LIVRE XXII
DEPUIS LARRIVÉE DE MILON EN FRANCE, EN 1209, JUSQUA LA PRISE DE LAVAUR, EN 1211.
La nomination du nouveau légat combla de joie le comte de Toulouse : il espérait être traité par lui avec moins de rigueur que par l'abbé de Citeaux. La suite des événements montrera si ses espérances étaient fondées. Ce prince cherchait toujours à gagner la bienveillance de ses sujets ; ainsi il se montra très généreux envers les habitants de Nîmes et du château des Arènes qui s'étaient révoltés contre lui, leur pardonna toutes les injures qu'ils lui avaient faites, et confirma aussi leurs statuts et leurs coutumes dans le château des Arènes, en présence des consuls et des chevaliers. De Nîmes, Raymond se rendit à Caylar, où il confirma les privilèges du comté de Melgueil, pour lequel le pape n'avait point voulu recevoir son hommage. Le 4 mai, Raymond VI était à Toulouse.
Milon, à son arrivée en France, se rendit à Auxerre, où l'attendait l'abbé de Citeaux. D'après les instructions secrètes du pape, il ne devait rien faire sans l'avis de cet abbé. « Vous ne serez, lui avait dit le pontife, que son » organe, parce que le comte de Toulouse le tient pour » suspect et qu'il n'a aucune défiance de vous. » 11 fut ensuite convenu qu'on assemblerait un certain nombre
d'évêques pour prendre leur avis avant de procéder contre le comte de Toulouse, et Fabbé de Citeaux eut le soin d'indiquer à Milon quels étaient les évôques qu'il fallait convoquer.
Avant de réunir ces prélats, les deux légats se rendirent auprès de Philippe-Auguste à Villeneuve, dans le diocèse de Sens, et lui remirent les lettres par lesquelles le pape le suppliait d'envoyer au moins son fils pour combattre les hérétiques du midi. Le roi s'excusa, dit-on, et promit cependant quinze mille hommes pour l'armée des croisés. Après cette entrevue avec le roi, Milon se rendit à Montélimart sur le Rhône, et y convoqua les évôques pour recevoir leur avis sur la marche à suivre dans cette expédition. D'après la décision de l'assemblée, Milon cita le comte de Toulouse à comparaître à Valence, pour la mi-juin. Raymond VI obéit a ces ordres, et se trouva en cette ville à l'époque fixée. Nous plaçons ici toutes les pièces du fameux procès qui fut commencé à Valence contre Raymond et continué à Saint-Gilles. On ordonna d'abord au comte de remettre sept de ses châteaux a l'Eglise romaine, pour la sûreté de ses promesses. Raymond fit cette cession en ces termes :
I. « Qu'il soit connu de tous qu'en l'an de l'Incarnation » 1209, au mois de juin, moi Raymond, par la grâce de » Dieu duc de Narbonne et de Toulouse, marquis de Pro- » vence, je livre ma personne avec sept châteaux, savoir : » Oppède, Monferrand, Beaumes, Mornas, Roquemaure, » Fourques, et FArgentière ou Fanjaux, a la miséricorde de » Dieu et au pouvoir absolu de l'Eglise romaine, du pape, • et de vous, seigneur Milon, légat du siège apostolique,
» pour servir de caution au sujet des articles pour lesquels » j'ai été excommunié. Je confesse dès à présent tenir ces » châteaux au nom de l'Eglise romaine, promettant de les » rendre incessamment k qui vous voudrez et quand vous » le voudrez; d'obliger, comme vous l'ordonnerez, leurs » gouverneurs et leurs habitants à jurer de les garder » exactement tout le temps qu'ils seront au pouvoir de » l'Eglise romaine, nonobstant la fidélité qu'ils me doivent, » et enfin de les faire garder k mes dépens. »
Lorsque Raymond VI eut fait la remise de ces châteaux, il se rendit à Saint-Gilles pour y recevoir l'absolution de l'excommunication dont il avait été frappé. Lk se rendirent aussi, de leur côté, Milon, les archevêques d'Arles, d'Aix, d'Auch, les évêques de Marseille, d'Avignon, de Cavaillon, de Carpentras, de Vaison, de Trois-Châteaux, de Nîmes, d'Agde, de Sisteron, d'Orange, de Maguelonne, de Lodève, de Toulouse, de Viviers, de Beziers, de Fréjus, de Nice, d'Apt, d'Uzès. On dressa, dans le vestibule de l'église de l'abbaye, un autel sur lequel on avait exposé le saint-sacrement et les reliques des saints. Raymond VI fut
conduit, nu jusqu'à la ceinture, devant cet autel, puis il fit
le serment suivant :
II. « Au nom du Seigneur, l'an xn du seigneur pape » Innocent III, le 18 de juin, moi Raymond, duc deNar- » bonne, comte de Toulouse, marquis de Provence, jure » sur les saints évangiles, en présence des saintes reliques, » de l'Eucharistie et du bois de la vraie croix, que j'obéirai » aux ordres du pape, et aux vôtres, maître Milon, notaire » du seigneur pape et légat du siège apostolique, et de » tout autre légat du saint-siége, touchant tous et chacun
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» des articles pour lesquels j'ai été ou je suis excommu- » nié, soit par le pape, soit par son légat, soit par les » autres, soit enfin de droit : en sorte que j'exécuterai de » bonne foi tout ce qui me sera ordonné, tant par lui-même » que par ses lettres et par ses légats, au sujet desdits » articles, mais principalement sur les suivants : 1° sur ce » que les autres ayant fait serment d'observer la paix, on » dit que j'ai refusé de la signer; 2° en ce qu'on dit que je » n'ai pas gardé les serments que j'ai faits pour l'expulsion » des hérétiques et de leurs fauteurs; 5° sur ce qu'on dit » que j'ai toujours favorisé les hérétiques ; 4° sur ce qu'on » me regarde comme suspect dans la foi; 5° sur ce que » j'ai entretenu les routiers ou les maïnades; 6° sur ce » qu'on dit que j'ai violé les jours de carême, de fête et des » quatre-temps qui doivent être des jours de sûreté ; 7° sur » ce qu'on dit que je n'ai pas voulu rendre justice a mes » ennemis lorsqu'ils m'offraient la paix ; 8° pour avoir con- » fié à des juifs les offices publics; 9° en ce que je retiens » les domaines de Saint-Guilhem et des autres Eglises; » 10° en ce que j'ai fortifié les églises et que je m'en sers » comme de forteresses; 11° sur ce que j'ai fait lever des » péages et des guidages indus; 12° pour avoir chassé » l'évêque de Carpentras de son siège; \ô° sur ce qu'on » me soupçonne d'avoir trempé dans le meurtre de Pierre » de Castelnau (de sainte mémoire) , principalement parce » que j'ai mis le meurtrier dans mes bonnes grâces ; 14° sur » ce que j'ai fait arrêter prisonnier l'évêque de Vaison avec » ses clercs, que j'ai détruit son palais avec la maison des » chanoines ; 15° enfin sur ce qu'on dit que j'ai envahi le » château de Vaison et commis divers brigandages.
» J'ai fait serment sur tous ces articles et sur tous les » autres qu'on pourrait objecter, et je Vai fait faire à tous » ceux que j'ai donnés pour caution touchant les sept châ- » teaux. — Si j'enfreins ces articles et les. autres qu'on » pourra me prescrire, je consens que ces sept châteaux » soient confisqués au profit de l'Eglise romaine, et qu'elle » rentre dans le droit que j'ai sur le comté de Melgueil. » Je veux et j'accorde de plus qu'en ce cas je sois excom- » munié; qu'on jette l'interdit sur tous mes domaines; que » ceux qui feront serment avec moi, consuls ou autres et » leurs successeurs, soient dès-lors absous de la fidélité, du » devoir et du service qu'ils me doivent, et qu'ils soient » tenus de prêter serment de fidélité et de le garder à » l'Eglise romaine pour les fiefs et les droits que j'ai dans » leurs villes et dans leurs châteaux. Enfin je m'engage » par le même serment k entretenir la sûreté des che- » mins. »
Le serment du comte de Toulouse reproduit, comme on le voit, tous les faits qui lui étaient reprochés par les légats, et qui formaient autant de chefs d'accusation. Or, ces faits se divisent en deux classes : les uns sont avoués par le comte, les autres sont seulement déclarés par lui comme lui étant imputés. Il importe ici de préciser tous ces faits. Ainsi, le comte avoue qu'il a confié k des juifs les offices publics : c'était montrer une excessive tolérance; il avoue qu'il a retenu les domaines du monastère de Saint-Guilhem et d'autres églises. Nous ignorons pour quel motif il avoue qu'il a fortifié quelques églises; qu'il a levé des péages et des guidages indus; qu'il a chassé l'évêque de Carpentras de son siège; qu'il a fait arrêter l'évêque de
Vaison et ses clercs, détruit son palais avec la maison des chanoines, et envahi le château de Vaison; enfin, qu il a entretenu des routiers. Voilà les faits dont le comte paraît reconnaître la véracité. Quant aux autres, beaucoup plus graves, il déclare sans doute qu'on les lui a imputés, mais il est bien éloigné de s'en reconnaître coupable, puisque, en présence du légat, dans l'acte le plus solennel de sa vie, il emploie toujours cette formule — on dit, formule que ses juges admettent sans en demander la radiation.
On a vu que, dans ce serment, le comte consent, s'il est excommunié, qu'on jette l'interdit sur toutes ses terres et que tous ses sujets soient absous de la fidélité. Raymond VI ne fait qu'employer ici une simple formule usitée au moyen-âge dans tous les serments des princes. L'excommunication, à cette époque, était la plus terrible des puissances: elle ôtait-aux souverains leurs terres, leurs titres, leurs droits et leurs sujets. Il faut se donner bien de garde d'accuser ici le siège apostolique d'usurpation et d'abus d'autorité! Les papes qui excommuniaient les souverains ne faisaient que se conformer à une jurisprudence établie, acceptée par les deux puissances, sollicitée et sanctionnée par les rois et les peuples. Ce n'est pas qu'au moyen-âge on ne trouve des lois expresses et particulières qui créent et déterminent cette grande prépondérance du siège apostolique sur les choses mêmes temporelles ; mais il y avait plus que des lois pour l'établir, il y avait des coutumes partout usitées à cette époque, partout acceptées : et les coutumes sont aussi fortes que les lois. Ces coutumes constituaient en cette matière un véritable droit public, auquel les papes ne faisaient que se conformer.
TEMPS 1NTKRMKDI.VIRKS.
