‹ Histoire générale de l'église de ToulouseChapitre 60 sur 71 · LIVRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE XXI

depuis l'élection de raymond de rabastens, en 1202, jusqu'à L'ARRIVÉE DE MILON EN FRANCE, EN 1209.

Le nouvel évêque de Toulouse appartenait à la maison seigneuriale de, Rabastens, maison qui, dans la personne de Pilfort, son cbef, fit en 1202 un accord avec les consuls de Toulouse. Ce seigneur, suivi de ses chevaliers, de ses vassaux et des habitants de Rabastens, fit une incursion sur le territoire de Toulouse et y commit quelques excès ; aussitôt les consuls assemblèrent les communes et se rendirent, à la tête des troupes, au lieu de Saint-Bas sur l'Agout, afin de poursuivre les agresseurs et venger l'injure que Toulouse avait reçue. Ils étaient sur le point de passer l'Agout lorsque Pilfort vint se soumettre, et promit par serment de s'en rapporter au jugement du comte de Toulouse, qui était alors absent. Ricault, son viguier, reçut le serment de Pilfort. On peut conclure de ces faits que les Toulousains, en l'absence même des comtes, avaient le droit de faire la guerre ; que, dans ces guerres, c'étaient les capitouls qui étaient à la tête des troupes ; que ces magistrats traitaient aussi de la paix, soit avec, soit sans la participation du comte.

Ils firent, à cette époque, plusieurs bons règlements pour l'administration. Le premier avait trait à la manière dont on devait rendre la justice à l'égard de ceux qui, habitant

TEMPS INTERMÉDIAIRES. 3«.î

hors le consulat, avaient offensé quelque citoyen de Toulouse ; le second avait rapport à l'exportation des grains ; le troisième, le plus important de tous, regardait les femmes de mauvaise vie, qui devaient être chassées de la ville dans certains cas.

Vers l'automne de cette année, Raymond VI se rendit à Toulouse et en repartit bientôt après pour la Provence. Au mois de décembre 1202, il fit un accord avec Bertrand de Pierrelate, évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux. Celuici , du consentement des chanoines de son église et des chevaliers de Saint-Paul, promit à Raymond de le servir en plaid et en guerre, puis il embrassa le comte pour marque de sa fidélité. Raymond l'embrassa à son tour, et lui promit protection pour lui, son Eglise et les domaines qui lui appartenaient.

11 était encore sur les bords du Rhône lorsqu'il apprit la captivité de Raymond-Roger comte de Foix, que le comte d'Urge] retenait dans les fers. Roger faisait toujours la guerre à ce dernier seigneur. Pour fortifier son parti, il fit alliance avec Arnaud vicomte de Castelbon ou de Cerdagne, et maria son fils aîné Roger-Bernard avec Ermessinde, fille de ce vicomte. Celui-ci donna en dot à sa fille la comterie de Caboed et la vicomté de Castelbon ; Roger assigna pour douaire à sa belle-fille le Lordadois et tout le pays situé jusqu'aux Pyrénées. Après cette alliance, Raymond- Roger passa les montagnes, se joignit au vicomte de Castelbon et a divers seigneurs catalans, et livra bataille au comte d'Urgcl le 26 février 1203. Le succès ne favorisa pas ses armes, et il fut fait prisonnier par son adversaire, ainsi que cinquante chevaliers et cinq cents fantassins de son armée.

Au mois de mars de cette année, eut lieu a Toulouse une grande et imposante assemblée, dont nous allons ici rapporter l'acte principal.

« Qu'il soit connu de tous que Pierre de Castelnau et » maître Raoul, légats du pape Innocent III, en présence » des consuls de Toulouse et de plusieurs notables et pru- » d'hommes, avant que les consuls et les habitants fissent » serment de soutenir la foi catholique, tous en général et » chacun en particulier ont confirmé, au nom du pape, tous » les privilèges, coutumes et libertés des Toulousains, décla- » rant que ce serment ne porterait jamais préjudice à ces li- » bertés et à ces usages. » Après cette déclaration, les légats, en réclamant le serment de foi catholique, affirmèrent que ceux qui le prêteraient seraient regardés comme fidèles chrétiens. Il fut également stipulé que si quelqu'un avait pratiqué l'hérésie avant le serment , il ne pourrait être inquiété, mais qu'il serait regardé comme excommunié s'il refusait de prêter ce serment.

Cet acte fut passé en présence de Raymond de Rabastens, évêque de Toulouse, de Guillaume de Cantés, abbé de Saint-Sernjn, des baïles et des viguiers de Raymond VI, et de plusieurs notables et bourgeois de la ville. L'évêque de Toulouse avait reçu la consécration épiscopale des mains de l'archevêque de Narbonne, son métropolitain. Cest ce qu'il faut conclure de la lettre qu'écrivirent au chapitre de Narbonne les commissaires du pape, et qui était conçue ainsi : « La vacance du siège de Toulouse a » été suivie de dissensions et de querelles qui ont longtemps » duré. Après de grandes disputes, on a élu unanimement » Raymond, archidiacre d'Agen, qu'on avait calomnié en

» cour de Rome ; ce qui a engagé le pape à nous com- » mettre le soin de cette affaire. Ayant procédé à la com- » mission avec toute la diligence possible, nous n'avons » rien trouvé qu'on pût opposer à l'élection de Raymond : » elle s'est faite d'un commun accord. Cet ecclésiastique » étant capable d'occuper dignement le siège de Toulouse, » nous l'avons confirmé, et avons envoyé l'élu à Narbonne » pour s'y faire sacrer par son métropolitain : c'est pour- » quoi nous vous exhortons à faire en sorte que votre ar- » chevêque fasse cette consécration, ou du moins son vicaire, » avec le nombre ordinaire de ses collègues, afin que » l'Eglise de Toulouse ne souffre pas un plus long pré- » judice. »

