‹ Histoire générale de l'église de ToulouseChapitre 65 sur 71 · II · texte numérisé non relu

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tife suprême et les négociations du roi d'Aragon devinrent inutiles.

Déjà ce prince s'était rendu à Toulouse, vers l'Epiphanie, et avait fait proposer une conférence au légat et à Montfort pour traiter de la paix. Ils acceptèrent son offre, et Lavaur ayant été désigné pour le lieu d'un concile où l'on devait recevoir enfin la justification du courte de Toulouse, ce fut aussi dans cette ville qu'on donna rendez-vous à Pierre d'Aragon. Ce prince présenta, en effet, au concile un mémoire très-étendu, dans lequel il plaida avec une grande énergie la cause de quatre princes qu'on avait dépouillés de leurs domaines, — les comtes de Toulouse, de Foix, de Gomminges et Gaston de Béarn ; il demanda qu'on restituât ces domaines à leurs légitimes possesseurs ; il fit, de la part du comte de Toulouse, les offres les plus généreuses ; il ne dissimula pas que le comte ne se fût rendu coupable de quelques excès à l'égard de quelques prélats et de quelques églises, mais il promit qu'il irait, pour se réhabiliter, porter les armes contre les Sarrasins d'Espagne, ou même au-delà des mers ; il alla jusqu'à dire que si pn ne voulait point pardonner à Raymond VI, on soutint au moins dans ses droits le jeune Raymond, son fils.

Le roi déclarait formellement, dans ce mémoire, que le comte de Comminges, celui de Foix et Gaston de Béarn n'avaient jamais été hérétiques, et qu'on devait, en bonne justice, ne pas les déposséder de leurs états. Ce mémoire fut lu et discuté au concile, et nous verrons bientôt la réponse qui fut faite. On s'occupa d'abord de la justification du comte de Toulouse, qui ne fut point admise par les raisons suivantes : 1° il a promis-.de chasser les héréti-

ques, il ne l'a pas fait. — 2° Après son retour de Rome, il a augmenté les péages. — 3° Les routiers ont tué mille croisés. — i° 11 a retenu en prison l'abbé de Montauban et celui de Moissac, chassé l'évêque d'Agen en lui causant de grands dommages. — 5° Il est fortement suspect d'hérésie. D'après ces motifs, il ne peut être réconcilié avec l'Eglise.

Le concile répondit ensuite au mémoire du roi. Il déclina d'abord sa compétence au sujet du jeune comte de Toulouse, et sa réponse se réduisit à dire que ces seigneurs étaient indignes de toute grâce, à cause des excès auxquels ils s'étaient abandonnés contre l'Eglise. Pierre demanda alors une trêve, jusqu'à la Pentecôte ; elle lui fut refusée. Il en appela au pape, du concile de Lavaur ; on n'eut point d'égard à son appel. C'est ce qui le détermina à protéger ouvertement les trois comtes, malgré l'excommunication dont les légats le menacèrent.

Le dimanche 27 janvier 1215, on tint une grande assemblée à Toulouse ; là se trouvaient réunis les trois princes, les chevaliers- de Toulouse et de Carcassonne, le roi d'Aragon, le fils du comte de Toulouse, la plupart des habitants, et plusieurs évêques d'Espagne. On fit serment à Pierre d'Aragon de se placer sous son entière dépendance, lui promettant d'exécuter en tout ses ordres. Les magistrats municipaux de Toulouse (ou chapitré), au nombre de vingttrois, prêtèrent ce même serment au nom de toute la ville. Le comte de Toulouse, pour donner une nouvelle preuve de la droiture de ses intentions, envoya à l'évêque de Riez et à maître Thédise un de ses chevaliers nommé Cambon pour leur demander d'être enfin admis à se justifier, leur

promettant tl'obeir à leurs ordres, et les suppliant de se rendre auprès de lui ou de lui indiquer un lieu où il pût les joindre. Tout fut inutile : les légats persistèrent dans leur relus.

On vit alors partir pour Rome 1 evêque de Comminges Garsias de l'Ort, l'abbé de Clairac, Guillaume archidiacre de Paris, porteurs de lettres des prélats de Lavaur au pape. C'étaient toujours les mêmes plaintes, les mêmes récriminations contre les seigneurs du pays. Plusieurs évêques, qu'il est inutile de nommer ici, écrivirent dans le même sens à Innocent III. D'après eux, Toulouse est la Sodome moderne qu'il faut détruire ; ils veulent qu'on écrase la tête au tyran et à son fils (les comtes Raymond). Bertrand évêque de Beziers demande qu'on renverse cette affreuse cité de fond en comble, et qu'on fasse passer la charrue sur ses ruines ; il affirme qu'elle a déjà autrefois subi ce sort. On voit, par cette fable, combien tous ces prélats étaient bien informés!

D'un autre côté, Pierre d'Aragon expédia au pape les actes de l'assemblée de Toulouse, et envoya des ambassadeurs en France pour signifier à Philippe-Auguste, à la comtesse de Champagne et à tous les grands du royaume la lettre écrite par le pape à l'archevêque de Narbonne pour faire suspendre la croisade. Cette ambassade eut son ^ffet, car le roi, qui avait d'abord consenti à ce que Louis son fils se croisât contre les albigeois, l'arrêta dans sa marche. Le pape paraissait fatigué de cette croisade, puisqu'il envoya le cardinal Robert de Courson, son légat en France, afin d'exhorter les peuples à passer en Terre-Sainte. L'arrivée de ce prélat déconcerta un peu le zèle de Foulques

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évèque de Toulouse et d'Arnaud de Carcassonne, qui, après le concile de Lavaur, s étaient rendus en France pour chercher des renforts. En attendant, les députés du concile de Lavaur arrivèrent à Rome, et trouvèrent le pape très irrité contre Monlfort. Ils furent cependant assez heureux pour tourner l'esprit du pontife, qui, le 21 mai, écrivit une assez longue lettre au roi d'Aragon, dans laquelle il lui mandait d'abandonner les Toulousains ; il s'y plaignait de ce qu'il avait reçu de fausses indications au sujet des comtes de Foix, de Comminges et de Gaston de Béarn ; il lui promettait d'envoyer un légat a latere pour régler toutes ces affaires ; il lui ordonnait de convenir d'une trêve avec Montfort, et lui parlait du projet d'une nouvelle croisade. Le pape écrivit en même temps à l'évêque de Toulouse, a l'archevêque de Narbonne et à Simon de Montfort, pour les engager à veiller à l'exécution de ses ordres.

Bien loin de conclure entr'eux une trêve, le roi d'Aragon et Montfort se déclarèrent ouvertement la guerre par défi réciproque. Pierre se rendit en Catalogne et en Aragon pour y rassembler son armée. Simon, après avoir donné la ceinture militaire à son tils Amauri à Castelnaudary, s'avança vers Toulouse, et conduisit son fils à Muret où il le fit reconnaître par la noblesse de Gascogne. Il se présenta ensuite devant le château de Rochefort, dans le Comminges, pour en faire le siège. Sur ces entrefaites le comte de Toulouse s'était emparé du château de Pujol, et après avoir fait la garnison prisonnière, il l'avait conduite à Toulouse où soixante chevaliers avaient été pendus, après qu'on leur eut fait parcourir la ville entière attachés à la queue de leurs chevaux.

Au moment où le roi d'Aragon se disposait à passer les Pyrénées, il vit arriver dans son camp deux abbés qui lui étaient envoyés par Montfort et les évêques pour le sommer d'obéir aux ordres du pape. Pierre laissa parler les députés, mais il n'en continua pas moins sa marche à la tête de mille cavaliers catalans et aragonais, et alla joindre à Toulouse Raymond VI, Raymond-Roger et le comte de Comminges. Leurs forces réunies se portaient à deux mille cavaliers et à quarante mille fantassins, presque tous toulousains. Le roi et les princes prirent un grand train de guerre et s'avancèrent vers Muret pour l'assiéger. La garnison du château était composée de trente cavaliers et de quelques fantassins.

Avant de raconter en détail l'histoire du siège de Muret et de la fameuse bataille qui le suivit, il importe de donner une description exacte de ce lieu devenu si célèbre dans nos annales. On a déjà vu que Murel, ou Muret, était une terre féodale du pays toulousain qui, en 948, était possédée par un seigneur nommé Radvenus, issu des vicomtes de Toulouse. Cest là le plus ancien monument que nous ayons sur cette terre, qui fut cédée à cette époque à l'abbaye de Lézat. Le manoir de Muret était accompagné d'une église dédiée à saint Germier. Quelques années plus tard, la terre de Muret passa au pouvoir de Raymond Ier comte de Rouergue, et plus tard encore elle devint la propriété d'une famille seigneuriale relevant des vicomtes de Beziers et de

Carcassonne.