Dès que Raymond VI eut prêté le serment que nous venons de rapporter, le légat Milon prit la parole et lui commanda 1° de réparer tous les torts dont il s était rendu coupable envers l'évêque de Carpentras, 2° de restituer à l'évêque et au chapitre de Vaison les biens dont il s'était emparé, 3° de chasser de ses domaines les aragonais, routiers, cottereaux, brabançons, basques, maïnades, et autres brigands de cette espèce , 4° de ne donner aux juifs aucune administration publique ou particulière dans ses états, 5° de veiller a la sécurité des chemins, 6° d'exécuter fidèlement tous les ordres que le pape ou les légats pourraient lui donner. Le légat intima à peu près les mêmes ordres aux seize grands vassaux du comte, Guillaume de Baux, Hugues de Baux, Raymond de Baux, Dragonet de Bocoyran, Guillaume d'Arnaud, Raymond d'Agout, Ricard de Chamuno, Bertrand et Guillaume de Laudun, Bernard et Bermonl d'Anduze, Rostaing de Posquières, Raymond et Decan d'Uzès, Raymond et Pons Gaucelin de Lunel, qui prêtèrent tous serment avec le comte de Toulouse.
Alors commença la cérémonie d'absolution. Le légat prit une longue étoie et la passa au cou du comte de Toulouse; ensuite, prenant les deux extrémités de cette étole dans l'une de ses mains, et tenant de l'autre une poignée de verges, il fit marcher le comte devant lui et l'introduisit dans l'église, en le fouettant pendant tout le trajet. Après cette humiliante cérémonie, la sentence de l'absolution fut prononcée. La foule était si grande dans l'église, que le comte, ayant repris ses habits ordinaires, ne put sortir de l'édifice qu'en passant par une des nefs latérales où se trouvait le tombeau de Pierre de Castelnau. Ses enne-
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mis ne manquèrent pas de proclamer qu'il s'était rendu exprès devant ce sépulcre pour y faire amende honorable du meurtre du légat dont ils le croyaient auteur.
Après que le comte eut reçu l'absolution, le 19 juin, Milon, profitant de ses bonnes dispositions, lui adressa le discours suivant :
« Moi Milon, notaire du pape et légat du siège apos- » tolique, je commande à vous seigneur Raymond comte » de Toulouse, sur la foi de votre serment et sous les » peines qui y sont dénoncées, de mettre en lieu de sûreté » les hérétiques et leurs adhérents qui se trouvent dans » vos états, pour les livrer aux croisés, et de vous unir a » eux pour les poursuivre. — Je vous défends de prêter » en aucun temps conseil ou appui aux hérétiques; de » violer le dimanche, le carême et les autres jours dési-
» gnés par le concile de Latran. — Je vous ordonne de » rendre bonne justice aux églises, maisons religieuses, et » aux pauvres, quand ils voudront avoir recours à vous ; » de détruire les forteresses construites dans les églises, au » jugement des évêques, et de restituer à qui de droit » celles qui ont été usurpées. — Je vous commande de » laisser en liberté les églises et les monastères, évitant de » leur imposer des albergues , des procurations et des » exactions, de vous emparer de leurs biens à la mort des » prélats et des prieurs, de vous immiscer dans leur ad- » ministration, de vous occuper de l'élection des supérieurs » par vous ou par autrui, et de mettre aucun obstacle à » cette élection. — Je vous défends de lever d'autres péages » ou guidages, soit par eau, soit par terre, que ceux qui » ont été établis par l'autorité des rois et des empereurs.
» — Je vous ordonne de supprimer tous les greniers à sel, » de ne pas en établir de nouveaux; de permettre le libre » passage par terre et par eau à tous les voyageurs ; d'ob- » server la paix et la trêve; de vous en rapporter à la » décision du légat ou de ses délégués touchant les plaintes » qu'on formerait contre vous; de veiller à la sûreté des » chemins, et de n'obliger personne à se détourner des » anciennes routes. — Je vous ordonne de tenir pour » hérétiques et pour leurs fauteurs et récélateurs tous ceux » qui seront dénoncés comme tels à vous ou à vos baillis » par les évêques diocésains et autres supérieurs ecclé- » siastiques. — Je vous commande de jurer d'observer la » paix qui a été établie par les légats, et de faire prêter un » semblable serment à tous vos vassaux. — Je vous dé- » fends de rien attenter, ni directement, ni indirectement, » contre les sept châteaux que vous avez donnés en garde » à l'Eglise romaine, pour la sûreté de vos promesses. — » Observez enfin tous ces articles, et ceux que le pape et » son légat pourront dans la suite vous prescrire. »
Raymond VI n'hésita pas un instant à promettre ces diverses choses, en présence de toute l'assemblée, et nous ne connaissons rien qui nous prouve que ces promesses ne fussent pas sincères. Les consuls d'Avignon et de Nîmes firent aussi serment entre les mains du légat d'engager le comte de Toulouse à être fidèle à ses engagements. Milon fit prêter encore serment aux évêques à qui on avait donné la garde des sept châteaux du comte, de ne les rendre à ce prince que sur un ordre exprès ou une bulle du pape. Cet illustre prélat était insatiable de précautions : le 22 juin, il fit promettre par serment au comte de Toulouse et à
tous les barons qui étaient à Saint-Gilles d'observer la paix entr'eux, et de faire prêter ce même serment à tous leurs vassaux. 11 leur désigna quelques prélats, au jugement desquels ils devaient s'en rapporter s'il s'élevait entr'eux quelque différend.
Le comte tenait à cœur qu'on ne doutât point de la sincérité de ses sentiments, et pour prouver son entière bonne foi, il demanda la croix à Milon et offrit de servir contre les hérétiques de la province. Le légat s'empressa de céder a sa demande. Alors Raymond fit un nouveau serment conçu en ces termes : « Au nom de Dieu, Fan xn » du pontificat d'Innocent III, le 22 juin, je Raymond, par » la grâce de Dieu duc de Narbonne, comte de Toulouse et » marquis de Provence, jure sur les saints évangiles que, » lorsque les princes croisés arriveront dans mes états, je » leur obéirai entièrement, tant pour ce qui regarde leur » propre sûreté que dans toutes les autres choses qu'ils » jugeront a propos de me commander pour leur utilité et * » pour celle de toute l'armée. » Après que Raymond eut pris sa croix, l'assemblée de Saint-Gilles fut dissoute.
A peine Innocent III eut-il appris la conduite qu'avait tenue le comte de Toulouse dans cette assemblée, qu'il ne put contenir les sentiments de sa joie. 11 écrivit aussitôt à ce seigneur la lettre suivante : « Nous nous réjouissons » dans le Seigneur et dans la puissance de sa grâce de ce ' » que, malgré tout ce qu'on avait avancé contre vous pour » noircir votre renommée, vous vous êtes soumis à nos » ordres, offrant toutes les cautions que Milon, notre notaire » apostolique, a exigées. Ainsi, vous qui étiez devenu un » sujet de scandale, êtes-vous aujourd'hui un modèle à
» imiter ; ainsi la main de Dieu a opéré sur vous d'éton- » nantes merveilles. Pour nous, persuadé que la conduite » que vous venez de tenir sera utile, non seulement k votre » salut, mais encore à votre félicité temporelle, afin qu'au
• sein de la paix catholique vous puissiez conserver et aug- » menter des biens que vous perdiez naguère au milieu
• des impies, nous exhortons votre nobilité par ces pré- » sentes lettres d'agir, k l'avenir, de telle sorte que nous, » qui désirons devant Dieu votre honneur et votre avance- » ment, nous puissions vous environner sans cesse de notre » protection. Prince, croyez que nous ne voulons pas vous » imposer un joug onéreux. «
Quelle distance entre la première lettre d'Innocent III a Raymond VI et la seconde î
On dirait que le pape avait oublié toutes les autres affaires de la chrétienté pour ne s'occuper que de la croisade contre les hérétiques provençaux. Il écrivit a tous les évêques de France pour leur enjoindre, sous peine de censure, de contribuer d'une partie de leurs revenus aux frais de l'expédition; k tous les fidèles, pour le même objet; aux trois légats, pour leur recommander d'engager tous les chrétiens du royaume k favoriser cette sainte entreprise ; k Milon enfin, pour le féliciter sur l'heureux succès de ses démarches et l'exhorter k continuer son œuvre.
Après l'assemblée de Saint-Gilles, Foulques était revenu k Toulouse, où il établit une très nombreuse confrérie spécialement destinée k s'opposer aux vexations et aux exigences des usuriers qui favorisaient l'hérésie. Il plaça k la tête de cette réunion, qui attira la ville presque entière, Aymeri de Castelnau, Arnaud son frère, chevaliers, Pierre
de Saint-Rome et Arnaud Bernard, tous hommes discrets et puissants. Les habitants du Bourg s'opposèrent à cette confrérie et en formèrent une autre; de là, des querelles, des divisions, des batailles sanglantes; deux camps s'établirent et furent désignés sous le nom de camp des Blancs et camp des Noirs. Foulques ne fut pas heureux dans cette sainte entreprise de son zèle. Il paraît qu'il ne se rendit pas au-devant de l'armée des croisés qui s'était réunie à Lyon de toutes les parties du royaume, vers la fête de Saint- Jean-Baptiste (1209).
D'après les calculs les plus exacts, cette armée se portait à cinquante mille hommes, flamands, normands, aquitains et bourguignons. Elle était conduite par les archevêques de Reims, de Sens et de Rouen , les évêques d'Autun, de Clermont, de Ncvers, de Bayeux, de Lizieux et de Chartres ; par plusieurs seigneurs de haute renommée, Eudes duc de Bourgogne, Hervé comte de Nevers, le comte de Saint-Paul, Simon de Montfort comte de Leycestre, le comte de Bar-sur-Seine, Gui de Beaujeu, Guillaume Des Roches sénéchal d'Anjou, Gaucher de Joigni, et beaucoup d'autres. Arrivés à Lyon, les croisés choisirent pour généralissime Arnaud, abbé de Citeaux et légat du saint-siége.
En exposants les faits qui se rattachent a la croisade contre les albigeois, nous serons toujours fidèles à la vérité historique, laissant au lecteur le soin de les apprécier. Nous observerons cependant 1° qu'on avait persuadé aux croisés, chefs et soldats, que les albigeois étaient autant de réprouvés qu'il fallait exterminer sans pitié, sans merci, et que, dans cet ordre d'idées, l'œuvre la plus agréa-
blc à Dieu et la plus utile au salut de l'âme devait être l'extermination complète de ces hardis sectaires par tous les moyens possibles; 2° que la possession de leurs biens était une conséquence naturelle de la victoire, et que cet appât purement humain devait augmenter de beaucoup l'exaltation religieuse; 3° que, dans ce siècle de foi ardente, tout était subordonné à la vérité catholique , et qu'il n'y avait en réalité qu'un seul chef sur la terre devant qui tout fléchissait, rois et peuples, — le pape; 4° que si, au premier abord, dans quelques circonstances, un sentiment de pitié s'échappe de lame en faveur des albigeois dépouillés, torturés, massacrés ou •brûlés, ce sentiment est arrêté dans son épanchement par la certitude que nous donne l'histoire des crimes dont ces malheureux s'étaient rendus coupables sous le rapport religieux, social et politique ; 5° que les princes, ayant laissé dominer ces hérétiques dans leurs états, y former des établissements et des alliances, et ces hommes étant ainsi devenus leurs sujets, il n'était pas aussi facile qu'on le pense de les chasser ou de les réduire : c'est ce qui rendit la position de quelques princes, et en particulier de Raymond VI, indécise, équivoque et flottante; 6° enfin que, quel que soit le point de vue sous lequel on envisage cette croisade, il sera toujours à regretter que plusieurs des princes croisés, et entr'autres Simon de Montfort, n'aient point été assez désintéressés après leurs victoires.
