‹ Histoire générale de l'église depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos jours (volume 3)Chapitre 31 sur 192 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

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joug qu*il avait voulu leur imposer. Ils rejetaient le baptême des enfants, dont ils ne trouvaient pas^ disaient-ils, de trace dans l'Écriture. Leur chef les conduisit à Wittemberg, où il soutint sa doctrine, prétendant que le baptême des enfants était inutile; qu'il devenait dès lors indispensable de rebaptiser les adultes auxquels l'Église' catholique n'avait pu conférer un sacrement valide avant qu'ils eussent l'âge de raison. Cette doctrine leur valut le nom dionabaptisteSy auquel ils donnèrent la plus sanglante illustration par leurs désordres. Mélanchton, le disciple chéri de Lu- Iher^ hésita quelque temps entre l'autorité de son maître et celle des nouveaux sectaires. Les objections de Storck lui parurent assez graves pour qu'il étudiât avec soin la question du baptême des enfants; les textes de l'Écriture sainte ne lui fournirent pas sur ce point les éclaircissements qu'il cherchait; il fût donc devenu lui-même anabaptiste, si les excès de ces visionnaires ne l'eussent bientôt dégoûté de leur doctrine. Luther fut impuissant à rétablir l'ordre dans son camp divisé. Vainement il écrivit aux chefe des anabaptistes, pour les engager à la modération, et leur rappeler, comme il le disait, « la nécessité d'éprouver les esprits. » n se crut alors en droit « de donner siu» le museau des vision- » naires ; y» et il essaya contre eux cette violence de langage et ces prffications populaires qui lui avaient si bien réussi contre le catho£cisme. Mais il est plus facile de lancer les esprits dans les voies révolutionnaires que de les arrêter sur cette pente rapide. Quand il cherchait à faire prévaloir son opinion, on lui répondait qu'il avait enseigné lui-même à ne reconnaître d'autre autorité que celle de l'Évangile. S'il voulait s'appuyer sur l'Évangile, on lui répondait qu'il avait enseigné lui-même que chacun était libre d'intopréter le texte sacré, La liberté, qu'il avait déchaînée dans le monde, retournait ses forces contre lui. Cependant il ne tarda pas à reprendre courage, et, ne pouvant enrayer le mouvement qu'il avait imprudemment provoqué, il n'hésita pas à se mettre à sa tète. Pour faire diversion au courant des idées, et sans doute mssk pour satisfaire les honteuses passions qui s'agitaient dans son sein, il commença à déclamer avec fureur contre les voeux monastique. Ses sermons, ses lettres, ses pamphlets, dont toute l'Allemagne se vit bientôt inondée, tous composés sous cette ins--

piration, flattaient les plus vils instincts et remuaient les masses ignorantes. On rougirait de reproduire les arguments par lesquels il combattait le vœu de chasteté et la loi du célibat ecclésiastique. On conçoit facilement le succès que durent avoir de semblables thèses, Luther avait pour complices toutes les passions, toutes les cupidités^ tous les vices. « Le temps est venu d'anéantir à jamais » des vœux contre nature; le temps est venu, s'écriait-il, de sévir » avec toute la rigueur des lois contre ceux qui les font, et de dé- » truire les couvents, les abbayes, les prieurés, les monastères, » pour que de pareils vœux ne se renouvellent plus à l'avenir. 9> La réforme, on le voit, était radicale. Les mauvais instincts ne transigent pas avec ce qui comprime leur essor.

13. A toutes les époques, il s'est trouvé, même parmi les ordres religieux, des hommes indignes de leur vocation, que l'abus des grâces amenait insensiblement à l'apostasie. Membres gangrenés qu'il faudrait retrancher impitoyablement d'un corps que flétrissent leur inconduite et leur immoralité. L'éloquence de Luther devait avoir un écho retentissant dans tous ces cœurs criminels. Le scandale fut poussé à son comble. Les religieux désertaient les couvents pour contracter des unions sacrilèges. Garlostadt se maria solennellement à Wittemberg, et la foule des sectaires applaudit à cette infamie comme à une action héroïque qui réhabilitait la liberté humaine. Les passions soulevées ne raisonnent plus. Luther convenait, avec ses familiers, que ce débordement des appétits sensuels « corrompait étrangement la bonne odeur de l'Évan- » gile. » Mais comme il se promettait d'en profiter personnellement plus tard, il se garda bien de lutter sérieusement contre lui et continua à diriger ses attaques contre le sacerdoce catholique, a La » prêtraille, les diseurs de messe méritent la mort tout autant i> qu'un blasphémateur public qui maudirait Dieu et ses saints B dans la rue. » On croirait entendre les cris de mort anticipés des révolutionnaires de 1793.