On trouve le chef de cette famille dans Raymond de Muret, qui, au commencement du xne siècle, construisit un château ou forteresse au confluent d'une petite rivière ap-

pelée la Lange et de la Garonne. 11 faut remarquer qu'il existait à côté de Muret une autre terre appelée Salas qui, en 1124, appartenait à Bernard de Durban.

Le château de Muret passa, dans le xne siècle, à ta maison de Comminges; il fut reconstruit à cette époque, et nous trouvons qu'en. 1165 Bernard de Comminges céda au prêtre qui desservait 1 église de Saint-Germier une partie du sol à côté du nouveau château. Ce fut sur ce sol que l'on construisit le prieuré. Insensiblement, des maisons se groupèrent auprès du château des Comminges et formèrent un bourg. Au commencement du xm* siècle, ce bourg avait déjà pris le nom de ville. Cette ville occupait la rive gauche du fleuve; en 1203, Bernard VI de Comminges l'unit à la rive opposée par un pont de bois, sur lequel passa, comme nous le verrons bientôt, Simon de Montforl. On a circonscrit la position de cette ancienne ville autour du Mercadar ou place du Marché. L'ancien bourg se développa, et forma une ville nouvelle, ou faubourg, qui s'étendait depuis le marché jusqu'au prieuré, sur îa rive droite de la Louge. L'extrémité orientale du faubourg, ou nouvelle ville, était placée presque vis-à-vis du pont dont nous avons parlé, et l'extrémité occidentale débouchait ,sur la Louge, atteignant par un pont, que l'on voit encore aujourd'hui, à la voie qui conduisait à Toulouse.

A côté du prieuré de Saint-Germier, et peut-être même sur les ruines de l'oratoire primitif dédié à ce saint, on éleva une église qui prit le nom de Saint-Jacques et devint l'église paroissiale du bourg. Le château avait aussi son église, dédiée à saint Saturnin. Le château des Comminges était baigné par la Louge et dominait la Garonne. La ville

avait deux portes, l'une située vers le couchant et appelée porte de Tholose; l'autre, au midi, appelée porte de Salas, conduisant à la route de Saint-Martin de Noër (Noë). Le château et ses dépendances occupait la partie nord. La Garonne coule à l'orient de la ville.

En suivant exactement la description que nous venons de tracer, et surtout le plan que nous mettons sous les yeux du lecteur, il sera facile de saisir toutes les phases de la célèbre bataille "de Muret. Nous supposons, dans notre plan, que le lecteur ou spectateur a devant lui la ville de Muret, et derrière lui celle de Toulouse. Nous donnons le nom d'armées alliées aux troupes des trois comtes et du roi d'Aragon, et le nom $ armée des croisés a celle de Simon de Montfort.

Les alliés arrivèrent le 10 septembre 1213 devant Muret, et commencèrent l'attaque par la partie occidentale du faubourg. Le pont de la Louge, la porte de Tholose et quelques maisons furent emportées d'assaut. La garnison se réfugia dans le château, que l'on pouvait facilement forcer; mais le roi d'Aragon, ayant appris que Simon de Montfort s'approchait avec des troupes, fit dire aux Toulousains de se retirer dans leur camp. Ce camp, d'une immense étendue, se développait au couchant de la ville. Deux fermes ont retenu les noms des chefs de l'armée alliée : l'une s appelle encore Maragon (mansio Aragonis), et l'autre Pé-Raymond (pes Raimundi).

Après le siège de Rochefort, Simon s'était retiré à Carcassonne, et de Carcassonne à Fanjaux. Ce fut dans ce dernier château qu'il reçut un envoyé qui lui annonça que la

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ville de Muret était sérieusement menacée par les alliés. Sur-le-champ il ordonna de se mettre en marche. Au moment du départ, sa femme lui déclara qu'elle avait été grandement troublée par un songe. Montfort traita cela de superstition; il quitta Fanjaux et se dirigea vers Saverdun. Chemin faisant, il rencontra un autre exprès qui le prévint que le siège de Muret était commencé. Aussitôt il envoya un courrier à Carcassonne où sa femme s'était rendue, et ordonna à la comtesse de faire partir un corps de troupes. L'abbaye de Bolbonne se trouvant sur sa route, Maurin, sacristain du monastère, alla à sa rencontre. Montfort lui ayant appris qu'il allait combattre le roi d'Aragon, — « Vous » n'êtes pas assez fort, lui dit Maurin, pour vous mesurer » avec ce prince qui est très expérimenté dans l'art mili- » taire, et qui a sous ses ordres une nombreuse armée. » Ne hasardez pas le combat avec si peu de monde. » Alors Simon ôta un papier de son portefeuille et le montra à Maurin : c'était une lettre que Pierre écrivait à une grande dame, du diocèse de Toulouse, dans laquelle il lui déclarait que c'était pour lui plaire qu'il allait combattre et chasser les ennemis du pays. — « Eh bien! dit Maurin, que vou- » lez-vous dire par cette lettre? — Je ne crois pas, ré- » pondit Montfort, que le roi d'Aragon renverse l'œuvre de » Dieu pour une femme. -»

Cette femme n'était autre que la princesse Eléonore, sœur du roi d'Aragon et épouse de Raymond VI. L'existence de cette lettre et les mots équivoques qu'elle renfermait ont fait croire qu'il était question ici d'une des maîtresses du roi; mais rien ne le prouve. Simon entra dans l'église de Bolbonne, se prosterna au pied du sanctuaire.

ôta son épée, la mit sur l'autel et dit : « Seigneur, tous » m'avez choisi, tout indigne que je suis, pour combattre » pour vous; je prends cette épée de dessus votre autel, » afin que, combattant pour votre gloire, je le fasse avec » justice. » Ensuite il alla joindre ses troupes, et se dirigea vers Saverdun. Il fut accompagné dans sa marche par sept évêques et trois abbés : c'étaient Foulques de Toulouse, Garsias de l'Ort de Comminges, Raymond d'Agde, Bertrand de Saint-Gervais de Beziers, Pierre de Lodève, Raymond de Mas, d'André d'Uzès, les abbés de Clairac, de Villemagne et de Saint-Thibéry. Montfort arriva k Saverdun avec toutes ses milices et trente nouveaux chevaliers français, entre lesquels on distinguait Guillaume Des Barres, Guillaume d'Aire et ses frères.

Le soir, il tint un conseil de guerre. Son dessein était de marcher sans retard sur Muret, car un nouvel exprès était venu lui annoncer que les alliés avaient commencé le siège. Les hommes d'armes furent d'avis d'attendre jusqu'au lendemain. Foulques, justement inquiet de l'issue de cette expédition, envoya un commissaire au roi d'Aragon pour lui demander un sauf-conduit pour lui et les autres évêques qui désiraient se rendre dans son camp pour y traiter de la paix. Quand le jour eut paru, Montfort se confessa, fit son testament et se rendit k l'église de Saverdun avec tous les prélats. On célébra les SS. Mystères, et pendant k messe le comte de Toulouse et son fils, le comte de Foix et son fils, le comte de Comminges et leurs associés furent de nouveau excommuniés. Après la messe, l'armée se mit en marche, et arriva k Auterive, où Foulques reçut la réponse du roi d'Aragon, qui refusait le sauf-conduit

parce qu'on le lui demandait a main armée. Enfin, Simon déploya ses étendards sur la rive droite de la Garonne, vis-à-vis de Muret, à la tête du pont de bois, le 11 septembre, dans l'après-midi. Contre l'avis de l'armée entière, Montfort décida que les troupes ne marcheraient au combat que le lendemain.