Ces observations placées, nous allons suivre la marche des événements.
Le comte de Toulouse, ayant rencontré à Valence lar-
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mée des croisés, y reçut grand accueil de la part "des chefs, entr'autres de Pierre de Courtenay comte d'Auxerre et de Robert de Courtenay, ses cousins germains. En présence de tous les chefs assemblés et des évêques, Raymond renouvela les serments qu'il avait déjà faits à Saint-Gilles, et porta la générosité jusqu'à offrir en otage, non-seulement ses châteaux, mais encore son ûls lui-même.
Les croisés passèrent le Rhône et arrivèrent à Montpellier; là, Raymond-Roger vicomte de Beziers et neveu de Raymond VI vint se présenter devant les légats pour protester de son entière soumission à l'Eglise. On ne voulut pas croire à la sincérité de ses protestations. De retour à Beziers, le comte, irrité, assembla ses vassaux, et ayant résolu de défendre tous ses domaines jusqu'à la dernière extrémité, il fortifia ses places, laissa une forte garnison à Beziers, et se jeta dans Carcassonne avec l'élite de ses troupes.
L'armée s'avança alors vers Beziers, jetant l'épouvante sur son passage. Le 22 juillet, elle campa sous les murs de la ville. Deux autres corps de troupes se joignirent à elle. Le premier venait d'Agen, commandé par l'archevêque de Bordeaux, les évêques de Limoges, de Cahors et d'Agen, Gui comte d'Auvergne, le vicomte de Turenne, Bertrand de Cardaillac, et le seigneur de Castelnau de Montratier. Cette bande s'empara du château de Cassagneuil et y fit brûler vifs.plusieurs hérétiques, hommes et femmes, qui refusèrent de se convertir. L'autre corps venait du côté du Velay, et était commandé par l'évêque du Puy. Il prit sa route par le Toulousain, et brûla, en passant, le château de Villemur sur le Tarn.
Temps intermédiaires. 419
Lorsque toutes ces troupes furent réunies, l'abbé de Ci* teaux députa aux catholiques de Beziers Reginal de Montpeyroux, leur évêque, pour leur enjoindre, sous peine d'excommunication, de livrer les hérétiques de cette ville avec tous leurs biens ou les engager à sortir de la ville. Les catholiques repoussèrent l'une et l'autre proposition, parce qu'ils ne virent dans les albigeois que des hommes malheureux : ils jurèrent donc de défendre leur cité jusqu'à la mort. Alors l'affaire s'engagea. Les assiégés commencèrent par opérer une sortie, qui fut repoussée par les goujats de l'armée. Ceux-ci pénétrèrent ensuite dans la ville et appelèrent les croisés à leur secours. L'armée s'approcha des murs et se prépara à l'escalade. Les Bitterois, malgré leur valeur, ne purent soutenir le choc, et les croisés entrèrent dans la ville. Les habitants, consternés, se réfugièrent dans la cathédrale de Saint-Nazaire et dans l'église de la Madeleine. Rien n'arrêta l'impétuosité des assiégeants; ayant pénétré dans cette dernière église, ils y massacrèrent sept mille personnes. Les habitants de cette malheureuse cité tombèrent presque tous sous le fer des croisés. D'après les calculs les plus exacts, on porte leur nombre à soixante mille. Un seul historien rapporte que les chefs de l'armée ayant demandé à l'abbé de Citeaux ce . qu'ils devaient faire pour distinguer les catholiques d'avec les sectaires, celui-ci aurait répondu : Tuez-les tous : Dieu connaît ceux qui sont à lui. Il est impossible d'admettre de semblables horreurs, sur l'autorité d'un seul historien. Après la prise de Beziers , les croisés rassemblèrent tous les corps morts, et y mirent le feu ; après avoir livré aux flammes la ville entière, ils abandonnèrent ses ruines encore
fumantes et se dirigèrent vers Narbonne. La prise et la destruction totale de Beziers eurent lieu le 22 juillet 1209, jour de la Madeleine.
On vit alors arriver au camp des croisés Bérenger archevêque, Aymeri vicomte de Narbonne, suivis des députés de la ville qui venaient faire serment entre les mains du légat de livrer tous les hérétiques, contre lesquels ils avaient fait d'ailleurs des règlements très sévères. Cette soumission sauva Narbonne. Les croisés se trouvèrent réunis devant Carcassonne le premier août 1209, après s'être emparés de plus de cent châteaux sur leur passage. Cette ville possédait une forteresse redoutable, placée au sommet d'un rocher escarpé et entouré de grandes fortifications. Le vicomte de Beziers, accompagné de l'élite de ses troupes, s'y était renfermé pour la défendre. La citadelle était accompagnée de deux faubourgs également fortifiés. Les croisés donnèrent l'assaut au premier. Raymond-Roger fit des prodiges de valeur pour repousser les assiégeants; mais Simon de Montfort, doué d'une intrépidité héroïque, planta le premier ses étendards au haut des murailles. Les fossés furent comblés, et on tenta la prise du second faubourg.
Cette seconde attaque ne fut pas aussi heureuse que la première : les assiégeants furent repoussés avec de grandes pertes, et laissèrent même un de leurs chevaliers blessé dans le fossé. Simon de Montfort, accompagné de son écuyer, y descendit pour le sauver, au péril même de sa vie, et le transporta dans le camp. Il fallut, après l'échec dont on vient de parler, attaquer le faubourg dans les formes. Des machines furent construites; on travailla à saper les murailles par les fondements; une grande tour fut construite,
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et portée sur quatre roues pour battre les remparts. Inutiles efforts! cette tour fut mise en pièces par les assiégés. Cependant, au huitième jour, les , machines , habilement dirigées, parvinrent a entamer les murailles ; la brèche fut ouverte, et les croisés refoulèrent les assiégés dans la cité.
Un incident imprévu vint tout-à-coup interrompre le cours du siège. Pierre, roi d'Aragon, arriva au camp des croisés, et se rendit tout d'abord à la tente du comte de Toulouse, son beau-frère. Ayant assemblé les chefs de la croisade, il plaida la cause du vicomte de Beziers, et offrit de se rendre auprès de lui et de lui faire accepter la paix. Pierre entra donc dans la cité, et ayant exposé à Raymond- Roger le but de sa démarche, il obtint de ce seigneur une réponse favorable qu'il s'empressa de communiquer au légat et aux chefs. On posa alors pour condition de la paix que le vicomte sortirait , lui treizième, avec armes, chevaux et bagages, mais qu'il livrerait tous les habitants aux croisés. Pierre étant retourné dans la cité pour faire accepter ces propositions au vicomte, ce seigneur, indigné, répondit : « Je préfère me laisser écorcher vif que de com- >» mettre l'infâme lâcheté d'abandonner un seul citoyen de » cette ville. » Pierre d'Aragon, voyant la détermination » du vicomte, se retira dans ses états.
Après son départ, les croisés tentèrent de s'emparer de la ville haute par escalade ; mais l'eau bouillante, les pierres et- les traits qu'on lançait sur eux le forcèrent d'abandonner ce plan d'attaque, et Carcassonne aurait été sauvée si la nature n'était venue combattre contre le dévouement et la bravoure de ses défenseurs : les chaleurs devinrent excessives, les puits tarirent, et les habitants furent obligés de
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capituler. Les croisés décidèrent que les habitants auraient la vie sauvé, mais qu'ils ne sortiraient qu'avec leurs chemises et leurs brayes. C'est ce qui fut exécuté le 15 août 1209. Le vicomte de Beziers fut gardé prisonnier en otage jusqu'à l'entière exécution de la capitulation.
Certains auteurs ont ajouté quelques circonstances au récit de la prise de Carcassonne. Ils ont prétendu que le viconitc de Beziers avait été indignement trahi par un chevalier envoyé auprès de lui par le légat ; que, sur la parole de ce chevalier, Raymond-Roger s'était rendu dans le camp, où il avait été fait prisonnier ; que les assiégés, connaissant un souterrain qui aboutissait de Carcassonne aux tours de Cabardès, sortirent sains et saufs par ce souterrain et abandonnèrent la ville. D'autres auteurs affirment que les assiégés, après s'être rendus à merci, déclarèrent qu'ils voulaient être tous catholiques, à l'exception de quatre cent cinquante qui persévérèrent dans l'hérésie, et que, sur ce nombre, quatre cents furent brûlés vifs ou pendus. Toutes ces circonstances ne sont point rapportées par les auteurs contemporains ; mais ils s'accordent tous à dire que Raymond- Roger fut jeté en prison et privé de ses domaines.
Il fallait savoir à qui ces domaines appartiendraient désormais. L'abbé de Citeaux assembla les chefs et déclara qu'il fallait choisir un des seigneurs croisés pour les gouverner. Le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et le comte de Saint-Paul furent successivement proposés. Ces trois nobles hommes répondirent qu'ils ne consentiraient jamais à occuper les domaines du vicomte de Beziers qui venait d'être si indignement traité. Alors l'abbé de Citeaux décida qu'il nommerait lui-même, de concert avec deux
évèques et quatre chevaliers ; et Simon de Montfort, comte de Leycestre, fut élu par ce conseil improvisé. Il opposa d'abord une vive résistance, mais il finit par se rendre aux pressantes sollicitations du légat et des autres chefs.
Ce brillant héros, recommandable par sa piété, sa valeur, la pureté de sa foi et l'intégrité de ses mœurs, descendait de Guillaume, fils d'Amauri comte de Hainaut , qui vivait au dixième siècle. Ce Guillaume fils d'Amauri épousa l'héritière de la seigneurie de Montfort, située sur la Seine près de Paris, vers le couchant De ce mariage, il eut un fils auquel il donna le nom d'Amauri qu'avait porté son propre père. C'est de là que la seigneurie prit le nom de Montfort l'Amauri. Simon était le troisième seigneur de ce nom. 11 eut pour père Simon II comte d'Evreux, et pour mère Amicie comtesse de Leycestre (en Angleterre). Il eut en partage, du chef de son père et de sa mère, la seigneurie de Montfort et le comté de Leycestre. En 1190, il épousa Alix de Montmorency, dame illustre par sa naissance et surtout par ses rares qualités. A l'époque de la croisade, il avait déjà plusieurs enfants qui prirent part aussi à cette grande expédition. Simon de Montfort avait suivi le duc de Bourgogne dans le midi de la France, après avoir signalé, quelques années auparavant, sa valeur en Palestine. Il avait une taille très élevée, un port majestueux, une figure d'une mâle et ravissante beauté ; il était doué d'une force et d'une vigueur de corps peu ordinaires ; une grande et belle chevelure flottait sur ses épaules. Actif, infatigable, doué d'une affabilité et d'une politesse admirables, il captivait facilement tous ceux qui s'approchaient de sa personne, et s'exprimait avec grâce, et quelquefois même avec éloquence.
