‹ Histoire générale de l'église depuis le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à nos joursChapitre 153 sur 324 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

prême de tous les différends, le distributeur des couronnes et le conciliateur universel. En présence de cet empire immense, exercé par les Papes, les écrivains se sont divisés de jugement et d'opinion. Les uns n'ont vu, dans saint Grégoire VII et dans Innocent III, que des génies ambitieux, qui profitaient de la crédulité de leur temps pour asservir le monde et le mettre aux pieds de la chaire apostolique. Dans leur système, l'Eglise, pendant toute la période du moyen âge , se serait complètement écartée de sa véritable voie; la politique de ses Papes eût été une longue erreur, et il faudrait rayer de son histoire ces pages où tant de génies ont inscrit leurs noms glorieux. En admettant, en effet, avec Fleury et les autres historiens de son parti, que les souverains Pontifes du xn* et du xme siècles ne furent guides que par des idées d'ambition personnelle , entièrement étrangères au véritable esprit de leur mission divine, saint Grégoire VII, Alexandre El, Innocent III, n'auraient été que d'illustres usurpateurs, se servant de leur caractère auguste, comme d'un manteau, pour couvrir leurs empiétements et leurs injustes agressions contre le pouvoir temporel. Une autre manière d'envisager les faits s'est produite, de nos jours, sous l'influence d'éludés plus sérieuses et plus impartiales. Les historiens protestants eux-mêmes (1) ont été les premiers à l'opposer aux préjugés hostiles du dernier siècle. Ils disent, et nous sommes pleinement de leur avis, que les Papes dont il est question, en distribuant et en ôtant des couronnes, n'agissaient qu'en vertu d'un pouvoir supérieur, dont le droit et l'opinion publique du moyen âge les avaient investis. Ils n'allaient pas chercher l'influence ; elle leur venait d'elle-même. Les peuples, les rois, les empereurs invoquaient leur arbitrage, se soumettaient à leurs décisions, acceptaient leurs sentences, comme celles de la plus haute autorité, comme l'expression de la volonté de Dieu même, dont ils étaient les représentants sur la terre. Dans ce système, l'Eglise n'a pas traversé trois siècles d'erreur ; elle n'a pas dévié de la sainteté de son institution ; elle n'a pas été un seul instant

(1) Voigt, Histoire du Pontificat de saint Grégoire VIL HuRTER, Histoire du Pontificat d'Innocent III. L. RANKE , Histoire de la Papauté.

abandonnée par l'esprit de Jésus-Christ, qui lui avait dit : «Voici » que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. »

2. A la mort de. Célestin III, les suffrages des cardinaux se réunirent sur le diacre Lolhaire, âgé de trente-sept ans, de Fillustre famille des Conti. Il fut élevé sur le Siège apostolique , et prit le nom d'Innocent III. C'était l'homme que Dieu appelait au gouvernement de son Eglise. Il l'avait doué des qualités qui font les grands caractères : d'un génie vaste et profond , d'une prudence et d'une habileté extraordinaires, d'un coup-d'œil sûr, d'une expérience prématurée, d'une énergie persévérante, alliée à une inaltérable douceur. Les premières années d'Innocent III avaient été consacrées à l'étude. L'Université de Paris, «cette fontaine de toute science, disent les chroniqueurs con- » temporains, qui rivalisait avec les plus célèbres écoles de la » Grèce et de l'Egvpte, » avait vu le jeune Lothaire se distinguer, par son application , au milieu de ce peuple d'écoliers, qui formaient comme une ville dans le sein d une autre ville. Les fameux professeurs Pierre Cantor, Melchior de Pise, Pierre de Corbeil et Pierre Camestor l'avaient compté au nombre de leurs plus studieux disciples. En quittant la capitale de la France, pour laquelle il conserva toujours une affection presque filiale, il se rendit à Bologne, dont l'école de droit était alors la plus florissante de l'univers. La Providence le conduisait ainsi , par les voies de la science, au faîte des grandeurs. Clément III le nomma cardinal. Sévère dans ses mœurs, simple dans ses habitudes, pauvre au milieu des richesses, Lolhaire se montra le censeur le plus inexorable du luxe et de la volupté. Il composait alors son livre sur les Misères de la vie, ou du Mépris du monde. Elu Pape, il se jeta aux pieds des cardinaux, pour les supplier de ne pas lui imposer un fardeau qu'il trouvait trop redoutable. «La grandeur de cette auguste dignité, disait-il, doit-elle être » compromise par un jeune homme faible et sans expérience? » C'était précisément cette jeunesse, nourrie de fortes études, élevée parla méditation, sanctifiée par la pratique des vertus, supérieure à son âge par une prudence consommée et une maturité digne des vieillards, qui avait déterminé le choix des cardinaux (8 janvier 1198).

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