L'évèque Foulques reçut alors une lettre des Toulousains ; ils déclaraient dans cette lettre qu'ils étaient toujours disposés à obéir, aux ordres du pape et de ses légats. Cette lettre fut portée par le prieur de l'hôpital de Toulouse, que Foulques envoya au roi d'Aragon pour lui demander de nouveau un sauf-conduit. Le roi répondit au prieur que si Foulques voulait se rendre dans sa ville épiscopale, il l'y ferait conduire en toute sûreté. L'évêque de Toulouse, ayant reçu cette réponse, répliqua : — « Il ne convient pas à un » serviteur d'entrer dans une ville d'où son maître a été » exilé ; je ne retournerai dans un lieu d'où le corps de » Jésus-Christ a été chassé, que lorsque mon Seigneur et » mon Dieu y rentrera le premier. » Ces paroles étaient nobles sans doute, mais Foulques oubliait que c'était par ses ordres que le corps du Seigneur avait quitté la ville. Les négociations continuèrent encore ; on députa au roi d'Aragon et aux Toulousains deux religieux pour solliciter une conférence et une trêve. Pierre répondit : « Pour • quatre ribauds que ces évêques ont emmenés avec eux, » ce n'est pas la peine de leur accorder une conférence. » Les Toulousains répondirent qu'ils donneraient leur avis plus tard. Vers le soir du 11 septembre, la garnison de Muret alla à la rencontre de Simon de Montfort, et les croisés entrèrent dans Muret sans trouver aucun obstacle.

Le vicomte de Corbeil et beaucoup d'autres chevaliers venus de Carcassonne y entrèrent aussi.

Le lendemain jeudi, 12 septembre, Simon de Montfort .se sépara des évêques et se rendit a l'église de Saint-Saturnin du château pour y entendre la messe ; les évêques, les abbés et les chevaliers allèrent, de leur côté, à l'église du bourg. Quand on eut accompli les devoirs religieux, Simon se rendit au Mercadar pour reprendre le fil des négociations. On assure qu'il fit offrir au roi d'Aragon le château de Muret et le pays environnant; mais cette proposition fut soumise à de telles conditions par le roi , qu'il fut impossible à Montfort de les accepter. En même temps, les Toulousains firent dire à Foulques qu'étant unis au roi d'Aragon, ils ne feraient rien sans son concours. Dans cet état de choses, les évêques et les abbés résolurent de se rendre au camp du roi d'Aragon pieds nus pour le supplier à genoux de ne point persécuter l'Eglise. Tous ces prélats avaient quitté l'église de Saint-Jacques et s'étaient retirés dans le prieuré. Au moment où Simon de Montfort faisait ouvrir la porte occidentale pour livrer passage à l'envoyé des prélats qui allait annoncer dans le camp leur prochaine arrivée, il se vit assailli par les ennemis qui se tenaient en dehors des remparts ; mais il fut assez heureux pour les repousser. Au même instant on vint l'avertir que les assiégeants dirigeaient leurs machines sur le bourg et faisaient déjà tomber une grêle de traits sur le prieuré où étaient réunis les évêques. Simon y accourt et leur dit : « Vous » voyez que nous n'avançons rien; il est temps que vous » nous permettiez de combattre. » On poussa alors le cri de guerre. Montfort se transporta au château pour faire

armer la garnison. En passant devant leglise de Saint-Saturnin, il aperçoit levêque d'Uzès disant la messe; il entre dans leglise, et se prosternant à terre, il dit à haute voix :

• Mon Dieu, je vous offre et je vous donne mon âme et » mon corps. » Quand il eut donné ses ordres au château, il revint à l'Eglise et renouvela la cérémonie qu'il venait de faire.

Au sortir de 1 église, on lui amena son cheval ; mais cet animal se cabra, et l'oblige* de reculer. Les assiégeants qui furent témoins de ce mouvement poussèrent de grandes huées. Simon reprit son coursier, et étant monté dessus, il s'écria : « Vous m'insultez maintenant par vos clameurs, » mais je mets en Dieu ma confiance, et j'espère de crier - » après vous jusqu'aux portes de Toulouse. » Il descendit , ensuite vers la porte du midi qui conduisait a Salas. Il était accompagné de Gui, son frère germain; de Guillaume des Barres, son frère utérin; de Baudouin, frère du comte de Toulouse; d'Alain de Rouci, du vicomte de Corbeil, de Bouchard de Marli, et de mille cavaliers. 11 laissa son infanterie à la garde de la place.

Foulques s'avança alors vers les croisés revêtu de ses habits pontificaux et tenant dans sa main une relique de la vraie croix. On descendit de cheval, et chacun vint adorer la relique. L evêque de Comminges (Garsias de l'Ort), craignant que cette cérémonie ne fît perdre aux troupes un temps précieux, prit la relique en main et, se plaçant sur une élévation, il harangua l'armée en ces termes : « Allez

• au nom de Jésus-Christ : je vous servirai de témoin, » et je vous ferai caution au jour du jugement que tous » ceux qui mourront dans ce combat obtiendront la récom-

» pense éternelle et la gloire des martyrs, sans passer par » le purgatoire, pourvu qu'ils se soient confessés, qu'ils • soient contrits, ou qu'ils aient du moins une ferme réso- » lution de déclarer à un prêtre, aussitôt après l'action, les » péchés qu'ils n'ont point encore confessés. » En disant ces mots, il bénit avec la relique toute l'armée. Aussitôt les croisés s'embrassèrent et se mirent en marche. Les évêques et le clergé, parmi lesquels un seul écrivain du xive siècle place saint Dominique, rentrèrent dans le bourg et se rendirent à l'église pendant la bataille.

L'armée sortit donc par la porte de Salas, divisée en trois corps : l'avant-garde, commandée par Guillaume d'Encontre, le centre par Bouchard de Marli, l'arrière-garde par Simon de Montfort. Raymond VI voulait qu'on attendît les ennemis dans le camp, qui était bien défendu ; le roi d'Aragon, au contraire, voulait que l'on marchât au-devant d'eux. Cet avis, qui était le moins sage, prévalut. Ils divisèrent aussi leur armée en trois corps ; l'avant-garde, composée de catalans, était commandée par le comte de Foix, le centre par le roi d'Aragon, qui changea ses armes pour ne pas être reconnu, et l'arrière-garde par le comte de Toulouse. L'effectif de ces troupes se portait à deux mille cavaliers ; quant à l'infanterie, qui était beaucoup plus nombreuse, elle fut laissée à la garde du camp. Il importe d'observer que cette portion des troupes était très peu aguerrie, n'étant composée que de simples bourgeois de Toulouse et des lieux environnants.

Cependant l'armée des croisés s'avançait, dans la direction du midi, sur la route de Saint-Martin de Noër (Noë). Tout-a-cpup de Montfort fait changer de direction à ses

soldats, traverse la Longe vers le lieu où se trouve aujourd'hui le château de Rudelle, et s'avance hardiment vers les alliés ; de suite il déploie son armée dans la plaine. Son avanWgarde se jette avec tant d'impétuosité sur celle des alliés, qu'elle la force à se replier sur les ailes. Ce mouvement inattendu laisse à découvert le roi d'Aragon et son corps de bataille. Reconnu bientôt à ses enseignes, on l'entoure, on le presse de toutes parts. Le centre de l'armée des croisés, commandé par Bouchard de Marli, vient soutenir l'avant-garde ; Alain de Rouci et Florent de Ville se précipitent sur un chevalier qu'ils prennent pour le roi d'Aragon ; mais Alain s'écrie : « Ce n'est pas lui, le roi est » meilleur cavalier. » — « Vraiment ce n'est pas lui, ré- » pondit Pierre qui avait entendu ces mots, mais le voici! » et après avoir dit, il porte un coup terrible à un des chevaliers qu'il renverse ; il se jette ensuite dans la mêlée, fait des prodiges de valeur, et combat en véritable héros. Enfin, ne pouvant résister au nombre, il succombe et meurt. Aussitôt Simon de Montfort, avec son arrière-garde, se jette sur les alliés pour dégager ses troupes; mais ceuxci se défendent avec une intrépidité remarquable. La mêlée devient terrible, et Simon reçoit un si grand coup d'épée que son étrier se brise et qu'il est près d'être désarçonné. On lui porte un autre coup à la tête ; mais Simon court sur celui qui l'a frappé et lui donne un si rude coup de poing sous le menton, qu'il le renverse de son cheval. Enfin il répand une si grande terreur autour de lui, qu'il force les alliés à se débander.

Les comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges, ayant appris la mort du roi d'Aragon, n'osèrent plus ré-

sister et battirent en retraite, poursuivis par les croisés, qui tuèrent un grand nombre de cavaliers. Pendant que les deux armées combattaient avec vaillance, les Toulousains et l'infanterie avaient fait une tentative sur le château de Muret, mais ils avaient été repoussés avec vigueur.

