CHAPITRE lU
passage du Pastoral, où il est dit qu'en refusant le comble des honneurs par humilité, on cesserait d'être humble si l'on n'obéissait point à la voix de Dieu lorsqu'elle nous est marquée par l'unanimité des suffrages, ce Toutes ces raisons seraient bonnes, -» reprit Âlbani, si j'avais les qualités nécessaires. » Puis il fit déclarer aux cardinaux qu'il les citait tous au tribunal du juge suprême, et que s'ils ne se désistaient pas de leurs poursuites , ils répondraient, au jour du jugement, des fautes inévitables que son insuffisance lui ferait commettre dans les fonctions sublimes du pontificat. H passa ensuite deux jours et deux nuits dans la prière et les larmes. Enfin , quatre des plus habiles docteurs de Rome , qu'il fit appeler pour prendre leur avis , lui ayant déclaré qu'en prolongeant son refus, il résistait manifestement à la volonté de Dieu, il se laissa aller à un consentement si désiré, et prit le nom de Qément XI.
17. La famille du nouveau Pontife se présenta devant lui. « N'oubliez pas, dit le Pape à son frère, que vous venez de perdre » votre parent naturel ; vous n'avez plus en moi qu'un père corn- 9 mun, ainsi que le reste des fidèles. » Il défendit à tous ses parents de s'ingérer dans les affaires publiques, d'aspirer à aucune charge , de prendre le titre de prince ; en un mot , de franchir les bornes des simples particuliers. Cette défense fut ponctuellement exécutée. Pour sa propre conduite. Clément XI se fit une règle de célébrer tous les jours la sainte messe et de se confesser tous les jours, n dormait peu et vivait si frugalement, que la dépense journalière de sa table n'excédait pas quinze sous de notre monnaie. Tous les instants de la journée étaient rigoureusement et exclusivement partagés entre la prière et les devoirs du pontificat. Quand il était obligé de prendre l'air pour des raisons de santé, ce qui lui arrivait rarement, sa promenade consistait à visiter quelque église, où la charité et la piété faisaient tout son délassement. Tel était le Pontife que Dieu plaçait sur le trône de saint Pierre, à l'entrée d'un siècle où allaient s'élever contre l'Eglise de si furieuses tempêtes. Dans les circonstances où se trouvait le monde chrétien , il lui fallait un chef dans la vigueur de l'âge, un chef capable de suffire à tous les genres de travaux. H sembla que Dieu avait placé Clément XI sur la chaire de saint Pierre pour qu'il s'y
montrât constamment supérieur aux attaques et aux disgrâces , toujours égal à lui-même dans les prospérités, dans les maladies, dans les souffrances , dans la lutte et le repos. On a dit que son pontificat rappela par la multiplicité des affaires, leur importance, leurs dangers , celui de saint Grégoire-le-Grand. Les complications politiques, souvent inextricables, au milieu desquelles il se trouva jeté, ne Teffirayèrent jamais. Elles servirent, au contraire, à faire ressortir sa prudence, son génie, sa magnanimité*
17. Lorsque le testament de Charles II fut connu en France, Louis XIY assembla un conseil extraordinaire où quatre personnes seulement furent admises: le Dauphin, le duc de Beauvit* liers, le marquis de Torcy, ministre des dfaires étrangères , et le chancelier de Pontchartrain. Une voix se prononça contre l'acceptation du testament, une demeiura indécise; les deux autres furent pour l'acceptation. Louis XIV, longtemps silencieux , décida ; sa résolution fut trois jours secrète. Il l'annonça en ces termes au duc d'Anjou : « Le roi d'Espagne vous a fait roi^ les p grands vous demandent, les peuples vous souhaitent, et moi j'y y> consens. Soyez bon Espagnol, c'est désormais votre premier » devoir ; mais souvenez-vous que vous êtes né Français. x> Il le présenta ensuite à la cour en disant : « Messieurs, voilà le roi » d'Espagne. x> Quelques jours après, le duc d'Anjou, qui se nomma dès lors Philippe Y, prit congé de son aïeul pour se rendre dans ses nouveaux Etats. « Mon fils, lui dit Louis XIV pour derx> nier adieu, souvenez-vous qu'il n'y a plufi de Pyrénées. » Le cardinal de Porto Carrero , chef de la régence nommée à Madrid par Charles n, se hâta de proclamer l'avènement du jeune prince, qui fut également reconnu à Bruxelles par l'électeur de Bavière, gouverneiu* des Pays-Bas pour l'Espagne, et à Milan par le prince de Vaudémont. Clément XI, fidèle à la ligne politique indiquée par le bref d'Innocent XII, à la rédaction duquel il avait travaillé comme cardinal, adressa des lettres de félicitation à Philippe V, et lui o&it des secours d'argent. On a souvent blâmé ce qu'on a appelé l'ambition de Louis XIV, dans l'affaire de la succession d'Espagne. Que n'eùt-on pas dit s'il avait refusé d'accepter le testament de Charles II? Il est des situations qui obligent. Le roi de France ne pouvait , sans abaisser la nation dont il était