LIVRE XXIII
DEPUIS LA PRISE DE LAVAUR, EN 121 î, JUSQU'À LA SPOLIATION DU COMTE DE TOULOUSE, EN 1215.
Les hérétiques trouvés dans Lavaur forent presque tousbrûlés vifs, au nombre, dit-on, de quatre cents. Pierre de Vaux-Sernay raconte cet affreux supplice avec un laconisme effrayant : « Nos pèlerins, dit-il, brûlèrent une foule » immense d'hérétiques avec une extrême joie (innumera- » biles hereticos peregrini nostri cum ingenti gaudio corn- » busserunt. Pétri Cern., 52). » Quelques habitants furent cependant épargnés, mais à certaines conditions. Simon de Montfort s'empara de tout le butin et s'en servit pour acquitter une dette considérable qu'il avait contractée envers un riche marchand de Cahors.
Ce fut pendant le siège de Lavaur que Roger de Comminges, qu'il ne faut pas confondre avec le comte de ce nom, vint faire sa soumission à Simon de Monfort. S'étant approché du chef de la croisade* celui-ci se prit à éternuen Roger prit cet unique éternuement en mauvaise part et allait se retirer, lorsque ses chevaliers lui firent comprendre qu'il se couvrait de ridicule. Il fit alors son hommage. L'acte porte la date du 3 des nones d'avril. Il y déclare qu'il tient ces domaines du comte de Montfort et qu'il
lui en fait hommage-lige. Guillaume abbé de Combelongue, Raymond d'Onges, Gui de Lucé, le maréchal Gui de Levis, l'évêque de Paris et plusieurs seigneurs furent présents k cet acte, qui fut signé aussi par Foulques évêque de Toulouse et Navarre de Couserans. Ce Roger de Comminges était seigneur du pays de Savès dans le Toulousain ; il portait le titre de vicomte de Couserans, et était cousin germain de Bernard, véritable comte de Comminges k cette époque.
Après le siège de Lavaur, l'évêque de Paris, Enguerrand de Couci, Robert de Courtenay et Juël de Mayenne quittèrent le camp des croisés , Foulques fit rentrer à Toulouse les confrères qui en étaient sortis, et Simon de Montfort tourna ses armes contre Raymond VI, que le pape avait déclaré devoir être dépossédé de ses états. Au sortir de Lavaur, Montfort ruina Montjoire de fond en comble ; il marcha ensuite vers le château de Casser situé dans le Lauraguais, près de Saint-Félix de Caraman. Le comte de Toulouse s'avança pour le secourir ; mais il s'arrêta k Castelnaudary pour le livrer aux flammes, dans la crainte qu'ils ne s'en emparassent. La garnison de Casser s'étant rendue, tous les hérétiques y furent brûlés. Raymond, qui voulait éviter de grands malheurs, avait déjà fait une première tentative auprès des croisés pour se réconcilier avec eux, mais cette tentative avait échoué. Il la renouvela après la reddition de Casser, et demanda une conférence ; il s'avançait même vers le camp des croisés, lorsque Simon de Montfort fondit sur lui k l'improviste pour le prendre ou le tuer. Le projet de négociation ne put ainsi se réaliser.
Le château de Monlferrand, occupé par Baudouin, frère
du comte de Toulouse, vit quatorze raille hommes sous ses murailles, tandis qu'il n'avait que quatorze chevaliers pour sa défense. Baudouin était un prince brave et expérimenté; il repoussa avec tant de succès une première attaque, que Simon comprit qu'il lui serait très difficile de s'emparer de la place. Il fit alors avertir Baudouin qu'il désirait avoir avec lui une conférence. Baudouin descendit au camp, et Simon usa de tant de ruses et fit tant de promesses, que ce seigneur finit par rendre la place et s'engagea à ne jamais porter les armes contre les croisés. Raymond M, ayant appris cette défection honteuse, reçut Baudouin avec une juste indignation et lui ordonna de ne jamais plus paraître devant lui.
La soumission de Montferrand amena celle de Castelnaudary; de là, Montfort dirigea ses troupes du côté du Tarn, qu'il passa à Rabastens. Une grande partie des châteaux de l'Albigeois se soumirent à son autorité.
Au milieu des agitations des combats, Foulques n'oubliait pas saint Dominique et ses saintes filles de Prouille. Aux ides de mai, il donna à cette maison l'église de Bram, dans la personne de Guillermine prieure, d'Alazaïcie, de Raymonde et de Passarine officières ; il la donna avec le consentement du prévôt de Saint-Etienne : ce qui montre qu'elle appartenait au chapitre de la cathédrale. — Déjà Prouille avait reçu, quelque temps auparavant, des marques de la munificence d'une dame du pays appelée Frémis Francigène, qui avait cédé à Sainte-Marie, à Dominique chanoine d'Osma, aux frères et sœurs habitant à Prouille, la terre de Romengar.
Dans le cours des expéditions des croisés contre les hé-
reliques, nous n'avons encore rencontré nulle part saint Dominique. Il demeurait ordinairement a Fanjaux, où Simon de Montfort lui avait donné un abri dans le château dont il s'était emparé et où l'on montre encore le modeste asile qu'il habitait. Lui, n'avait pour armes contre les hérétiques que la prière et la patience ; il avait composé une formule bien touchante qu'il récitait toujours, à genoux et en plein air, avant d'entrer dans les villes qu'il évangélisait : « Seigneur, dans votre bonté, n'ayez pas égard à mes » fautes; ne répandez pas, à mon entrée, votre colère sur » ce peuple; ne le châtiez pas, ne vous éloignez pas de lui » à cause des iniquités de ma vie. » Lorsque les croisés s'étaient emparés d'un château ou d'une contrée, Dominique venait après eux pour convaincre les hérétiques que le glaive ou le bûcher avait épargnés. Cette conviction n'était autre chose qu'un simple examen que saint Dominique faisait subir à ceux qui désiraient se convertir, leur imposant les pénitences publiques, alors en usage dans l'Eglise, avant d'opérer leur réconciliation.