Les sept évêques, les trois abbés et saint Dominique restèrent prosternés, pendant la bataille, dans une chapelle de l'église du bourg. Les historiens contemporains ne font aucune mention de la présence de saint Dominique au milieu des combattants, un crucifix à la main. Le christ que l'on montre encore aujourd'hui dans la basilique de Saint-Saturnin a pu appartenir à ce saint; l'inscription qui est placée au dessous, et que Ton dit avoir été extraite d'un très-ancien cartulaire, prouve bien que saint Dominique était à Muret pendant la bataille; mais ces mots fray domeng ab la santa croce indiquent seulement qu'il était avec les croisés, et nullement qu'il portait un christ avec lui. Les peintres du moyen-âge ont bien pu encore représenter saint Dominique exhortant du haut des remparts la garnison du château à repousser l'attaque, ou lui faire parcourir les rangs, dans la plaine, une croix à la main; mais les peintres ne se croient pas obligés d'être fidèles dans leurs peintures, comme les historiens doivent l'être dans leurs récits.

Dès que Foulques eut appris la mort de Pierre d'Aragon, il envoya un religieux de sa suite aux Toulousains. Afin de rendre ce député plus respectable, il l'avait revêtu de sa propre coule, qu'il portait toujours quoique évêque. L'envoyé déclara aux Toulousains que, s'ils posaient les armes, ils auraient la vie sauve. Ceux-ci, qui ignoraient encore

i;hafjeile des sijpt évèçitœs

à Muret.

ce qui s était passé dans la plaine, répondirent qu'ils comptaient sur la victoire du roi d'Aragon; que leur évêque les trompait. Se jetant alors sur le religieux, ils lui enlevèrent la coule de l'évêque, et lui portèrent plusieurs coups de lance. Mais bientôt après ils aperçurent les enseignes des croisés qui revenaient triomphants; alors l'infanterie des confédérés ne forma plus qu'une masse compacte de fuyards qui se dirigea vers la Garonne. Avant d'avoir atteint le fleuve, la plupart furent massacrés par les croisés, dans les champs de Jauffrery, où l'on trouve encore des ossements épars. Quelques-uns cependant purent traverser le fleuve, ayant à leur tête Dalmace d'Enteuilh, qui s'écria : « Aide à » Dieu! grand mal nous est arrivé! le bon roi d'Aragon » est abattu et mort, et tant d'autres barons sont morts et » vaincus, que jamais si grande perte ne sera réparée. » Le lieu où ces quelques vaincus purent se sauver prit le nom de Saubens, du langage roman saubar.

On croit que les alliés perdirent en cette mémorable journée quinze à vingt mille hommes, la plupart fantassins. Aznard Pardi, Gomez de Luna et Michel de Luzia, seigneurs aragonais, périrent avec leur prince. La plupart des seigneurs qui combattaient sous les ordres des trois comte trouvèrent leur salut dans la fuite.

Avant le coucher du soleil, Simon de Montfort se rendit dans le camp des alliés, où il prit un immense bulin et fit quelques prisonniers. Ayant prié Matfred de Belvèze de lui montrer le heu où était tombé le roi d'Aragon, Matfred lui indiqua du doigt le corps de ce prince étendu nu sur la terre. A cette vue, il descendit de cheval, fit enlever le corps et se mit à verser des larmes sur la triste lin de ce

monarque; ayant ensuite quitté sa chaussure, il se dirigea vers l'église du bourg, où il fut reçu par les évêques et saint Dominique, et où fut entonnée l'hymne d'action de grâces. Simon fit vendre son cheval et ses armes, et voulut que le prix en fût donné aux pauvres. Le corps de Pierre d'Aragon fut remis aux hospitaliers de Saint-Jean, qui le firent transporter au monastère de Sixena, que Sanche sa mère avait fondé pour des filles du môme ordre.

Ainsi périt, à la fleur de son âge, Pierre d'Aragon, prince libéral, magnifique, et d'une probité à toute épreuve. Il se montra toujours très-attaché au siège apostolique, et ne prit les armes contre les croisés que par amour pour ses deux sœurs qui, par une noble alliance, étaient entrées dans la maison de Toulouse. De son temps, nul ne l'égalait en beauté, en courtoisie, en valeur; il aimait et cultivait la poésie provençale. Jacques son fils n'avait que cinq ans a la mort de son père. IL nous a laissé des Mémoires dans lesquels il affirme que, dans la nuit qui précéda la bataille de Muret, Pierre d'Aragon se livra avec excès aux plaisirs de l'amour. Comme Jacques ne tenait ce récit que des ennemis du roi son père, il est permis de douter de son exactitude. Il affirme cependant qu'il entendit la messe avant le combat : ce qui permet de supposer qu'au point du jour, avant la bataille, il avait eu le soin de se réconcilier avec Dieu, car le roi d'Aragon était loyal chevalier et catholique dans le fond, malgré ses faiblesses.

La victoire des croisés répandit la consternation à Toulouse. Les trois comtes, qui s'y étaient réfugiés, tinrent conseil, et il fut décidé qu'ils quitteraient la ville pour éviter de nouveaux malheurs. Raymond VI partit donc, et se

retira vers la Provence. De nouvelles négociations furent entamées entre les Toulousains et les évêques. Les premiers promirent obéissance ; les seconds demandèrent des otages, qui furent offerts au nombre de soixante, mais qui ne furent point livrés.

Montfort, victorieux, entra dans le pays de Foix, s'avança jusqu'au château de ce nom, en brûla tous les faubourgs, et pénétra ensuite dans le Comminges. Doué d'une incroyable activité, il passa tout-à-coup du côté du Rhône pour y réprimer quelques mouvements. Etant resté quelque temps dans ce pays, il y fit plusieurs expéditions ; mais ayant appris que pendant son absence plusieurs chevaliers avaient abandonné son parti du côté de Toulouse, il revint promptement aux environs de cette ville et fit raser plusieurs châteaux du voisinage. ^

Nous trouvons, à la fin de Tannée 1213, Guillaume Raterius, abbé de Mas-Garnier, assistant en qualité de témoin à une transaction passée entre Raymond abbé de Moissac et un seigneur nommé Berold.

Peu de temps après la bataille de Muret, les Toulousains envoyèrent au pape deux ambassadeurs, Pierre Guitard et Bernard Gilabert, pour faire leur soumission. Le comte de Comminges et le vicomte de Béarn imitèrent leur exemple. Au mois de janvier 1214, Innocent III envoya dans la province, en qualité de légat, le cardinal Pierre de Bénévent, en lui recommandant de réconcilier à l'Eglise le comte de Comminges et le vicomte de Béarn, et de rétablir dans l'unité ecclésiastique les Toulousains. « La ville de Toulouse, » dit le pape, demeurera sous la protection du Saint-Siège, » sans qu'elle puisse, à l'avenir, être inquiétée par Simon

.;iOO TEMPS INTERMÉDIAIRES.

» de Montfort. » Il écrivit ii ce dernier pour l'obliger à rendre le jeune prince Jacques à ses sujets.

On a vu, dans le cours de cette histoire, que Baudouin, frère de Raymond VI, avait lâchement abandonné sa cause, et s'était rendu coupable envers lui du crime de félonie en prenant les armes contre ce prince et prêtant assistance à Simon de Montfort, qui l'avait récompensé de sa trahison en lui donnant plusieurs fiefs dans î'Agenais et le Querci. Raymond était très irrité contre son frère et ne lui fit sentir que trop son indignation. Le premier lundi de carême, Baudouin s'arrêta au château de l'Olme en Querci. Les chevaliers de ce château résolurent de s'emparer de lui et de le livrer à Raymond son frère. Ils mirent dans leur complot les chevaliers et les routiers que ce dernier seigneur tenaient à Monlevard, ainsi que Ratier seigneur de Castelnau. A peine Baudouin était-il couché , que le seigneur de l'Olme prit la clef de la chambre et y introduisit Ratier et les autres conjurés, qui se saisirent de Baudouin, après avoir tué une partie de ses gens. Les routiers le conduisirent à Moncuq, de là à Montauban, et le retinrent prisonnier jusqu'à l'arrivée de son frère Raymond, qui se trouvait alors à la cour du roi d'Angleterre. Le comte de Toulouse étant arrivé à Montauban, suivi des deux comtes de Foix père et fils et de Bernard de Portelle, chevalier aragonais, assembla un conseil hors la ville. Il y fut décidé que Baudouin méritait le dernier supplice. Aussitôt, sans autre forme, les deux comtes de Foix et Bernard de Portelle le pendirent aux branches d'un noyer, après qu'il eut fait sa confession dernière. Les chevaliers du Temple trans-

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portèrent son corps k leur commanderie de Ville-Dieu, et Tinhumèrent dans le cloître, près de l'église.

