‹ Histoire générale de l'église depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos joursChapitre 109 sur 324 · CHAPITRE VI. 20 î · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. 20 î

» cœur. Grâce à elle, je voyage en esprit avec un ami que je ne » puis suivre de corps. Est-il rien qui soit capable de nous sé— a parer? La hauteur des Alpes, la neige qui couvre leurs som- » mets, la longueur du chemin, rien ne me détachera de lui. Je » suis présent, je l'assiste partout, il ne peut être nulle part sans 3 moi. Je supplie donc Votre Sainteté d'honorer, dans ce grand1 » homme, un illustre membre du corps de Jésus-Christ, un vase » d'hon/ieur et d'élection, plein de grâce et de vérité, comblé de

• mérites et de bonnes œuvres. Qu'elle verse sur lui ses bienfaits » avec profusion, afin qu'il les répande ensuite sur nous; car, » je dois le dire à Votre Sainteté, il se plaît à assister les pauvres » de notre congrégation ; il fournit à leurs besoins , autant qu'il » le peut, des biens de son abbaye. Accordez-lui donc toutes les » demandes qu'il pourra vous faire, au nom de Jésus-Christ, à » moins qu'il ne sollicite de vous la permission d'abdiquer le » gouvernement de son ordre, ce que son humilité pourrait le p porter à faire. » Noble et touchant langage d'une amitié qui avait la vertu pour principe et le ciel pour commune espérance î

5. Les plus brillantes conquêtes de saint Bernard, dans la propagande de réforme morale qu'il avait entreprise , furent l'illustre Suger, abbé de Saint-Denis et ministre du roi Louis-le- Gros; Henri, archevêque de Sens, et Etienne de Senlis, évêque de Paris. Suger, ce glorieux ministre, qui fut le conseiller et le guide de deux rois, dont la sagesse améliora la justice, les lois, les relations extérieures, l'état social de la France et qui mérita d'être proclamé, par Louis VII, le Père de la patrie, avait d'abord laissé entraîner son cœur aux vanités du siècle et au faste des cours. En lisant les ouvrages de saint Bernard, il fut touché d'un trait de la grâce divine ; son âme s'ouvrit aux inspirations de la piété. Il signala sa conversion par la réforme de sa propre conduite , et ensuite par celle de son monastère. Saint Bernard lui écrivit pour le féliciter de cet heureux changement. « L'édifiante » nouvelle de votre conversion se publie partout. Les serviteurs » de Dieu se réjouissent du triomphe de la grâce. Ceux mêmes à i» qui vous êtes inconnu ne peuvent apprendre ce que vous êtes

* et ce que vous étiez sans admirer et bénir la puissance du Sei- » gneur. Un changement si soudain et si rare ne doit-il pas être

202 HONORiusn (1124-1130).

» considéré comme l'ouvrage du Très-Haut? S'il y a une grande » joie au ciel pour la conversion d'un seul pécheur, combien plus ». n'y en aura-t-il pas pour la conversion de toute une commu- » nauté , et d'une communauté telle que la vôtre ! Cette antique » maison de Saint-Denis , que la faveur de nos rois a rendue si » célèbre , était déchue de sa ferveur primitive. On y rendait » toujours à César ce qui appartient à César, mais on n'y rendait » plus à Dieu ce qui appartient à Dieu. Aujourd'hui les reli- » gieux, rappelés à la sainteté de leur vocation, donnent l'exemple » de toutes les vertus monastiques. Dans cette sainte retraite, on » s'applique à conserver son âme dans la paix d'une angélique » innocence, à faire fleurir la discipline dans toute sa régularité, » à nourrir son cœur de lectures spirituelles. Un silence conti- » nuel, un recueillement profond élèvent les pensées vers les » objets célestes. Le doux chant des hymnes et des psaumes y » délasse des rigueurs de l'abstinence et des exercices laborieux » de la vie ascétique. >>

6. Henri , archevêque de Sens, avait imité Suger dans sa dissipation et sa vie mondaine, il l'imita dans sa pénitence. 11 écrivit à saint Bernard pour lui demander une instruction sur les devoirs de l'épiscopat. a En apprenant, lui répondit l'abbé de » Clair vaux, les reproches que l'on faisait à votre administra- » tion, j'étais plus tenté de vous plaindre que de vous blâmer. » Hélas! me disais-je , si la vie des autres hommes est une tcn- » tation continuelle, à combien de périls n'est point exposée la » vie d'un évêque, chargé delà sollicitude de tout un troupeau! » Je suis caché dans une grotte , je suis une lampe qui fume plu* » tôt qu'elle ne luit sous le boisseau, et pourtant je ne suis

point à l'abri de l'impétuosité des vents; je suis battu par la » tempête, je suis agité comme un roseau fragile au souffle de la » tentation. Que sera-ce de celui qui est élevé sur la montagne, » et placé sur le chandelier? Ce qui me rassure pour vous, c'est » que Dieu vous a fait trouver, dans votre province et parmi vos » suffragants , deux conseillers pleins d'une sainte et prudente » amitié (l'évêque de Meaux et l'évêque de Chartres). En suivant » leurs avis, vous ne serez ni précipité dans vos jugements, ni ». violant dans vos punitions ; voua ne serez point trop sévère à

m pardonner on trop faible à tolérer le désordre ; vous ne vous » montrerez point somptueux dans votre table ou vos habillelégpr à promettre et lent à exécuter votre parole, pro-