Nous possédons deux diplômes de conviction donnés par saint Dominique; ils nous montrent en quoi consistait ce ministère de charité.
L'un est ainsi conçu : « A tous les fidèles du Christ à » qui les présentes parviendront, frère Dominique, cha- » noine d'Osma, humble ministre de la prédication, salut et » sincère charité dans le Seigneur. Nous faisons connaître » à votre discrétion que nous avons permis à Raymond » Guillaume de Hauterive Pélaganire de recevoir dans sa » maison de Toulouse, pour y vivre de la vie ordinaire, » Guillaume Huguecion, qu'il nous a dit avoir autrefois
» porté l'habit des hérétiques. Nous le lui permettons jus- » qu'à ce qu'il en soit autrement ordonné à nous ou à lui » par le seigneur cardinal, et cette cohabitation ne devra » tourner en rien a son préjudice ou déshonneur.
L'autre diplôme porte ce qui suit ; « A tous les fidèles » du Christ à qui les présentes lettres parviendront , frère » Dominique, chanoine d'Osma, salut dans le Christ. Par » l'autorité du seigneur abbé de Citeaux, qui nous a enjoint » cet office, nous avons réconcilié à l'Eglise le porteur des » présentes, Ponce Royer, converti par la grâce de Dieu de » l'hérésie à la foi, et nous ordonnons en vertu du serment » qu'il nous a prêté, que, pendant trois dimanches ou jours » de fête, il ira de l'entrée du village à l'église nu jusqu'à » la ceinture et frappé de verges par le prêtre. Nous lui » ordonnons aussi de s'abstenir en tout temps de chair, » d'œufs, de fromage, et de tout ce qui tire son origine de » la chair, excepté les jours de Pâques, de la Pentecôte et
• de Noël, où il en mangera pour protester contre ses an-
• ciennes erreurs. Il fera trois carêmes chaque année, en » jeûnant et en s'abstenant de poisson, à moins que l'in- » firmité du corps ou les chaleurs de l'été n'exigent une » dispense. Il se vêtira d'habits religieux tant dans la forme » que dans la couleur, auxquels il attachera aux extrémi-
• tés extérieures deux petites croix. Chaque jour, s'il le ■ peut, il entendra la messe, et il ira à vêpres les jours » de fête. Sept fois par jour, il récitera dix Pater noster, » et il en dira vingt au milieu de la nuit. Il observera la » chasteté, et une fois par mois, dans la matinée, il pré- » sentera le présent diplôme au chapelain du village de » Céré. Nous ordonnons à ce chapelain d'avoir grand soin
» que son pénitent mène une bonne vie, et celui-ci obser- » vera tout ce qui vient d'être dit jusqu'à ce que le sei- » gneur légat en ait autrement ordonné. Que s'il néglige » avec mépris de l'observer, nous voulons qu'il soit tenu » pour excommunié, comme parjure et hérétique, et sé- » paré de la société des fidèles.
C'est donc à tort qu'on a cru que saint Dominique avait été nommé inquisiteur pour la recherche des hérétiques et pour les livrer ensuite au bras séculier. Jamais ce saint homme n'a rempli un*semblable office.
Sa prédication an milieu des hérétiques était soutenue par d'innombrables prodiges. D'incontestables monuments attestent sa présence dans le pays castrais, où l'on montre encore les grottes de saint Dominique. Un jour qu'il priait avec sa ferveur ordinaire dans l'église de l'abbaye de Castres, où étaient renfermées les reliques du martyr saint Vincent, il tomba en* extase. Lorsqu'on vint l'avertir que les religieux l'attendaient pour le repas, on le trouva élevé de terre. — Dans une autre circonstance, arrivant à Marsac en Albigeois, il voulut traverser le Tarn, quoiqu'il ne portât sur lui ni or, ni argent. Le nautonnier lui ayant demandé ou le prix du passage (qui était un denier) ou la chape, Dominique leva les yeux au ciel, puis les baissant vers la terre, il aperçut un denier qu'il s'empressa de donner au nautonnier. — Un autre jour, traversant l'Ariége, il laissa tomber dans l'eau par mégarde quelques livres qu'il portait sous son manteau ; trois jours après le batelier les retrouva sans aucune mouillure et aussi intacts que s'ils venaient d'être tirés de la bibliothèque. — On raconte que, prêchant près de Fanjaux, et une affreuse tempête
étant survenue, la pluie qui tombait par torrents épargna ses auditeurs; aussi, toutes les fois qu'un orage menaçait le pays, les habitants se rendaient en toute hâte au lieu qui avait été le théâtre du prodige, dans la confiance qu'ils y seraient en sûreté contre la foudre.
Nous avons lu dans les archives de Prouille l'histoire d'un miracle qui semble surpasser tous les autres. — Une des premières filles que Dominique avait réunies auprès de l'église de Prouille fut tentée de quitter le monastère et de rentrer dans le monde. Elle étajt d'une beauté remarquable. Dominique employa toutes les ressources de son éloquence pour la dissuader ; tout fut inutile. Après avoir versé d'abondantes larmes, elle dit adieu à ses compagnes et se disposa a partir. Comme elle essuyait son visage encore baigné de pleurs, elle éprouva tout-à-coup une vive douleur semblable à celle que cause une incision dans la chair vive; aussitôt elle aperçoit dans le linge quelques fragments de chair teints de sang qui s'étaient détachés de son nez. Elle court à l'instant se jeter aux pieds du saint, qui, après s'être mis en prières, lui ordonna d'essuyer de nouveau son visage. Cela fait, les chairs reprirent leur place. Elle renonça désormais à son projet et conserva toute sa vie une marque qui perpétua la vérité du prodige. L'histoire de ce miracle était représentée dans le réfectoire des Dames de Prouille.
Le zèle de Dominique pour le salut des âmes était si grand, qu'un jour il offrit à un hérétique qui refusait de se convertir, par la raison que les sectaires lui donnaient à vivre, de se vendre lui-même pour qu'il pût subsister du prix de sa liberté vendue.