Nous sommes sans doute bien éloignés d'approuver la mort si ignominieuse que Raymond VI lit subir k Baudouin son frère : il eût acquis une bien plus grande gloire en le pardonnant; mais il faut dire que Baudouin se conduisit k l'égard du comte de Toulouse avec une déloyauté qui passa toutes les bornes ; qu'il se rangea du côté de Simon de Montfort, le plus cruel ennemi de son propre frère, et qu'il lui causa tout le mal qu'il était en son pouvoir de lui faire.

De Montauban, le comte de Toulouse vint, k la tète de ses routiers, assiéger le château de Moissac. L'arrivée de Simon de Montfort le força k en lever le siège. Il se rendit alors k Narbonne, avec les comtes de Foix et de Comminges et plusieurs notables de Toulouse, pour y voir le cardinal de Bénévent. Le légat les reçut dans le palais archiépiscopal de Narbonne, en présence de l'ancien évêque de Carcassonne et de plusieurs abbés et seigneurs. Le 18 avril 1214, les comtes de Comminges et de Foix prêtèrent serment de ne plus soutenir les hérétiques ; d'obéir au légat ; d'accomplir toute la pénitence qui leur serait imposée ; de donner en garantie, l'un, le château de Salies, l'autre, celui de Foix; de faire enfin accepter ce serment k leurs enfants. Le 25, se présentèrent les consuls de la ville de Toulouse, Jourdain de Villeneuve, Aymeri de Castelnau, Arnaud Baudure, Arnaud de Barravi, Vital de Punhac, Peregrin Siguier et Guillaume Bertrand. Ils promirent d'expulser tous , les hérétiques; de ne fournir aucun secours au comte de Toulouse contre l'Eglise romaine ; de donner tous les ota-

ges nécessaires, et de faire prêter un pareil serment à tous les habitants de Toulouse âgés de plus de quatorze ans. Enfin, dans le cours du même mois, Raymond VI fut réconcilié avec l'Eglise, après qu'il eut fait sa soumission. Elle était renfermée dans les deux actes suivants :

« Je Raymond, par la grâce de Dieu duc de Narbonne, » comte de Toulouse et marquis de Provence, m'offre moi- » même à Dieu, à la sainte Eglise romaine, et à vous sei- » gneur Pierre, par la même grâce cardinal -diacre, légat » du saint-siége apostolique, et je vous livre mon corps, » dans le dessein d'exécuter et d'observer fidèlement de » tout mon pouvoir tous les ordres, quels qu'ils soient, que » le seigneur pape et la miséricorde de Votre Sainteté juge- » ront à propos de me donner. Je travaillerai efficacement » pour engager mon fils Raymond à se remettre entre vos » mains avec toutes les terres qu'il possède, et à vous livrer » son corps et ses domaines, ou tout ce qu'il vous plaira de ces domaines pour ce sujet, afin qu'il observe fidèlement, suivant son pouvoir, l'ordre du seigneur pape et le vôtre. »

L'autre acte est conçu en ces termes : « Je Raymond, par la grâce de Dieu duc de Narbonne, etc., n'étant contraint ni par force ni par fraude, vous offre librement, seigneur cardinal, mon corps; avec tous les domaines que j'ai eus et possédés autrefois, et que je confesse avoir entièrement donnés à mon fils Raymond, savoir : la partie des domaines que je tiens, ou que d'autres tiennent pour moi et de moi; en sorte que, si vous me l'ordonnez, j'abandonnerai tous mes biens, je me retirerai auprès du roi d'Angleterre, ou dans tout autre

TEMPS tarKRMÉDlAlRfcS. o03

» endroit, où je demeurerai jusqu'à ce que je puisse visi- » ter le siège apostolique, pour y demander grâce et mi- » séricorde. De plus, je suis prêt à vous remettre et à » vos envoyés toutes les terres que je possède : en sorte • que tous mes domaines soient soumis à la miséricorde » et au pouvoir absolu du souverain pontife, de l'Eglise » romaine et de vous ; et si quelqu'un de ceux qui en tien- » nent une partie pour moi et de moi, refuse d'y consen- » tir, je l'y contraindrai, suivant votre ordre et mon pou- » voir. Enfin jé vous offre mon fils avec tous les domaines » qu'il possède, et que d'autres tiennent pour lui ou de lui, » et je l'expose k la miséricorde et aux ordres du seigneur - pape et aux vôtres ; et j'agirai pour l'engager et ses con- » seillers à faire la même promesse et à l'observer.

Après sa soumission, le comte Raymond et son fds se rendirent a Toulouse et y vécurent en simples particuliers. La conduite que tinrent en cette occasion les trois comtes auprès du légat, s'explique par l'approche d'une armée nombreuse qui s'avançait vers la province. Leur soumission étant sincère, on aurait dû respecter leurs domaines, puisqu'ils s'étaient humblement soumis; mais il n'en fut pas ainsi, et il n'est que trop vrai que le cardinal de Bénévent les joua à Narbonne. Pierre de Vaux-Sernay appelle cette duplicité une fraude pieuse. « 0 pieuse fraude, s ecrie- » t-il, ô piété frauduleuse du légat !... 0 legati fraus pia ! ô pietas fraudulenla ! (Cap. 78). En effet, Simon de Monfort continua de s'emparer des états du comte de Toulouse à l'aide de la puissante armée dont nous avons parlé et qui fut réunie à Montpellier au nombre de soixante à quatrevingt mille hommes. Simon conduisit les nouveaux croises

à Carcassonne ; là, il se fit céder, par une violence manifeste, les vicomtés de Nîmes et d'Agde, envoya Gui son frère pour soumettre le Rouergue et le Querci à sa domination, et se rendit ensuite à Valence, où il conclut avec le duc de Bourgogne et le dauphin le mariage d'Amauri son fils avec Béatrix, fille de ce dernier. De Valence, Simon partit pour le Querci, où il s'empara du château de Monpezat, qu'il fit raser ; il passa ensuite dans l'Agenais, où il assiégea Marmande, la prit et la livra au pillage ; de là il se rendit à Agen, dans le dessein de s'emparer du château de Casseneuil, qui était défendu par Hugues de Rovignan.

Pendant que Simon de Montfort se préparait au siège de ce château, Foulques fit une donation au monastère de Prouille. L'acte est ainsi conçu : « Je cède, avec le consen- » tement de frère Dominique, chapelain de Fanjaux, aux » religieuses de Prouille, les dîmes et prémices de trois » ares de terre et de trente arpents de vigne situés au ter- » ritoire de ce lieu. Donné à Fanjaux, le 8 des calendes de » juin. •

Foulques se trouvait donc à Fanjaux à cette époque, ainsi que saint Dominique. Ce saint patriarche se rendit bientôt après aux environs de Toulouse, pour y travailler à la conversion des hérétiques. On raconte qu'il prêchait souvent

en un lieu appelé Bouconis de la Sierra, situé non loin d'une immense forêt portant le nom de Bouconne. Là se trouvaient un fort et une église dédiée à sainte Radegonde. Un jour saint Dominique répandait devant Dieu des larmes et des prières au sein de la forêt, lorsqu'il fut favorisé d'une vision céleste : la mère de Dieu lui apparut accompagnée de plusieurs vierges, et lui adressa ces mots : « Mon fils,

prêchez mon Psautier. • Ce psautier n'était autre chose que le Rosaire, auquel le saint patriarche donna une forme nouvelle : prière bien- simple et bien touchante qui est composée de l'Oraison Dominicale et de la Salutation Angélique plusieurs fois répétées. Saint Dominique, instruit par la vision, disposa cette prière de la manière dont on la récite encore aujourd'hui, et y ajouta la méditation des mystères les plus touchants et les plus beaux du christianisme. Il résolut aussi d'ériger une confrérie et de l'enrôler sous la bannière du Rosaire. Une tradition antique rapporte qu'il institua cette association dans la chapelle de l'église de Muret où les évêques et lui étaient réunis pendant la fameuse bataille du 12 septembre.

