DOMIN1CO JUBENTE
Au mois de mai 1207, Innocent III écrivit à Raymond VI la lettre suivante :
« A Raymond, comte de Toulouse, homme noble, l'es- » prit d'un plus sage conseil.
» Si nous pouvions avec le prophète percer la muraille » de votre cœur, nous y pénétrerions et vous montrerions » alors les abominations dont il a été le siège; mais, comme » il est plus dur que la pierre, nous pourrons sans doute » le frapper du coup de notre parole salutaire, mais le » pénétrer très difficilement. Aussi, entreprenant de vous
(*) Sous le règne de Charles IV, les dominicains firent construire un oratoire au lieu même du prodige. Dans cet oratoire, se trouvait une chapelle dédiée à saint Dominique, dans laquelle tut primitivement placé le bois miraculeux. Un répons de l'Office de saint Dominique a conservé le souvenir du prodige :
Verbum vit» dùm palàm promitur ; Surgunt hostes, liber conspicitur.
Ter in flammas libellus traditur, Ter exivit illaesus penitùs.
Favent omnes : sic error vincitur, Fides extollitur.
» reprendre , nous espérons à peine de vous corriger. 0 » douleur, quel orgueil a rempli votre cœur! quelle folie » s'est emparée de vous, homme de pestilence! de refuser » de faire la paix avec vos voisins, et, foulant aux pieds » les lois divines, de faire cause commune avec les enne- » mis de la vérité ! N'est-ce pas assez pour vous d'être en » guerre avec les hommes , voulez-vous l'être aussi avec » Dieu? Si vos iniquités ne vous font point craindre les » éternelles flammes, n'appréhenderez-vous pas les châ- » timents temporels? Considérez, misérable! et tremblez » qu'en exerçant des hostilités contre votre prochain, et » par une injure manifeste contre votre Dieu en favorisant » l'hérésie, vous n'attiriez sur votre tête, pour cette dou-
» bie prévarication , une double vengeance
» Qui êtes-vous pour repousser seul la paix, tandis que le » roi d'Aragon et les autres seigneurs l'ont tous jurée, à la » prière des légats? Trafiquant ainsi sur les hasards des
* combats, n'êtes-vous pas comme le corbeau qui se nourrit
• de cadavres? Vous aviez juré d'expulser les hérétiques » de vos terres : n'avez-vous pas trahi vos serments? Lors- » que, a la tête de vos Aragonais, vous parcouriez en véri- » table brigand la province d'Arles, l'évêque d'Orange vous » supplia d'épargner les monastères et de cesser vos pille- » ries, au moins au saint temps et aux jours de fête. » Vous avez pris sa main droite et avez juré par elle que » vous n'auriez égard ni au saint temps ni à ces jours so- > lennels, et que vous poursuivriez et les saints lieux et » les hommes d'Eglise. Ce serment, qui n'est qu'un par- » jure, vous l'avez plus fidèlement observé que ceux que » vous aviez déjà faits pour une cause honnête et juste.