Cette lettre indique qu'à cette époque Raymond de Rabastens était sacré; il prend, en effet, le titre d'évêque dans une donation que Sparagus, prévôt de Saint-Etienne, fit, dans le mois de mars, à Geraude, prieure de Longages, et au prieur Laurent de l'église de Sainte-Catherine, pour la sépulture des religieuses et des converses seulement, à condition que le curé élu par la prieure serait institué par le chapitre (1). Ce même prévôt confirma aussi aux reli-

(1) Cet oratoire était situé au faubourg ^-Michel. Le titre de cure fut aboli. En 4528, on transforma en un hôpital pour les lépreux les anciens bâtiments construits auprès de l'oratoire. La compagnie des Radeliers s'y réunissait pour célébrer la fête de sainte Catherine. On y exposait à la vénération publique une belle relique de sainte Camélie, vierge et martyre du territoire de Mirepoix. Cet oratoire était desservi par un chapelain. Le dernier fut M. l'abbé Laurens. Cette chapelle a été complètement détruite. On a bâti sur ses ruines deux maisons sous le n° 86. Au grand faubourg, il existe une rue qui porte le nom de S^-Catherine.

gieux de Feuillants la donation de l'église de Saint-Saturnin de Pissinas qui leur avait été cédée par Bernard III, son prédécesseur dans la prévôté.

L'abbaye de Bonnefont reçut aussi à cette époque des marques de la libéralité de Raymond-Arnaud» évêque de Comminges. Ce prélat lui céda, dans la personne de Dominique, son abbé, toutes les dîmes et prémices du lieu de Gonad. Il déclare que cette donation n'est qu'une confirmation de celle qui avait été déjà faite par Bertrand de Villemur, évêque de Toulouse, avec le consentement du chapitre de Saint-Etienne, sous la redevance d'une rente annuelle de deux sols toulousains. Au nombre des témoins de cet acte, on trouve Raymond Garcias, prêtre et chanoine de Saint-Gaudens, ce qui prouve qu'à cette époque il existait un chapitre, ou collégiale, établi dans cette église.

Au mois d'octobre, Raymond-Roger vicomte de Beziers, k la prière de Guillaume Roberti, abbé de Grand-Selve, confirma tous les privilèges que son père et Trincavcl son aïeul avaient accordés à ce monastère; il donna aussi, quelque temps après, en franc alleu, a l'abbaye de Bolbonne et à Bérenger Valard son abbé, une maison située dans le faubourg Saint- Vincent de Carcassonne.

Pendant que le vicomte de Beziers dotait les abbayes du pays toulousain, Raymond VI confirmait à Nîmes un diplôme que Charles-le-Simple avait accordé au monastère de Psalmodi; il maintenait Hugues de Laudamon, vestiaire de l'église de Nîmes et prieur de Saint-Saturnin de Cauvisson, dans les privilèges dont lui et ses prédécesseurs avaient joui dans ce château ; il confirmait enfin à Montfavez, près d'Avignon, les privilèges que le comte

son père avait accordés autrefois aux frères du pont d'Avignon.

Le comte de Toulouse fut témoin à Nîmes de la mort de Pons, frère naturel de Son père; il était fils d'Alphonse

Jourdain, qui eut quelques enfants illégitimes. Pons fut

inhumé dans la cathédrale de cette ville, ainsi que l'atteste son épitaphe rapportée par plusieurs auteurs.

De Montfavez, Raymond se rendit à Toulouse et y conclut, dans le château Narbonnais, le mariage d'Indie, sa sœur naturelle, avec Guillabert, fils de Pierre-Ermengaud de Lautrec. Indie reçut pour dot cent marcs d'argent que son beau-père hypothéqua sur le château de Fiac en Albigeois. Après les accords, Raymond se rendit à Bessières sur le Tarn et y donna des lettres de sauvegarde pour l'abbaye de Candeil. De Bessières, il partit pour Castelsarrasin, où il fit expédier de semblables lettres pour les habitants de la ville de Cahors.

Ce seigneur, au commencement de l'année 1204, se rendit à Capestang au diocèse de Narbonne, pour y recevoir l'hommage d'Aymeri III, vicomte de cette ville. Ce dernier était fils aîné de Pierre de Lara, neveu et successeur de la vicomtesse Ermengarde. Pierre s'était soustrait à la suzeraineté du comte de Toulouse pour se soumettre à celle des comtes de Barcelonne et rois d'Aragon ; et ce fut par les conseils de l'archevêque, des chevaliers, des prud'hommes et des citoyens de Narbonne, qu'Aymeri III prêta serment de fidélité à Raymond VI. Pierre, roi d'Aragon, ne s'opposa point à cet hommage ; il vivait alors en parfaite intelligence avec le comte de Toulouse. Après une entrevue qu'ils eurent à Milhau, en Rouergue, au mois d'avril, le roi

368 TEMPS INTERMÉDIAIHES.

engagea au comte la ville de Milhau, les châteaux de Chirac, de Grèzes et de Marvejols, c'est-à-dire le comté de Milhau et de Gevaudan, pour cent cinquante sols melgoriens. Alphonse II, comte de Provence et frère du roi , assista à cette entrevue.

Le motif principal qui porta Pierre d'Aragon à engager ces domaines au comte de Toulouse, fut le projet de son mariage avec Marie de Montpellier. Guillaume VIII, seigneur de cette dernière ville, était mort depuis peu de temps. Cette princesse, seule héritière légitime de son père, avait épousé Bernard comte de Comminges. Après la mort de Guillaume, Pierre d'Aragon forma le dessein d'unir cette seigneurie à ses états, et comme, du vivant même du seigneur de Montpellier, Bernard de Comminges avait fait quelque tentative pour répudier Marie, il ne fut pas difficile au roi d'Aragon de l'engager à ce divorce après la mort de son beau-père. Le pape Innocent III avait pris en main les intérêts de cette princesse, et du vivant même de Guillaume il avait adressé une lettre très pressante à l'archevêque de Narbonne, à l'évêque de Comminges et aux chapitres d'Auch et de Toulouse (le siège vacant) : ce qui montre que ces lettres sont antérieures à la promotion de Raymond de Rabastens.