En 1214, saint Dominique se rendit à Toulouse pour y prêcher son Rosaire. Dès qu'on eut appris son arrivée, le peuple se réunit en masse dans la principale église. Ayant paru en chaire, le Rosaire à la main, il expliqua les mystères et la forme de cette dévotion. Au moment même où il . prononçait son discours, un orage affreux éclata sur la ville. Le saint prédicateur profita habilement de l'èffroi de son auditoire pour exciter les assistants à la componction. Touchés par ses exhortations , plusieurs hérétiques abjurèrent leurs erreurs : on distingua parmi eux maître Norbert du Val, docteur en droit; maître Guillaume de Fracine, professeur de philosophie, et maître Barthélémy Du Prat , médecin célèbre, qui tous s'empressèrent de se faire recevoir au nombre des Confrères du Rosaire. Ce fut alors que deux riches habitants de Toulouse nommés, l'un, Pierre Cellani , et l'autre Thomas, cédèrent à saint Dominique deux maisons assez vastes, situées près du château Nar-

bonnais, où il réunit, comme nous le verrons bientôt, ses premiers disciples.

Nous avons laissé Simon de Montfort assiégeant le château de Casseneuil, qui fut soumis à ses armes le 18 août 1214. Ceux de Dôme sur la Dordogne, de Montfort en Querci, de Castelnau en Périgord, et plusieurs autres, furent également pris et démantelés. Au mois de novembre, il se rendit à Rhodez, où il reçut foi et hommage du comte de cette ville, et termina cette campagne par la prise du château de Séverac. Nous trouvons dans les archives de Prouille que Simon de Montfort donna, cette même année, le château de Casseneuil à saint Dominique.

Dans le pays toulousain, deux seigneurs, Sanche et Raymond Des Jardins, cédèrent plusieurs domaines à Pierre Ier abbé de Grand-Selve, qui avait succédé à Guillaume Roberti dans le gouvernement de cette abbaye.

Au commencement de l'année 1215 et le huitième jour de janvier, le cardinal Pierre de Bénévent fit l'ouverture d'un concile à Montpellier. Cette assemblée est devenue célèbre dans nos annales par la cession qui y fut faite, à Simon de Monfort, de tous les domaines de Raymond VI. Elle fut composée de cinq archevêques, de vingt-huit évêques et de plusieurs abbés, parmi lesquels se trouvait Foulques, évêque de Toulouse. Le cardinal prêcha dans l'église de Notre-Dame ; ayant ensuite réuni les membres du concile dans son palais, il leur déclara qu'ils auraient à s'occuper des terres du comte de Toulouse et de celles dont les croisés s'étaient emparés. Tous, d'une voix unanime, furent d'avis qu'il fallait donner toutes ces terres au noble Simon

de Monfort ; ils prièrent en même temps le légat de lui en donner l'investiture.

Mais quand on eut consulté les lettres du pape, on vit que cette cession ne pouvait être réalisée que par son autorité. On députa alors à Rome Girard archevêque d'Embrun pour soumettre l'affaire au souverain pontife. On procéda ensuite à la tenue des diverses sessions du concile. Pendant la durée de ces sessions, Simon de Montfort, qui s'était rapproché de Montpellier, se rendait tous les jours dans la maison des Templiers située près de la ville, et avait là de fréquentes conférences avec le légat et les évêques. Un jour que la ville fut instruite de sa présence dans cette assemblée, on courut de toutes parts aux armes, et Montfort ne dût son salut qu'à la fuite.

Après le concile, le cardinal légat envoya Foulques à Toulouse pour en prendre possession, ainsi que du château Narbonnais qui était le palais des comtes. Les Toulousains, saisis de frayeur, livrèrent la ville et le château à leur évêque, et obligèrent le comte Raymond son fils et les comtesses à se retirer dans la maison d'un simple particulier, David de Roaix. Foulques mit une bonne garnison dans le château, aux dépens des habitants, qui lui donnèrent douze de leurs consuls pour otages. Le légat les envoya à Arles. Les douze autres consuls ou capitouls qui étaient restés à Toulouse convoquèrent, le 20 février 1215, l'assemblée générale de la bourgeoisie, qui dressa l'acte suivant :

« Bertrand de Mont, Pierre Roger, Hugues de Palais, » Arnaud-Bernard d'Andusc, Bertrand-Raymond Baragnon, » Guillaume de Bruguières, Raymond Robert? Pierre Mau-

508 m TKMP5 ÎNTKHMÉIHAIBES.

» rand, Guillaume Raymond, Bernard-Raymond d'Escal- » quens, Guillaume Bertrand, Bernard-Raymond Astre, » ayant assemblé le commun conseil de la ville et du fau- » bourg, déclarent que le légat retenant en otage douze » capitouls et que seize de ces officiers étant nécessaires » pour gérer les affaires publiques, ils demandent sur cette » position l'avis de l'assemblée. Il leur a été répondu que » les douze qui restaient auraient radministration jusqu'au » terme de leur charge. »

A cette époque, Foulques régnait à Toulouse en véritable souverain, puisqu'il refusa à Raymond de Récaud, sénéchal de Toulouse et l'un des principaux conseillers du comte, la permission qu'il lui demandait d'aller finir ses jours au service des pauvres dans un hôpital. Le légat fit aussi prendre possession, au nom de l'Eglise romaine, du château de Foix, dont il confia la garde à l'abbé de Saint-Thibéry, qui y établit pour châtelain Bérenger son neveu, qualifié de damoiseau.

De Montpellier, Simon de Montfort se rendit à Beaucaire et de Beaucaire à Carcassonne, où se trouva aussi le cardinal légat ; de Carcassonne, il partit pour Lavaur. Dans tous ces voyages, il agissait en maître absolu des terres du comte de Toulouse, distribuant plusieurs domaines de ce prince à diverses églises, avant d'avoir reçu la décision du pape. 11 alla ensuite à la rencontre de Louis, fils aîné de Philippe- Auguste, qui venait dans la province pour accomplir le vœu qu'il avait fait de se croiser contre les hérétiques ; il le joignit à Vienne. Depuis ce moment il raccompagna partout.

Louis s'arrêta à Saint-Gilles et y reçut les députés que

TEMPS INTKRMKU1AIHBS. 509

le concile de Montpellier avait envoyés k Rome. Ils apportaient la réponse du pape, datée du 2 avril; elle était adressée au légat, aux évêques, et à Simon de Montfort. Innocent III confiait k ce seigneur la garde des domaines de la maison de Toulouse jusqua ce que le concile qu'il avait convoqué à Rome, pour le mois de novembre, eût décidé la question en dernier ressort. La mise en possession des terres de Raymond VI octroyées à Simon n'était donc que provisionnelle et nullement définitive.

Par une bulle qui porte la date de 1215, et qui est adressée aux religieux et aux religieuses de Prouille, Innocent III confirme les dîmes que Foulques avait données à cette maison sur ses terres de Fanjaux, les biens qui lui avaient été cédés par l'abbé et les religieux de Sorèze, les domaines de Cardel, du Villa, ceux que Simon de Montfort avait donnés et qui étaient situés à Fanjaux, enfin les donations diverses dont Prouille avait été enrichie par Raymond Malecrinus à Alzonne, Pierre d'Aragon k Puivert, Lambert k Leran, Pierre de Vie k Pamiers, Hugues de Levi k Bram. Cette bulle nous fait connaître les richesses de Prouille presque k son berceau.

Cette maison fut encore dotée par Foulques évêque de Toulouse, qui, du consentement de Jourdain abbé de Saint- Saturnin et du prévôt de Saint-Etienne, lui donna ainsi qu'à Dominique chanoine d'Osraa un hôpital situé k la porte Arnaud-Bernard. Cet hôpital fut cédé pour que les religieux et les religieuses de Prouille pussent y mener séparément la vie commune.

Dépossédé provisionnellement de ses domaines par Innocent III, Raymond VI ne pouvait plus rester k Toulouse.

Il quitta donc celte ville, et se retira avec son jeune fils à la cour de Jean Sans-Terre, roi d'Angleterre. Quant aux princesses leurs femmes, elles partirent pour la Provence. Ainsi il ne pût être témoin de la destruction des murailles de cette ville, que le prince Louis fit démanteler d'après les conseils du légat et de Simon de Montfort.

Depuis la célèbre bataille de Muret, il n'est plus parlé dans notre histoire de Garsias évêque de Comminges. Nous savons cependant qu'il fut élu, vers l'année 1215, archevêque d'Auch, à la place de Bernard de Montaut, déposé de sa dignité. 11 eut pour successeur sur le siège de Comminges Grimoard, qui était moine de Sauve-Majeure. L'abbaye de Saint-Laurent de Goyon passa, à cette époque, des mains de Lodaïx de Rosses à celles d'Ursie, dont nous trouvons le nom dans une charte de Raymond de Lille. — Celle de La Capelle était alors gouvernée par Jean Ier du nom, que nos chroniques nous représentent comme un homme puissant en œuvres et en paroles. Ce saint abbé s'était étroitement lié d'amitié avec saint Dominique. Le chanoine d'Osma venait souvent se reposer de ses longues fatigues à l'ombre de la solitude de La Capelle, où Jean lui offrait toujours une généreuse hospitalité. — L'abbaye de Saint-Théodard reçut vers le même temps des marques éclatantes de la libéralité de Guillaume évêque de Cahors, qui lui céda plusieurs églises avec leurs dépendances, dans la personne de Robert son abbé.