» Impie, cruel et barbare tyran! n'êtes-vuus pas confus île » favoriser l'hérésie à ce point que vous ayez répondu ii » un homme qui vous en accusait : « que vous trouveriez » un évêquc parmi les sectaires qui vous prouverait que » leur foi est préférable à la nôtre? »
» Lorsque vous assiégiez un château, les moines de » Candeil vous supplièrent d'épargner leurs vignobles : » eh bien ! vous avez laissé ravager leurs domaines ; ceux » des hérétiques seuls ont été épargnés. Vous avez commis » contre Dieu beaucoup d'autres excès. Ce qui surtout » attire notre compassion, si votre cœur en est affligé, c'est » qu'en favorisant les hérétiques, vous vous êtes rendu » suspect d'hérésie. Répondez-nous : n etes-vous pas atteint » de folie d'embrasser de pareilles fables et de favoriser » ceux qui les propagent?.... tftes-vous plus sage que ceux
» qui suivent l'unité catholique? Vous avez été
» justement excommunié par nos légats, parce que vous » dévastez tout le pays avec les Aragonais qui sont à votre » solde ; (pie vous profanez les jours saints spécialement » consacrés à la paix ; que vous refusez de faire justice à » vos ennemis qui vous offraient cette paix et juraient de » l'observer; que vous donnez les charges publiques à des » juifs, à la honte du nom chrétien ; que vous avez usurpé » les biens du monastère de Saint-Guilhem, et d'autres » encore, converti les églises en forteresses, augmenté les » péages, et qu'enfin vous avez chassé 1 evéque de Carpen- » tras de son siège. Les sentences portées contre vous et » vos domaines, nous les confirmons, jusqu'à satisfaction » pleine et entière. Quoique vous ayez commis de grandes » fautes contre Dieu et son Eglise, comme en vertu de
» notre charge nous sommes obligés de ramener au droit » chemin ceux qui s'en sont écartés, nous avertissons mire » nobilité (nobilitatem tuam) et l'exhortons par ces lettres » apostoliques, et au nom du jugement de Dieu, de faire » une pénitence convenable et prompte pour toutes ces » fautes, afin de recevoir le bienfait de l'absolution. Dans » le cas contraire, ne pouvant laisser impunies les injures » dont vous vous êtes rendu coupable contre Dieu et son » Eglise, nous vous enlèverons les terres que vous tenez » du siège apostolique. Si ce premier châtiment ne dissipe » pas votre aveuglement, nous enjoignons à tous les » princes vos voisins de se lever contre vous, en vous » regardant comme l'ennemi du Christ et le persécuteur » de l'Eglise : leur ordonnant de garder les terres dont » ils pourront s'emparer sur vous, afin que, sous votre » protection, elles ne soient plus infectées du poison de » l'hérésie. La colère de Dieu ne sera pas épuisée par » tous ces maux, mais sa main toujours étendue vous écra- » sera, et montrera combien il vous sera difficile de vous » soustraire à ses terribles vengeances. »
Telle est la lettre adressée par un pape à un prince souverain. Il est facile de remarquer que le principal motif qui attira à Raymond VI l'indignation pontificale, était le refus qu'il avait fait de conclure la paix avec ses grands vassaux de Provence. La guerre qu'il entretenait contre eux l'empêchait de poursuivre les hérétiques, et ne lui permettait pas même de les chasser de ses domaines.
Peu de temps avant d'avoir reçu les lettres d'Innocent III, Haymond maria Indie, sa sœur naturelle, veuve de Guillabert de Lautrec, avec Bernard Jourdain seigneur de lïsle.
Indie se constitua en dot cinq mille sols toulousains de monnaie septaine; son mari lui assigna, de son côté, pour douaire, une pareille somme. Après ces noces, le comte partit pour la Provence, où il reçut les lettres que nous venons de rapporter. Pendant son séjour en cette contrée, ce prince, que le pape venait de montrer a la chrétienté tout entière comme l'implacable ennemi de l'Eglise, donna à Bermond de Clauson de Saint-Gilles, abbé de Villeneuvelez- Avignon, un diplôme, qui porte la date du mois d'août 1207, par lequel il ordonnait à ses sujets de restituer à ce célèbre monastère la justice et les redevances du bourg de Thoson qui avaient été par eux usurpées. Raymond VI avait certainement à cette époque des sentiments religieux dans son âme, puisque, après avoir reçu la foudroyante lettre d'Innocent, il se rendit aux volontés du légat, et fit la paix avec tous les seigneurs. Il est vrai que Pierre de (^astelnau, toujours persuadé que la guerre entre ces princes était un obstacle invincible à l'extinction de l'hérésie, avait excité tous les grands vassaux à harceler le comte de Toulouse ; celui-ci ne l'ignorait pas, et c'est ce qui perdit le légat du pape dans son esprit. Le 4 août, il ,se rendit dans son château de Melgueil, et y fut présent lorsque Marie, reine d'Aragon, fille de feu Guillaume de Montpellier et de l'impératrice Eudoxe. permit aux habitants de cette ville d'en détruire le château et d'en raser les fortifications.