Libre désormais pour l'exécution de ses projets, Bernard de Comminges répudia Marie, sous prétexte qu'ils étaient parents du troisième au quatrième degré de consanguinité.

Après le divorce, Marie épousa Pierre d'Aragon. Raymond VI assista à ses noces, ainsi qu'à l'assemblée qui eut lieu dans l'église de Notre-Dame de Montpellier, et dans laquelle le roi d'Aragon fit hommage à l'évêque de Mague-

lonne pour la seigneurie de la première ville. La présence du comte de Toulouse à ces actes nous prouve qu'il n était point étranger à toutes ces intrigues.

La célèbre assemblée qui fut présidée à Toulouse, l'année précédente, par les légats du pape Pierre de Castelnau et Raoul, est le premier anneau de cette longue suite d'événements qui forment l'intéressante histoire de la croisade dirigée, pendant les premières années du treizième siècle, contre les albigeois dans le Toulousain et les pays environnants. On voit tour à tour paraître sur la scène Innocent III et ses légats, Simon de Montfort et ses croisés, les comtes de Foix et de Comminges, Pierre d'Aragon et Raymond VI, Foulques évêque de Toulouse et les autres prélats. Tout fut mis en jeu dans cette terrible guerre, la religion et la politique, les intérêts des états et ceux des particuliers. Par l'effet naturel de l'humaine faiblesse, presque tous ces grands personnages commirent des fautes dont les conséquences furent plus ou moins fatales; les uns se précipitèrent dans l'excès du bien, les autres dans „ l'excès du mal. Il n'y eut, dans cette période, qu'une seule figure qui conserva toujours son immortelle et inaltérable beauté, celle de Dominique de Gusman, qui n'eut d'autres armes pour combattre que la sainte intrépidité du zèle et les charmes d'une douceur toute céleste.

Nous avons déjà parlé des efforts que firent, pour la destruction de l'hérésie des albigeois au siècle précédent, saint Bernard, le cardinal de Saint-Chrysogone et celui d'Albano, les conciles de Montpellier et de Latran; mais ces efforts n'avaient pu triompher de l'obstination des hérétiques ni arrêter les progrès de l'erreur. On attribua

ces progrès à la négligence des princes séculiers et de quelques évêques, qui peut-être ne mesurèrent pas la grandeur du mal. Le pays était infesté d'un nombre immense de brigands, de routiers, de voleurs, de malfaiteurs, d'usuriers et davanturiers de toute espèce qui étaient les sectateurs les plus remuants et les plus redoutables de la nouvelle hérésie.

A peine monté sur le siège apostolique, Innocent III, prévenu par l'archevêque d'Auch, avait écrit à tous les prélats de la province, aux princes, aux comtes et aux barons, pour jeter le cri d'alarme. Il disait dans ses lettres :

« Nous ordonnons k tous les barons et grands et nous » leur enjoignons, pour la rémission de leurs péchés, de » traiter favorablement nos envoyés, de les assister de toute

• leur autorité contre les hérétiques, de proscrire ceux » que F. Raynier aura excommuniés, de confisquer leurs » biens, et d'user envers eux de la plus grande rigueur s'ils » persistent k vouloir rester dans le pays après l'excommu- » nication. Nous lui avons donné plein pouvoir de con- » traindre les seigneurs d'agir de la sorte, soit par l'ex- » communication, soit en jetant l'interdit sur leurs terres. » Nous enjoignons aussi à tous les peuples de s'armer » contre les hérétiques, lorsque F. Raynier et F. Guy

* jugeront k propos de le leur ordonner; et nous accordons, » a ceux qui prendront part k cette expédition pour la con- » servation de la foi, la même indulgence que gagnent ceux » qui visitent l'église de Saint-Pierre de Rome ou celle do » Saint- Jacques. Enfin nous avons chargé F. Raynier d'ex- » communier solennellement tous ceux qui favoriseront les «hérétiques dénoncés, qui leur procureront le moindre

TEMPS LNTEHMÉDUIRES. 37 \

> secours, ou qui habiteront avec eux, et de leur infliger » les mêmes peines. »

On voit ici, dans ces lettres : 1° la publication de la croisade contre les albigeois; 2° l'origine de l'inquisition, confiée pour la première fois à frère Raynier et à frère Guy, deux religieux de Citeaux; 3W les limites de cette inquisition tracées, et ne devant pas s'étendre au-delà d'une active recherche des hérétiques et de l'excommunication lancée contr'eux; 4° la part faite aux souverains temporels pour aider la puissance ecclésiastique, part qui consistait dans la proscription des hérétiques dénoncés et dans la confiscation de leur biens; le choix des moyens adoptés pour assurer l'exécution des ordres du siège apostolique auprès des princes, c'est-à-dire l'excommunication lancée contr'eux et l'interdit jeté sur leurs terres en cas de refus; 5° le but exclusif et clairement avoué de l'inquisition et de la croisade, qui n'était autre que la conservation de la foi.

On ignore le succès de la légation de F. Raynier ainsi que celle du cardinal de Saint-Prisque, qui lui succéda. Vers la fin de l'année 1205, le pape avait envoyé dans la province Pierre de Castelnau et Raoul. Le premier, né à Montpellier, avait été archidiacre de Maguelonne; ils étaient l'un et l'autre, à l'époque de leur mission religieuse, profès de l'abbaye de Fontfroide au diocèse de Narbonne, de l'ordre de Citeaux.

