‹ Histoire générale de l'église depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos joursChapitre 108 sur 324 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'ascendant de son génie, la grandeur, l'éclat de ses miracles et par l'exemple de ses vertus plus extraordinaires encore. Nature d'élite, véritable pêcheur d'hommes, dont les mères éloignaient leurs fils ét les femmes leurs époux pour les soustraire à ses séductions irrésistibles ; prodige d'éloquence qui parlait à tous le langage austère du devoir et qui se faisait aimer de tous jusqu'à l'enthousiasme ; le plus doux des hommes, qui fléchissait à son gré, par cette douceur même, les caractères les plus indomptables, apaisait les guerres civiles et les dissensions religieuses; miracle vivant du pouvoir de la religion et des saints attraits de la grâce. D y a deux hommes dans saint Bernard : l'homme d'action qui domina son siècle et l'homme de lumières qui l'éclaira. Comme orateur et comme écrivain, il s'est placé au premier rang de son époque; comme homme d'action, il exerça, sur tous les ordres de la société, une telle influence, que, du fond de sa solitude de Clairvaux, il était réellement l'âme du monde. Cette célébrité, qui le poursuivait au désert, l'importunait souvent. Il écrivait à l'ancien évèque de Belley : <c Je suis, en quclt que sorte, la chimère de mon siècle; je mène une vie qui ne » convient ni à un religieux, ni à un séculier. J*ai, depuis long- » temps, abandonné la vie d'un solitaire, sans en quitter néan-

* moins l'habit. Je ne veux point vous mander de moi ce que » tant d'autres vous en ont appris , ni .ce que je fais, ni ce que

• j'étudie; quels différents périls je cours au milieu du monde, » ou plutôt dans quel abîme d'affaires je suis plongé. Je vous » conjure seulement de m'accorder le secours de vos conseils et w de vos prières. » Au milieu d'une vie si active, saint Bernard trouvait encore le temps d'écrire de nombreux ouvrages, qui ne se sentent en rien de la précipitation qu'il devait mettre à le9 composer ; en sorte que l'on s'étonne à la fois , et que physiquement il ait pu résister à tant de fatigues, et qu'intellectuellement son génie ait pu suffire à des occupations si variées. Son style est vif, fleuri ; ses pensées ingénieuses, son imagination brillante et féconde en allégories; l'Ecriture sainte lui était si familière, qu'il la possédait presque en entier dans sa mémoire, et qu'il en reproduisait naturellement, à chaque phrase, les idées et les expressions.

200 honorius il (1121-1130).

4. Pendant que cette lumière de Tordre de Citeaux éclairait le monde, la congrégation de Cluny voyait à sa tête un saint abbé, Pierre Maurice, que sa sagesse et ses vertus firent surnommer, dans la suite, le Vénérable. Il était de la famille de Montboissier, une des plus anciennes et des plus illustres de l'Auvergne. 11 avait à peine trente ans quand les religieux de Cluny l'élurent pour supérieur général. Enrichi par la libéralité des rois de France, cet ordre s'était un peu relâché de son ancienne discipline ; la règle de saint Benoît y avait subi des adoucissements et des modifications. L'attention publique était attirée par les saintes austérités et la régularité de Citeaux; le monde se divisa en deux camps : les uns prirent parti pour les Cisterciens, les autres pour les moines de Cluny. Saint Bernard et Pierre-le- Vénérable écrivirent, chacun de son côté, une apologie de leurs instituts. La discipline gagna à cette lutte, dont une sainte émulation était le principe, et Pierre-le-Vénérable en profita pour ramener l'ordre de Cluny à la pieuse austérité de sa fondation. Malgré cette polémique , en quelque sorte officielle , les liens de l'amitié la plus étroite unissaient ces deux grandes âmes, si dignes l'ime de l'autre, a S'il était permis, écrivait Pierrc-le- » Vénérable à saint Bernard, si la Providence ne s'y opposait » pas, si l'homme pouvait choisir lui-même la voie où il doit i> marcher, j'aimerais mieux me mettre sous votre direction, que » de dominer ou de régner nulle part sur les mortels. Toutes les *> couronnes du monde pourraient-elles, en effet, valoir le bon- » heur de votre société , que les hommes désirent avec passion » et que les anges mêmes recherchent? Ces esprits célestes vous » regardent déjà comme leur concitoyen, quoique vous ne jouis- » siez point encore du bienheureux séjour que vous espérez. » Pour moi , je me tiendrais assuré d'y vivre avec vous étcrnel- » lement, si j'avais le bonheur de vivre avec vous ici-bas jusqu'à » mon dernier soupir. » De son côté , saint Bernard remettait à Pierre-le-Vénérable une lettre de recommandation près du souverain Pontife, où il s'exprimait ainsi : « Ce serait une extravar » gance de vous recommander l'abbé de Cluny et de vouloir » servir de patron à celui dont tout le monde recherche le pa- » tronage. Mais si ma lettre est superflue, je satisfais mon propre

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