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» diocèse, celui leur© uc uv^jv***-, — , ,

» espèce d'idolâtrie , qui en est la mère. En un mot , avec leur » concours, vous ferez honneur à votre ministère. Je dis : votre stère, pour montrer que vous êtes évêque pour servir et pour dominer. Gardez-vous bien de faire consister cet m mimieur exclusivement dans la pompe de vos habits, dans la » magnificence de vos équipages et dans la somptuosité de vos palais. Hélas! combien y en a-t-ii qui font le contraire! qui parent superbement leurs corps et qui négligent d'embellir m leur âme! Qu'ils rougissent de mettre ainsi toute leur gloire,. I non pas dans leurs bonnes œuvres, mais dans quelques bropderies de femme, dans des étoffes ou de riches fourrures! » Qu'ils aient honte de couvrir de peaux d'hermine des mains » dévouées au service de Dieu, et teiutes du sang de Jésus-Christ; » d'en embellir leur poitrine , que la sagesse seule doit orner; » d'en entourer leur cou, qu'il leur est plus glorieux et plus » doux de plier sous le joug de tous-Christ! J'ai beau me taire » sur ce désordre, la cour a beau le dissimuler; la misère des » pauvres, la faim qui les tourmente, ont une voix plus écla- ». tante qui retentit partout. Dites-nous, ô Pontifes, s'écrient-

* ils, que fait l'or, non pas dans le temple , mais sur les harnais

* de vos chevaux (1). Ces- brides dorées nous mettent-elles à cou- » vert du froid et de la faim? Ce sont nos richesses que vous ».prodieuezt ainsi! Ce sont nos trésors que vous arrachez à nos » besoins-pour les sacrifier à votre vanité ! » De prétendus partisans de la simplicité apostolique, sous le prétexte de ramener le monde à l'égalité, dans une commune misère, ont voulu trouver, dans ces paroles du saint abbé de Clairvaux , la justification de leur radicalisme absolu et la condamnation de toutes les distinctions extérieures pour les prélats. Il est évident que saint Bfernard blâme ici l'abus-* non pas l'usage. S'il est vrai qu aux

la persécution, de l'exil et des tempêtes, nos eveque*

(1) Perse, Sat. L

204 HONORius n (1124-1130).

redeviendraient de simples missionnaires et reprendraient la croix de bois qui a sauvé le monde, il n'en est pas moins vrai que , dans les sociétés régulièrement constituées, il faut que l'épiscopat soit environné des emblèmes extérieurs qui symbolisent sa haute mission , et que les rois spirituels du monde , les pas* teurs des peuples portent aussi le sceptre et les insignes de leur royauté absolue.

7. Les reproches de saint Bernard tombaient particulièrement sur Etienne de Senlis, évêque de Paris. Ce prélat s'était aussi laissé séduire par les fascinations de la cour. Le roi Louis-le- Gros avait pour lui une vive affection; il le comblait de faveurs pour le retenir auprès de sa personne. Etienne, cependant, fut touché des discours et des écrits de saint Bernard. L'exemple de Suger et de l'archevêque de Sens acheva de le convertir. Il quitta la cour pour ne s'occuper désormais que du soin de son troupeau. Le roi qui était bon, mais irascible, fut blessé de cette retraite inopinée. Il changea en haine l'amitié qu'il avait jusque-là portée à l'évêque. Quelques clercs, mécontents du rétablissement de la discipline, envenimèrent encore l'esprit de Louis-le-Gros. Par ordre de ce prince, Etienne fut dépouillé de ses biens et courut même risque de la vie. L'évêque, en punition de cet attentat, jeta l'interdit sur tout son diocèse, et se retira auprès de l'archevêque de Sens, son métropolitain. Les deux prélats se rendirent ensemble à Citeaux, où se trouvait alors réuni le grand chapitre des abbés de l'ordre. Ils y exposèrent leurs griefs contre Louis-le-Gros. Saint Bernard rédigea, pour ce prince, une adresse où il le suppliait de mettre fin à ces affligeants débats, et de rendre ses bonnes grâces à l'évêque de Paris. « Vous nous avez fait, lui disait-il, l'honneur de nous deman- * der le secours de nos prières; ne vous opposez pas vous-même » à leur efficacité, en persécutant les ministres de Dieu. » Le roi fut inflexible. Saint Bernard fit lui-même le voyage de Paris dans l'espoir d'obtenir, par sa présence , ce que sa lettre n'avait pu faire. Mais ce fut en vain. La mort de son fils aîné, le prince Philippe, qui périt d'une chute de cheval, agit davantage sur l'esprit de Louis-le-Gros. D vit dans ce malheur un avertissement du ciel, et se hâta de rappeler Etienne à Paris.

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