De Saint-Gilles, le prince Louis se rendit à Montpellier, et de Montpellier à Carcassonne. Simon de Montfort, qui se trouvait avec lui dans cette dernière ville, enyoya Gui

son frère et quelques chevaliers à Toulouse pour en prendre possession. En même temps Louis se rendit a Fanjaux et y demeura quelques jours, pendant que le légat et Montfort allèrent à Pamiers où ils trouvèrent Raymond-Roger qui remit au légat son château, dans lequel Montfort plaça une bonne garnison. De retour à Fanjaux, Montfort se dirigea avec Louis et tous les croisés vers Toulouse. Les habitants se soumirent.

S'il faut s'en rapporter à un ancien historien, Foulques aurait ouvert l'avis de mettre le feu aux quatre quartiers de la ville pour la punir du mal qu'elle avait fait aux croisés. Ce conseil fut rejeté; on se contenta d'abattre les murailles, de raser les fortifications. Le château Narbonnais seul, où Simon de Montfort établit sa demeure, fut conservé.

Pendant le séjour de Louis à Toulouse, il obtint de Guillaume abbé de Castres une portion de l'os maxillaire de saint Vincent martyr, dont le prince fit présent à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Après avoir fini sa quarantaine, Louis quitta Toulouse et prit la route de France avec toute sa suite. Après avoir accompagné le prince jusqu'à Montauban, Montfort revint à Toulouse, où il passa quelques jours. Il exigea des habitants trois mille marcs d'argent dont il fit fabriquer de nouvelles espèces, et prit dès ce moment dans les actes le titre de comte de Toulouse, quoiqu'il n'eût que la régie des domaines de cette maison. Il est désigné sous ce titre dans l'acte mémorable par lequel Foulques, évêque de Toulouse, céda a Dominique la sixième partie des dîmes de son diocèse. Foulques s'exprimait ainsi :

Mi TEMPS INTERMÉDIAIRES.

« Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ : nous faisons » savoir à tous présents et avenir que nous, Foulques, par » la grâce de Dieu humble ministre du siège de Tou- » louse, voulant extirper l'hérésie, bannir les vices, ensei- » gner aux hommes la règle de la foi et les former aux » bonnes mœurs, nous instituons pour prédicateurs dans » notre diocèse le frère Dominique et ses compagnons, les- » quels se sont proposé, de marcher dans la pauvreté évan- » gélique, à pied et en religieux, en annonçant la vraie » parole. Et parce que l'ouvrier est digne de sa nourriture » et qu'il ne faut pas fermer la bouche au bœuf qui foule » le grain, mais qu'au contraire celui qui prêche l'Evangile » doit vivre de l'Evangile, nous voulons que le frère Domi- » nique et ses compagnons, en semant la vérité dans notre » diocèse, y recueillent aussi de quoi soutenir leur vie. » C'est pourquoi, du consentement du chapitre de l'église » de Saint-Etienne et de tout le clergé de notre diocèse, » nous leur assignons à perpétuité, ainsi qu'à tous ceux » que le zèle du Seigneur et le salut des âmes attacheront » de la môme manière à l'office de la prédication, la sixiè- » me partie des dîmes dont jouissent les fabriques de nos » églises paroissiales, afin de servir à leurs besoins, et » qu'ils puissent se reposer de temps en temps de leurs » fatigues. S'il reste quelque chose a la fin de l'année, nous » voulons et ordonnons qu'on l'emploie a l'ornement de » nos églises paroissiales ou au secours des pauvres, selon » qu'il paraîtra convenable à levéque. Car, puisqu'il est » réglé par le droit qu'une certaine portion des dîmes doit • être consacrée aux pauvres, nous sommes tenus sans » doute d'admettre au partage ceux qui embrassent la pau-

» vreté pour Jésus-Christ, dans le but d'enrichir le inonde » de leur exemple et du don céleste de la doctrine : de » telle sorte que ceux de qui nous recevons les choses » temporelles, reçoivent de nous directement ou indirecte- » ment les choses spirituelles. Donné l'an 1215 du Verbe » incarné, le roi Philippe régnant sur les Français, et le » comte de Montfort tenant la principauté de Toulouse. »

Les saintes libéralités de l'évèque de Toulouse et de son chapitre firent épanouir l'ordre des Frères Prêcheurs. A la suite de ces largesses, Dominique appela six de ses disciples de Prouille à Toulouse, les réunit en communauté dans la maison que Pierre Cellani lui avait depuis peu donnée, et y jeta les fondements de son institut vers le mois de septembre de Tan 1215. Ce saint patriarche fixa donc dès ce moment ses tentes à Toulouse ; il était alors âgé de quarante-six ans. Il était qualifié de chanoine d'Osma, de curé ou chapelain de Fanjaux (où il avait passé dix ou douze années de sa vie), de prieur du monastère de Prouille et de vicaire-général de Foulques. Il était honoré des peuples et respecté des grands. Simon de Montfort avait pour lui une estime toute particulière : c'était Dominique qui avail baptisé sa fille et béni le mariage de son ûis Amauri avec Béatrix, fille du dauphin de Vienne. Il possédait à Toulouse deux établissements qui étaient situés aux deux extrémités de la cité : l'un au midi, c'était la maison de Cellani pour les hommes ; l'autre au nord, c'était l'hôpital de la porte Arnaud-Bernard, pour les femmes et leurs chapelains. Cette dernière maison avait appartenu à Grand- Selve : Foulques l'acheta pour la donner à saint Dominique. Elle était située non loin de l'église qui, plus tard, fut dédiée à saint Boch.

il. 33

Après avoir établi ses disciples a Toulouse, Dominique partit pour Rome vers la fin d'octobre, afin d'assister au concile de Latran, dont l'ouverture eut lieu au commencement de novembre 1215. 11 s'y trouva douze cents prélats tant patriarches qu'archevêques, évêques et abbés. On y dressa une exposition de la foi catholique contre les erreurs du temps, c'est-à-dire contre les albigeois et les vaudois ; il fut ordonné que les hérétiques seraient livrés au bras séculier après leur condamnation canonique, et que les princes pourraient être forcés, par l'excommunication, a sévir contre les hérétiques dénoncés, soit en les privant de leurs biens, soit en les chassant de leurs terres, ou même en les exterminant : Pro viribus exterminare studebunt. Le concile déclara enfin que si les princes refusaient d'obéir sur ces points aux évêques, le pontife suprême pourrait délier leurs vassaux du serment de fidélité et donner à d'autres leurs domaines et leurs principautés. On prétend que les ambassadeurs des rois et des princes étaient présents aux assemblées où toutes ces dispositions furent prises.

Quoique les actes du concile de Latran ne fassent aucune mention du comte de Toulouse, nous savons cependant, par les témoignages unanimes de plusieurs auteurs, qu'on y traita des affaires de ses domaines. Voici d'abord comment s'exprime Pierre de Vaux-Sernay : « Raymond, jadis . » comte de Toulouse, son fils, et le comte de Foix, se ren- » dirent au concile pour demander la restitution de leurs » terres. Simon de Monfort y envoya, de son côté, Gui son » frère et quelques autres fidèles. Il faut avouer que plu- * sieurs, même parmi les prélats, en opposition avec les » principes de la foi , parlèrent en faveur de ces princes ;

» mais les conseils d'Achitophel et des méchants furent » détruits, et le pape, suivant les désirs de la plus saine » partie du concile, statua que Toulouse et les autres ter- » res dont les croisés s'étaient emparés, appartiendraient » à Simon de Monfort, et que la Provence, en tout ou en » partie, appartiendrait au fils de ce prince, si toutefois il » s'en montrait digne. »