Ce fut vers la fin de l'année 1203, ou peut-être au commencement de Tannée suivante, que dom Diego d'Azevès ou d'Àzevedo, évêque d'Osma en Espagne, et Dominique, sous-prieur de sa cathédrale, arrivèrent à Toulouse. Ils se rendaient en ambassade vers les frontières du Danemark

de la part d'Alphonse, roi de Castille, pour négocier le mariage de Ferdinand son fils avec une princesse du pays (1). Dominique était né en 1170 à Calaroga, au diocèse d'Osma dans la Vieille-Castille, de Félix de Gusman et de Jeanne d'Aza (2). L'archiprêtre de Gumiel, son oncle maternel, lui donna les premières leçons des lettres humaines ; il fut ensuite envoyé à Palence, où, après avoir

étudié la théologie, il professa l'Ecriture sainte. En 1198, il fut nommé chanoine d'Osma (il avait alors 28 ans), et occupa peu de temps après la place de sous-prieur dans le chapitre de cette cathédrale, qui venait d'embrasser la réforme de saint Augustin. Dominique et Azevedo logèrent, à Toulouse, dans la maison d'un sectaire qui, cédant a Tirré-

(1) Quelques historiens croient qu'il est question ici, non du royaume de Danemarck, mais d'un pays de France situé entre le Berri et le Limousin et appelé le comté de la Marche, où se trouvait un château appelé le château de Dace.

(î) Généalogie de saint Dominique.

En 1040, Guillaume Gusman, parent des comtes de Bretagne, vint en Espagne offrir ses services à Ferdinand roi de Castille, surnommé le Grand, pour le servir contre les Maures. Il se maria avec la fille de Nunno, prince breton, seigneur de Diaz. 11 bâtit le château de Gusman. — De ce mariage* naquit Alvar Diaz de Gusman. — En 1.066, Diaz de Gusman servit le roi Garcias dans sa guerre contre Sanche son frère. — Il eut pour fils Nunno de Gusman, qui fut élevé à de très hautes dignités par Alphonse, fils de Sanche.

De Nunno de Gusman naquit Roderic Nunno de Gusman, qui en 1158 épousa la fille de Ferdinand del Castillo, dont il eut deux enfants : 1° Dom Alvar Diaz Roderic de Gusman; 2° Dom Félix de Gusman. —

Dom Félix épousa Jeanne de Bretagne d'Aza, dont il eut trois enfants : 1° Antoine de Gusman, 2° Mannés de Gusman, 3° Dominique de Gusman. (Archiv. de Prouille. Mss.)

sistible éloquence du chanoine d'Osma, abandonna son erreur. Quoique ces deux illustres espagnols n'eussent passé que très peu de temps à Toulouse, il ne leur fut pas difficile de remarquer que l'hérésie y avait fait un grand nombre de prosélytes. Un certain Amaury de Chartres, homme très impie, y prêchait alors ses coupables doctrines. Les deux étrangers continuèrent leur route.

On peut juger de la grandeur du mal par le pouvoir extraordinaire dont furent alors revêtus Pierre de Castelnau et Raoul : Innocent III les plaça au-dessus de tous les évêques, ordonnant à ceux-ci de leur obéir comme à luimême, et leur faisant aussi promettre d'exécuter leurs décrets en matière d'hérésie. Il ôtait ainsi aux évêques leur juridiction ordinaire sur les hérétiques. Cette sorte d'investiture souveraine aigrit certains esprits ; on trouva ce pouvoir excessif et inusité. Quelques évêques, entr'autres Bérenger archevêque de Narbonne, refusèrent de prêter ce serment : de là, des divisions fatales, des brouilleries interminables qui forcèrent le pape à adjoindre un troisième légat aux deux autres : c'était Arnaud-Àmalric, abbé de Citeaux, qui pendant trois ans avait été abbé de Grand- Selve. « Afin, disait Innocent, que vous puissiez remplir » plus librement les fonctions de la légation dont nous » vous chargeons, ou plutôt dont Dieu vous charge lui- » même, nous vous donnons un pouvoir plein et entier » dans les provinces d'Aix, Arles et Narbonne, et dans ceux » des diocèses voisins qui peuvent être infectés d'hérésie, » ainsi que le pouvoir d'y détruire, arracher et planter » tout ce qui sera nécessaire, comme aussi d'y punir les » contradicteurs. »

Le pape écrivit aussi au roi Philippe-Auguste pour l'engager à arrêter les progrès de Terreur. « Contraignez, lui » disait-il, en vertu du pouvoir que vous avez reçu d'en » haut, les comtes et les barons à confisquer les biens » des hérétiques, et usez d'une semblable peine envers ceux » de ces seigneurs qui refuseront de les chasser de leurs » terres. » Cette exhortation du pontife nous montre que les albigeois n'étaient pas seulement les ennemis de l'Eglise, mais encore ceux de l'état. Leurs doctrines tendant à renverser toute légitime autorité dans l'ordre temporel comme dans l'ordre spirituel, il était nécessaire que la double puissance du pape et des rois s'élevât contre ces hardis novateurs.

Tout était cependant tranquille et calme au sein de la ville de Toulouse, puisque les capitouls et les membres du conseil suprême, au mois de mars 1204, s'occupaient de faire des règlements pour la police des habitants. Nous trouvons dans un de ces actes « que personne ne pouvait être accusé d'hérésie après sa mort, s'il ne l'avait été pendant sa vie, ou à moins que, pendant la maladie, il ne se fût livré expressément aux hérétiques, ou qu'il ne fût mort entre leurs mains. » Cet article semblerait indiquer qu'on regardait quelquefois comme hérétiques ceux qui, en réalité, ne méritaient pas ce nom. Ces règlements nous apprennent qu'on prêtait de l'argent aux joueurs, en retenant leurs habits en gage ; qu'on élevait des barrières dans les rues pour arrêter le cours des eaux; que les hommes et les femmes se louaient pour assister aux funérailles, égratignant leurs visages, arrachant leurs cheveux et se roulant à terre. Il était défendu aux baladins d'entrer dans les

TEMPS INTERMÉDIAIRES. 37 'i

maisons des particuliers, si ce n'est aux jours des noces. La pénalité affectée aux infracteurs de tous ces règlements est une amende de mille tuiles plates pour la construction des murs d'enceinte.