Pendant le séjour de Raymond du côté du Rhône, les consuls et le conseil de la ville et des faubourgs de Toulouse dressèrent des règlements de police touchant les malfaiteurs, les prêts sur gages, les contrats de vente et
les sépultures ; on y désignait pour arbitres Pierre Roger, Arnaud-Bernard, Raymond-Robert, maître Bernard et Pons Guittard. Ces mêmes consuls passèrent aussi un accord avec ceux de Cahors au sujet des marques ou représailles dont ils avaient usé de part et d'autre. Ce dernier acte fut passé en présence du comte de Comminges, cousin de Raymond, et du seigneur de l'Isle-Jourdain. Ce dernier donna, à cette époque, à Arnaud abbé de Nizors, certaines terres situées au lieu del Terrai. Arnaud succédait à Vital dans le gouvernement de ce monastère. C'est dans les chartes de cette maison que nous trouvons le nom d'Adémar, évèque de Comminges. Ce prélat avait succédé h Sparagus, qui n'avait occupé ce siège que deux années.
Adémar était de la famille de Chatillon ; c'était un évêque très instruit et sincèrement attaché aux devoirs de sa charge- Ce qui prouve qu'il exerçait sur son diocèse une juridiction temporelle, c'est qu'il composa et promulgua les Coutumes de Comminges, qui pendant longtemps servirent de code à ces contrées. Ces coutumes sont divisées en 63 articles; elles ont pour objet l'exercice de la justice, les mœurs, la police, les droits des consuls, la répression des délits et des crimes, et les divers contrats ou transactions commerciales.
Innocent III poursuivait toujours son œuvre. Au mois de novembre 1207, il écrivit au roi Philippe-Auguste pour l'exhorter à faire la guerre aux hérétiques. « La secte mons- » trueuse de l'hérésie, lui dit-il , ne cesse de produire au
» pays toulousain des fruits de perdition Lorsque les
• remèdes les pliis doux ne peuvent guérir les plaies, c'est » avec le fer qu'il faut les enlever. Ceux qui ne peuvent
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» être corrigés par la puissance de l'Eglise doivent l'être » par le bras séculier. Voilà pourquoi , ô prince ! nous im- » plorons votre assistance. Que tous les biens des ecclésias- » tiques soient vendus ; que tous ceux qui feront la guerre » à ces impies obtiennent les mêmes indulgences et rémis- » sion de leurs péchés que ceux qui vont au secours de » la Terre-Sainte. » Les mêmes lettres furent adressées à tous les comtes, barons et chevaliers du royaume de France, au duc de Bourgogne, aux comtes de Bar, de Nevers et de Dreux, aux comtesses de Troyes, de Vermandois et de Blois, et a Guillaume de Dampierre. Le pape exprime dans cette lettre, de la manière la plus claire, 1° qu'il faudra dépouiller les hérétiques de leurs biens (volumus ut hereticorum bona omuia publicentur) ; 2° que ceux qui s'armeront contr'eux recevront la rémission de leurs péchés comme s'ils allaient en Terre-Sainte : deux motifs puissants qui devaient exciter le zèle des grands et des peuples, le premier exclusivement politique, le second religieux.
L'indignation du pontife suprême contre les sectaires fut portée a son comble par le meurtre du légat Pierre de Castelnau qui eut lieu le 15 janvier 1208.
Baymond VI avait signé la paix; mais Pierre, trouvant qu'il ne mettait pas assez d'activité dans la poursuite des hérétiques, se rendit auprès de lui, le traita en face de lâche, de parjure, de fauteur d'hérésie, de tyran, et l'excommunia de nouveau. Le comte trembla devant le légat, et lui donna rendez-vous à Saint-Gilles, avec promesse d'exécuter ses ordres. Les deux légats se rendirent en effet dans cette ville. Baymond promit beaucoup; mais, par l'effet de l'irrésolution naturelle de son caractère et de l'em-
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barras de sa position, il mettait quelque obstacle à l'exécution des ordres souverains qui lui étaient intimés. Alors les légats déclarèrent qu'ils allaient partir. Cette détermination exaspéra le comte : il proféra quelques menaces de mort, et leur dit qu'il ferait observer leur marche. L'abbé de Saint-Gilles, les consuls et les bourgeois s'efforcèrent d'apaiser Raymond ; mais ils ne purent y réussir. Ils donnèrent alors une escorte aux légats, qui furent obligés de coucher dans une hôtellerie, sur les bords du Rhône. Le 15 janvier, ils se disposaient à traverser le fleuve, après avoir dit la messe, lorsque deux hommes inconnus s'étant approchés, l'un d'eux porta à Pierre de Castelnau un coup de lance au bas des côtes et le renversa. Pierre, se sentant blessé, dit à son assassin : Dieu vous pardonne, puisque je vous pardonne ! Il régla ensuite les affaires de la mission, récita des prières et expira. Son corps fut inhumé d'abord dans le cloître de l'abbaye de Saint-Gilles, et plus lard dans l'église de ce monastère.