14. On était bien loin du temps où le pape Léon X, abusé sur le caractère du réformateur, traitait cette question « d'une simple D querelle de moines. » Les idées avaient marché depuis, et le peuple commençait à intervenir violemment dans ces scandaleux débats. Ce nom de liberté^ qui semble créé pour enfanter sur la

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terre toutes les révolutions^ bouleversait toute TÂUemagne* Érasme nous a laissé un portrait frappant de la physionomie des sectaires : « Je les vois, dit-il, au sortir de leurs prêches, la foreur V peinte sur le visage, les regards farouches, comme enivrés des 9 discours sanguinaires qu'ils viennent d'entendre. Cette race 9 évangélique ne respire que les combats et ne demande d'autres » arguments que les armes. » L'incendie et la guerre parcoururent bientdt les plus riches provinces de la Germanie, les bords du Rhin, la Saxe, la Thuringe et la Souabe. Un nom venait de surgir tout à coup, au milieu de la fermentation générale, et ce nom apparut bientftt, écrit en caractères de sang, sur les ruines des châteaux, des églises et des abbayes, c'était celui de Thomas Munzer, chef de la secte des atiabdptistes conquérants. Luther, dans son livre de la Liberté chrétienne^ répandu par mOliers dans les campagnes, avait disposé tous les esprits à la révolte, le nouveau prophète donna des armes à l'insurrection et Toiganisa comme une guerre sainte. Thomas Munzer était né à Zwickau, dans les dernières années du xv* siècle. Successivement vicaire dans sa ville natale, puis curé de Mulhouse, il déguisa sous l'extérieur mortifié d'un pénitent, et sous les apparenes les plus austères, une ambition sans bornes et une haine profonde contre ttxiie supériorité hiérarchique et sociale. Aussitôt que Luther eut fait entendre en Allemagne une parole de révolte contre le Saint- Siège et l'Église catholique, Munzer se fit remarquer par son ardeur et son fanatisme à embrasser les nouvelles doctrines. Dépassant bientôt son maître, il prétendit renverser l'ordre de la société, en prêchant un système d'égalité et d'indépendance poUtique beaucoup plus à la portée des paysans que l'égalité et l'indépendance spirituelles du moine saxon. Abolir tout pouvoir, détruire tous les gouvernements, telle était sa formule, dans le sens le plus lai^ où l'aient pu jamais entendre les socialistes modernes les plus avancés. Il n'y eut qu'un cri d'indignation dans les cours d'Allemagne, quand on entendit le retentissement de ces théories subversives. Les princes acceptaient volontiers, à leur bénéfice, la croisade de Luther contre le clergé, les couvents et les biens ecclésiastiques. Ils se tenaient prêts à en recueillir les dépouilles et à enrichir leurs trônes des ruines des autels. Mais quand le flot

révolutionnaire menaçait de déborder jusque sur eux, quand trente mille paysans, les armes à la main, secouaient leur joug, démolissaient leurs forteresses, abattaient leurs remparts, égorgeaient leurs soldats, pillaient leurs trésors et proclamaient la déchéance de toutes les souverainetés du monde, poiu» élever à leur place ce qu'ils appelaient le règne de Dieuy l'épouvante pénétrait dans leurs conseils , et ils sommaient Luther d'opposer une digue au torrent que ses fureurs avaient déchaîné. Le réformateur essaya timidement d'abord des avis de modération et de prudence qui ne furent même pas entendus. Sa voix se perdait dans la tempête; comme tous les chefs révolutionnaires, il avait un pouvoir de destruction immense, il n'en avait aucun pour pacifier. Le bannissement et la proscription de Munzer, auxquels il prêta la main, de concert avec les princes allemands, ne réussit qu'à donner une nouvelle force à l'insurrection. Le fougueux anabaptiste passa pour un martyr de la liberté et une victime de la tyrannie des souverains. De son exil, il composa, en trente articles, une sommation adressée par les paysans aux princes de l'Empire, dans laquelle il réclamait l'exemption de tout impôt, l'abolition des justices seigneuriales, la suppression des dîmes et des redevances de toute nature, le droit, pour chaque paroisse, d'élire et de destituer à son gré les ministres de la parole évangélique. Pour dcœner à ses griefs plus de poids. Munzer eut soin de les rédiger tous avec des textes extraits des ouvrages de Luther. En quelques semaines, ce mémoire incendiaire fut colporté dans toutes les campagnes, où il reçut l'adhésion des multitudes fanatisées. Il fut ensuite remis à Luther lui-même, avec prière de le faire souscrire aux princes. Gomme il était facile de le prévoir, cette.démarche n'eut aucun succès, et les hypocrites flatteries que le Réformateur adressa aux paysans, en cette occasion, prouvèrent une fois de plus son impuissance. Un cri de guerre, poussé avec im eftoyable enthousiasme par tous les sectaires, répondit aux vaines déclamations de Luther. Munzer se fit donner le surnom de « Gédéon, en- D voyé de Dieu pour rétablir par l'épée le royaume de Jésus- B Cborist. » A sa voix, la populace de Mulhausen, en Franconie, chassa ses magistrats et improvisa une sorte de république dont le prophète fut le chef. Une armée de trente mille sectaires, gros-