Simon de Montfort fit, à cette époque, une donation au
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monastère de Prouille : il céda tout ce qu'il possédait au territoire de Saussens, possession qui consistait en bois, terres labourables et vignes ; de plus, une vigne située à Fanjaux et qui avait appartenu à Bertrand de Seissac , et une autre à Raymond Vital. C'est ici la première donation faite a Prouille, et c'est pour la première fois que les personnes qui s'y trouvaient reçoivent le nom de Dames (Dominabus).
Simon se trouvait sur les bords du Tarn quand il apprit que Thibaut comte de Bar, Henri son fils, le comte de Chalons et plusieurs autres seigneurs étaient arrivés à Carcassonne avec de nouveaux croisés. Il envoya dire à Thibaut de faire marcher ses troupes vers Toulouse. Ayant pris lui-même les devants, il alla le joindre à Mongiscard. Ce fut là que le siège de Toulouse fut résolu. Toutes les troupes se réunirent à Montaudran, hameau situé près de la ville, sur la petite rivière de l'Hers.
On vit alors arriver au camp des croisés les députés de Toulouse, demandant une audience aux légats et à Foulques, leur évêque, qui venait d'arriver du pays de Liège , où il avait été consulter, sur la destinée de Toulouse, une sainte fille nommée Marie d'Oignies. Ces députés manifestèrent leur étonnement des préparatifs qui se faisaient contre les habitants de Toulouse, attendu qu'il se soumettaient en tout à l'Eglise, depuis surtout le serment prêté. On leur répondit que ce n'était pas à cause d'une faute personnelle qu'on assiégeait la ville, mais bien parce qu'ils reconnaissaient encore le comte Raymond pour leur seigneur et qu'ils le gardaient à Toulouse; on leur promit de ne leur faire
aucun mal s'ils chassaient Raymond et tous ses adhérents. Dans le cas contraire, ils devaient s'attendre à être traités comme des hérétiques et des récélateurs de ces infâmes sectaires. Les Toulousains répondirent qu'ayant prêté serment de fidélité à leur comte, ils ne voulaient pas passer pour traîtres ; que, d'ailleurs, Raymond VI s'offrait d'ester à droit, et qu'ainsi ils ne pouvaient accepter les propositions qu'on leur faisait. Alors les légats et Foulques ordonnèrent au prévôt de la cathédrale et à tout le clergé de quitter la ville et d'emporter avec eux toutes les hosties consacrées.
Les députés rentrèrent à Toulouse et rendirent compte de leur mission. Il n'y eut qu'un cri d'indignation parmi les habitants. Mettant de côté toute querelle religieuse, il fut résolu qu'on n'abandonnerait pas le comte, et qu'on ne formerait qu'un seul corps pour repousser l'ennemi. Il eût été très facile à Raymond VI et aux habitants d'empêcher les clercs de sortir de la ville; mais on ne voulut point exposer les prêtres ni les saints mystères aux hasards des combats : on laissa partir le clergé, quoique avec peine. Mascaron, prévôt de Saint-Etienne, portant le saint-sacrement et suivi de tous les clercs, sortit de la ville et se rendit au camp des croisés.
Raymond, qui avait auprès de lui les comtes de Foix et de Comminges, tous leurs vassaux et les habitants de sa capitale, s'avança aussitôt vers les croisés avec cinq cents chevaliers d'élite et un corps considérable d'infanterie. Son premier soin fut de couper le pont qui était à Montaudran, en sorte qu'il n'était plus séparé de Montfort que par l'Hers. Celui-ci prit un détour et rencontra un autre pont que le
comte de Toulouse faisait abattre. Il se jeta alors avec impétuosité sur ses troupes et parvint à leur faire traverser la rivière, soit à la nage, soit sur le pont. Ce passage ne s'exécuta pas sans que Raymond fît beaucoup de prisonniers et tuât un assez grand nombre de croisés. Il se replia alors sur Toulouse. Le lendemain, les ennemis ayant en tête les légats et l'évêque Foulques, dévastèrent toute la campagne, tuant sans pitié les paysans, les enfants et les femmes qui travaillaient aux champs, arrachant les vignes, les arbres, les moissons, et détruisant toutes les fermes qui se trouvaient sur leur passage. Ils arrivèrent ainsi, du côté du nord, vers l'abbaye de Saint-Saturnin, et plantèrent leurs tentes assez loin des murs, vis-à-vis de deux portes de la ville. Les Toulousains laissèrent ces portes ouvertes nuit et jour, et en ouvrirent même quatre autres afin de pouvoir sortir en plus grand nombre pour accabler les croisés.
L'assaut fut enfin tenté, de l'avis des légats; mais les assiégés montrèrent tant de bravoure que Monfort se vit obligé de rétrogader. Dans une sortie qu'exécutèrent le comte de Toulouse et celui de Foix, ils tuèrent plus de deux cents hommes et firent autant de prisonniers. Raymond-Roger eut un cheval tué sous lui et vit périr à ses côtés Raymond de Castelbon, l'un de ses braves chevaliers. Les jours suivants, les assiégés firent de nouvelles sorties. Ce fut dans l'un de ces combats qu'ils attaquèrent un convoi escorté par Eustache de Quen et le châtelain de Melphe; le premier resta mort sur place.
Le 20 juin, Guillaume de Cardaillac, évôque de Cahors, arriva au camp des croisés pour faire hommage du comté de Cahors à Simon de Montfort, qui le lui donna en fief.
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Levêque lui prêta serment de fidélité, avec promesse de le tenir de lui comme il l'avait tenu de Raymond autrefois comte de Toulouse. Dans l'acte authentique de cet hommage, il est dit qu'il fut dressé en double pendant le siège de Toulouse, en présence de l'évêque d'Uzès et de l'abbé de Citeaux, légats du pape, de Foulques évêque de Toulouse, de l'abbé de Saint-Antonin de Pamiers, de maître Thédise chanoine de Gênes, de Bochard de Marli, de Ferrie de ïsse, Théobald de Neuville, Rotrou de Montfort^ Philippe de Roquefort chevaliers, de R. de Cahors, de frère Aimery moine de Grand-Selve, de frère Nicolas, frère d'Obazine, et enfin de frère Dominique, prêcheur (Fra. Dominici, praedicatoris). C'est ici le seul acte authentique où il soit parlé de saint Dominique dans cette expédition. On a déjà vu qu'il parcourait l'Albigeois, uniquement occupé à la sainte prédication ; il n'est donc pas étonnant que, s étant trouvé à Marsac, entre Albi et Toulouse, il ait rencontré l'armée des croisés et l'ait accompagnée jusqu'auprès de cette ville.