Le 14 juin 1204, les consuls de Toulouse se rendirent au château d'Àuvillar qu'ils venaient d'assiéger k la tête des communes de- la cité, et y passèrent un accord avec Vezian vicomte de Lomagne et Odon son fils. Par cet accord, les parties contractantes se pardonnèrent leurs mutuelles entreprises ; il fut stipulé que les habitants de Toulouse ne payeraient à Auvillar que la leude ancienne, qui avait donné occasion k la guerre. Geraud comte d'Armagnac, Odon de Lomagne son cousin, Raymond évêque de Toulouse, Bernard de Marestaing, Pierre Raymond, frère du seigneur Raymond comte de Toulouse. Bernard Jourdain de l'Isle, Jourdain de l'Isle son frère, Bernard d'Orbessan et beaucoup d'autres furent présents à cet accord. Le comte d'Armagnac dont il est ici question était le quatrième de ce nom. Il était aussi en guerre avec les Toulousains, puisque nous trouvons à cette époque un traité de paix qu'il conclut avec eux, et dans lequel il s'engage k servir dans leur armée avec quatre chevaliers. Ce seigneur avait été le bienfaiteur de l'abbaye de Grand-Sel ve.

Les légats du pape n'osèrent pas tout d'abord se présenter devant Raymond VI pour lui persuader de chasser les hérétiques de la province ; ils s'adressèrent k Bérenger archevêque de Narbonne et k Guillaume de Roquezel évêque de Beziers, et les sommèrent de venir avec eux exécuter cette périlleuse mission. Ces deux prélats refusèrent d'obtempérer aux ordres des légats. Ce refus leur attira de

très vifs reproches de la pari d'Innocent III, qui écrivit, le 18 février 1205, à l'évêque d'Agde et à l'abbé de Saint- Pons de Tomières pour leur faire dénoncer comme swspens l'évêque de Beziers dans toutes les églises de son diocèse. Pressés cependant d'accomplir leur mandat, les légats se trouvèrent à Toulouse au mois de mai 1205; mais ils ne virent dans Raymond VI que des dispositions assez peu favorables a l'expulsion des hérétiques. Ces sectaires s'étaient acclimatés dans la province ; ils possédaient de grandes fortunes, et y avaient contracté des alliances. Au point de vue politique, il était assez difficile de s'en débarrasser. Raymond VI comprenait ces difficultés ; toutefois, il promit par serment aux légats de chasser les routiers et les hérétiques de ses domaines et d'y rétablir la paix.

Arnaud, Pierre de Castelnau et Raoul profitèrent de leur présence à Toulouse pour y déposer l'évêque Raymond de Rabastens. Nous avons déjà vu que les commissaires du pape l'avaient pleinement justifié à l'époque de son élection. Des informations nouvelles prouvèrent que, pendant la vacance du siège, il avait sollicité les suffrages des chanoines par des voies simoniaques, et s'était engagé par serment avec ceux qui lui étaient opposés ; on l'accusa ensuite de ne pas remplir avec soin sa charge épiscopale. Il avait aliéné une partie de ses domaines pour soutenir des procès et une guerre qu'il avait été obligé de déclarer à Raymond de Beaupuy, un de ses vassaux. La pénurie de ses finances était si grande, qu'il se vit forcé de réclamer au chapitre trois prébendes ou portions de pain, de vin, et d'autres aliments. Dans cet état ds choses, Raymond de

Rabastens fut solennellement déposé par les légats. Cette déposition le rangea du côté des mécontents. Mascaron, prévôt de Saint;Etienne, partagea sa disgrâce, parce qu'il fut accusé d'avoir partagé sa simonie. Ce haut dignitaire avait succédé à Sparagus qui venait d'être élu évêque de Comminges. Il avait reçu des mains de Gautier de Noër les trois quarts de la dîme de l'église de ce nom, ainsi que les prémices que ce seigneur restituait au chapitre de > Saint-Etienne.

Raymond VI se montrait encore plein de bienveillance envers l'Eglise, puisque, au mois de juillet de cette année 1205, il assembla dans le cloître de l'église de la Daurade le clergé et les principaux habitants, et promit par serment, en faveur de la cathédrale, de l'église de la Daurade, de Saint-Saturnin, des autres églises, des consuls et de tout le peuple, de ne jamais changer la monnaie septaine de Toulouse que son père avait établie, et de lui conserver toujours sa valeur. Au mois d'août suivant, il se rendit dans son comté d'Âgenais, et confirma, dans l'église de Saint-Etienne d'Agen, de concert avec le prieur et les religieux de Saint-Caprais, les habitants de la Salvetat en Agenais dans l'usage des coutumes de la ville d'Agen.

Un événement particulier vint, à cette époque, resserrer les liens qui unissaient le comte de Toulouse au roi d'Aragon : la reine Marie donna le jour à une fille, qui reçut le nom de Sancie. Les deux princes étaient a Florcnsac, au diocèse d'Agde, lorsque Pierre d'Aragon promit cette enfant en mariage au jeune Raymond, fils du comte de Toulouse. Nous remarquons dans les accords qui furent alors dressés que Raymond VI donna poûr douaire à sa future belle-

fille les villes de Castelnau (d'Arri), de Castelsarrasin, de Moissac, et de Montauban.

Les légats avaient quitté Toulouse après la déposition de Raymond de Rabastens et s'étaient dirigés vers le Rhône. Pierre de Castelnau tomba malade. En apprenant, sur le lit où il était couché, la nomination de Foulques à l'évêché de Toulouse, il leva les yeux et les mains au ciel et ne put contenir le transport de sa joie. L'élection de Foulques fut aussitôt confirmée, et la cérémonie de son sacre fut faite par l'archevêque d'Arles. A cette occasion, Innocent III écrivit au chapitre de Narbonne pour lui déclarer que, par cette consécration, il n'entendait pas porter préjudice aux droits qu'il pouvait avoir sur l'Eglise de Toulouse. Foulques arriva dans cette ville le dimanche de la Sexagésime (5 février), jour de la fête de sainte Agathe ; il n'avait pour tout équipage que quatre mules. A peine entré dans sa cathédrale, il se prosterna devant l'autel ; il prêcha ensuite au peuple, lui dit qu'il venait, comme un autre Elisée, ressusciter un épiscopat éteint, et paraphrasa l'évangile du jour, qui était celui de la semence.