L'historien anonyme du comte de Toulouse entre dans quelques autres détails sur le meurtre de Pierre de Castelnau. Il affirme que le légat ayant eu quelque dispute à Saint-Gilles avec un gentilhomme de la suite du comte, la querelle, qui avait l'hérésie pour objet, s echaufla tellement que le gentilhomme, par un mouvement de colère, tua ce religieux d'un coup de poignard et prit la fuite. Quoi qu'il en soit de ces divers récits, il paraît certain, d'un côté, que Raymond VI n'ordonna point ce lâche assassinat, et, de l'autre, que les gens du comte, ayant entendu proférer contre les légats des menaces de mort, crurent servir son ressentiment en commettant cet attentat.
On doit naturellement s'attendre à ce qu'après ce meurtre le pape Innocent III fasse éclater toute sa juste indignation. Au mois de mars 1208, il écrivit aux archevêques de Narbonne, d'Arles, d'Embrun, d'Aix et de Vienne, et à leurs ' suffragants, une lettre-circulaire. C'est dans cette lettre qu'après avoir loué Pierre de Castelnau, il appelle Raymond VI un ministre de Satan, un homme à double face, rusé, lubrique, inconstant et hypocrite. Il raconte ensuite les circonstances de la mort de Pierre de Castelnau telles que nous les avons rapportées, et veut qu'on déclare excommuniés le meurtrier de cet homme de Dieu ainsi que ceux qui l'ont favorisé et qui lui ont donné asile ; il ordonne enfin qu'on mette en interdit tous les lieux où ils se retireront. « Quoi- • que le comte de Toulouse, ajoute-t-il, soit déjà anathé- » matisé pour beaucoup de crimes qu'il serait trop long » d'énumérer, comme par des indices certains (certis indi- » dis) il est présumé (prœsumitur) être l'auteur du meur- » tre de notre légat, non seulement parce qu'il l'a publi- » quement menacé de la mort et qu'il lui a dressé des » embûches, mais encore parce qu'il a prêté asile au » meurtrier et l'a reçu dans sa familiarité, ainsi qu'on l'as- » sure (sicut asseritur), vous l'excommunierez publique - » ment et délierez tous ses vassaux du serment de fidélité, » déclarant à tous qu'on a le droit de s'emparer de ses » domaines. »
On voit par cette lettre que le pape soupçonnait fortement le comte de Toulouse d'être l'auteur du meurtre de Pierre de Castelnau. Cependant les raisons sur lesquelles ces conjectures sont basées ne sont pas très concluantes. On peut, en effet, admettre que Raymond ait menacé de
mort le légat dans un moment d'exaltation, sans qu'on puisse pour cela assurer que le meurtre ait été commis par son ordre. Quant à l'accusation de l'asile offert au meurtrier, ce fait n'est attesté par le pape que sous une forme assez dubitative (ut asseritur), et nous ne le croyons pas très exact.