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rie par tous les aventuriers auxquels des troubles de ce genre promettaient rimpunité de leurs crimes et la facilité d'en commettre de nouveaux^ se mit sous sa conduite et organisa ime guerre de pillage, brigandage sanglant, où les cruautés les plus horribles et les violences les plus inouïes furent à Tofdre du jour. Luther n'hérita plus alors à appeler sur ces insensés, dont il avait exalté les coupables espérances, toute la rigueur des supplices. Il écrivit aux princes d'Allemagne pour les supplier d'en finir avec l'émeute, et de ne pas pousser plus loin la douceur dont ils avaient usé jusque-là. ce Tant qu'il restera une goutte de sang dans vos veines, D leur dit-il, pourchassez comme des bétes fauves et assommez » comme des chiens enragés, ces paysans maudits, vendus corps 9 et âme à Satan. ï> C'était là un rôle profondément politique peut-être^ mais à coup sûr aussi infâme qu'il était habile , et tout le sang versé dans cette guerre désastreuse retombe sur la mémoire du Réformateur, qui voue à la vindicte publique des milliers de fanatiques, auxquels il a mis lui-même les armes à la main.

15. Cependant le mal était pressant, des essais de transaction auraient échoué contre le mouvement populaireujui soulevait ces masses allemandes, d'autant plus difficiles à calmer qu'elles le sont davantage à émouvoir. Les princes profitèrent habilement de la &ute que Luther venait de commettre pour rejeter sur lui toute Timpopularité de la guerre qu'ils allaient entreprendre et qu'ils étaient résolus de poursuivre jusqu'à la destruction complète des révoltés. Quand on songe à tous les fléaux que versa sur le monde cette hérésie du protestantisme^ la plus désastreuse peutr-être de toutes les annales de l'histoire ecclésiastique; quand on voit son berceau souillé de sang, sa naissance signalée par tant de crimes, ses progrès marqués par tant de ruines ; quand on suit pas à pas la conduite de son auteur, quand on considère cette duplicité^ dont les résultats ensanglantèrent sa patrie^ cet orgueil et cette ambition insatiables qui sacrifient le repos du monde à la passion d'une gloire insensée ; quand on pénètre dans les secrets replis de cette âme, où toutes les cupidités, toutes les hontes, toutes les basses convoitises s'étaient donné rendez-vous, on ne comprend pas l'aveuglement des intelligences pour lesquelles Luther est encore un ^phète, un apôtre envoyé de Dieu. L'histoire à la main, le IV. fi

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doute, rhésitation ne nous paraissent pas possibles; rien de tout celane ressemble à TEvangile, quoique ce nom sacré ait été constammmt profané par les sectaires, qui prétendaient couvrir leurs excès et leurs désordres de l'autorité de ce livre divin. En 1 522 , Luther écrivait : a Partout le peuple se soulève ; il a enfin ouvert » les yeux , il ne veut plus se laisser opprimer par la violence. » En 1526, rhomme du peuple, le héros des multitudes, a changé de langage : « Le peuple est un tigre qu'il faut enchaîner, une » bête féroce qu'il faut exterminer sans trêve ni relâche. » Singulière destinée de ce moine apostat, dont les contradictions mêmes sont autant de triomphes I En 1 522, le peuple obéit à sa voix, qui le pousse à la révolte ; en 1 526, les princes répondent à son appel et se lèvent pour anéantir l'insurrection qu'il a proclamée luimême. Mais s'il put, durant sa vie, se féliciter, dans son farouche orgueil, de ces sanglants succès, l'histoire et la postérité y trouvent autant de sujets d'opprobre dont jamais on ne saurait laver sa mémoire. Le landgrave Philippe de Hesse,' Henri, duc de Brunswick, et Georges , duc de Saxe , avaient réuni une armée formidable. Ils wirent fondre sur les bandes de Munzer à Mulhausen. La résistance désespérée des paysans et leur fanatisme, qui les empêchait de faire des prisonniers, attirèrent sur eux des représailles terribles, et le combat fut un des plus sanglants, relativement au nombre d'hommes qui y prirent part. A la fin du jour, les paysans décimés s'enfuirent dans toutes les directions, abandonnant Munzer presque seul sur le champ de bataille (1 5 mai 1525). n parvint à se réfugier à Francknau, où il se cacha quelque temps. Mais sa retraite fut découverte, et il fut amené captif à Mulhausen, où ou instruisit son procès. B fut condamné à avoir la tète tranchée. En présence de la mort et des jugements de Dieu, la foi catholique, qu'il avait abandonnée, se réveilla dans 5on âme. Le souvenir de ses crimes et les terreurs de l'éternité ouvrirent son cœur aux remords. Il abjura les doctrines perverses qui avaient fait le malheur de sa vie, et protesta qu'il voulait mourir en fils soumis et repentant de l'Eglise qu'il avait si violemment combattue. Ce fut dans ces sentiments qu'il monta sur l'échafaud (décembre 1525) , confiant dans la miséricorde inépuisable du Dieu qui, en mourant, priait pour ses bourreaux.

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