CHAPITRE VIII
3. Promu malgré lui au trône pontifical, Innocent III ne songea plus qu'à porter courageusement son fardeau. Sa vie fut tout entière consacrée au service de l'Eglise, a 11 est tant d'hom- 9 mes, disait-il, qui peuvent à peine convenablement servir un » seul maître, comment un seul pourra-t-il servir tous les au- » très? Et pourtant je suis le serviteur de tous les serviteurs , le » débiteur des sages et des insensés! a D'une activité infatigable, il suffisait aux occupations les plus diverses et les plus multipliées. Gbaque matin, il tenait un consistoire avec les cardinaux et les religieux les plus distingués , dont il avait formé son conseil; il consacrait la plus grande attention à toutes les questions présentées, les examinant avec la plus minutieuse exactitude, exigeant les rapports, les preuves, les témoignages, les documents les plus détaillés. Sa pénétration lui faisait prévoir, avec une sorte de divination surnaturelle, l'issue des affaires les plus embrouillées; une mémoire fidèle, la connaissance la plus approfondie de l'bistoire, venaient en aide à sa haute raison et à son jugement exquis. Le soir, il recevait tous ceux qui avaient à lui présenter des requêtes, accueillait les étrangers, les ambassadeurs des rois, écoutait toutes les plaintes, examinait tous les griefs, rendait justice à tous. Ses décisions, empreintes d'un caractère d'impartialité et de grandeur solennelles, étaient rendues après une mûre délibération , mais elles étaient toujours irrévocables. « Son amour pour la justice , dit M. Hurter, était une » résolution incrustée, pour ainsi dire, dans toute sa vie. » Au milieu des importantes occupations qui absorbaient tous ses moments, sa piété trouvait encore le temps de composer des ouvrages qu'on croirait sortis de la retraite et du silence des cloîtres. Nous avons de lui un livre plein d'affectueux sentiments et d'élévations touchantes, intitulé : Innocenta III de sacro altaris mysterio, libri VI. La liturgie de l'Eglise lui doit le chant de douleur sublime du Stabat Mater, et l'hymne si pieuse du Veni Creator.
4. L'aspect du monde, à l'avénement d'Innocent III, présentait un vaste théâtre à son zèle apostolique. A Rome, la population, toujours enivrée des souvenirs de ses héros classiques, ne comprenait pas encore le rôle admirable destiné par la Provi-
dcnce à la Rome des Papes. La Sicile était ensanglantée par une révolution politique : sa dynastie normande se réduisait à une reine, veuve et captive, avec son enfant roi, privé de la vue : sa dynastie allemande était aussi représentée par une reine veuve et un roi de cinq ans. En Lombardie, les républiques libres d'un côté, les Allemands de l'autre , se disputaient, les armes à la main, un pouvoir éphémère : l'anarchie était partout, l'unité nulle part. En Allemagne, lè sceptre impérial, tombé des mains de Henri VI, était disputé par trois prétendants rivaux : Philippe, duc de Souabe, Othon, duc d'Aquitaine, et le roi de Sicile, Frédéric II, fils du dernier empereur. En France, Philippe- Auguste, dans l'aveuglement d'une passion criminelle, oubliait sa gloire et donnait au monde le scandale d'une union incestueuse. En Angleterre, Richard Cœur-de-Lion allait bientôt mourir d'une flèche lancée par un arbalétrier obscur au siège de Chalus, laissant son royaume à Jean Sans-Terre, son frère, qui ne fut ni soldat, ni roi, ni honnête homme. En Espagne, la sanglante victoire d'Alarcos, remportée par l'émir Almanzor sur Alphonse IX, roi de Caslille (1195), avait rendu les Maures maîtres absolus de toutes les provinces méridionales. Les rois chrétiens de ce pays, livrés tout entiers aux plus honteuses passions, outrageaient la sainteté du mariage et tournaient contre eux-mêmes , dans des discordes intestines, un glaive qu'ils n'auraient dù employer que contre l'ennemi commun. En Orient, le sort du monde se débattait, au milieu de luttes sanglantes, entre la civilisation chrétienne et la barbarie musulmane. En Occident, une secte plus funeste que le Mahométisme, l'hérésie des Albigeois, sous une couleur chrétienne, travaillait à la ruine de toute religion, de toute morale, de toute société. Tels étaient les immenses travaux qui réclamaient à la fois les soins du nouveau Pape; Innocent III saura suffire à tout.
5. Le lendemain même de son sacre, il fit distribuer aux habitants de Rome, en signe de joyeux avènement, près de quatre cent mille écus. Ces largesses pontificales rendirent son pouvoir populaire. Il en profita pour détruire les restes des institutions révolutionnaires établies par Arnaud de Brescia. Semblables à tout peuple qui tombe du sommet de sa gloire, les Romains