La croisade contre les albigeois fut alors entièrement décidée dans l'esprit d'Innocent III. On vit partir pour la France des lettres du pontife ; il écrivit i° aux comtes, barons et chevaliers du royaume, les engageant à prendre les armes pour venger la mort du légat et exterminer les hérétiques ; 2° à l'archevêque de Lyon et à ses suffragants pour exhorter les laïques et les clercs à marcher contre les sectaires ; 5° à Philippe, roi de France, le conjurant d'attaquer le comte de Toulouse, qu'il désigne sous les noms de tyran et (ï ennemi de la foi, et de le dépouiller, lui et ses fauteurs, de tous leurs domaines. Galon, cardinaldiacre, fut chargé de remettre à Philippe-Auguste ces lettres par lesquelles il pressait ce prince d'envahir les terres du comte de Toulouse, et de publier les indulgences qu'il accordait pour cette expédition.
Conformément a ses ordres, l'abbé de Citeaux et les religieux de son institut prêchèrent dans tout le royaume la croisade contre les hérétiques et publièrent les indulgences. Un grand nombre de seigneurs se croisèrent, dans l'espoir d'abord d'avoir plus facilement la rémission de leurs péchés qu'en s'expatriant en Palestine, et ensuite, il faut le dire, par le désir d'ajouter à leurs domaines ces belles contrées du midi , beaucoup plus fertiles que les plages désolées de Jérusalem. Gui , abbé de Vaux,-Sernay, fut un des prédi-
cateurs les plus ardents de la croisade. Eudes, duc de Boui^gogne, Simon de Montfort, les comtes de Nevers, de Saint- Paul, d'Auxerre, de Genève, de Forez, et beaucoup d autres, prirent la croix. Pour se distinguer des premiers croisés, ils placèrent la croix sur leur poitrine.
Pendant que Ton commençait à prêcher la croisade, saint Dominique était toujours à Fanjaux ou à Prouille ; il parcourait les contrées environnantes pour y prêcher la parole de Dieu et confondre les hérétiques. Se trouvant, le jour de Saint-Jean au mois de juin, près de Montréal, il aperçut des moissonneurs qui coupaient du blé dans un champ. Leur ayant observé qu'il n'était pas permis de travailler en ce jour, ces hommes ne tinrent aucun compte de ses reproches : aussitôt les épis dont ils formaient leurs gerbes parurent imprégnés de sang (1). Se voyant un jour, sur le territoire de Montréal, environné d'une foule de peuple, il y reconnut par intuition divine le meurtrier de Pierre de Castelnau ; mais celui-ci se déroba aussitôt par la fuite k toutes les recherches. Un autre jour, se rendant de Prouille k Fanjaux, il fut attaqué par de jeunes hérétiques qui voulaient le poignarder. Quand ils l'eurent atteint, ils furent saisis de stupeur, et découvrant leur affreux projet : — Qu'auriez-vous fait, lui dirent-ils, si nous l'eussions exécuté? Dominique répondit avec une sainte intrépidité : — Je vous aurais prié de couper un par un tous mes mem-
(<) Ce champ est situé près de Montréal dans le domaine de La Tour. On avait élevé un oratoire à saint Dominique, pour y perpétuer le souvenir du prodige. Tout auprès, on voit une fontaine, sur les bords de laquelle le saint aimait à se reposer de ses travaux.
bres, de les placer sous mes yeux, et de m'arracher les yeux ensuite. La tradition a conservé le souvenir de cet événement, et le lieu où il arriva s'appelle Skati, qui signifie poignard.
La communauté de Prouille prenait, tous les jours, de nouveaux accroissements; saint Dominique, y ayant reçu quelques autres tilles, plaça à sa tête Guillemine de Fanjaux, qui est regardée comme la première prieure de cette maison. Des seigneurs du pays, entrViutres Usalguier de Fenoillet et son frère, lui donnèrent quelques biens. Saint Dominique prit alors le titre de prieur de Prouille. Ce titre lui donnait une double juridiction, et sur la réunion des sœurs, et sur celle des frères, qui n'étaient attachés entr'eux que par de simples engagements. Foulques, évêque de Toulouse, lui donna sa confiance, et le chargea, pendant son absence, de la surveillance de cette partie de son diocèse, avec le titre de vicaire-général.
Ce prélat fut en effet, à cette époque, envoyé à Rome par les prédicateurs de la croisade, avec Navarre évêque de Couserans, pour raconter au pape les progrès de l'hérésie dans le midi de la France et demander des secours.
