CHAPITRE VI
» séricorde de Dieu, une grande joie éclata dans toute la ville à w la nouvelle du retour inespéré du Pontife. Une multitude in- » nombrable courut au devant de lui avec des rameaux verts à » la main. On se prosternait sur ses pas, on en baisait les traces, » ou le couvrait d'embrassements lui-même. Les bannières flot- » taient; les officiers, les juges, s'avançaient en foule. Les juifs » eux-mêmes , prenant part à l'allégresse générale , s'avan- » çaient portant sur leurs épaules la loi de Moïse. Les Romains » mêlaient leurs voix dans un concert harmonieux, et chantaient i> ces paroles : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur » J\145y. » Saint Bernard, dans sa sollicitude paternelle pour Eugène 10, lui dédia son magnifique ouvrage De la Considération, qu'on pourrait appeler le Manuel des Pontifes et des rois. II y expose tous les devoirs et tous les écueils de la souveraineté. L'immortel saint Pie V professait une teUe estime pour cet ouvrage, qu'il le faisait lire, chaque jour, à sa table.
30. Cependant la nouvelle de la prise d'Edesse parZenghi, émir de Mossoul, dont le fils Neureddin menaçait Antioche, était arrivée en Europe. A Jérusalem, Foulques d'Anjou, gendre et successeur de Baudoin II, après avoir eu continuellement les armes à la main contre les infidèles, était mort d'une chute de cheval, et n'avait laissé que deux fils en bas âge. La reine Méiisendre, leur mère, avait fait couronner l'aîné, âgé de douze ans, sous le nom de Baudoin III. Les Sarrasins crurent le moment favorable pour chasser les croisés de leurs conquêtes. Ils reprirent Asca\on et menaçaient la ville sainte. L'évêque de Gabale, en Syrie, fat chargé d'aller apprendre ces désastres en Occident. Il racontait, en versant des larmes, que tous les chrétiens d'Edesse avaient été massacrés, les églises profanées et pillées, les reliques des saints foulées aux pieds des chevaux. La grandeur du péril réveilla de toutes parts l'ardeur chevaleresque qui, cinquante ans auparavant, au concile de Qermont, s'était traduite par le cri célèbre de Dieu le veut! Eugène ITI chargea saint Bernard de prêcher une seconde croisade. L'illustre abbé de Qairvaux demandait une expédition militaire semblable à celle de Godefroy de Bouillon, dont le roi de France prendrait le commandement. Suger ne partageait point cet avis. Louis-le-
232 eugène m (1145-1153).
Jeune flottait entre ces deux autorités également imposantes, lorsque Févèque de Gabale vint fixer ses irrésolutions. « Le » royaume de Jérusalem, dit-il, a été fondé par les Francs, il *> ne peut être sauvé que par eux. La nouvelle croisade fut résolue. Saint Bernard la prêcha, au milieu d'une foule immense, dans la cour plénière de Vézelai, le jour de Pâques (1146), avec tant de véhémence, qu'un enthousiasme religieux saisit tous les assistants. « La croix! la croix! » s'écriait-on de toutes parts. On en avait préparé une quantité considérable qui fut bientôt épuisée. Pour y suppléer, saint Bernard fut obligé de mettre ses vêtements en pièces (1). Louis VII prit le premier la croix, et après lui la reine Eléonore, sa femme , Robert, comte de Dreux', son frère, les comtes de Toulouse, de Champagne, de Soissons, de Nevers, et une infinité de seigneurs. Entre les prélats, on nomme Geoffroy de Langres, Simon de Noyon, Arnould de Lisieux. On voulait élire saint Bernard pour chef de cet immense armement : mais la chaleur et le succès de son éloquence ne lui avaient rien communiqué de l'enthousiasme de Pierre l'Ermite. Le saint abbé de Clairvaux conjura le Pape de ne pas lui imposer un rôle qui n'était pas le sien. « Qui suis-je, écrit-il à » Eugène III , pour figurer en général d'armée , ranger des » troupes en bataille et marcher à leur tête? En supposant » même que, par extraordinaire, j'en aurais la force et la capa- » cité, qu'y a-t-il de plus éloigné de ma profession? » La France, levée comme un seul homme, pour répondre à sa parole, ne suffisait point au zèle de saint Bernard. U alla prêcher la croisade en Allemagne. La langue de ce pays lui était étrangère ; il fat obligé de se faire accompagner d'un interprète qui reproduisait ses discours. Cependant sa présence, sa renommée et surtout ses miracles, produisirent partout des effets prodigieux. A Spire, en présence du roi Conrad et de toute sa cour, où se trouvait un envoyé de l'empereur de Constantinople ; à Fribourg, à Bàle, à Schaffouse, à Constance, à Cologne, à Aix-la-Chapelle, à Maes-
(1) Pour conserver la mémoire de cette journée, Pons, abbé de Vételai, fonda» sur la colline où les chevaliers et les barons s'étaient assemblés, une église qu'il dédia sous le titre de Sainte-Croix. La tribune, du haut de laquelle saint Bernard avait prêché la croisade, y resta longtemps exposée à la vénération des fidèles.