cet acte, le comte de Foix reconnaît celui de Barcelonne pour son seigneur et maître. On croit que celui-ci , après avoir assujetti Raymond Trincavel, s'attacha à soumettre à sa domination Roger-Bernard son neveu, et qu'il l'obligea à se déclarer son vassal pour certaines parties du . comté de Foix et quelques domaines que Roger-Bernard possédait dans le comté de Carcassonne. C'est ce qui explique les paroles de l'acte ci-dessus rapportées.
L'église de Comminges était toujours gouvernée par Raymond de Nur ou de Noër, qui possédait quelques droits sur une église de son diocèse dédiée à saint Laurent. En l'année 1151, il céda, de l'avis des chanoines de son église, ces droits à Longebrune, prieure de Boulau au diocèse d'Auch , de l'ordre de Fontevrault, pour y bâtir un monastère. Guillaume, archevêque d'Auch, approuva la fondation de cette nouvelle abbaye. Roger de Nur mourut bientôt après, et eut pour successeur sur le siège de Comminges Arnaud de Roger. Le premier soin de ce prélat fut de visiter le nou-
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veau monastère que son prédécesseur avait établi. Il se rendit donc à Saint-Laurent avec Guillaume, archevêque d'Auch, réunit les religieuses en chapitre, et leur donna ses mandements. Cet évôque avait été chanoine de Toulouse et passait pour un homme très versé dans les sciences. Il voulut connaître les titres de fondation du nouveau monastère, les examina avec soin et les approuva. Les religieuses de Saint-Laurent, en signe de parfaite obéissance, baisèrent toutes en chapitre l'anneau de l'évêque. Dodon comte de Comminges assista à cette assemblée. Quelques auteurs avancent qu'Arnaud de Roger appartenait à cette dernière famille.
Raymond de Lautrec, évôque de Toulouse, fut pris pour arbitre en 1152 entre Raymond Trincavel et un seigneur nommé Hugues Escafré et ses frères. Ces seigneurs s'étaient plaints de ce que le vicomte de Beziers avait élevé quelques retranchements sur le territoire d'Alzonne, et en demandaient la destruction. L'assemblée décida que ces retranchements, qui étaient d'utilité publique, demeureraient en leur entier. La justice civile d'Alzonne fut adjugée à Escafré et la justice criminelle à Trincavel. 11 fut ensuite stipulé que le village de Sorèze subsisterait au lieu qu'il occupait déjà. Escafré fut obligé de reconnaître qu'il tenait de lui le château de Roquefort.
A peine Raymond Trincavel eut-il terminé tous ses différends, qu'il eut à soutenir une guerre assez sérieuse contre Raymond Y de Toulouse. Le vicomte de Beziers avait depuis quelque temps abandonné son parti, et s'était déclaré le vassal du comte de Barcelonne contre les droits de souveraineté de Raymond. Celui-ci dissimula pendant quelque
temps la félonie de Trincavcl, bien résolu cependant d'en tirer vengeance. Il écrivit d'abord a Guillaume évêque de Beziers, qui avait à se plaindre du vicomte, pour l'engager à s'opposer à ses usurpations sacrilèges, lui promettant secours et protection. Par cette démarche, il gagna à sa cause le clergé du diocèse do Beziers. Il voulut aussi établir ou augmenter ses droits à la reconnaissance des Toulousains en confirmant divers règlements dressés par le commun conseil de la ville et du faubourg. Nous avons déjà parlé de ce conseil commun, qui existait sous le comte Alphonse (mais dont l'origine est sûrement beaucoup plus ancienne), et qui devait se trouver dans toutes les cités avec le titre de municipe : conseil composé des hommes les plus influents, soit par leur fortune, soit par leur naissance.