Tel était Simon de Montfort lorsqu'il fut élu prince et seigneur du pays conquis sur les hérétiques.
La charte d'après laquelle il prit possession de ses nouveaux états, porte la date du mois d'août 1209 et est conçue en ces termes : « Moi Simon de Montfort, comte de Ley- » cestre, vicomte de Beziers et de Carcassonne, fais savoir » à tous :
« Le Seigneur ayant livré entre mes mains les terres
• des hérétiques c'est-à-dire tout ce que Dieu a jugé à » propos de leur enlever par le ministère des croisés, j'ai » accepté la charge 4 et le gouvernement de ces biens, » d'après les instances des chefs de l'armée, du légat, du » saint-siége et des autres prélats, humblement et dévote- » ment en vue de la récompense éternelle et me fiant au » secours d'en haut. Désirant obtenir du ciel, par l'inter- » cession des saints, les grâces nécessaires dans mon gou- » vernement, je donne à Dieu et a l'église de Sainte-Marie
* de Citeaux, par les mains du légat qui en est l'abbé, » sur les biens des hérétiques qui m'ont été donnés par le » ministère apostolique : à Carcassonne, la maison de l'hé- » rétique Bernard Lerida; à Beziers, la maison de l'hé- » rétique Amélius de Rieusec; à Salèles au diocèse de » Narbonne, la maison de la dame hérétique Filesars, » ainsi que tous les biens qui en dépendent. »
Son premier soin fut de montrer son dévouement à l'Eglise romaine. Dans ce but, il établit un cens annuel de trois deniers par feu en faveur de cette Eglise. Il chercha à faire respecter les droits de toutes les autres, en faisant payer les prémices et les dîmes. Afin de donner de l'autorilé aux censures ecclésiastiques, il statua que ceux qui
demeureraient excommuniés pendant quarante jours, payeraient cent sols s'ils étaient chevaliers, cinquante s'ils étaient bourgeois, et vingt s'ils appartenaient à la classe du peuple.
Le duc de Bourgogne et le comte de Nevers n'étant pas d'accord entr'eux, celui-ci partit avec toutes ses troupes, et priva ainsi Simon de Montfort d'un puissant secours. Un grand nombre de barons suivirent le comte de Nevers.
Après la prise de Carcassonne, Raymond VI se rendit à Toulouse. 11 venait de détruire plusieurs châteaux de ses domaines pour éviter toute contestation avec les croisés, et de promettre à la fille de Simon son fils Raymond en mariage, lorsqu'il vit arriver auprès de lui le vicomte de Saint-Florent, Âycard de Roussillon, et quelques prélats que lui envoyaient l'abbé de Citeaux. Ces députés exigèrent, sous peine d'excommunication et d'interdit, que le comte et les consuls livrassent aux croisés les habitants qui seraient désignés, ainsi que tous leurs biens. Raymond VI fut indigné de cette demande, et répondit qu'il avait reçu l'absolution du légat Milon; qu'il n'avait rien à démêler avec Simon de Montfort et Arnaud de Citeaux, et qu'il irait à Rome se plaindre au pape de la conduite que l'on tenait à son égard. Il refusa d'acquiescer à la prière qu'on lui faisait de renoncer à ce voyage, et persista dans sa résolution.
Les habitants de Toulouse, ayant appris l'objet de cette ambassade , déclarèrent qu'ils étaient tous catholiques, et rappelèrent le serment de catholicité qu'ils avaient déjà prêté entre les mains de Pierre de Castelnau et de maître Raoul. Les consuls déclarèrent aux députés qu'ils avaient
fidèlement exécuté les ordonnances de Raymond V par rapport aux hérétiques ; qu'ils étaient tout disposés à faire rendre raison de leur foi à tous ceux qui paraîtraient suspects, et qu'ils en appelaient, eux aussi , au pape.
L'abbé de Citeaux, ayant reçu cette réponse, assembla les prélats qui se trouvaient dans le camp, excommunia les consuls de Toulouse et leurs conseillers, et jeta l'interdit sur la ville. Ces actes d'autorité souveraine ne pouvaient qu'irriter le comte et les habitants.
Sous l'impression de la crainte, les seigneurs de plusieurs châteaux firent leur soumission aux croisés; Limoux, Montréal, Fanjaux, Alzonne, Castres, Lombers, se rendirent à Simon de Montfort. Pierre de Vaux-Sernay raconte qu'à Castres Simon fit brûler vifs deux hérétiques, l'un qui était du nombre des parfaits et l'autre de celui des néophites, et que ce dernier ayant déclaré sur le bûcher qu'il mourait catholique, un miracle était venu le délivrer du feu qui déjà commençait à le consumer. Mais il faut se tenir en garde contre les assertions de ce moine historien qui accueillait avec trop de crédulité tous les bruits qui circulaient autour de lui, et qui n'était jamais plus heureux que lorsqu'il apprenait qu'on avait fait brûler quelque albigeois.
Au milieu de ses victoires, Simon de Montfort se vit abandonné tout-à-coup par le duc de Bourgogne, qui reprit la route de ses états avec ses troupes : en sorte qu'il ne resta au chef de la croisade que quatre mille cinq cents hommes pour toute armée.
L'abbé de Citeaux jugea à propos de faire part au légat Milon du projet qu'avait formé le comte de Toulouse de
se rendre à Rome; aussi celui-ci, après la tenue du concile d'Avignon, qui eut lieu le 6 septembre 1209, s'était-il empressé d'écrire à Innocent III pour le prémunir contre ce seigneur. Il s'exprimait ainsi : « Je supplie Votre Sainteté » (supposé que le comte de Toulouse, qui est ennemi de la » paix et de la justice, se rende auprès d'elle pour lui de- » mander la restitution des châteaux qu'il m'a remis en » votre nom) de ne pas se laisser surprendre par ses paroles » artificieuses, mais d'appesantir de plus en plus sur lui le » joug de l'Eglise, comme il le mérite; car il a transgressé • presque tous les. quinze articles pour lesquels il avait fait
» serment entre mes mains et donné des cautions
» 11 sera très aisé, avec le secours des barons et des villes » du voisinage, de le chasser d'un pays qu'il a trop long- » temps souillé par sa méchanceté. »
Dans une seconde lettre, Milon, de concert avec l'évêque de Riez, déclare qu'il a excommunié le comte de Toulouse et jeté l'interdit sur ses terres au concile d'Avignon; il énumère les motifs qui l'ont déterminé à porter cette sentence, qui cependant n'était encore que comminatoire, jusqu'à ce qu'il eut accompli ses promesses. Les actes du concile d'Avignon tenu au mois de septembre ne font point mention, à la vérité, de ce fait ; mais l'assertion de Milon étant si formelle, il faut conclure que ces actes ne sont point venus tout entiers jusqu'à nous.
Peu de jours après le concile et l'envoi des lettres au pape, Raymond VI se rendit à la cour de Philippe-Auguste et y fit son testament, qui fut déposé dans les archives de Saint-Denis. En voici la teneur : « Moi Raymond, par la » grâce de Dieu duc de Narbonne, comte de Toulouse, mar-
» quis de Provence, désirant me rendre à Rome auprès du » siège apostolique, fais ainsi qu'il suit mon testament, en » cas de mort dans ce voyage. — Je lègue aux Templiers » et aux hospitaliers de Jérusalem tout le blé et le vin qui » se récoltera sur mes terres Tannée de ma mort. Je donne » aux Templiers mon cheval de bataille, mes armes, ma » cuirasse, ma chaussure de guerre, mon armure de fer et » mon casque, pour l'amour de Dieu et le rachat de mes » péchés. Je donne aux hospitaliers mon jeune cheval , » pour l'amour de Dieu. » Dans la distribution de ses biens, il nomme : Baudouin son frère; Bertrand, son fils naturel, auquel il donne les châteaux de Caylus et de Bruniquel; Eléonore, son épouse; Guillemette, sa fille, à laquelle il donne les terres de Montlaur et de Saint-Georges dans le Toulousain. 11 place tous ses domaines sous la protection du roi de France, son cousin, et d'Othon, empereur des Teutons. Il donne pour tuteurs à Raymond son fils, Bernard comte de Comminges, son cousin; Baudouin, son frère, et les consuls de Toulouse.
Raymond VI fit au roi de France une affreuse peinture de toutes les vexations que les légats et Simon de Montfort exerçaient dans la province, et mit également dans ses intérêts le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et la comtesse de Champagne, qui tous lui donnèrent des lettres de recommandation pour le pape. Le comte, accompagné de divers seigneurs et des députés de la ville de Toulouse, partit bientôt après pour Rome.
Pendant que Raymond se disposait à ce voyage, Simon de Montfort se rendit à Fanjaux. Ce fut dans cette ville qu'il reçut Vital, abbé de Saint-Antonin de Pamiers, qui
venait lui offrir le partage de l'abbaye et des châteaux de
Frédelas, et l'inviter à se rendre à Pamiers. Vital, pour justifier le dessein qu'il avait de rompre avec le comte de Foix qui tenait ces forteresses et l'abbaye en pariage de ses prédécesseurs, allégua des griefs contre ce seigneur. — Il favorisait, dit-il, les hérétiques de ses domaines ; il avait fait construire dans le château de Pamiers, qu'il tenait en lief de l'abbaye, une maison où sa femme et ses sœurs, fanatisées par l'hérésie, tenaient des assemblées nocturnes. Deux chevaliers ses cousins ayant amené leur mère dans le château de Pamiers, les chanoines l'en avaient expulsée. Alors l'un des parents du comte avait tué un chanoine pendant qu'il disait la messe, et avait arraché les yeux à un frère du monastère. De plus, Raymond-Roger s'était rendu à Pamiers, accompagné de routiers, de bateleurs et de courtisanes ; il s'était emparé des clefs du monastère que l'abbé avait fait déposer sur le tombeau de saint Antonin, et s'était porté à cet excès d'enfermer les chanoines dans l'Eglise, de les y laisser trois jours sans boire ni manger, pillant pendant ce temps le monastère, couchant dans l'infirmerie avec des femmes perdues. Il avait ensuite chassé l'abbé et les chanoines de l'Eglise, en les renvoyant presque nus, et défendant de leur donner asile dans la ville.