Le lundi 27 juin, quelques cavaliers et quelques fantassins, à l'insu des habitante de Toulouse, attaquèrent à main armée le camp des croisés. Conduits par Hugues d'Asfar sénéchal d'Agenais et Pierre d'Arsis son frère, ils en tuent un grand nombre, entr'autres Eustache de Canits, déchirent les tentes, s'emparent des cuirasses et des armures, des manteaux de soie, des chevaux, des vases d'argent et de sommes considérables, enfin délivrent les prisonniers et les conduisent sains et saufs dans la ville. Le comte de Foix, à la tête des Béarnais et des Aragonais, attaqua ensuite les troupes du comte de Bar et les mit en déroute.
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Le 29 juin, jour de saint Pierre, Simon de Montfort leva le siège, laissant dans son camp une grande quantité de butin.
L'histoire détaillée de ce siège nous a été conservée par les consuls de Toulouse, qui renvoyèrent à Pierre d'Aragon. Ils racontent dans cette lettre toutes les vexations dont ils ont été l'objet depuis le commencement de la croisade; ils expriment la droiture de leurs sentiments et leur attachement sincère à la foi catholique ; ils déclarent formellement qu'ils ont interrogé ceux qu'on leur avait désignés comme hérétiques, et qu'après cet examen ils ont acquis la certitude qu'ils ne l'étaient pas; ils vont jusqu'à avouer qu'on a condamné au supplice du feu, à Toulouse, ceux qui avaient été convaincus d'hérésie ; ils se plaignent de l'extrême sévérité des pasteurs, qui les excommunient parce qu'ils se servent des routiers, tandis qu'ils s'en servent eux-mêmes; ils prient Pierre d'Aragon de leur prêter secours , car ils prévoient que les croisés arriveront contr'eux avec de nouvelles forces. — Cette lettre, extraite du Trésor des Chartes royales, porte le sceau de la ville de Toulouse, autour duquel on lit ces mots : Nobiliiim Tolosœ. Elle montre jusqu'à, l'évidence que Toulouse, loin d'être, comme on l'a dit et répété mal à propos, un foyer d'hérésie, ne renfermait au contraire que fort peu d'hérétiques. On a vu, d'ailleurs, que pendant le siège de Lavaur on portait, tous les jours, des vivres aux croisés, et que cinq mille Toulousains sortirent de la ville pour aller à leur secours,
Pendant huit jours entiers, après le siège de Toulouse, - Simon parcourut le pays de Foix, ravageant tout sur son passage. Hauterive fut livrée aux flammes, parce qu'elle
avait ouvert ses portes aux routiers. De Pamiers, Simon se rendit à Varilles, dont il trouva le château incendié; il s'empara de Foix, mais n osa attaquer sa forteresse. Du pays de
Foix, il passa dans le Querci, prit le château de Caylus, le brûla, et puis se rendit à Cahors. Là, il apprend que Lambert de Turcy, chevalier français, et Gauthier de Sangton, chevalier anglais, avaient été faits prisonniers par le comte de Foix. Aussitôt il se rend sur les terres de ce seigneur, s'empare d'un château, après avoir tué trois chevaliers qui le défendaient. A Pamiers, Simon reçoit la nouvelle de la reddition de Puylaurens à Sicard, ancien seigneur de ce lieu, qui tenait assiégés dans le château les soldats de Gui de Lucé à qui Montfort l'avait confié; et on lui assure, k Castelnaudary, que le chevalier qui gardait le château lavait livré à prix d'argent. Aussitôt il ordonne que le traître soit pendu. De Castelnaudary, Simon se rendit k Carcassonne.
Sur ces entrefaites, le comte Raymond, aidé de deux mille Basques que lui conduisit Savari de Mauléon sénéchal d'Aquitaine, reprit plusieurs châteaux aux environs de Toulouse, entr'autres ceux de Belvèze et de Mongiscard. Après avoir préparé toutes les machines de guerre, il s'avança vers Carcassonne, résolu d'y assiéger Simon de Monfort.
Ce général, d'après l'avis d'Hugues de Lastic et de quelques autres membres de son conseil, alla k la rencontre de Raymond jusqu'à Castelnaudary, où il s'enferma avec cinq cents hommes, tant cavaliers que fantassins. Le comte de Toulouse parut devant cette ville, vers la fin de septembre 1211, avec une armée de plus de soixante mille hommes. Les habitants lui livrèrent d'abord le bourg, dont il fut
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chassé ; mais il le reprit, pour le perdre de nouveau. Il fixa ensuite ses tentes sur la colline où la ville était située. Tout le pays s'intéressait au succès de ses armes ; plusieurs abbés abandonnèrent le parti de Montfort et lui prêtèrent serment de fidélité. Le général de la croisade envoya, d'un côté, Gui de Levis, de l'autre Matthieu de Montmorency, Bouchard de Marli et Martin d'Algais pour chercher des renforts ; mais ils ne purent réunir que deux cent vingt hommes. Gui de Lucé, le chapelain de Melphe et le vicomte d'Onges furent envoyés avec quelques troupes au-devant des renforts.