Nous rapportons ici ces premiers règlements comme étant la source des coutumes de Toulouse qui furent rédigées dans la suite. On prescrit d'abord la quotité des amendes à payer par les maraudeurs ou ceux qui laisseraient vaguer leurs animaux sur les terres d'autrui ; on fixe ensuite la mesure du vin. Depuis la fête de la Saint-Jean jusqu'à la Toussaint, il est défendu d'acheter du blé pour le revendre. Viennent ensuite des règlements de police pour la vente des comestibles sur les marchés publics ; on désigne dans cet acto trois marchés, la place du Pont, celles de Saint- Pierre et de Saint-Geraud. On enlève aux églises et aux monastères le droit d'asile en faveur des meurtriers et des voleurs de nuit. Si quelqu'un tue un voleur de nuit ou un homme de mauvaise vie (cultellarium), il ne pourra être poursuivi comme homicide. Les règles qui sont tracées dans cet acte, relativement à ceux qui pourraient attenter à
la vertu d'une femme, sont assez curieuses : si l'homme est plus honnête que la femme, il doit ou l'épouser ou lui donner un mari digne d'elle ; si la femme est plus honnête que l'homme, celui-ci doit ou lui donner aussi un mari, ou subir la peine qui sera imposée par le comte et son conseil. Le comte se réserve ici la justice criminelle contre les conspirateurs.
Nous trouvons dans cet acte mémorable, qui devait avoir sans doute force de loi, l'organisation du conseil commun. Ce conseil était composé 1° de capitulaires (domini de capitule!) ou les capitols, 2° de juges (judiecs), 5° d'avocats (odvocati). Si ces trois catégories étaient fixes, le nombre des membres qui composaient chacune d'elles ne l'était pas. L'acte déjà cité nous offre les noms des six capitols: Pons de Villeneuve, Guillaume de Bruguières, Senoret du Pont, Pierre, Raymond de Guillelmi et Bertrand. Nous trouvons ici encore quatre juges, Pierre de Rouaix, Maurin, Pons de Sorèpe et Arnaud de Pierre ; enfin deux avocats, Guillaume Rainai et Arnaud Siguier.
Raymond V confirma encore à la même époque d'autres règlements dressés par le conseil commun concernant les engagements réciproques, les dettes, créances, cessions et actions contre les débiteurs. Les mêmes capitols, juges et avocats composaient une seconde assemblée comme la précédente. Il est manifeste, d'après ces actes, que c'est à cette date qu'on doit rapporter l'existence connue et distincte des magistrats municipaux de la ville de Toulouse qu'on appela capitols, ou mieux capitouls, magistrats qui, sous le bon plaisir du comte, réglementaient les affaires civiles de la cité.
La maison des seigneurs de l'Isle-Jourdain se faisait distinguer entre toutes les autres par sa piété et sa libéralité
envers les monastères : ainsi, en 1152, Jourdain de l'Isle donna à l'abbaye de Grand-Selve le droit de pâturage dans toute l'étendue de ses domaines et de ceux qu'il possédait à Bolbonne. D'année en année jusqu'à la fin du xii* siècle, les seigneurs de l'Isle comblèrent cette sainte maison des marques de leur munificence; ainsi Pierre, Odon, Geraud et Vital de l'Isle cédèrent à Grand-Selve des terres, des bois et des privilèges ou exemptions qui rendirent cette abbaye l'une des plus riches de la province.
Douze ans s'étaient écoulés depuis la fondation du monastère d'Eaunes lorsqu'on 1152 la dignité de prieur fut changée en celle d'abbé. Le premier qui prit ce titre, fut Vital-Raymond. Il put reconstituer, ou du moins agrandir cette maison par les libéralités d'une noble dame, Raynaude de Lazinc, qui céda à la nouvelle abbaye la terre d'Auriol. Vital-Raymond eut pour successeur Sanche Ier, qui reçut au nombre des religieux un puissant seigneur du pays nommé Auriol-Guillaume d'Aine. Ce seigneur, en embrassant la vie monastique, donna tous ses biens à cette maison. Le nom de ce moine ferait supposer qu'il appartenait à la famille de la dame de Lazinc, première bienfaitrice d'Eaunes.
L'abbaye de Lézat était toujours gouvernée par Aton III, qui reçut en 1153 de riches domaines de Bernard de Vilar. Après avoir donné l'habit religieux à un seigneur nommé Roger de Saint-Médard, il fit quelque transaction avec Bernard Bonhomme, prévôt de Saint-Etienne. Il céda plus tard à Geraud de Saint-Sigismond ou Saint-Simon quelques droits et hommages qui étaient établis en sa faveur sur les
terres de ce seigneur. Il eut pour successeur à Lézat Guillaume Hl de Castelnau, qui fut en même temps prieur de la Daurade à Toulouse.