On reprochait encore à ce comte de n'avoir donné aucune marque de respect pour les reliques de saint Antonin lorsqu'il passait un jour a cheval à côté d'une procession où elles étaient solennellement portées : ce qui avait poussé un moine qui fut témoin de ce scandale de faire au comte cette prophétie : « Seigneur, vous ne rendez aucune hon- » neur au saint martyr. Sachez que vous serez bientôt
» privé du domaine que vous avez sur cette ville ; et le » saint fera que vous en serez dépouillé de votre vivant. » On affirmait encore qu'il avait dit publiquement qu'il croirait rendre un grand service à Dieu s'il pouvait tuer tous les croisés ; que c'était une bête féroce, sanguinaire, un tyran, un chien, un barbare, le plus scélérat et le plus misérable de tous les hommes.
Cependant ce scélérat-là faisait de grandes libéralités aux églises et aux monastères, et en particulier à l'abbaye de Bolbonne, que ses ancêtres avaient enrichie. Ce fut à cette époque que les religieux de cette maison, dans la personne de Bérenger Valart, leur abbé, reçurent de Pierre, abbé de Saint-Michel de Cuxa, l'église de Sainte-Marie de Trémesaïgues avec toutes ses dîmes et appartenances. Celte terre de Trémesaïgues devint une ferme de Bolbonne. L'affreux portrait qu'on vient de voir du comte Raymond- Roger est tout entier de la main de Pierre de Vaux-Sernay, qu'on ne peut certainement accuser d'être timide dans sa touche.
Simon de Montfort suivit Vital à Pamiers, et prit en passant, sur le comte de Foix, le château de Mirepoix, qu'il céda à Gui de Levis, maréchal de ses armées. Il reçut à Pamiers le château de ce nom en pariage, et en fit aussitôt hommage à l'abbé de Frédelas en ces termes : « Moi » comte Simon, je donne à Dieu, à Saint-Antonin et à ses » religieux, pour la maison qui m'est cédée dans le château, » un demi-boisseau de pur froment, demi-muid de vin et » une vache grasse. » L'acte fut passé au mois de septembre 1209, en présence de Foulques évêque de Toulouse, des frères Richard et Arnaud Poincha, moines de Citeaux,
TEMPS INTERMÉDIARES. 434
de Bouchard de Marli, de Guillaume de Lucé, de Gui de Levis, et de plusieurs autres chevaliers français.
Le château de Saverdun et la seigneurie d'Albi tombèrent au pouvoir de Simon de Montfort, qui, de cette dernière ville, revint à Carcassonne, où il retrouva Milon et l'abbé de Citeaux. Il écrivit alors au pape la lettre suivante : « Au très saint père et seigneur Innocent III, par la grâce » de Dieu pontife souverain du siège apostolique, moi » Simon comte de Leycestre, seigneur de Montfort, vicomte » de Beziers et de Carcassonne, salut, respect et soumis- » sion. Votre Sainteté n'ignore pas avec quel zèle, dès que « vos ordres m'ont été intimés, je me suis porté contre les » hérétiques au pays des Albigeois, où, par la voix de Dieu » et le choix des princes croisés, j'ai été appelé, quoique » indigne, à gouverner ce pays. J'ai résolu, pour l'honneur » de Dieu et le soutien de la foi catholique, d'y demeurer, » si je le puis, espérant y détruire l'hérésie avec l'aide de » Dieu et votre concours, deux choses qui soutiendront mon » courage. Il faut cependant que vous meniez à terme ce » que vous avez si bien commencé ; car le travail est ingrat » pour deux motifs : d'abord, les seigneurs qui avaient » pris part à cette expédition m'ont abandonné seul avec » une faible armée au milieu des ennemis du Christ, qui » errent au sein des rochers et des montagnes ; ensuite, » cette terre ayant été ravagée et réduite à une véritable » désolation, il me sera impossible de la gouverner sans » votre secours et celui des fidèles. »
Après cela, il déclare, au pape qu'il est très embarrassé pour payer la solde de ses troupes, et lui marque, pour gagner sa bienveillance, qu'il a imposé trois deniers de cens
annuel sur ehaque maison en faveur de l'Eglise romaine. Il termine ainsi : « Après avoir disposé toutes choses pour » l'honneur de Dieu, je supplie Votre Sainteté de vouloir » bien me confirmer dans la possession de ce pays qui m'a » été donné, et à mes héritiers, de la part de Dieu et de la » vôtre, par l'abbé de Citeaux votre légat, du conseil de » toute l'armée. » Cette lettre fut portée au pape par des ambassadeurs, à la tête desquels se trouvait Robert de Mauvoisin.
Peu de jours après le départ des députés, Raymond-Roger vicomte de Beziers, mourut à Carcassonne dans l'étroite prison où Montfort le faisait garder. Ce seigneur, voyant arriver le terme de sa vie, se confessa à Févêque de Carcassonne, et reçut les derniers sacrements. Simoi> fit exposer son corps dans la cathédrale et lui fit faire de magnifiques funérailles. Le peuple, accouru en foule, donna des larmes à sa mort. Il laissa un enfant âgé de deux ans; qui fut nommé Raymond Trincavel.
Simon de Montfort se rendit à Limoux pour y faire reconnaître sa souveraineté. Au château de Preixan, il rencontra le comte de Foix, qui lui en fit ouvrir les portes, se soumit à ses ordres et à ceux du légat, et leur donna en otage Aimery, le plus jeune de ses enfants, pour garant de sa foi. Il n'était pas tranquille sur ses victoires, car à cette même époque la plupart des chevaliers des diocèses de Beziers, Carcassonne et Albi venaient de se déclarer contre lui. Le roi d'Aragon avait refusé de recevoir son hommage pour la vicomté de Carcassonne : ce qui était de mauvais augure. Plusieurs de ses chevaliers avaient été faits prisonniers. La peine que lui causaient ces revers pas-
sagers fut adoucie par les lettres qu'il reçut d'Innocent III. Dans la première, il le félicitait en termes magnifiques de ses' exploits et de son élection en qualité de chef de la croisade; il confirmait ensuite toutes les donations qui lui avaient été faites. Dans la seconde, il lui annonçait qu'il allait écrire à l'empereur Othon, aux rois d'Aragon et de Castille, et à tous les personnages puissants, hommes et femmes, pour les prier de lui envoyer du secours. Il s'excusait sur ce que les besoins de la Terre-Sainte ne lui permettaient pas de faire en sa faveur tout ce qu'il désirait.
Le pape écrivit, en effet, à l'empereur Othon et aux rois d'Aragon et de Castille pour réclamer lèurs secours en faveur de Simon. C'est dans ces lettres qu'on trouve ce passage si remarquable : « Il a déjà pris cinq cents tant » villes que châteaux, d'où il a chassé l'hérésie et où il a » rétabli la foi catholique. » Evidemment, il faut bien l'avouer, ne dirait-on pas que Simon de Montfort et ses légats cherchaient à tromper le pape sur l'étendue de leurs conquêtes? 11 écrivit à tous les prélats des diocèses de Narbonne, Beziers, Toulouse et Albi, pour leur ordonner de remettre k Simon de Montfort tout ce qui avait été confisqué sur les hérétiques, à moins qu'ils ne vinssent à se convertir.
Un événement inattendu vint éloigner le comte de Foix
de Simon de Montfort. Raymond-Roger, désirant faire la
paix avec les légats qui se trouvaient alors à Saint-Gilles, leur envoya Raymond II abbé d'Eaunes pour négocier cette paix. Ce religieux ne put s'entendre avec les légats, et reprit la route de son monastère, accompagné de deux moines et d'un frère convers. A un mille de Carcassonne, il fut ren-
li. 28
coutré par Guillaume de Rochefort, frère de l'évêque de cette ville, qui tua l'abbé et le frère, et blessa dangereusement un des moines. Pierre de Vaux-Sernay, qui raconte cet événement, prétend que ce fut le comte de Foix qui fit assassiner ces religieux pour se venger de ce qu'ils n'avaient pas réussi dans leur négociation. Mais un monument authentique vient nous apprendre que les croisés firent un grand accueil aux assassins, les admirent à leur table et dans leurs tentes. Ce monument est la lettre qu'écrivirent les habitants de Toulouse au roi d'Aragon , quelques années plus tard. Il paraîtrait résulter de cette assertion que les croisés ne furent pas étrangers à ce meurtre.
Quoi qu'il en soit , le comte de Foix abandonna Simon de Monfort, reprit le château de Pleixan qu'il lui avait livré, et fit prisonnier plusieurs bourgeois de Pamiers. Le général de la croisade perdit le château de Montréal par la trahison d'un ecclésiastique auquel il l'avait confié, et qui l'avait livré à Aymeri , l'ancien seigneur. Montfort assiégea le château de Bram où cet ecclésiastique s'était retiré, prit ce malheureux, le fit dégrader par l'évêque de Carcassonne, et après l'avoir fait traîner dans cette ville attaché à la queue d'un cheval, il le fit pendre.
A la fin de l'année 1209, Montfort avait perdu Castres, Lombers, et près de quarante châteaux, en sorte qu'à Noël il ne possédait plus que Carcassonne, Fanjaux, Saissac, Limoux, Pamiers, Saverdun, Albi et Ambialet. Il apprit en même temps la mort de Milon, qui eut lieu a Montpellier. Tant de revers auraient abattu un autre courage.
Au milieu des agitations de la croisade, un riche seigneur du pays toulousain, nommé le chevalier Guillaume de Lis-
sac, donna des terres considérables situées dans la vallée de Valnègre à une abbesse appelée Jordane et à ses religieuses, qui suivaient la règle de Citeaux dans une maison qui avait été fondée depuis peu par les moines de Bolbonne. Ce monastère prit le nom de Valnègre des terres qui avaient été cédées, et fit partie plus tard du diocèse de Rieux. Celui de Comminges perdit, vers la fin de 1209, son évêque, Adémar de Castillon , dont, à cette époque, on retrouve le nom dans les chartes de Bonnefont, qui , dans la personne de Guillaume III, son abbé, reçut de la part de Guillaume d'Aulon quelques terres.
Au mois de janvier 1210, Raymond VI fut admis à l'audience d'Innocent III. Le pape le reçut en présence de tout le collège des cardinaux. Le comte exposa avec une noble fermeté les griefs qu'il avait contre le légat et Simon de Montfort. Un des consuls de Toulouse, qui était présent, confirma les paroles du comte. Le pape le prit alors par la main , entendit sa confession, lui donna l'absolution en présence de l'assemblée, et le congédia en lui donnant un riche manteau et une bague d'un grand prix.
Après le départ du comte, Innocent III adressa la lettre suivante, le 25 janvier, aux archevêques de Narbonne et d'Arles et à l'évêque d'Agen.
* Raymond comte de Toulouse, s'étant présenté devant » nous, nous a porté plainte contre les légats, qui l'ont » fort maltraité, quoiqu'il eût déjà rempli la plupart des » obligations très onéreuses auxquelles maître Milon notre » notaire, de bonne mémoire, l'avait assujetti. 11 nous a fait » voir de plus les certificats de diverses églises, qui prou- » vent qu'il leur a fait satisfaction; enfin il nous a assuré
43<) TEMPS I>TKRMKDIAIRES.