Roger de Foix, ayant été informé de cette marche, se plaça en embuscade, entre Castelnaudary et Las Bordes, avec un gros détachement. À un signal donné, ses soldats se précipitèrent sur les croisés aux cris mille fois répétés de Foix, Foix! Toulouse ! et les défirent entièrement. Montfort se dirigea en toute hâte vers le champ de bataille ; mais déjà Bouchard de Marli et Gui de Levis avaient rallié leurs fuyards et s'étaient jetés sur le comte de Foix , qui les mit de nouveau en fuite. Malheureusement ses soldats, occupés à dépouiller les morts et à piller, oublièrent l'ennemi ; Marli tomba alors sur eux et en fit un affreux carnage. La victoire demeura aux croisés, malgré les prodiges de valeur que fit le comte de Foix et Roger-Bernard son fils, qui regagnèrent le camp du comte de Toulouse. Celui-ci leva le siège de Castelnaudary et se rendit à Puylaurens, profitant habilement de sa retraite pour remettre diverses places sous son obéissance. Casser, Saint-Félix, Monferrand, Avignonnet, Cuq, Saint-Michel et Saverdun dans le Toulousain se rendirent au comte de Toulouse ; Gaillac, Rabas-
tens, La Guépie, La Garde, Puycelsi, Cahusac et Saint- Antonin imitèrent cet exemple.
Montfort, irrité de toutes ces pertes, se rendit à Pamiers où Raymond-Roger l'envoya défier de venir le combattre. H recommença ses expéditions, prit quelques châteaux du pays de Foix, et se* rendit ensuite à Fanjaux.
Philippe-Auguste, qui avait vu avec une certaine inquiétude que Montfort avait dépouillé le comte de Toulouse d'une partie de ses domaines, avait écrit depuis quelque temps au pape et en avait reçu une réponse en ces termes :
« Le comte de Toulouse s'étant présenté autrefois devant » nous, a tâché de s'excuser sur le crime d'hérésie. C'est » pourquoi nous avons enjoint, sur sa demande, à nos lé- » gats d'assembler un concile, après une dénonciation préa- » lable, et de le recevoir à se justifier, à moins qu'il ne se
• présentât contre lui un accusateur légitime dans un temps » limité; avec défense de lui faire une nouvelle querelle » après cette justification, et avec ordre de le punir comme » hérétique s'il ne pouvait se justifier. Nous savons qu'il » ne s'est pas purgé de ce crime ; mais nous ignorons, si » c'est par sa faute, quoiqu'il soit généralement réputé
• pour hérétique dans le pays : ainsi il a perdu ses domai- » nés, et nous avons ordonné à nos légats de les faire soi- » gneusement garder pour ceux à qui ils appartiennent. » Nous leur écrivons donc là- dessus, à vos instantes priè- » res, des lettres par lesquelles nous avons suffisamment » pourvu et à votre avantage et a votre honneur. »
Ainsi le pape ignorait si c'était par sa faute que le comte ne s'était pas purgé du crime d'hérésie, et il ne laissait pas que de déclarer qu'il avait perdu ses domaines.
Vers la fin de l'année. 1211, l'évèque d'Uzès donna commission à Guillaume, archidiacre de Paris, et au docteur Jacques de Vitri, curé d'Argenteuil, de prêcher partout la croisade. Ils parcoururent donc la France et l'Allemagne pour accomplir leur mission. Jacques de Vitri, qui fut depuis cardinal, était particulièrement connu de Foulques évêque de Toulouse, auquel il dédia la Vie de Marie d'Oignies. Ce dernier prélat prêcha aussi la croisade en France avec l'abbé de Vaux-Sernay, et parvint k réunir une centaine de chevaliers.
Le tumulte que la croisade excitait dans la province n'empêchait pas que les seigneurs ne fissent des donations k quelques monastères : ainsi , au mois de décembre, R. de Vilar céda à Sainte-Marie de Prouille, a Dominique chanoine d'Osma et à tous les frères et sœurs de cette maison tous les honneurs qu'il possédait au territoire de Vilar, en dehors du château. Garsias de l'Ort évêque de Comminges, Vital abbé de Saint- Antonin, le sacriste Maurin, l'archidiacre Bertrand de Durban signèrent cet acte. Il paraît que ce seigneur ne reconnaissait pas Simon de Montfort pour seigneur de Carcassonne, puisqu'il déclare que le Christ régnait en cette ville, à Beziers et à Razès. Nous pensons que Garsias, évêque de Comminges, reçut k cette époque, de Fortanier de Nados, une riche donation en faveur du monastère de Nizors. — Arnaud était alors abbé de cette maison.
Simon de Montfort célébra les fêtes de Noël k Castres ; Gui son frère y arriva de la Terre-Sainte avec Helvise d'Ybelin dame de Sidon, son épouse, et plusieurs enfants qu'il en avait eus. L'année 1212 s'ouvrit par de nouveaux com-
bats. Les châteaux de Tudèle et de Cahusac en Albigeois tombèrent au pouvoir de Montfort. Les comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges vinrent k la rencontre des croisés pour les attaquer ; mais ils se replièrent bientôt sur Toulouse. Baudouin, frère de Raymond VI, se joignit à ses ennemis pour attaquer le château de Saint-Marcel, qui fut vaillamment défendu par le comte de Foix et celui de Toulouse : ce qui obligea Simon k lever le siège la veille de Pâques (24 mars), et k se retirer k Albi, où il célébra cette fêle. Ayant appris que Raymond se tenait à Gaillac, il se dirigea vers cette ville et défia ce prince au combat. Le comte de Toulouse ne crut pas devoir accepter ce défi, et Montfort rentra à Albi , où il se trouvait encore le 5 avril.
Pendant que le comte de Toulouse était k Gaillac, il fit rendre k Guillaume III, abbé de Montmajour au diocèse d'Arles, le territoire du château de Beduin. Ainsi, ce prince qu'on dépouillait de ses domaines restituait a l'Eglise ceux qu'il croyait avoir usurpés. Il paraît qu'il était aussi au moment de réparer les dommages qu'il avait portés à l'évèché de Vaison, puisque, à peu près à la même époque, Guillaume IV évèque d'Orange, par l'ordre de Michel archevêque d'Arles, s'occupa de prendre des informations sur cette affaire, en présence d'Hugues Florent, ancien évèque.