Raymond VI ayant été informé de ce voyage, et voyant les mouvements que l'abbé de Citeaux se donnait pour rassembler une armée de croisés, se rendit auprès de ce légat à Aubenas dans le Vivarais, accompagné du vicomte de Beziers son neveu. Il fit profession devant le légat de la foi catholique, et lui déclara qu'il était entièrement étranger au meurtre de Pierre de Çastelnau. L'abbé de Citeaux se montra inflexible, inexorable, et dit au comte qu'il fallait s'adresser au pape. Le vicomte de Beziers dit alors à son
oncle qu'il fallait convoquer la noblesse de ses états, appeler les amis et les alliés, établir de bonnes garnisons dans les places, et se mettre en défense contre les croisés : c'était dire au comte de Toulouse qu'on en voulait à ses domaines, à ses foyers, à sa noble maison, et que, si tout d'abord la croisade avait été dirigée contre l'hérésie, il était facile de comprendre que cette expédition avait pour but secondaire, mais réel, l'invasion à main armée dans ses terres. Raymond VI ne voulut pas suivre ce conseil, il préféra le parti de la soumission ; il se rendit à Arles, et envoya de son côté à Rome Bernard archevêque d'Auch, Raymond de Rabastens ancien évêque de Toulouse, l'abbé de Condom> le prieur des hospitaliers de Saint-Gilles, et Bernard seigneur de Rabastens-en-Bigorre. Ces députés étaient chargés de se plaindre au pape de la dureté extrême de l'abbé de Citeaux, et d'exprimer le désir qu'avait le comte dé se soumettre à tout autre envoyé de la cour romaine qui sût observer envers lui les égards qu'on devait à sa haute position.
Pendant l'ambassade de Rome, Raymond VI se rendit dans son comté de Rouergue et reçut, des mains de Hugues évêque de Rhodez, le château de Palmat, et de celles du comte de Rhodez, le château de Montrosier. Ce dernier seigneur, n'ayant point d'enfants, institua pour ses héritiers Gui comte d'Auvergne et Guillaume son fils. Raymond fit un accord avec Gui, par lequel il promit de donner en mariage son fils à une fille de ce seigneur. Par cet accord , le comte de Toulouse acquit le comté de Rhodez ; mais le mariage n'eut point lieu, le comte Guillaume dont nous venons de parler étant mort avant Hugues II son père.
Ce dernier laissa, de Bertrande d'Amalon, un fils naturel nommé Henri, qui disputa le comté de Rhodez à Raymond VI. Henri et Raymond se joignirent à Rocamadour en Querci , et le comte céda ces domaines au prétendant moyennant seize cents marcs d'argent. Henri en demeura ainsi le possesseur.
Au mois de mai 1208, Philippe- Auguste, bien loin de suivre les sollicitations d'Innocent III et d'envahir les terres de Raymond VI, écrivit à ce prince une lettre infiniment gracieuse pour le prier de prendre les intérêts de l'Eglise de Maguelonne, dont il confirma alors tous les privilèges. Ces bonnes dispositions du roi de France décidèrent le
comte à aller à la cour pour lui demander des conseils sur
la conduite qu'il avait à tenir dans les circonstances présentes. Philippe l'engagea à se soumettre, et lui défendit de se rendre auprès de l'empereur Othon. Raymond ne suivit pas ce conseil, et alla joindre l'empereur dont il désirait implorer le secours. Cette démarche du comte de Toulouse déplut beaucoup à Philippe.
Le pape reçut en audience particulière les ambassadeurs de Raymond VI et les traita avec une bienveillance marquée. Il leur dit qu'il était très disposé à l'absoudre, pourvu qu'il montrât sa soumission à l'Eglise, et que, pour garantir sa parole, il remît sept de ses châteaux à l'Eglise ro- maine. Cette réponse du pape fut rendue au comte, qui l'approuva. Innocent III songea alors à remplacer Pierre de Castelnau. Son choix étant tombé sur Hugues Raymundi évêque de Riez, le 9 octobre 1208 il écrivit à tous les prélats de France pour leur notifier qu'il avait nommé chefs de la milice chrétienne contre les hérétiques, l'abbé