» qu'il était prêt à exécuter entièrement toutes ses pro- » messes, qu'il n'avait pu encore achever d'accomplir. 11 » nous a prié de lui permettre en conséquence de se justi- » fier devant nous touchant la foi catholique, sur laquelle » il est suspect depuis longtemps, quoique injustement, et » de lui rendre ensuite les châteaux qu'il nous a remis : » ajoutant qu'il n'est pas juste qu'on lès détienne sans fin, » ne les ayant donnés que pour caution. Quoiqu'on assure » que ces châteaux sont dévolus a l'Eglise romaine, en vertu » des obligations qu'il a contractées, parce qu'il ne les a pas » remplies, cependant, comme il ne convient pas que l'Eglise » s'enrichisse aux dépens d'autrui, nous avons traité béni- » gnement le comte, et nous avons jugé, du conseil de nos » frères, qu'il ne devait pas perdre le droit qu'il a sur ces » châteaux, pourvu qu'il exécute fidèlement ce qui lui a été » ordonné. Il doit d'ailleurs nous tenir compte de ce que » nous lui avons fait conserver ses domaines par l'armée » chrétienne qui, par notre ordre, est à combattre les hé- » rétiques. Mais parce qu'entre toutes les causes, nous de- » vons être plus attentifs à celles qui regardent la foi , et » que nous devons les peser plus mûrement , nous avons » enjoint à nos légats de tenir un concile dans un lieu » commode, trois mois après avoir reçu les présentes, et » d'y convoquer les archevêques, les évoques, abbés, prin- » ces, barons, chevaliers et autres dont ils jugeront la pré- » sence nécessaire ; et si avant la fin du concile il se pré- » sente un accusateur contre le comte, à qui nous avons » ordonné d'exécuter en attendant, ce à quoi il s'est obligé, » et que cet accusateur s'offre de prouver que le comte s'est » écarté de la foi orthodoxe, et qu'il est coupable de la
» mort du légat Pierre de Castelnau, alors les légats, après » avoir ouï les parties, et continué la procédure jusqua » sentence définitive, nous renverrons cette affaire sufïi- » samment instruite, et ils leur assigneront un terme pré- » cis pour se présenter devant nous, et y entendre leur ju- » gement. Que, s'il ne se présente aucun accusateur contre » le comte, les légats délibéreront de quelle manière ils re- » cevront sa justification sur les deux articles, afin que son » ignominie finisse dans l'endroit même où elle a com- » mencé. Si le comte se soumet à faire preuve de son inno-
» cence, suivant la forme qui lui aura été prescrite par les » légats avec l'approbation du concile, ils l'admettront à se » justifier ; mais si par hasard il vient a succomber, ils au- » ront soin de nous en donner avis, en conservant toujours » en leurs mains les châteaux qu'il leur a remis; ils nous » avertiront aussi s'il se plaint qu'on l'opprime injustement, » touchant la manière dont ils lui auront ordonné de se » justifier. Dans l'un et l'autre cas, ils attendront la réponse » du siège apostolique. Que si le comte se justifie canoni- • quement, de la manière qui lui aura été prescrite, ils » déclareront publiquement qu'ils le tiennent pour catho- » lique, et pour innocent de la mort de Pierre de Castel- » nau , et ils lui rendront ses châteaux, après qu'il aura » accompli ce qui lui a été ordonné : ils recevront cepen- » dant de lui une autre caution suffisante, pour l'observa- » tion de la paix perpétuelle à laquelle il s'est engagé ; » mais qu'ils apportent surtout toute l'attention possible, » pour que l'exécution de nos ordres ne soit point retardée » par des questions frivoles et malicieuses. • On ne peut qu'admirer ici la sagesse du pontife. En
même temps il écrivait k l'évêque de Riez, son légat, et à maître Thédise, chanoine de Gênes, pour leur ordonner d'assembler le concile et d'y recevoir la justification du comte de Toulouse. Par une autre missive, il leur mandait d'admettre ce prince k plaider devant eux sa cause. Il écrivait encore k l'abbé de Citeaux que le comte de Toulouse s'était rendu auprès de lui , et qu'il l'avait reçu avec honneur; que ce seigneur avait demandé humblement pardon et promis de faire une entière satisfaction. Le pape ajoutait ensuite que les citoyens de Toulouse lui avaient demandé l'absolution des censures qu'ils avaient encourues, et qu'ils étaient appuyés auprès de lui par des personnes de la plus haute considération. En conséquence, il ordonnait à l'abbé de Citeaux de les absoudre, se réservant, s'ils refusaient d'acquiescer aux ordres qui leur seraient donnés, de les punir plus sévèrement encore.
Innocent III adressa aussi à Raymond VI une assez longue réponse sur les explications que ce seigneur lui avait demandées au sujet de quelques articles dont le légat Milon lui avait ordonné l'exécution. On y trouve une exposition simple et claire des actes qui constituent l'hérésie et des peines que doivent subir les hérétiques. L'évêque d'Agen, qui se trouvait k Rome, se plaignit au pape de ce que le comte de Toulouse exigeait, des églises du pays, des albergues et des procurations qui ne lui étaient point dues, et de ce qu'il avait établi, de concert avec la comtesse sa femme, de nouveaux péages a Marmande, k Villefranche, et en divers autres lieux. Le pape écrivit a ce sujet k l'archevêque de Bordeaux et aux doyens de SaintrAndré et de Saint-Séverin en cette ville, pour leur déclarer que le comte
TEMPS INTEUMÉDIilUES. 439
de Toulouse, qu'il appelle son cher fils, avait renoncé, en sa présence, à tous ses droits.
L'état où se trouvait cette ville touchait le cœur du pontife. Il avait, comme on l'a vu, parfaitement accueilli ses députés; il ordonna donc à l'abbé de Citeaux et à maître Thédise de se transporter à Toulouse pour lever l'interdit qui avait été jeté sur elle. Pour obéir à ces ordres, Arnaud de Citeaux, Thédise etl'évêque d'Uzès se rendirent à Toulouse. L'évêque Foulques s'y trouva aussi. L'abbé voulait procéder seul à l'exécution des ordres du pape. Les Toulousains ne voulurent pas reconnaître son autorité exclusive, et parlèrent d'un nouvel appel. Cependant, sur les instances de Foulques, de l'évêque d'Uzès et de quelques autres personnages, ils consentirent à ce que demandait le légat : ils lui offrirent de lui payer la somme de mille livres toulousaines. Le légat alors leur donna l'absolution solennelle. Quelques difficultés ayant surgi au sujet de la répartition de cette somme, dont on n'avait pu payer que la moitié, le légat excommunia de nouveau les consuls et jeta encore une fois l'interdit sur la ville. Les Toulousains portèrent ici la patience jusqu'à l'héroïsme : ils s'engagèrent par serment à obéir au pape en tout ce qui concernait les affaires de la religion, et pour garant de leur promesse, ils remirent entre les mains de Foulques, et sur sa demande, un certain nombre de citoyens les plus honorables. Foulques les envoya à Pamiers pour y être placés sous la garde de Simon de Montfort, qui les y retint depuis la micarême jusqu'au 9 d'août.
Nous ne suivrons pas ce général dans ses expéditions : à Saint-Thibéry, où les prélats reçurent l'abjuration d'Etienne
de Servian, l'un des plus riches seigneurs du diocèse de Beziers; à Montlaur, château situé près du couvent de Lagrasse, où il fit pendre tous ceux qui assiégeaient la garnison renfermée dans l'une des tours ; à Alzonne, dont il s'empara; à Bram, où il fit quelques prisonniers à qui il fit crever les yeux et couper le nez ; dans le Minervois, dont le château résista à ses attaques ; à celui d'Alairac, qu'il emporta après onze jours de siège ; à Carcassonne, où il conduisit Alix de Montmorenci, sa femme, qui lui avait amené quelques croisés de France.
Nous le trouvons ensuite à Pamiers, où le roi d'Aragon lui avait donné rendez-vous pour le réconcilier avec le comte de Foix. Raymond VI s'y trouvait aussi. Après son départ de Rome, Raymond s'était rendu à la cour de l'empereur Othon pour implorer son secours contre Simon de Montfort; de là, a la cour de Philippe- Auguste, dont il fut, dit-on, assez froidement reçu. Ce qu'il y eut d'assez singulier dans ce voyage, c'est que Simon avait ordonné à ses vassaux de France de faire grand accueil au comte de Toulouse.
Celui-ci, de retour dans sa capitale, avait reçu une donation de quelques domaines de la part des chevaliers de la ville de Rabastens, en présence de Foulques. La conférence de Pamiers n'ayant eu aucun résultat, Raymond VI et le roi d'Aragon vinrent à Toulouse ; quant à Simon de Montfort, il marcha vers le château de Foix. Les habitants firent si bonne contenance, qu'ils forcèrent le général à prendre la fuite et tuèrent son chevalier suivant.
De Foix, Simon se rendit à Carcassonne, où se trouvait aussi l'abbé de Citeaux. Le comte de Toulouse, qui tenait
k montrer au pape combien il agissait avec bonne foi, alla les joindre en cette ville pour leur signifier les ordres d'Innocent III qui l'admettaient à se purger du crime d'hérésie et du meurtre de Pierre de Castelnau. Le légat l'accueillit avec la plus grande distinction, lui, son consul et toute sa cour, lui promettant de se rendre bientôt à Toulouse pour y régler l'affaire de sa justification. On vit alors arriver en cette ville l'abbé de Citeaux, les évêques de Riez et d'Uzès, de Beziers et de Marseille. Raymond VI les défraya avec toute leur suite pendant le long séjour qu'ils y firent. On pense que Simon de Montfort assistait k la conférence, puisqu'il eut une entrevue k Portet, village situé . près de Toulouse, avec le roi d'Aragon et l'abbé de Citeaux. On voulut attendre l'arrivée de maître Thédise avant de toucher k l'objet de la conférence. Simon de Montfort partit pour Carcassonne, et le roi d'Aragon pour l'Espagne, où il alla continuer la guerre contre les Maures.
Thédise arriva enfin à Toulouse. Après une longue entrevue avec l'abbé de Citeaux, on reprit la conférence; mais, par une détermination peu loyale, on ajourna le comte à trois mois de date pour qu'il se trouvât à une espèce de concile qui devait être assemblé à Saint-Gilles ; on lui ordonna en même temps de chasser les hérétiques de ses domaines et de révoquer les nouveaux péages. Ces deux articles étaient si essentiels, que, d'après les dispositions des légats, le comte ne pouvait se justifier qu'après les avoir exécutés, ce qui ne paraissait pas très rationnel. Il accepta cependant la proposition des légats. Le 26 juin 1210, s'étant rendu k Moissac, il y passa un accord avec Raymond, abbé de ce monastère, touchant la justice et les
TEMPS I.\TERMÉDJ\lUK.s.
droits seigneuriaux de la ville, que le comte possédait en qualité d'abbé chevalier. Azémar, abbé de Saint-Théodard, assista à cet accord. Nous trouvons dans nos annales que cet abbé eut de très-grands démêlés avec Raymond VI, et qu'il fut jeté dans les fers par ses ordres, pendant une année entière. Nous n'avons pu découvrir ni l'époque ni le motif de cette incarcération. Après avoir passé cet accord, Raymond partit pour la Provence.