Le pape n'était pas, du reste, sans inquiétude sur la conduite qu'on avait tenue k l'égard de Raymond VI, puisque, vers la fin d'avril 1212, il écrivit k Raymond évèque d'Uzès en ces termes :
« Quoique Raymond comte de Toulouse ait été trouvé » coupable en plusieurs choses contre Dieu et contre l'E- » glise, et que nos légats, pour .l'obliger à se reconnaître,
» aient excommunié sa personne et abandonné ses domai- » nés au premier occupant, cependant il n'a pas été encore » condamné comme hérétique, et comme complice de la » mort de Pierre de Castelnau, de sainte mémoire, quoi- » qu'il en soit très suspect. Cest pourquoi nous avons or- » donné que, s'il se présentait contre lui un accusateur » légitime, dans un certain temps, on lui assignât un jour » pour se purger, suivant la forme marquée dans nos let- » très, nous réservant de rendre là-dessus une sentence » définitive : en quoi on n'a pas procédé suivant nos or- » dres. Nous ne comprenons donc pas pour quelle raison » nous pourrions encore accorder à d'autres ses états qui » ne lui ont pas été ôtés, ni à ses héritiers ; surtout pour » ne pas paraître lui avoir extorqué frauduleusement les
• châteaux qu'il nous a remis, l'Apôtre voulant qu'on s'abs - » tienne de l'apparence même du mal : car, si on avait
• rendu quelque sentence contre lui sur ces deux articles, » sans égard à la forme que nous avons prescrite, elle se- » rait sans doute nulle. N'y ayant pas encore lieu de vous » accorder la demande que vous nous avez faite, de dis- » poser de ses états en faveur d'un autre, nous vous or- » donnons de travailler de toutes vos forces a conduire cette » affaire d'une manière qui soit ferme et solide. Nous man- » dons à l'évêque de Riez et à maître Thédise chanoine de » Gênes, d'y procéder suivant la forme que nous leur pres- » crivons ; et si c'est par la faute du comte que la procédure » ne se continue pas, qu'ils aient à lui signifier et aux au- » très que nous agirons comme le bien de la paix et de la » foi le demandera; mais qu'ils ne manquent pas de nous » instruire de la vérité. *
On voit par cette lettre que 1 evêque de Riez et maître Thédise avaient refusé de recevoir la justification du comte pour le crime d'hérésie et le meurtre de Pierre de Castelnau, et que le pape n'approuvait pas les procédés dont on avait usé envers lui.
Le 12 mai, eut lieu à Narbonne la consécration du légat Arnaud de Citeaux qui venait d'être élu archevêque de cette ville, en récompense de ses bons et loyaux services. Foulques évêque de Toulouse fut l'un des prélats assistants. Arnaud passa bientôt en Espagne pour porter secours à Alphonse roi de Castille, dont les états étaient ravagés par Miramolin, roi de Maroc. Pierre d'Aragon prit part a cette expédition. Ce prince était venu à Toulouse et avait laissé auprès de Raymond un ambassadeur nommé Guillaume de l'Echelle. La présence de Pierre eût été très utile au comte de Toulouse pour repousser les nouvelles attaques de Simon deMontfort, qui s'empara du château d'Hautpoul, et qui agissait toujours en véritable souverain du pays, puisque, s'étant rendu à Sorèze, il donna en fief à un chevalier français nommé Golhoin les lieux de Vilazzel, de Montclar et de Pomars.
Tout-à-coup parurent du côté de Toulouse des pèlerins ou croisés, allemands, lombards et auvergnats, qui venaient grossir l'armée de Montfort. L'arrivée de ces nouvelles troupes jeta l'effroi dans toute la contrée, et la plupart des habitants des campagnes se réfugièrent à Toulouse et à Montauban. Les trois comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges se tenaient dans cette dernière ville, d'où ils pouvaient voir les succès de Montfort, qui, dans trois semaines, reprit plusieurs châteaux, ceux de Saint-Félix, de
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Çuq, de Montmaur, de Casser, d'Avignonet, de Monferrand, de Saint-Michel et de Puylaurens. Il campait près de ce dernier château lorsqu'il apprit que Robert archevêque de Rouen, Robert évèque élu de Laon, et Guillaume archidiacre de Paris, conduisaient un grand nombre de croisés français. Son armée se trouvant ainsi considérablement augmentée, il s'avança avec une partie de ses troupes vers Rabastens, dont le château se rendit à discrétion, ainsi que ceux de Montaigut et de Gaillac. Saint-Marcel fut aussi livré à ses armes ; ensuite il assiégea et prit Saint- Antonin, qui était défendu, pour le comte de Toulouse, par Adémar Jourdain. Trente des principaux habitants furent massacrés , la ville et les monastères livrés au pillage, et Pons vicomte de Saint-Antonin conduit a Carcassonne et jeté dans les fers. Montfort donna le gouvernement de Saint-Antonin à Baudouin, frère du comte de Toulouse.
Après la prise de cette ville, Montfort tint un grand conseil composé en grande partie d'évêques. Foulques s'y trouvait. Ce fut par son conseil que le général dirigea sa marche vers TAgenais, qui appartenait à Raymond, du chef de Jeanne d'Angleterre, sa mère. Simon fit camper son armée devant le château de Penne, qu'il se proposait d'assiéger, et se rendit ensuite à Agen, où il reçut la soumission de cette ville. Aucun motif ne pouvait justifier les hostilités de Montfort de ce côté, car il n'y avait plus d'hérétiques à Agen, d'après le témoignage même d'Innocent IH (Ep. 1. 12, 172), et Raymond, n'étant point convaincu des crimes dont on l'accusait, ne devait pas être dépouillé de ses domaines. Il est sans doute pénible de l'avouer, mais on dirait que les croisés multipliaient a plaisir le nombre des hcré-
tiques pour multiplier et justifier les nombreuses attaques auxquelles ils se livraient.