Tout se préparait dans cette ville pour la guerre que Raymond V déclarait au vicomte de Beziers. Trincavel ne manquait pas de bravoure ; c'était un de ces preux chevaliers a forte lame, hardi et chercheur d'aventures. S'il faut ajouter foi à une ancienne chronique, Trincavel, accompagné de Guillaume Vil de Montpellier et de plusieurs autres seigneurs, se jeta sur les terres du comte, et dans une expédition de chevaussée s avança jusqu'aux portes de Toulouse. Raymond V repoussa Trincavel avec tant d'impétuosité, qu'il s'empara de tous ses chevaux, mit en fuite son armée et fit prisonnier le vicomte, le 10 octobre H55. Jeté dans les fers et n'espérant peut-être pas trop sa délivrance, Trincavel s'occupa do faire son testament dans sa prison. Les clauses de cet acte, qui est très étendu, n'appartiennent pas a notre histoire ; nous donnons seulement ici les noms des seigneurs ses vassaux qui furent faits prisonniers avec lui : c'étaient Bernard d'Anduse, Guillaume de Tortose, Izarn de Dorn, Gillers-Arnaud de Beders, Hugues de Cessenon, Aimar de Murviel, Gaucelin de Claret, Pierre de Puylaurens, Raymond de Termes» Bernard de Cessenon, Guillaume do Salvagnac, Arnaud do Montaigut et Pons de Saveroles. Trincavel ne demeura pas longtemps prisonnier; Raymond le délivra avec tous ses seigneurs ainsi que Guillaume de Montpellier, mais il exigea pour sa rançon trois mille marcs d'argent, somme énorme qui força le captif, pour la payer, d'engager une partie du domaine de Beziers. Il donna aussi au comte de Toulouse plusieurs terres.
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Le vainqueur de Trincavel contracta, peu de temps après (en H 54), une très belle alliance en épousant Constance, sœur de Louis-le-Jeune. Cette princesse était veuve d'Eustache de Blois, qui avait été associé a la couronne d'Angleterre par le roi Etienne son père, mais qui mourut sans enfants Tannée précédente. Constance était beaucoup plus âgée que le comte de Toulouse, qui à cette époque n'avait guère plus de vingt ans. Elle garda le titre de reine qu'elle avait porté du vivant de son premier mari. La nouvelle comtesse fit son entrée à Toulouse, au milieu des acclamations du peuple. Les chevaliers du Bourg et ceux des Ardennes allèrent la recevoir en cavalcade ; on célébra ses noces avec des joutes et des tournois magnifiques, et sans doute quelque troubadour vint mêler ses chants poétiques à tous ces jeux. Elle descendit au château de Peyrolade, situé sur la rive gauche du fleuve.
La reine Constance fut bientôt suivie à Toulouse du roi Louis-le-Jeune son frère, qui arriva en cette ville vers la fin de Tannée 1154. 11 revenait alors du pèlerinage de Saint- Jacques en Galice, qu'il avait entrepris par dévotion, selon la mode du temps. Raymond de Lautrec profita de la présence du roi de France dans sa ville épiscopale pour appeler sa royale protection sur les trois grandes églises de Toulouse, Saint-Etienne, Saint-Saturnin et la Daurade. Louis se rendit au chapitre de Saint-Saturnin, accompagné du comte de Toulouse, de la reine Constance, de Raymond de Lautrec, de Hugues archevêque de Sens, de Roger abbé de Saint-Eucher d'Orléans et chancelier du prince ; là, il dressa une charte par laquelle il confirma tous les privilèges accordés par Charles-le-Chauve à ces trois églises.
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Il existait alors dans le Toulousain une maison religieuse qui fut d'abord occupée par dès prémontrés de la Chaise- Dieu : cette maison s'appelait Goyon. L'année même où Louis-le-Jeune vint à Toulouse, Pelagoz de Bonrepos céda à ces moines le droit de faire paître leurs troupeaux dans toutes ses terres. Cet acte de cession fut dressé en un village du Toulousain appelé Fonsorbes. Nous apprenons de cet acte qu'il y avait là une terre seigneuriale et que le seigneur qui la possédait alors se nommait Raymond Odon. L'année suivante, Indie, mère de Pelagoz, comtesse de Bonrepos, céda à ces mêmes religieux un bois situé sur le chemin qui conduisait de Palamini à Sainte-Marie d'Elme; elle y déclare, ainsi que son fils, que ce don est fait à cette maison pour reconnaître la bienveillance avec laquelle ces religieux ont donné la sépulture dans leur église à Garcias de Bonrepos son époux. L'acte fut dressé pendant le obsèques de ce seigneur, eh présence du clergé et du peuple.
