CHAPITRE VIII
prévaloir les prétentions de Frédéric II , son pupille, c Malheur > au pays dont le roi est un enfant ! écrivait-il dans la bulle fa- » meuse où il faisait connaître à F Allemagne sa décision. Qu'on » ne dise pas que Frédéric II a été confié à notre tutelle. Le trône » impérial n'est pas héréditaire , mais électif. Notre obligation » comme tuteur , ne s'étend pas à faire parvenir l'orphelin à » Fempire ; elle se borne à le maintenir dans la possession du » royaume de Sicile. »
il. C'était donc entre Philippe de Souabe et Othon d'Aquitaine qu'Innocent 111 avait à choisir. Dans cette alternative où, des deux côtés, tout était péril, le Pape s'inspira des sentiments les plus élevés de l'ordre public et du bien général. Il devait, d'une part, sauvegarder le droit de l'empire essentiellement électif. Il devait, de l'autre, assurer à l'Eglise romaine, en choisissant un empereur, un défenseur zélé, un fils soumis, digne de porter la couronne et l'épée de Charle magne. Or, Philippe de Souabe, frère de Henri VI, s'il se fût assis sur le trône impérial, eût été le quatrième empereur de la famille desHohenstaufen. Il n'eût plus été un prince électif, mais un prince héréditaire, a Si, » disait le Pape, comme autrefois où le fils succédait au père, » on voyait aujourd'hui le frère succéder au frère, l'empire ne » serait plus conféré par élection, mais serait revendiqué par » droit d'héritage, et dès lors l'abus s'érigerait en droit. » D'un autre côté , Philippe de Souabe était depuis longtemps excommunié par le Saint-Siège, pour avoir, de concert avec Henri VI, usurpé en Italie des domaines et des fiefs pontificaux, chassé des évèques de leurs sièges , et avoir retenu en prison tous les clercs qui s'étaient montrés dévoués au souverain Pontife. De tels antécédents ne promettaient pas à l'Eglise un défenseur bien fidèle. Innocent HI se déclara donc pour la cause d'Othon, duc d'Aquitaine. Il protégeait ainsi les droits de l'empire; il conservait aux princes d'Allemagne leur liberté d'électeurs. « C'est à lui , dit
mains , il y a toujours deux aspects, celui que leur donnent les hommes et celui de la vérité, indépendante du point de vue purement humain. Il en est ainsi des Papes : toutes les raisons, sur lesquelles ils appuyaient leur autorité, peuvent ne pas être toujours également concluantes , sans que cela implique rien contre le principe même (M. le comte de Beaufort, Hist. des Papes, t. m, p. 260).
310 innocent m (1198-1216).
» M. Hurler, que la Germanie doit le bonheur de n'avoir pas été » agglomérée en une seule masse unitaire, qui peut-être eût ma- » nifesté à l'extérieur une plus grande puissance, mais n'eût » certainement pas enfanté, à Pintérieur, cette richesse et cette » variété de culture intellectuelle , par lesquelles la nation alle- » mande se distingue de tous les autres peuples, b Philippe de Souabe ne se soumit point à une sentence qui lui était contraire; il voulut soutenir ses droits les armes à la main. De l'an 1201 à 1208, les hostilités continuèrent en Allemagne avec des chances diverses. Des flots de sang coulèrent pour l'ambition du duc de Souabe. Mais enfin le ciel se chargea de ratifier la décision pontificale. Le 21 juin 1208, Othon de Vittelsbach, comte palatin de Bavière, irrité, pour une injustice particulière, contre le duc Philippe, entrait dans son appartement du palais de Bamberg, l'épée à la main : « Déposez votre épée, lui dit Philippe, elle » n'est pas nécessaire ici. — Elle m'est nécessaire pour me veni ger de ta perfidie, répondit le Palatin , * et en même temps il lui porta un coup si terrible , que le duc expira sur l'heure. La mort do Philippe mettait fin à la lutte. D n'y avait plus qu'un parti en Allemagne; la diète générale de Francfort (11 novembre 1208) reconnut solennellement l'élu d'Innocent III. Pour sceller la paix, il fut convenu qu'Othon épouserait la princesse Béatrix, fille et héritière de Philippe de Souabe. Le nouvel empereur partit immédiatement pour Rome avec sa jeune épouse, pour y recevoir la couronne impériale des mains du Pape, son bienfaiteur. La cérémonie se fit à l'église de Saint-Pierre, avec une pompe et une splendeur jusque-là inusitées, c Voulez-vous » vivre en paix avec l'Eglise, demanda le Pape? — Je le veux, » répondit Othon. — Je vous donne la paix, comme elle fut don- > née par le Seigneur à ses disciples, reprit Innocent III, et il » baisa l'empereur au front. — Voulez-vous être vraiment un » fils de l'Eglise, demanda encore le Pape? — Je le veux, répon- » dit l'empereur. — Je vous reçois donc comme vrai fils de l'E- » glise, i reprit Innocent III, et en disant ces mots, il couvrit Othon des plis de son manteau pontifical. Othon ne devait pas plus que ses prédécesseurs, rester fidèle à son serment.