Lé château de Penne tomba au pouvoir de Montfort le 25 juillet 1212 ; Marmande, Biron, Moissac, Castelsarrasin, Verdun, furent pris ou se soumirent. Le siège de Moissac présenta des particularités dignes de remarque. Les routiers et plusieurs bourgeois de Toulouse étaient venus au secours de cette ville. Les croisés furent d'abord repoussés avec perte, et Simon fut sur le point d'être fait prisonnier : mais ayant donné un nouvel assaut, tandis que l'archevêque de Reims, les évêques de Carcassonne, de Toul, d'Albi, l'abbé de Moissac et ses religieux chantaient des hymnes, pieds nus et revêtus d'ornements sacrés, les bourgeois de Moissac, qui avaient appris que tout le pays s'était soumis, ouvrirent leurs portes aux croisés le 8 septembre. Le H, par un acte solennel, Simon remit la ville a l'abbé, se réservant seulement le domaine qui appartenait au comte de Toulouse. Il était dit dans cet acte que le comte avait été dépouillé de ses domaines à cause de ses crimes.
La générosité de Simon de Monfort à l'égard de Raymond abbé de Moissac n'empêcha pas ce religieux d'écrire au roi Philippe- Auguste pour se plaindre des maux que les croisés avaient fait souffrir à son monastère. Ils ont tout ravagé, » dit-il, au dedans et au dehors ; » ensuite il énumère au roi tout le bien qui se faisait dans son monastère, lui parle des prières, jeûnes et messes qui s'offraient tous les jours pour sa royale personne, et termine en implorant son secours.
Il ne restait donc plus au comte de Toulouse que cette ville et Montauban. Il eut le soin de renforcer la garnison
de cette dernière place : ce qui empêcha le général de la croisade d'aller l'attaquer. Les trois comtes travaillaient en même temps à replacer sous leur obéissance plusieurs châteaux du pays de Foix ; plusieurs de leurs garnisons furent passées au fil de l'épée. Simon accourut pour défendre de ce côté-là ses conquêtes. A son approche, Raymond VI et Raymond-Roger se retirèrent au château de Foix, que Montfort n'osa point assiéger. S'étant porté près du château de Muret situé sur la rive gauche de la Garonne, les habitants brûlèrent le pont de bois qui était sur le fleuve et prirent la fuite. Montfort ût rétablir le pont, traversa la Garonne avec son armée et s'empara de Muret. Le Toulousain se trouva alors investi par les croisés : d'un côté, ils occupèrent tout le Commingeois par la prise de Saint-Gaudens ; de l'autre, Baudouin et Gui de Montfort ravageaient la partie nord du pays.
11 était de la destinée de Raymond VI de voir ses vastes domaines convoités par tous les partis. Pendant qu'il s'était rendu à la cour du roi d'Aragon pour implorer son secours et que ce roi avait envoyé une ambassade à Rome pour plaider la cause de son beau-frère, Bermond de Sauve, voyant que Raymond allait perdre ses états, écrivit au pape poulies demander. Il fondait ses prétentions sur ce que sa femme Constance était la seule fille légitime de Raymond VI. On ignore la réponse du pape au seigneur de Sauve, mais il paraît que sa demande n'eut aucune suite.
En l'absence du comte de Toulouse, Roger-Bernard, fils du comte de Foix, se dirigea du côté de Carcassonne et fit prisonniers plusieurs pèlerins croisés qui venaient de France. Il les fit conduire au château de Foix, et par droit de fe-
présailles on leur fit souffrir divers tourments. C'était une guerre acharnée entre les deux adversaires.
Le parti de Simon de Montfort grossissait tous les jours. - De Muret, ce général se rendit à Pamiers, où il convoqua, pour la fin de novembre, une grande assemblée ou parlement. Elle était composée d évêques, de nobles et de bourgeois du pays conquis ; on y distinguait l'archevêque de Bordeaux, les évêques de Toulouse, de Carcassonne, d'Agen, de Périgueux, de Couserans, de Comminges et de Bigorre. On nomma une commission formée de douze membres, savoir : les évêques de Toulouse et de Couserans, un Templier, un Hospitalier, quatre chevaliers français, et quatre habitants du pays. Cette commission dressa des statuts en quarante-six articles pour le gouvernement du pays conquis. Parmi ces articles, il en était un qui défendait de porter des vivres aux Toulousains, sans la permission du comte de Montfort ; et aux femmes veuves et héritières nobles qui avaient des forteresses, de se marier à d'autres qu'à des Français, sans la permission du chef de la croisade. Les autres articles regardent l'extirpation de l'hérésie, la levée des tailles, le service militaire, la police, et les devoirs des vassaux. On voit par là que Simon de Monfort disposa, dans le midi, de plusieurs terres en faveur des Français du nord : c'est ce qui détermina l'établissement de plusieurs gentilshommes de France du côté de Toulouse, entr'autres ceux de la maison de Levis et de Voisins.
' Au commencement de l'année 1215, l'abbaye de Saint- Saturnin était devenue vacante par la mort de Guillaume de Cantès, qui eut pour successeur Jourdain, homme recom-
mandable par sa piété et sa science ecclésiastique. Il gouvernait depuis plusieurs mois l'abbaye quand eut lieu l'assemblée de Pamiers, après laquelle Simon de Montfort se retira à Carcassonne pour y passer l'hiver.