D'après ce passage, il est certain que Raymond, son fils, le comte de Foix, et sans doute celui de Comminges, se rendirent à Rome pour y défendre leurs droits. Ayant été introduits dans le concile, ils allèrent se prosterner aux pieds du pape, qui les releva avec une extrême bienveillance. Le jeune Raymond présenta à Innocent III des lettres du roi d'Angleterre. Chacun de ces princes se plaignit de la conduite de Montfort à leur égard ; l'un des cardinaux et l'abbé de Saint-Thibéry prirent la défense des seigneurs opprimés. Foulques demanda la parole et dit : « Le comte de Foix » ne peut disconvenir que son comté ne soit rempli d'hé- » rétiques, car, après que le château de Monségur a été » pris et rasé, on a fait brûler tous les habitants. Sa sœur » a fait mourir son mari pour l'amour des hérétiques. » S'étant réfugiée dans Pamiers, où elle a demeuré pen- » dant quatre ans, l'hérésie, par son crédit, a pris de nou- » velles forces. Enfin ce comte, aidé de celui de Toulouse, » a fait périr a Montjoire plus de six mille croisés allant au » secours de Lavaur. »

Il eût été beaucoup plus prudent pour l'évêque Foulques de garder le silence, car la réplique du comte de Foix fut terrible contre lui : « Je n'étais pas le maître, dit ce sei- » gneur, du château de Montségur ; mon père l'avait donné

» à ma sœur, et je De puis être responsable de ses actes. » Ceux qui ont été tués à Montjoire n'étaient que des bri- » gands qui désolaient le pays. Pour vous, évêque de Tou- » louse, n'êtes-vous pas coupable d'avoir livré au pillage » votre ville épiscopale ? d'y avoir fait périr plus de dix » mille habitants, de concert avec le légat et Simon de » Montfort?... » Le comte de Foix finissait à peine son discours, que Raymond de Roquefeuille, l'un des barons de la province, porta des plaintes amères sur la conduite déloyale que le général de la croisade avait tenue à l'égard du comte de Beziers, l'accusant de l'avoir fait périr et d'avoir désolé ses domaines. Les princes sortirent alors du concile.

Bientôt après arrivèrent Gui de Montfort et les envoyés de Simon. Ceux-ci déclarèrent que la restitution des domaines empêcherait qu'à l'avenir on pût prendre les intérêts de l'Eglise. Leur opinion fut partagée par la majorité des évêques. Le pape paraissait embarrassé ; après avoir consulté ses archives, il déclara qu'il ne pouvait se dispenser de restituer ces domaines. Cette proposition déplut à l'assemblée et on murmura hautement. Indigné de ces murmures, le chantre de l'Eglise de Lyon, homme plein de mérite, se tourna vers le pontife et lui dit : « Vous savez » bien que le comte de Toulouse vous a remis sur-le- » champ, ou à votre légat, ses places fortes ; qu'il s'est » croisé des premiers, et qu'il a combattu pour l'Eglise au » siège de Carcassonne contre le vicomte de Beziers, son » neveu. Il a fait toutes ces choses pour vous donner des » preuves d'une entière obéissance : vous ne pouvez donc » vous dispenser de lui rendre ses domaines, sans vous » couvrir d'une honte qui rejaillira sur toute l'Eglise : de

» telle sorte que dans la suite on ne voudra plus se fier a » vous. » Il se tourna ensuite du côté de l'évêque de Tou- » louse et lui adressa ces mots : « II parait que vous n'ai-

• mez ni ce prince ni votre peuple ; car vous avez allumé » un si grand feu dans Toulouse, que rien n'est capable » de réteindre. Vous y avez fait mourir plus de dix mille » hommes, et vous y en ferez périr encore davantage si » vous persévérez dans vos desseins. Vous avez, par là, » décrié la cour de Rome. Est-il juste que, pour satisfaire » la passion d'un seul , tant d'autres innocents soient sa- » crifiés? »

L'archevêque de Narbonne lui-même prit la défense des princes.

Innocent III parut un instant disposé à rendre au comte de Toulouse ses domaines ; il déclara que, s'il était coupable, il ne fallait pas du moins en priver son fils, qui ne devait pas porter les fautes du père. Cette disposition du pontife excita de grandes clameurs dans l'assemblée ; plusieurs prélats déclarèrent que si Monfort était dépossédé, ils emploieraient tous leurs moyens pour le maintenir. L'évêque d'Osma dit alors au pape : « Ne vous effrayez pas » de toutes ces menaces. L'évêque de Toulouse est un grand » flatteur ; mais, malgré ses intrigues, il ne pourra em- » pêcher que le fils du comte Raymond ne recouvre ses » domaines sur le comte de Montfort. Ce jeune prince trou- » vera de l'appui auprès du roi de France, du roi d'Angle-

• terre et de plusieurs autres princes dont il est parent, et » il saura bien soutenir son droit, quoique encore jeune. » Le pape répondit : ■ Ne vous embarrassez pas du fils du » comte de Toulouse, car si le comte de Montfort lui retient

» ses domaines, je lui en donnerai d'autres; et s'il est fidèle » à Dieu et à l'Eglise, il ne manquera de rien. »

Tel est le récit que nous fait un ancien historien de tout ce qui se passa au concile de Latran au sujet du comte de Toulouse. Il faut bien que ce récit soit vrai dans le fond, quoique peut-être exagéré, puisque nous avons vu que Pierre de Vaux-Sernay rapporte les oppositions que rencontra dans plusieurs évêques la spoliation du comte de

Toulouse, oppositions qu'il compare aux conseils perfides d'Achitophel. Foulques fut donc vivement repris dans ce concile : on lui reprocha en face d'avoir fiait périr dix mille habitants de sa ville épiscopale. — Nous avouons qu'aucun monument historique ne vient justifier une pareille accusation, à moins qu'on ne veuille parler des combats que les croisés livrèrent dans diverses circonstances aux habitants de Toulouse, à l'instigation de Foulques, ennemi acharné des hérétiques.

La cause de Simon de Montfort prévalut néanmoins au concile de Latran, et, de l'avis de la plus grande partie des prélats, Innocent III rendit le décret suivant :

« Tout l'univers est informé des travaux que l'Eglise a » entrepris, soit par les prédicateurs, soit par les croisés, » pour exterminer les hérétiques et les routiers de la pro- » vince de Narbonne et des pays voisins. Le succès a ré- » pondu, par la grâce de Dieu, a nos soins; en sorte que » les uns et les autres étant chassés, le pays est maintenant » gouverné dans la foi catholique et la paix fraternelle. Mais » comme ce nouveau plant a besoin d'être arrosé, nous » avons jugé à propos d'y pourvoir, après avoir consulté

» le concile. Que Raymond comte de Toulouse, qui a été » trouvé coupable en ces deux articles, et que plusieurs » indices certains prouvent depuis longtemps ne pouvoir » gouverner le pays dans la foi, soit exclus pour jamais d'y » exercer sa domination, dont il n'a que trop fait sentir le » poids, et qu'il demeure dans un lieu convenable, hors du » pays, pour y faire une digne pénitence de ses péchés ; » cependant qu'il reçoive, tous les ans, quatre cents marcs » d'argent pour son entretien, tant qu'il obéira humble- » ment. Que sa femme, sœur du feu roi d'Aragon, laquelle, » suivant le témoignage de tout le monde, est une dame » de bonnes mœurs et catholique, jouisse entièrement et » paisiblement des terres qui lui ont été assignées pour son » douaire; à condition qu'elle les fera régir de telle sorte, » suivant l'ordre de l'Eglise, que l'affaire de la paix et de » la foi n'en souffre aucun préjudice : autrement, on lui » donnera un équivalent, selon qu'il plaira au siège apos- » tolique. Que tous les domaines que les croisés ont con- » quis sur les hérétiques, leurs croyants, leurs fauteurs et » receleurs, avec la ville de Montauban et celle de Tou- » louse qui est la plus gâtée par l'hérésie, soient donnés » (sauf en tout le droit des hommes catholiques, des fem- » mes et des églises) au comte de Montfort, homme cou- » rageux et catholique, qui a travaillé plus que tout autre » dans cette affaire, pour les tenir de ceux de qui il doit » les tenir de droit. Le reste du pays non conquis par » les croisés sera mis, suivant le mandement de l'Eglise, à » la garde de gens capables de maintenir et de défendre » les intérêts de la paix et de la foi, afin d'en pourvoir le » fils unique du comte de Toulouse, après qu'il sera par-

» venu à un âge légitime, s'il se montre tel qu'il mérite » d'obtenir le tout, ou seulement une portion, ainsi qu'il » sera plus convenable. »

Conséquemment à ce décret, Simon de Montfort ne devait dominer que sur les pays qui s'étendaient depuis Beziers jusqu'à l'Océan, les Pyrénées et la Dordogne. Le reste des domaines du comte de Toulouse fut mis en séquestre pour son fils.

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