Peu de jours après l'arrivée de Foulques, Raymond VI donna quelques domaines a l'abbaye de Grand-Selve, et dans cet acte il reconnut ce prélat en qualité d evêque de Toulouse : ce qui prouve qu'il admit son élection, quoique Raymond de Rabastens lui demeurât toujours sincèrement attaché. Ce prince fit alors un voyage du côté du Rhône, et le 19 mars il fit hommage à Michel de Moriez, archevêque d'Arles, pour tous les biens qu'il tenait de son Eglise. Il termina aussi, à l'avantage de l'abbaye de Bcllcperche, une affaire concernant une acquisition faite par Hugues

qui en était abbé. Hugues, successeur d'Arnaud Gaubert, avait acheté une maison située à Montauban d'un habitant de cette ville nommé Arnauld d'Ulme et de Garsinde son épouse. Cette maison payait quelque redevance au comte de Toulouse, qui y renonça pour donner aux moines de Belleperche un témoignage de sa religieuse affection.

Il apprit que les légats du pape avaient retrouvé à Montpellier Tévêque d'Osma et Dominique de Gusman. Ces deux voyageurs, après avoir accompli leur mission en Danemark et obtenu la main de la princesse pour le fils de leur roi, étaient rentrés en Espagne. Sur les nouveaux ordres d'Alphonse, ils étaient repartis avec un grand appareil pour aller chercher la princesse. A leur arrivée, ils apprirent sa mort, en expédièrent par un courrier la triste nouvelle au roi de Castille, et avant de rentrer dans leur patrie ils se dirigèrent vers Rome ; là , Tévêque d'Osma conjura le pape d'accepter la démission de son siège pour aller prêcher la foi aux infidèles. Sa demande ne fut point accueillie, et il rentrait dans son diocèse lorsqu'il arriva à Montpellier vers le mois de juillet 1206. Il s'entretint pendant quelque temps avec les légats sur l'état du pays par rapport à l'hérésie ; mais ceux-ci paraissaient découragés, et rejetaient l'insuccès de leur mission sur la vie scandaleuse du clergé. Diego leur répondit qu'il était possible que les clercs eussent besoin de quelque réforme, mais que le point essentiel pour eux était de se présenter aux peuples en véritables apôtres, et non en grands seigneurs avec un pompeux équipage et une nombreuse suite de valets ; qu'il fallait aller à pied, et ne porter ni or ni argent. Ce conseil ne fut pas d'abord goûté des légats, et l'abbé de Citeaux s'éloigna pour aller

tenir le chapitre général de son ordre, tout en promettant qu'il viendrait bientôt les rejoindre avec plusieurs abbés et religieux. Quant à Pierre de Castelnau et à Raoul, vaincus par les exhortations de Diego, qui , pour leur donner l'exemple, congédia tous ses gens et ne retint que Dominique, ils se déterminèrent à embrasser ce nouveau genre de vie, car il y avait chez eux de la grandeur d'âme et un véritable zèle pour le salut de leurs frères.

Ces quatre missionnaires partirent donc de Montpellier dans les derniers jours du mois d'août et entrèrent dans le pays toulousain. Ils parcoururent plusieurs châteaux où l'erreur avait pénétré, et arrivèrent h Verfeil, bourg du diocèse de Toulouse, où se trouvaient quelques sectaires. De Verfeil, ils se rendirent à Caraman dans le Lauraguais. Là, se trouvaient deux chefs principaux, Baudouin et Théodoric. Celui-ci avait été chanoine de Nevers. Les missionnaires entrèrent en conférence avec eux pendant huit jours sans pouvoir les convaincre ; le peuple se montra beaucoup plus docile, et il aurait infailliblement chassé Baudouin et Théodoric s'ils n'eussent été soutenus par le seigneur de Caraman, que l'histoire ne nomme pas. A leur départ, les quatre missionnaires furent accompagnés par les habitants.

De Caraman , l'évêque d'Osma et ses associés allèrent à Beziers, où ils passèrent quinze jours, uniquement occupés à combattre l'erreur et à fortifier dans la foi les catholiques. D'après le conseil de ses collègues, Pierre de Castelnau se retira à Montpellier pour éviter la fureur des hérétiques, animés contre lui. Dominique comprit que tant qu'il n'aurait pas d'établissement fixe au milieu des peuples qu'il allait évangéliser, il serait assez difficile d'assurer le succès

de sa mission. Foulques, évêque de Toulouse, le comprit aussi, c'est ce qui le détermina à offrir k saint Dominique une église et ses dépendances située dans son diocèse. Cette église portait le nom de .Notre-Dame de Prouille. Nous avons déjà parlé de ce lieu dans le cours de cette histoire. On affirme que, cent cinquante ans environ avant l'époque de notre saint, la terre de Prouille et le château qui y avait été construit appartenaient à des seigneurs du pays nommés Bataille ; que ces seigneurs, s'étant rendus coupables de quelque injure k l'égard d'un vicomte de Carcassonne, avaient cédé, en réparation du dommage, le château de Prouille à ce vicomte. Par l'effet des nombreuses mutations opérées dans les domaines, cette terre avait été donnée au chapitre de Saint-Etienne de Toulouse. C'est ce qui conste de l'acte authentique de cession portant la date précise de 1206, et dans lequel Foulques évêque de Toulouse, avec le consentement du prévôt et du chapitre de son église, donna l'église de Notre-Dame de Prouille et les terres environnantes à Dominique, chanoine d'Osma. Il paraît que, dès l'année même où se lit la donation, le saint missionnaire avait réuni dans les bâtiments dépendant de l'église quelques femmes nouvellement converties, sans avoir encore l'intention d'y fonder un monastère.

