CHAPITRE Yffl
auxquelles son âme était en proie, « De même que la veuve » d'Hector, dit Guillaume-le-Breton , écrivain contemporain, » elle eût ému toute l'armée des Grecs. La jeunesse, pleine de » fraîcheur et de vie, la grâce avec lesquelles, cinq ans aupara- »> vant, elle distribuait, dans les tournois, les prix aux vainqueurs, » avaient disparu de son visage amaigri. » Le roi avait compté sur ce contraste pour attendrir le cœur de ses hommes d'armes. Les barons gardaient un morne silence : a Que dois-je faire? » demanda Philippe. — Obéir au Pape , répondirent-ils ; éloi- » gner Agnès de Méranie et reprendre Ingelberge. » En présence de cette unanimité , le roi céda enfln, et jamais, pas même sur le champ de bataille de Bouvines, il ne parut plus grand; jamais il ne mérita mieux le titre d'Auguste, car la plus noble, la plus difficile , la plus glorieuse victoire consiste à triompher de soimême et de ses passions. Agnès fut éloignée et mourut peu de temps après. La pieuse Ingelberge remonta sur un trône dont ses vertus la rendaient digne. Philippe ne songea plus qu'à faire oublier ces jours d'orage par l'éclat de son règne et !a sagesse do son administration (1200-1207). Le but d'Innocent III était atteint et le scandale réparé, a Si le Christianisme, dit à ce sujet » M. ïïurter, n'a pas été refoulé comme une secte sans valeur, » dans quelque coin isolé du globe; s'il n'a pas été réduit à une » simple formnle, comme les religions de l'Inde ; s'il n'a point » perdu de son énergie européenne, au sein des voluptés de l'O- » rient, on le doit à la vigilance, à la sévérité des Pontifes ro- » mains, à leurs soins constants de maintenir le principe d'auto- » lité dans l'Eglise, p
10. Des événements de la plus haute importance politique réclamaient alors toute l'attention d'Innocent III. L'Allemagne, ébranlée jusque dans ses fondements, demandait au pouvoir pontifical une règle de conduite pour se diriger au milieu des agitations intestines qui la bouleversaient. Les princes de Hohenstaufen, chefs du parti Weibling, Gibelin, comptaient trois empereurs successifs depuis Frédéric Ie'. La famille des Welf, Guelfes (1),
(J) « 11 y avait, en Allemagne, deux maisons puissantes, dont Tuno était désignée sous le nom de Salique ou de Wtiblingen , du nom de Weibling, châleau
d'une origine plus ancienne, luttaient avec eux de puissance et de splendeur. Philippe, duc de Souabe, frère d'Henri IV, représentait le parti Gibelin ;Othon, duc d'Aquitaine, était le chef des Guelfes. Les deux factions les élurent simultanément empereurs, sans tenir compte des prétentions élevées au nom du jeune Frédéric II , roi de Sicile , que son père Henri VI avait fait couronner lorsqu'il n'était encore qu'au berceau. Les deux compétiteurs sérieux, Philippe et Othon, recoururent à la fois au souverain Pontife pour faire reconnaître leur élection. Ici encore nous trouvons une preuve évidente de l'autorité suprême, dont le droit public du moyen âge investissait la Papauté, dans toutes les questions qui touchaient aux successions contestées et au repos des peuples, a Non , dit M. Hurter, en intervenant dans l'élection » de l'empereur d'Allemagne, Innocent HI n'empiétait point, au » profit du Saint-Siège, sur les droits de l'empire; il ne faisait » que se rendre au vœu de toute l'Europe, qui attendait sa déci- » sion (1). » Deux considérations déterminèrent le choix du Pontife. Pas plus que les électeurs impériaux, il ne songea à faire
du diocèse d'Augsbourg, dans les montagnes de Hertfeld, d'où cette maison était probablement sortie. Les partisans de cette maison , qui avait fourni plusieurs empereurs, s'appelaient les Weibling. L'autre maison, originaire d'Altorf, possédait, à cette époque, la Bavière, et elle avait vu, à sa tête, successivement, des princes qui portaient le nom de Welf. Les Papes avaient été souvent en lutte avec les Weibling, tandis que tes Welf s'étaient plusieurs fois déclarés leurs défenseurs. La malheureuse Italie, déjà si cruellement déchirée par les dissensions intestines, épousa encore ces passions étrangères. Les noms de Weibling et de Welf ne pouvaient pas être facilement prononcés par des bouches italiennes. Chaque parti les accommoda au rhythme de la prononciation nationale Les partisans des Tapes, en Italie, s'appelèrent Guelfi, Guelfes; leurs adversaires prirent le nom de Ghibellini, Gibelins. • (M. Artaud DE MONTOR, Histoire des souverains Pontifes, t. H, p. 308.)
(1) Fleury prétend que les Papes ne fondaient leur pouvoir, vis-à-vis des rois, que sur une fausse interprétation du texte fameux de Jérémie : Ecce eonstitui te hodie super génies et super régna, ut evellas, et destruas, et disperdas, et dissipes, et cedifices, et plantes. Nous avons déjà montré que ce pouvoir était basé sur le droit public du moyen âge, nous n'y reviendrons pas ici. Ajoutons seulement que les historiens hostiles à la Papauté ont raisonné à faux, en prenant, pour point de départ, la polémique scolastique du temps et les paroles des Papes s'appuyant sur l'interprétation de l'Ecriture. Us n'ont pas vu que, dans les événements hu-