CHAPITRE m
le souverain , rejeter le trône légué à un fils de France. Le concoiurs franc et loyal donné , en cette circonstance , au cabinet de Versailles par un Pape du caractère de Clément XI, est lui fait grave sur lequel on n'a peut-être pas assez insisté. Il est vrai que l'avènement de Philippe V fiit le signal d'épouvantables désastres pour notre patrie ; mais les grands hommes ne le sont pas tant parce qu'ils savent profiter de la bonne fortune , que parce qu'ils savent se montrer au-dessus de la mauvaise ; et à ce dernier point de vue , Louis XIV força l'admiration de ses ennemis euxmêmes.
18. Cependant l'Europe entière, alarmée par le prodigieux accroissement de finfluence française , et excitée par l'empereur Léopold I", qui voulait soutenir les prétentions de l'archiduc Charles , son fils, contre Philippe V, se ligua contre Louis XTV. L'Autriche, l'Angleterre, la Hollande , le Portugal, l'électeur de Brandebourg, auquel, à cette occasion, Léopold P' accorda le titre de roi de Prusse , malgré les réclamations de Clément XI ( 1 ) , se joignirent à cette ligue contre la France et l'Espagne, par le traité connu sous le nom de Grande alliance. De là une guerre générale qui diu*a contre la France jusqu'en 1713, et qui continua entre l'Espagne et l'empereur d'Autriche jusqu'en 1725. Louis XTV avait soixante-trois ans quand les hostilités commencèrent et soixante-quinze quand elles finirent. Dans cet intervalle, il vit mourir son fils, le dauphin; son petit-fils, le duc de Bourgogne, et sa belle-fille, la princesse Adélaïde de Savoie. Il ne lui restera, de toute sa postérité légitime, qu'un enfant de cinq an^, faible et malade. Après quelques succès contre l'Eiu'ope en armes, il
(1) Le titre de roi de Prusse, donné, par Léopold !•', au marquis de Brandebourg, portait préjudice au droit antique, acquis par Tordre religieux et militaire des chevaliers teutoniques sur cette province. Les documents les plus nombreux et les plus authentiques furent en vain produits par le Pape dans cette affaire. Clément XI protesta , par tous les moyens en son pouvoir, contre une nouveauté qui violait tous les droits antérieurs. Par plusieurs brefs, il pria tous les princes de la catholicité de ne paé reconnaître la royauté de la maison de Brandebourg. Malgré sa résistance, Frédéric fut confirmé dans le titre de roi de Prusse à la paix d'Utrecht (1713). Mais le Saint-Siège ne reconnut ce titre qu'en 1787, sous le pontificat de Pie VL
essuya les défaites multipliées d'Hochstett, Ramillies, Turin, Oudenarde, Malplaquet. «Il faut s'humilier sous la main de Dieu, » lui disait Madame de Maintenon en lui apprenant qu'à Hochstett, les Français, commandés par le maréchal Tallard, avaient perdu quarante miUe hommes , y compris les prisonniers de guerre. Louis XIV n'avait plus pour généraux que des hommes qu'on appelait la petite monnaie du grand Luxemboury. Ses ennemis, au contraire, avaient deux capitaines habiles et heureux, le prince Eugène de Savoie, le héros de Témeswar, et le duc anglais de Malborough. Les huguenots des Cévennes, auxquels la révocation de l'édit de Nantes avaient mis les armes à la main, secondaient les ennemis du dehors en allumant la guerre civile au dedans, sous le nom de Camisards, ou brûleurs de maisons; pour surcroît de calamités, toutes les récoltes furent gelées en 1709, et la France était en proie aux horreurs de la famine. Déjà Malborough et le prince Eugène de Savoie parlaient de traverser Paris pour marcher sur l'Espagne où Philippe V, plus heureux, avait vu son trône afifermi par le duc de Vendôme à la fameuse journée de Villa-Viciosa. Jamais Louis XIV ne fut si grand ni si chrétien que dans ces terribles épreuves. Profondément touché de la misère de son peuple , de l'humiliation de ses armées et de celle de ses enfants, des pertes sanglantes qu'avait faites sa noblesse, de cette afireuse situation de la France tout entière , semblable à un homme frappé du coup mortel, qui marche encore, mais en chancelant, il ne se roidit point contre les coups de la fortune , il les regarda comme un jugement de la Providence, comme une punition de ses fautes; il voulait sincèrement la paix, aussi ne craignit-il pas de la demander en annonçant qu'il était prêt à Tacheter par d'immenses sacrifices. Les alliés (1710) poussèrent la dureté jusqu'à exiger, poiu* condition préliminaire, que Louis XIV détrônerait lui-même , et lui seul, son petit-fils Philippe V. « Si D je dois avoir la guerre, dit le monarque , j*aime mieux la faire » contre mes ennemis que contre mes enfants. i> En même temps, il fait connaître à ses peuples l'état des choses et recommande aux évêques d'appeler, par leurs prières, le secours du ciel à l'aide de la France. Puis il mande à Versailles le maréchal Villars. a Vous » voyez où nous en sommes, lui dit-il, il faut vaincre ou périr et