Au commencement de janvier de Fan 1213, Innocent III reçut en audience solennelle l'évêque de Segorve et maître Columbi , que Pierre d'Aragon avait envoyés a Rome pour y soutenir les intérêts des trois comtes. Le pape les écoula favorablement, et, le 18, il écrivit la lettre suivante à l'archevêque de Narbonne, à l'évêque de Riez, et à maître Thédise chanoine de Gênes :
« Notre cher fils Pierre, roi d'Aragon, nous a fait savoir » qu'il avait refusé de secourir le vicomte de Beziers, son » vassal, qui implorait son assistance, après la publication » de la croisade contre les hérétiques provençaux, lorsque » les croisés furent entrés sur les terres de ce vicomte ; et » que, pour ne pas retarder l'exécution des desseins de » l'Eglise, il avait mieux aimé manquer aux catholiques ' » que de protéger les hérétiques mêlés avec eux : en sorte » que le vicomte, se trouvant sans protection, a perdu tous » ses domaines et a été enfin tué' misérablement. Vous, ar- » chevêque de Narbonne et Simon de Montfort, ayant con- » duit ensuite l'armée des croisés dans les domaines du » comte de Toulouse, vous ne vous êtes pas contentés d'en- » vahir tous les lieux où il y avait des hérétiques, mais » vous vous êtes encore emparés de ceux dans lesquels il » n'y avait aucun soupçon d'hérésie : car, ayant exigé le » serment des peuples du pays, et leur ayant permis d'£ » demeurer, il n'est nullement vraisemblable qu'ils soient » hérétiques. Les mêmes ambassadeurs nous ont démon-
» tré que vous avez usurpé le bien d'autrui avec tant d'a- » vîdité et si peu de ménagement, qu'à peine, de tous les » domaines du comte de Toulouse, lui reste-t-il la ville de » ce nom avec le château de Montauban.* Entre ces do- » maines usurpés, le roi d'Aragon marque le pays que » Richard roi d'Angleterre avait donné à sa sœur en la ma- » riant avec ce comte, les terres de Foix et de Comminges, » et celles de Gaston de Béarn. Ce prince se plaint, de » plus, que vous, archevêque de Narbonne et Simon, avez » obligé les sujets de ces trois comtes, quoiqu'ils soient ses » vassaux, à prêter serment de fidélité à un autre, dans les » domaines que vous avez envahis. Il ajoute qu'à son retour » de la guerre contre les Sarrasins, le comte de Toulouse » l'ayant été trouver, et lui ayant exposé ce qu'il avait souf- » fert de la part des croisés, il avait attribué à ses péchés » le refus que l'Eglise faisait de recevoir la satisfaction qu'il » offrait, étant disposé d'exécuter tous nos ordres autant » qu'il serait possible ; que ce comte lui avait dit ensuite » que pour n'être pas le seul à souffrir une pareille confu- » sion, il lui remettait ses domaines, son fils et sa femme » sœur de ce prince, afin qu'il prît leur défense, ou qu'il » l'abandonnât comme il jugerait à propos. Le roi marque » ensuite qu'étant sur le point d'essuyer un affront pour ce • sujet, et que n'étant pas juste que la peine soit plus
» grande que le délit, il nous supplie humblement de con- » server le comté de Toulouse pour le fils de ce comte, » qui n'a jamais été imbu de l'erreur, et qui ne le sera » jamais, avec la grâce de Dieu. Il a promis de garder en » son pouvoir tant le fils du comte de Toulouse que le » comte lui-même, tout le temps qu'il nous plaira, afin de
480 TP.MPS INTERMÉDIAIRES.
» faire instruire le premier dans la foi et avoir soin de son
» éducation, et d'apporter toute son attention pour extir-
» per l'hérésie du royaume d'Aragon et pour y faire fleu-
» rir la foi catholique ; avec offre de donner, pour l'obser-
» vation de toutes ces choses, telle caution que le Saint-Siège
» demandera. Enfin il a déclaré que le comte de Toulouse
» est prêt à faire pour le passé la pénitence que nous vou- » drons lui imposer, et d'aller servir contre les infidèles, » soit dans les pays d'outre-mer, soit en Espagne sur les fron- » tières des Sarrasins. Au reste, comme l'affaire est difficile, » et qu'elle a été conduite à une fin assez heureuse, on doit » y procéder avec beaucoup d'attention, pour ne pas dé- » truire légèrement ce qui a été exécuté avec tant de peine. » Cest pourquoi nous vous ordonnons d'assembler un con- » cile dans un lieu commode et assuré, et d'y convoquer » tous les archevêques, évêques, abbés, comtes, barons, » consuls et recteurs que vous jugerez à propos ; et après » leur avoir proposé les demandes et les désirs du roi d'A- » ragon, sans aucune considération humaine, de nous en- » voyer leur avis afin de statuer ensuite tout ce qui sera » convenable. »
Il écrivit aussi a Simon de Montfort :
« L'illustre roi d'Aragon nous a fait remontrer par ses
» ambassadeurs, que, non content de vous être élevé con-
» tre les hérétiques, vous avez tourné les armes des croisés
» contre les peuples catholiques; que vous avez répandu
» le sang des innocents, et envahi, à son préjudice, les
» terres des comtes de Foix et de Comminges, et de Gas-
» ton de Béarn, ses vassaux, quoique les peuples de ces
» terres ne fussent nullement suspects d'hérésie. Ces am- » bassadeurs nous ont assuré que, puisque vous avez exigé » le serment de fidélité des mêmes peuples, et que vous » permettez qu'ils habitent dans le pays, vous faites un aveu • tacite qu'ils sont catholiques ; à moins que vous ne vou- » lussiez passer vous-même pour fauteur des hérétiques. » Ils se plaignent principalement de ce que, tandis que le » roi leur maître faisait la guerre contre les Sarrasins, » vous avez usurpé les biens de ses vassaux ; et que c'était » alors que vous agissiez plus fortement contre eux, parce » que vous saviez qu'il était hors d'état de les secourir; et » comme le roi est dans la résolution de continuer cette » guerre, il demande, pour être plus en état de s'y don- » ner tout entier, que ses vassaux soient rétablis dans leurs » domaines. Ne voulant donc pas le priver de ses droits, » ni le détourner de ses louables desseins, nous vous or- » donnons de lui restituer, et à ses vassaux, tous les do- » maines que vous avez envahis sur eux, de crainte qu'en » les retenant injustement, on ne dise que vous avez tra- » vaille pour votre propre avantage, et non pour la cause » de la foi. »
11 n'est plus permis maintenant, après la lecture de ces' lettres, d'avoir le moindre doute sur les intentions du pape. Il était alors pleinement instruit. Le 15 janvier, il écrivit à Arnaud de Narbonne, son légat, pour lui ordonner de suspendre la croisade contre les albigeois, et de tourner les armes des chrétiens contre les Sarrasins d'Espagne. Mais les légats et Simon de Montfort voulaient à tout prix perdre le comte de Toulouse, et les observations du pon-