Il se tint, à cette époque , une assemblée d'évêques à Montélimart, présidée par Gaufrid évêque de Saint- Paul- Trois-Châteaux, dans laquelle on cassa et annula certains autres arrangements passés, quelques années auparavant, entre le comte de Toulouse et les habitants du pays. Le motif de la résiliation de ces actes était qu'ils avaient été conclus sans l'agrément du pape et de l'empereur. Ce fut par les ordres des légats que ces accords furent rompus.
Ceux-ci se trouvaient avec Simon de Montfort devant le château de Minerve, qui fut réduit après sept semaines de siège, et où on brûla plus de cent quatre-vingts hérétiques qui avaient obstinément refusé de se convertir. Ceux-ci se précipitèrent eux-mêmes dans le bûcher avec un courage digne d'une meilleure cause. Foulques, évêque de Toulouse, assista à ce siège et fut témoin de cet épouvantable drame. Le 28 juin, le pape écrivit à Simon de Montfort pour confirmer en sa faveur la possession de la ville d'Albi. Il ordonna en même temps à tous les abbés et prélats de plusieurs diocèses de livrer à ce général tout ce qui avait appartenu aux hérétiques, et de lever partout des subsides pour soutenir la croisade.
Après la prise de Minerve, l'évêque de Riez et maître
Thédise s'acheminèrent vers le Rhône pour le concile qu'ils avaient indiqué à Saint-Gilles. Raymond était déjà arrivé dans cette ville. Le 12 juillet, il passa dans son palais un accord avec Guillaume de Baux, prince d'Orange, pour la cession réciproque de quelques châteaux et domaines ; de là, il se rendit à Uzès, et y reçut l'aveu de Raymond Pelet, qui se déclara son feudataire pour les biens qu'il possédait au dedans et au dehors de la ville d'Alais. Ensuite le comte de Toulouse vint à Saint-Saturnin (Pont- Saint-Esprit), où il passa un accord avec Bernon, évêque de Viviers, dans le cloître de l'évèché, le 17 août, en présence du comte Baudouin son frère et de plusieurs seigneurs. Ces divers actes nous prouvent que Raymond faisait tous ses efforts pour satisfaire aux ordres des légats et terminer tous les différends qu'il pouvait avoir avec les prélats au sujet de ses domaines.
Ses efforts devinrent impuissants, car, à Saint-Gilles où se trouvaient réunis les légats et les évêques, on ne voulut point l'entendre sur sa justification sans qu'il eût accompli ce que les légats lui avaient imposé. Le comte sortit du concile, le cœur irrité et versant des larmes. Il résulte manifestement, tant du témoignage des historiens que de la lettre écrite à Innocent III par 1 evêque de Riez et maître Thédise sur ce qui venait de se passer à Saint-Gilles, qu'on ne voulut point écouter la justification du comte au sujet du crime d'hérésie et du meurtre de Pierre de Castelnau, parce qu'à cet acte était attachée la restitution des sept châteaux qu'il avait donnés en garantie de sa parole. On fit croire au pape qu'il n'avait exécuté aucun des articles prescrits par Milon. C'est ce qui résulte de la lettre suivante
écrite le 17 décembre à Raymond VI : « Il n'est pas décent » à un personnage d'un aussi grand nom que le vôtre d'être » négligent dans l'exécution des justes promesses qu'il a » faites, quand il souhaite qu'on lui tienne celles qu'on lui a » données. Puisque vous avez donc promis de chasser les » hérétiques de vos domaines, nous sommes également sur- • pris et affligé d'apprendre qu'ils y habitent encore par » votre négligence, pour ne pas dire par votre permission. » Outre le péril de votre âme, comme votre réputation en » pourrait souffrir considérablement, nous vous prions et » nous vous exhortons de ne pas différer à les exterminer, » ainsi que vous l'avez promis en notre présence. Autre- » ment leurs biens seront accordés par le jugement de Dieu » a leurs exterminateurs. »
En même temps, le pape écrivit une lettre collective aux comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges pour leur recommander Simon de Montfort. Ce fut peut-être à la suite et à cause de cette lettre que Raymond VI eut une conférence en Albigeois avec le chef de la croisade. Toutes les condescendances de Raymond VI n'amélioraient pas sa position, car il fut excommunié par les légats quelque temps après l'assemblée de Saint-Gilles, à laquelle, du reste, assista Foulques évêque de Toulouse; que certains historiens accusent d'avoir formé le projet de faire dépouiller le comte de ses domaines.
L'entrevue dont nous venons de parler eut lieu au château d'Ambialet. Les deux parties ne purent s'entendre, et c'est de cette conférence que date l'opposition éclatante qui se manifesta entre Montfort et Raymond VI. Vers la mi-décembre, celui-ci rentra à Toulouse, et, étant dans le château
Narbonnais, il emprunta cent marcs d'argent aux habitants de Moissac. Le pape fut bientôt informé par ses légats de la mésintelligence qui existait entre le comte de Montfort et celui de Toulouse, car il écrivit, à la lin de Tannée, de nouvelles lettres à ce seigneur, ainsi qu'aux comtes de Foix, de Comminges et de Béarn, pour les exhorter à favoriser la sainte entreprise du comte de Leycestre et à chasser tous les hérétiques de leurs domaines.
Après la mort d'Adémar de Caslillon, évêque de Comminges, le siège demeura vacant, et il l'était encore au mois de juin 1210, d'après une charte de l'abbaye de Lézat qui contient une donation faite à Bonnefont par Gaston de Ganac. Peu de temps après, Garsias de l'Ort fut élu évêque de Comminges. Il avait embrassé la vie religieuse dans le monastère de Saint-Pé de Générés, et il en était abbé lorsqu'on Féleva a la dignité épiscopale. C'était un homme d'une éminente sainteté. Une charte de Nizors, qui porte la date de 1210, ne nous laisse aucun doute sur le commencement de son épiscopat.
D'après l'historien Pierre de Vaux-Sernai, homme beaucoup trop crédule, un miracle éclatant aurait eu lieu à Toulouse pendant le siège du château de Minervois. « Il y » avait, dit cet auteur, auprès du palais de Raymond une » église dédiée à la Vierge. Les murailles venaient d'être res- » taurées et blanchies; un soir, apparurent tout-à-coup sur » ces murs, des croix qui avaient le brillant de l'argent et
» se trouvaient disséminées. Elles paraissaient et disparais- » saient tour à tour. A peine voulait-on lever le doigt pour » les montrer aux autres, qu'elles s'éclipsaient comme un » rapide éclair. Elles étaient de diverses grandeurs. Cette
» apparition dura quinze jours, à la môme heure. Tous les » habitants virent ces croix. Foulques évêque de Toulouse, » Raymond évêque de Beziers, l'abbé de Citeaux et maître » Thédise m'ont déclaré les avoir vues. Le chapelain de » cette église ne put voir ces croix ; mais une nuit qu'il » était en prières pour obtenir la faveur d'être témoin du » prodige, il aperçut une foule de croix qui, en l'air, par- » couraient l'église dans tous les sens. Il y en avait une » plus grande que les autres ; celle-ci sortit de l'église , et » les petites croix la suivirent. Le chapelain les suivit aussi. » Elles sortirent de la ville , et il vit Mors un grand capi- » taine, tout brillant par son armure et tenant en sa main » une épée nue, qui , aidé par ces croix , tua un homme » de haute stature qui sortait de la ville. A cette vue, le » chapelain tomba presque évanoui ; il alla ensuite trouver » l'évêque d'Uzès et lui raconta à genoux cet événement. » Ceux qui ne voudront pas croire à la vérité de ce prodige, saisiront du moins, sans peine, l'allégorie. Ces croix sont les croisés; la plus grande, est le légat; l'homme à la brillante armure, est Simon de Montfort; celui qui est tué, est Raymond VI. L'église dans laquelle aurait eu lieu cette apparition est celle de la Dalbade, ainsi nommée à cause de la blancheur éclatante de ses murailles.
L'année 1211 s'ouvre, dans notre histoire, par la conférence qui se tint à Narbonne, au mois de janvier. Simon de Montfort, qui avait jeté l'épouvante dans la contrée par la prise des châteaux de Termes, de Coustaussa, d'Albas et de Puyvert dans le Toulousain, partit pour Narbonne, où se trouvèrent aussi le comte de Toulouse, le roi d'Aragon son beau-frère, Raymond évêque d'Uzès, Arnaud de Citeaux
et maître Thédise. Le roi d'Aragon se posa dans cette assemblée en véritable conciliateur : par son entremise, l'abbé de Citeaux offrit de le conserver dans la paisible possession de ses domaines et des droits qu'il avait sur les châteaux possédés par les hérétiques, s'il voulait les chasser de ses états. Cette proposition montre jusqu'à la dernière évidence qu'on avait résolu de dépouiller Raymond VI de sa principauté, en lui imposant une condition qu'il regardait comme attentatoire à sa liberté de souverain. On lui promit même que, s'il renvoyait les hérétiques, on lui donnerait la propriété du tiers des châteaux qui leur appartenaient et qui
n'étaient pas de sa mouvance. Raymond refusa tout sa
loyauté ne lui permettait pas de s'enrichir des dépouilles des vaincus.
Pierre d'Aragon plaida alors la cause du comte de Foix, qu'il voulait réconcilier avec l'Eglise. On lui imposa le serment d'obéir aux ordres du pape, et Simon de Monfort lui déclara qu'il lui rendrait toutes les terres dont il s'était emparé sur lui, à la réserve du château de Pamiers. Le roi d'Aragon, de son côté, promit aux légats que les croisés n'auraient plus rien à souffrir dans ce pays. Les légats demandèrent alors au roi de recevoir l'hommage de Simon de Montfort pour Carcassonne. La position du prince était délicate : s'il l'accordait, c'était reconnaître la conquête de Simon ; s'il refusait, c'était déplaire aux légats. Pressé par de nouvelles instances, Pierre céda à la demande des légats. Ceux-ci avaient tant à cœur l'expulsion des hérétiques que, quelques jours après, se trouvant avec ces mêmes seigneurs à Montpellier, ils redoublèrent d'efforts auprès de Raymond VI, qui promit d'accepter les offres qu'on lui fai-
sait. -Le repentir ne tarda pas à agiter son âme, et il partit de Montpellier sans avoir rien conclu.
