CHAPITRE IX
dans le conseil , l'impétueux Robert, comte d'Artois. On suivit son avis, et Ton résolut d'aller attaquer le sultan au Caire , sa capitale. Cette démarche éloignait encore l'armée du véritable but de son expédition. Les croisés remontèrent le Nil. Les infidèles avaient réuni toutes leurs forces sur la rive opposée du profond canal d'Aschmoum; mais on surprit le passage à un gué qui n'était pas gardé , et l'on tomba sur kle camp des Sarrasins , qui fut emporté à la pointe de l'épée. La victoire était complète si le comte d'Artois avait su régler sa bravoure sur la prudence. A la vue des ennemis en déroute, le fougueux guerrier oublie la défense que le roi lui a faite de trop s'avancer ; il entraine la cavalerie sur ses pas , poursuit les Egyptiens jusqu'à Massoure, dont les portes étaient ouvertes, surprend Fakhr- Eddin , l'immole et répand partout la terreur avec la mort. Cependant Bibars-el-Bondockar, chef des Mamelucks, s'est aperçu du petit nombre de Français qui le poursuivent. Il ranime le courage de sa troupe et se jette sur les compagnons de l'imprudent Robert. Les habitants se joignent aux soldats, tout concourt à sa perte. La plupart de ses gens se font tuer en combattant autour de leur chef ; lui-même , après s'être défendu plusieurs heures , accablé par le nombre, épuisé de forces et tout couvert de blessures, expire sur un monceau d'infidèles qu'il avait tués de sa propre main. Le comte de Salisbury , le comte de Coucy , plus de 600 chevaliers du Temple et de l'Hôpital périrent dans cette affreuse boucherie (1250). Cependant saint Louis avait passé le gué. Son armée fut attaquée par des troupes supérieures en nombre. Pendant tout le jour on combattit sans ordre et corps à corps A la nuit les Français se trouvèrent maîtres du camp des Sarrasins. Mais quelle victoire ! L'élite de la chevalerie avait péri ; l'armée était sans vivres, dans un pays coupé par un grand fleuve et par des canaux sans nombre, au milieu d'une multitude immense d'ennemis, qui semblaient se renouveler à mesure qu'on les détruisait. On apprit au saint roi la mort de son frère : « Dieu » nous châtie, répondit-il ; que son nom soit béni ; » et, en parlant ainsi, des larmes inondaient son visage. Cependant les Sarrasins, maîtres de la campagne , coupaient toute communication entre le camp et Damiette. La famine fut bientôt affreuse. Pour in 23
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comble de malheur, les cadavres, amoncelés dans les eaux du Nil, amenèrent la peste dans Famée. Il fallut songer à une retraite que l'épuisement et la diminution des troupes rendaient presque impossible. Cependant la sagesse et le courage de saint Louis, qui suppléaient à tout, auraient peut-être réussi à l'effectuer; mais la charité héroïque qu'il avait déployée, en soignant les pestiférés de ses propres mains, lui fut fatale. Atlaqué lui-même de la maladie, il se vit bientôt dans un état désespéré. Les Sarrasins profitèrent de ce moment pour investir les croisés d'une ceinture infranchissable. L'armée tout entière fut faite prisonnière; le roi, les comtes do Poitiers et d'Anjou, l'espoir de la France, l'honneur de la chrétienté, la gloire de l'Occident, étaient au pouvoir des Sarrasins. Quand on apprit celte nouvelle à Damiette , la reine Marguerite , qui y était restée , venait de mettre au monde un fils. Elle lui dcnna le nom de Tristan, «c parce que, dit Joinville, il était né en tristesse et pauvreté. » Saint Louis ne se montra pas moins grand dans les fers que sur le trône. Les Musulmans, qui le gardaient, ne pouvaient se lasser d'admirer sa patience, son égalité d'âme et son inébranlable fermeté, a Nous te regardions comme notre captif et notre esclave, » lui disaientr-ils, et tu nous traites, dans les chaînes, comme » si nous étions nous-mêmes tes prisonniers. » Le sultan d'Egypte , Almohadan , plein de respect pour cette grande et sainte infortune , avait envoyé au roi des médecins qui le guérirent. Quelques jours après, le sultan lui ht proposer de rendre Damiette, et de donner, pour sa rançon, un million de besaiis d'or (1). « Allez dire à votre maître, répondit-il aux envoya » qu'un roi de France ne se rachète pas à prix d'argent. Je don- » nerai cette somme pour mes sujets, et Damiette pour ma p<*- » sonne. » On lui proposa, pour garantie du traité, une formulé de serment qui lui parut contraire à ses principes religieux. A refusa constamment de la souscrire, malgré les menaces terrible des infidèles, « Faites de moi ce que vous voudrez, leur dit-il >
(1) Le besant, ou plutôt byzantin, monnaie grecque d'origine, valait enviro dix sous d'argent, ou demi-livre tournois. Un million de besants valait dooccjo^ cent mille livres tournois.