Nous avons vu plus haut que le comte de Foix et le vicomte de Castelbon son allié avaient été faits prisonniers par le comte d'Urgel. Dès qu'ils furent sortis de prison, le 7 mars 1207, ils convinrent de certains articles pour conclure la paix avec Ermengaud d'Urgel, par l'entremise et en présence de Pierre d'Aragon, qui lui-même s'était réconcilié avec les habitants de Montpellier.

Pierre de Castelnau, persuadé que l'un des moyens les plus puissants d'extirper l'hérésie, était d'engager les seigneurs du pays à mettre un terme à leurs longues divisions, détermina Raymond VI à entrer dans ses vues, à cesser de favoriser les hérétiques et à réformer certains abus. Le comte résista d'abord, et ne céda enfin qu'à la publication de l'excommunication que le légat lança contre lui. C'était pousser les choses à l'extrême.

Pendant que Pierre de Castelnau poursuivait son œuvre du côté du Rhône, l'évêque d'Osma et saint Dominique se rendirent à Carcassonne, où pendant huit jours ils disputèrent contre les hérétiques. Après avoir parcouru plusieurs châteaux de la province, ils arrivèrent à Montréal; là se trouvaient plusieurs chefs de la secte, savoir : Arnaud Othonis, Guillabert de Castres, Benoit de Termes, Pons Jordani. Pour donner moins d'ombrage à ces sectaires, les missionnaires consentirent à prendre des laïques pour juges du combat. On choisit donc Bernard de Villeneuve , Bernard d'Arsens, chevaliers; Bernard de Got et Arnaud de la Rivière, bourgeois. La dispute s'engagea sur la sainteté de l'Eglise et sur la messe ; on mit par écrit les raisons de part et d'autre. La condescendance des missionnaires ne produisit pas l'effet qu'ils en attendaient, car les juges refusèrent de se prononcer, et livrèrent tous les écrits des catholiques aux sectaires. Néanmoins, une partie de ceux qui avaient assisté à la conférence, au nombre de cent cinquante, se convertirent, frappés des raisons alléguées par les missionnaires. Saint Dominique composa à ce sujet un écrit dans lequel il avait réuni toutes le£ autorités en faveur de la vérité. 11 remit cet écrit à un hérétique, avec prière

de l'examiner avec soin. Celui-ci jeta cet écrit par trois fois dans le feu, sans que le papier fut brûlé. Ce miracle, qui fut opéré en présence de plusieurs albigeois, ne put les convaincre de leurs erreurs, tant était grand leur aveuglement. La conférence de Montréal se tint au mois de juin 1207. Pierre de Castelnau vint alors à Montréal rejoindre les missionnaires, et bientôt après les quitta pour se rendre en Provence, où l'appelaient les affaires de sa légation.

On vit aussi, à la même époque, arriver à Montréal Arnaud abbé de Citeaux, suivi de douze abbés et d'une vingtaine de religieux de son ordre. On distinguait parmi eux Gui, abbé de Vaux-Sernay au diocèse de Paris, qui était accompagné de Pierre son neveu, auteur de \ Histoire des Albigeois. Tous ces hommes, animés de l'esprit de Dieu, résolurent de se partager par bandes de deux ou trois, et de parcourir les diverses contrées de la province, marchant nu-pieds et mendiant leur pain. Dans le cours de cette mission, l'évèque d'Osma, accompagné de Raoul, légat du pape, et de saint Dominique, se rendit à Pamiers. L'intention d'Azevedo était de rentrer en Espagne pour y régler les affaires de son diocèse et y chercher des fonds pour la subsistance des missionnaires. Il trouva a Pamiers Foulques évêque de Toulouse , Navarre évêque de Couserans, et quelques autres abbés. On ouvrit une conférence avec les hérétiques ; elle se tint dans le palais de Raymond- Roger comte de Foix. Sa femme et l'une de ses sœurs penchaient beaucoup vers l'hérésie; quant à Esclarmonde, son autre sœur, elle l'avait déjà publiquement embrassée. Elle voulut se mêler de dogmatiser, mais Fr. Etienne de la Miséricorde, l'un des missionnaires, lui imposa silence et

l'envoya filer sa quenouille. Il y avait alors a Pamiers un clerc séculier nommé Arnaud de Campranham qui fut choisi pour arbitre entre les missionnaires et les hérétiques. 11 condamna ces derniers, renonça à l'erreur qu'il avait favorisée jusqu'alors entre les mains de l'évêquc d'Osma, et devint un intrépide défenseur de la foi catholique. Un grand nombre d'habitants, et surtout de pauvres, se convertirent à la suite de la conférence de Pamiers. Bientôt après, l'évêque d'Osma prit congé des missionnaires, et mourut dans son diocèse au commencement de l'année suivante. Raoul se retira, de son côté, vers le Rhône, et mourut aussi dans l'abbaye de Franquevaux au diocèse de Nîmes ; enfin Arnaud, abbé de Citeaux, se sépara aussi des missionnaires. Gui, abbé de Vaux-Sernay, fut alors déclaré maître de la mission, mais il se vit bientôt abandonné de la plupart des religieux de Citeaux : en sorte que saint Dominique resta pour ainsi dire seul pour soutenir tout le poids de ce périlleux apostolat.