Louis VII quitta Toulouse après avoir donné des marques éclatantes de sa religion. Raymond V accompagna son beau-frère dans son voyage en Languedoc, puisque, au commencement de l'année 1 155, il passa un accord avec l'évêque de Carpentras, au pont de Vidourse, sur les frontières des diocèses de Maguelonne et de Nîmes. Par cet accord, le comte de Toulouse déclarait que la moitié de la ville de Carpentras appartenait à l'évêque, et défendait qu'on élevât aucune tour sans l'autorisation de ce dernier. Raymond était là accompagné de ses barons, Guillaume de Sabran, Geraud d'Àmici, Richard de l'Isle, Hugues de Baux et Bernard de Posquières ; il se rendit ensuite à Carpentras pour y confirmer cet accord.
Vivait alors dans la Provence un gai troubadour, Raimbaud d'Orange, fils de Guillaume d'Omelas. Après la mort de son père, il se retira dans une petite ville du pays nommée Courteson et y passa ses jours à cultiver la poésie provençale. Nous ne parlons ici de ce poète qu'à cause d'un prince né à Toulouse et qui se trouve mêlé à son histoire. Comme les autres troubadours, Raimbaud faisait des vers très licencieux, qu'il adressait à un être imaginaire objet de ses affections les plus désordonnées. Il fut aimé, disent les vieilles chroniques, de la comtesse de Die, qui avait épousé Guillaume de Poitiers. Ce dernier prince était né à Toulouse dans les premières années du xne siècle, et d'après des conjectures qui paraissent vraisemblables, il était fils naturel du célèbre Guillaume IX duc d'Aquitaine. Nous ignorons pour quels motifs Raymond V favorisa son mariage avec l'héritière des comtés de Valentinois et de Diois. Guillaume devint ainsi la souche des seigneurs de ces noms. La comtesse de Die, qui faisait aussi des vers, répondait donc à la passion que Raimbaud avait pour elle. Nous possédons encore vingt-quatre pièces de vers de ce dernier, et quatre de la comtesse.
Raymond de Lautrec fut obligé, cette même année 1155, d'offrir sa médiation entre le prévôt de sa cathédrale et Aton abbé de Lézat, au sujet d'une nouvelle église en l'honneur de saint Germier que les habitants de Muret venaient de faire construire. A côté de cette nouvelle église, on éleva la maison du prieur destiné à la desservir. Ce quartier de ville prit alors le nom de prieuré de Saint-Germier. Plusieurs habitations s'élevèrent autour de ces édifices; c'est ainsi que Muret, qui dès le principe n'était
qu'un simple château, devint insensiblement une ville assez étendue. L'histoire ne nous dit pas ce que produisit la médiation de l'évêque de Toulouse par rapport à 1 église de Saint-Germier, dont le chapitre de Saint-Etienne et l'abbaye de Lézat se disputaient la possession. Elle garde encore le silence sur une autre médiation de l'évêque de Toulouse entre deux seigneurs du pays, Arnaud de Verdun et de Bessens. Bernard Bonhomme, prévôt de Saint-Etienne, céda en 1150, à Bernard Ier abbé de Feuillants, tous les droits qu'il possédait dans l'église de Saturnin de Pissenis. On ignore où était située cette église. Nous apprenons d'un acte qui porte la date de cette année, que Raymond de Lautrec se démit de l'abbaye de Frédelas, et eut pour successeur dans cette abbaye Pons de Brugale, qui reçut de Roger-Bernard comte de Foix le château de Saint-Félix.
Cet abbé devint évêque de Carcassonne.
Le comte de Toulouse n'était point encore rentré dans sa capitale depuis son départ à la suite du roi de France. Il faisait sa résidence avec sa femme Constance dans le château de Saint-Gilles sur le Rhône, puisque, vers la fin de mars 1156, il accorda à l'abbaye de Franquevaux l'exemption du droit de péage dans tous ses domaines. Le 27 octobre, Constance donna un fils au comte de Toulouse ; cet enfant fut nommé Raymond comme son père. La naissance de ce premier-né combla de joie les deux époux. Peu de temps avant que Raymond fût devenu père, il s'était réconcilié avec le vicomte de Beziers : c'est ce qu'atteste le serment qu'il fit à Trincavel de lui conserver ses domaines, tous ses fiefs et ses alleus envers tous et contre, excepté contre ses propres vassaux et contre Bernard Aton vicomte
de Nîmes, frère de celui de Beziers. Sicard vicomte de Lautrec, Guillaume évêque d'Albi, Sicard de Laurac, Izarn de Dourgne, Bermond d'Uzès, Guillaume Oalric, Bertrand d'Avalaz, Raymond de Pauler, Guillaume de Saint-Félix, Bernard de Combret et Guillaume de Durban signèrent cet acte en qualité de témoins.