Simon de Montfort, profitant des bonnes dispositions du roi d'Aragon et désirant assurer sur sa tête les domaines de la maison de Beziers, offrit de marier sa fille avec Jacques, fils du roi. La proposition fut acceptée. En attendant que le mariage pût s'accomplir, Pierre donna son fils en otage à Simon, qui le fit conduire à la citadelle de Carcascassonne. En même temps , le roi d'Aragon donna sa fille Sancie en mariage au jeune Raymond, fils du comte de Toulouse. Ce fut alors que ce dernier fit donation a ce jeune prince du comté de Toulouse.
Les légats du pape, intimément persuadés qu'il était impossible de donner la paix à l'Eglise tant qu'on n'aurait pas réduit Raymond VI, se déterminèrent à convoquer un nouveau concile à Arles en Provence, auquel furent appelés le roi d'Aragon et le comte. Ils s'y rendirent, et défense leur fut faite de sortir de la ville sans l'autorisation des légats. Ceux-ci poussèrent les choses à l'extrême. Ils dressèrent quatorze articles qu'ils envoyèrent à Raymond ; les voici : 1° il congédiera toutes les troupes qu'il a levées et qui sont en marche pour le secourir ; — 2° il obéira à l'Eglise, réparera tous les dommages qu'il a causés, et lui sera soumis tout le temps de sa vie ; — 3° on ne servira aux repas , dans tous ses domaines , que deux sortes de viande ; — 4° il chassera les hérétiques et leurs fauteurs de tous ses états ; — 5° il livrera aux légats et a Simon de Montfort, dans l'espace d'un an, tous ceux qui lui seront indiqués, et dont les légats disposeront à volonté; — 6° tous les habitants de ses domaines, nobles ou vilains, ne porte-
ront point des habits de prix , mais seulement des chapes noires et mauvaises ; — 7° il fera raser jusqu'au rez-dechaussée toutes les fortifications des places de défense qui sont dans ses états; — 8° aucun gentilhomme ou noble de ses vassaux ne pourra habiter dans les villes , mais seulement à la campagne ; — 9° il ne fera lever aucun péage ou usage que ceux qu'on levait anciennement; —40° chaque chef de famille payera , tous les ans , quatre deniers toulousains au légat ou à son délégué; — 11° il restituera tous les profits qu'il a tirés des renouveaux (renoubiés) de ses domaines; — 12° le eomte Montfort et ses gens voyageront en toute sûreté dans le pays soumis à l'autorité de • Raymond, et seront défrayés partout; — 15° quand Raymond aura accompli toutes ces choses, il ira servir outremer parmi les hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem , sans qu'il puisse revenir dans ses états que lorsque le légat le lui permettra; — 14° toutes ses terres et seigneuries lui seront rendues par le légat et le comte de Montfort, s'ils le jugent à propos.
Tels sont les fameux articles du concile d'Arles, qui dévoilent la pensée tout entière des légats, du pape, et du chef de la croisade au sujet de Raymond VI. On éprouve, en les lisant, un sentiment pénible, et on n'est point étonné qu'après les avoir lus, le comte ait éclaté de rire, et que le roi d'Aragon lui ait dit : Plan tan pagat (on vous a bien payé). Ces deux princes, indignés, quittèrent Arles sans avertir les légats. Ceux-ci aussitôt excommunièrent de
nouveau le comte de Toulouse, le déclarèrent ennemi de l'Eglise, apostat de la foi, et disposèrent de ses domaines en faveur du premier occupant. Arnaud de Saint-Ruf fut
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envoyé à Rome. Par une bulle qui porte la date du 17 avril 12H, Innocent III confirma la sentence portée contre Raymond, ordonna qu'on se saisît du comté de Melgueil, et qu'on le dépouillât de tous ses domaines. Par cet acte de suprême autorité, il déppsa tous les évèques favorables à Raymond VI, et les remplaça par des prélats dévoués à Simon de Montfort.
La guerre était donc ouvertement déclarée au comte de Toulouse, qui rentra dans sa capitale, résolu à se défendre contre ceux qui voudraient envahir ses domaines. Ayant lu en assemblée publique les articles d'Arles, un cri d'indi- ' gnation s'éleva du milieu de ce peuple qui aimait passionnément la famille des Raymond ; on lui jura une fidélité inviolable. Montauban, Castelsarrasin et les principales villes du Toulousain promirent à Raymond de ne l'abandonner jamais; les comtes de Comminges, de Foix, de Béarn, Savari de Mauléon sénéchal d'Aquitaine pour le roi d'Angleterre et plusieurs chevaliers du Carcassès l'assurèrent de leur puissant concours. Les habitants de Toulouse, ainsi que les vassaux du comte, ne combattaient plus pour la cause religieuse ; ils combattaient pour la cause nationale, pour la défense de leurs foyers ; ils ne voyaient plus dans les croisés des catholiques, ils n'y voyaient que des ennemis qui, sous prétexte de défendre la foi, allaient dévaster leurs terres.
Pendant que Toulouse se levait comme un seul homme, l'évêque de cette ville, Foulques, parcourait la France, cherchant de nouveaux secours contre les hérétiques. Plusieurs seigneurs, pressés par ses exhortations, se rendirent à Carcassonne, conduisant à Simon de Montfort de nou-
velles troupes. On distinguait parmi eux Robert de Courtenay, Enguerrand de Couci et Juël de Mayenne. Le chef de la croisade résolut de reprendre le cours de ses expéditions. Après la prise du château de Cabaret, Simon de Montfort se dirigea sur Lavaur. Cette ville appartenait à une veuve nommée Guiraude, sœur d'Aymeri seigneur de Montréal qui, après avoir été dépouillé de ses biens par les croisés, s était retiré auprès de sa sœur. Ce fut lui qui entreprit la défense de la place, qui était environnée d epaisses murailles et bien munie. La première attaque de Simon de Montfort ne fut pas heureuse; mais de nouvelles troupes étant arrivées au camp des croisés, il investit la place et prépara une seconde attaque générale, qui devait être décisive.
Foulques était rentré à Toulouse , où se trouvait aussi Raymond VI. L'évêque envoya à Simon un corps de Toulousains qui appartenaient à la confrérie dont nous avons déjà parlé et qui s'appelait la confrérie blanche, par opposition à la noire dont il a été question. De son côté, le comte, qui voulait encore garder quelques ménagements avec Simon, envoya des vivres au camp des croisés ; mais il s'opposa au départ des Toulousains. Ceux-ci, trompant sa vigilance, traversèrent la Garonne au gué du Basacle (ce qui prouve qu'ils venaient du quartier situé sur la rive gauche) et arrivèrent à Lavaur, enseignes déployées, au nombre de cinq mille. Raymond VI ne tarda pas à suivre ces Toulousains au camp des croisés, à la sollicitation des seigneurs de Courtenay, ses cousins germains. Ayant eu une dernière conférence avec les légats et Simon de Montfort, il demeura inflexible. A son retour a Toulouse, il défendit
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à tous les habitants de porter des vivres aux croisés, et commença contre eux la campagne.
Ayant appris qu'un corps de six mille croisés allemands venait au secours des assiégeants a Lavaur, qu'ils étaient même arrivés a Montjoire près de Toulouse, il envoya contr'eux le comte de Foix, son fils Roger -Bernard et Guiraud de Pepieux, avec de bonnes troupes. Le comte de Foix se plaça en embuscade dans une épaisse forêt, et au moment où les allemands continuaient leur marche, il sortit à Timproviste, se jeta sur eux avec ses soldats, les tailla en pièces, et se retira à la hâte vers Mongiscard. Simon de Montfort, averti du combat, se dirigea vers Montjoire avec quatorze mille hommes, mais il arriva trop tard. On porte le nombre des morts dans cette affaire à un millier d'hommes.
Cette expédition eut lieu vers la fin du carême.
La veille du dimanche de la Passion, Foulques voulait faire une ordination à Toulouse ; mais la ville se trouvant en interdit par la présence de Raymond qui était excommunié, il était naturel qu'il s'adressât aux légats pour obtenir une dispense. Foulques eut l'imprudence, pour ne pas dire la témérité, de prier le comte de s'absenter de Toulouse, pendant le temps de l'ordination, sous prétexte d'une promenade. Raymond, indigné de cette audace, lui envoya un de ses chevaliers avec ordre de sortir sur-lechamp de ses états. Le prélat répondit : « Ce n'est pas le » comte qui m'a fait évêque; ce n'est ni par lui ni pour » lui que j'ai été placé sur le siège épiscopal de Toulouse. » Je suis élu suivant les lois ecclésiastiques, et non intrus » par violence et par l'autorité du prince. Je ne sortirai
» pas à cause de lui. Qu'il vienne, s'il l'ose î le suis prêt » à mourir pour arriver à la gloire par le calice de la pas- » sion. Que ce tyran vienne donc avec ses satellites, il me » trouvera seul et sans armes; j'attends la récompense, et » je ne crains rien de ce que les hommes peuvent me » faire. » Il y avait de la grandeur et de l'intrépidité dans ce langage. Le comte en resta là; mais Foulques quitta de lui-même sa ville épiscopale, le dimanche de Quasimodo, itr avril, et se rendit à Lavaur au camp des croisés.
Le siège de cette place n'avait pas beaucoup avancé, grâce a l'opiniâtre résistance des assiégés. Les assiégeants construisirent alors une grande machine appelée guate, destinée à lancer des pierres. Le point essentiel était de faire approcher cette machine des murailles ; a cet effet, ils comblèrent le fossé avec des fascines. Mais les assiégés, sortant par une ouverture qui était bien gardée, y mirent le feu. On parvint cependant avec des efforts inouïs à fermer cette ouverture avec du bois vert, du bois sec enduit de graisse et d'autres matières combustibles, puis on y mit le feu. La fumée devint si épaisse dans le souterrain, que les assiégés ne purent pénétrer dans le fossé. Alors la machine s'avança sans peine, et on commença à saper les murailles. Pendant ce temps les évêques, l'abbé de la Cour- Dieu (qui exerçait les fonctions de vice-légat) et tout le clergé chantaient le Vent, Creator dans le camp des croisés. Une partie des murs fut enûn abattue, et les assiégeants entrèrent dans la ville le 3 mai, jour de l'Invention de la sainte Croix (12H).
Les vainqueurs passèrent par les armes tous les habitants qu'ils rencontrèrent, sans distinction d'âge ni de sexe.
Un chevalier croisé, ayant appris qu'un grand nombre de femmes avec leurs enfants s'étaient réfugiées dans une maison, demanda grâce pour elles à Simon de Montfort, qui l'accorda. Aymeri seigneur de Montréal ayant été pris avec soixante-quatorze gentilshommes, Montfort les fit pendre. Aymeri fut attaché le premier à une potence plus élevée que les autres ; mais la potence, se trouvant mal assurée, se renversa. Simon ordonna alors qu'on les passât tous au fil de l'épée : ce qui fut exécuté. Il fit ensuite prendre Guiraude dame de Lavaur, et la fit jeter toute vivante dans un puits qu'il ordonna de combler avec de grosses pierres.