Ce grand homme établit sa demeure aux environs du château de Fanjaux au diocèse de Toulouse, sur les confins du Lauraguais et du Razès; il s'associa quelques ouvriers évangéliques qui travaillaient sous ses ordres à la conversion des hérétiques, et s'attacha principalement à l'instruction chrétienne des jeunes filles nobles que les gentilshommes du pays confiaient à des femmes hérétiques pour les élever. Nous avons déjà vu qu'il avait placé au village de Prouille quelques personnes récemment converties. Au mois d'août 1207, Ermengardc Godoline, noble dame de Villar, et Sanche Gasc son époux, cédèrent à la sainte prédication , à Dominique d'Osma et à tous les frè-

TF.MTS ICTKRMÉD1A1BES. 385

res et sœurs assemblés, la maison qu'ils possédaient, près uu château de Villar avec toutes ses dépendances. On voit par cet acte authentique qu'il existait déjà deux communautés ou simples réunions d'hommes et de femmes formées par la sainte prédication, de Dominique. L'une, celle des femmes, était établie près de l'église de Prouille qui avait été cédée par Foulques au chanoine d'Osma; l'autre, celle des hommes, résidait à Fanjaux. Les premières femmes qui habitèrent Prouille , furent neuf demoiselles de Fanjaux. Assistant un jour aux prédications de saint Dominique dans l'église paroissiale, elles furent si fortement impressionnées par son discours, qu'elles vinrent aussitôt se jeter à ses pieds en lui disant : « Serviteur de Dieu, » soyez-nous en aide. Si ce que vous avez prêché aujour- » d'hui est vrai , voilà bien du temps que notre esprit est » aveuglé par l'erreur, car ceux que vous appelez héréti- » ques, et que nous appelons bons hommes, nous avons cru » en eux jusqu'à présent, et nous leur étions attachés de » tout notre cœur. Maintenant nous ne savons plus que » penser. Serviteur de Dieu, ayez donc pitié de nous, et » priez le Seigneur votre Dieu qu'il nous fasse connaître la » foi dans laquelle nous devons vivre, mourir, et être sau- » vées. » Dominique leur répondit : « Ayez patience et at- » tendez sans crainte. Je crois que le Seigneur, qui no veut » la perte de personne, va vous montrer quel maître vous » avez servi jusqu'à présent. » Aussitôt elles virent une espèce d'animal immonde qui paraissait sortir de leurs rangs, et qui s'échappa par la tour du clocher, laissant après lui une insupportable odeur. Sur l'invitation de saint Dominique, ces nouvelles converties se rendirent à Prouille et y

il. 25

381) s TEMPS INTERMÉDIAIRES.

embrassèrent la vie religieuse; elles devinrent ainsi les premières pierres de ce grand édifice que notre saint y éleva avec le secours de quelques seigneurs du voisinage. Le nom de ces disciples du saint apôtre nous a été fidèlement transmis : elles s'appelaient Àladaïcie, Bérengère, Barbeyranc, Jordane-Curtolane, Raymonde-Passerine, Ricarde, Guillcmine de Fanjaux, Raymonde Claretti, et Gentiane, appartenant toutes à de grandes familles. Il leur donna la règle des chanoinesses de saint Augustin avec des constitutions particulières.

Telle fut l'origine du célèbre monastère de Prouille, dont la fondation est placée par certains auteurs en l'an 1206, et par d'autres en 1207. Les chroniques locales entourent son berceau de merveilles : on rapporte que, le 22 juillet 1206, saint Dominique, passant la nuit en prières sur un plateau du haut duquel on découvre à Fanjaux toute la plaine de Prouille, aperçut un globe de feu qui, après avoir décrit plusieurs lignes circulaires dans les airs, vint se reposer sur la chapelle de Notre-Dame ; que cette vision se produisit jusqu'à trois fois ; qu'alors saint Dominique en fit part à une noble femme appelée la dame de Cavaërs, à qui appartenaient les maisons situées' près de la chapelle et qui lui furent cédées; que ce fut le 22 novembre, jour de Sainte-Cécile, que les demoiselles de Fanjaux dont nous avons parlé descendirent à Prouille ; et qu'enfin le 27 décembre, jour de Saint-Jean l'Evangélistc, elles prirent possession des nouveaux bâtiments auxquels on avait donné la forme d'un monastère.

En souvenir de cette merveille, le lieu où saint Dominique fut favorisé de cette vision prit le nom de Signe-de-

Dieu (Signum Dei) et en langue vulgaire Scignadou; on y éleva une croix, et on y construisit un oratoire. Saint Dominique habitait, à Fanjaux, une maison située non loin de ce lieu. On montre encore, sur les bords d'un réservoir d'eaux stagnantes, la grotte dans laquelle il aimait à se retirer pour s'y livrer à la contemplation des choses divines. Il partageait son temps entre l'exercice de la prière, la prédication, et les soins qu'il prodiguait à son cher monastère de Prouille. Bérenger, archevêque de Narbonne, qui s'était réconcilié avec le pape, devint le premier bienfaiteur de cette maison. Par un acte qui porte la date de 1207, il lui donna l'église de Saint-Martin de Limoux, située dans son diocèse.

Les miracles les plus éclatants ne cessaient de confirmer l'apostolat de saint Dominique. Un jour, a Fanjaux, il se trouvait en présence d'un grand nombre d'hérétiques : la discussion s'engagea sur les matières controversées. Comme il était impossible de s'entendre, on convint d'un commun accord qu'on jetterait dans le feu les livres des deux partis, et que ceux qui seraient épargnés par les flammes indiqueraient la vérité de la doctrine. On commença par jeter dans le bûcher le livre des hérétiques, qui fut aussitôt dévoré par les flammes. Celui de saint Dominique fut jeté à son tour et ne brûla point. L'épreuve fut renouvelée jusqu'à trois fois, et trois fois la victoire fut assurée à la vérité par cette épreuve. On vit môme ce livre s'élever au-dessus des flammes, aller frapper une poutre placée au-dessus du bûcher et y laisser des traces non équivoques du prodige. Cet événement se produisit dans la maison de Raymond de Durfort, co-seigneur de Fan-

jaux (1). La poutre stigmatisée par le miracle se voit encore aujourd'hui dans la chapelle de Saint-Dominique, à Fanjaux. Au-dessous, on aperçoit la pierre sur laquelle le feu fut allumé ; on y lit l'inscription suivante :

E VORACIBUS FLAMMIS EVANGELIORUM LIBER EXIIT INCOLUMIS, IN NOM 1 NE JESU,

Page 1