Mais la réconciliation de Raymond et de Trincavel ne fut pas de longue durée, puisque, au mois d'août H 58, le comte de Barcelonne fit un accord avec Trincavel par lequel il lui promit de l'aider de toutes ses forces dans la guerre qu'il allait avoir avec Raymond comte de Toulouse et de Saint-Gilles. Ermengarde vicomtesse de Narbonne et Guillaume de Montpellier furent présents a cet accord, qui fut passé dans cette ville : ce qui laisse à supposer qu'ils se liguèrent aussi contre le comte de Toulouse. Ce prince allait voir se lever contre lui de formidables ennemis, parmi lesquels Henri II roi d'Angleterre tenait le premier rang, et que nous allons rencontrer bientôt avec son armée devant la capitale des états de Raymond V.
Avant de raconter les circonstances de ce siège mémorable, nous terminerons le dix-septième Livre par le récit de quelques faits qui intéressent notre Eglise. Oger, abbé de Bonnefont, reçut en 1157 quelques domaines pour son abbaye d'Arnaud de Castillon. Gaillarde de l'Andorre, fille de Guillaume, seigneur de ce lieu, fit son testament en faveur d'Oger et de son monastère. Oger mourut peu de temps après, et eut pour successeur Pierre II. Les abbayes de Grand-Selve et d'Eaunes reçurent aussi à cette époque plusieurs dons. La première, dans la personne de Pons Ier son abbé, reçut de Randulfe, abbé de Saint-Sardos, tout ce qu'il
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possédait au territoire de Saragotie. Bertrand de Roquefort pour la terre de Ricalmont, Galard seigneur de Sirac pour les pâturages de ses terres, Guillaume de Francosta et Geraud de Marcastald devinrent ses bienfaiteurs. La seconde reçut , dans la personne de Sanche son abbé, de Durand de Molnair, les terres de Villeneuve, de Royan et de Rieutort. Vers la fin de l'année 1158, Arnaud de Roger, évêque de Comminges, consacra à Lézat une église en l'honneur des saints Julien, Jean et Martin.
L'année suivante, un seigneur du pays toulousain nommé Raymond de Marenx donna quelques terres qu'il possédait sur le ruisseau de ce nom à Raymond de Lautrec évêque de Toulouse, pour y construire un monastère. Ce prélat accepta la donation, et une nouvelle abbaye fut bâtie ; le prélat la céda à Bolbonne pour des religieuses cisterciennes. Aton, abbé de Lézat, s'opposa d'abord à la construction du monastère ; il y consentit cependant, à la prière de Dominique, abbé de Bolbonne. Guillaume, qui fut plus tard abbé de Lézat, et ses religieux cédèrent enfin tous les droits qu'ils pouvaient avoir sur l'église de Marenx, à condition que les religieuses payeraient annuellement à ce monastère quatre setiers de blé et quelques autres denrées.
Guillaume de Garnucia gouvernait alors l'abbaye de Notre- Dame de Vajal ; il avait succédé à Aimeric. Parmi les bienfaiteurs de cette abbaye, on compte Auger de Caumont, qui possédait à cette époque une partie des forêts de Bolbonne et qui donna à Guillaume l'autorisation d'envoyer paître ses troupeaux dans ces forêts. On voit, par toutes ces donations, que l'une des sources de la richesse des monastères était les nombreux troupeaux qu'on y gardait, et que le droit
de dépaissance était un bienfait pour toutes ces maisons religieuses. L'abbaye de Calers avait pour abbé Jean Ier, qui reçut de Geraud de Saint-Simplice quelques fonds de terre situés dans la paroisse de Saint-Julien de Tézac , et d'un seigneur nommé Guillaume de Consens, le fief de Manique, terres aujourd'hui inconnues.