CHAPITRE PREMIER
situation du monde chrétien demandait alors qu'une tète habile dirigeât une main vigoureuse. Au Nord, la mort de Rodolphe de Habsbourg (1291) venait de laisser l'empire vacant; les rivalités d'Adolphe de Nassau et d'Albert d'Autriche divisaient l'Allemagne. Le roi de France, Philippe-le-Bel , et Edouard Ier, roi d'Angleterre, commençaient cette lutte qui, suspendue pendant quelques années, devait plus tard conduire la France sur le penchant de sa ruine. Au Midi, la Sicile, toute dégouttante du sang français, répandu dans les Vêpres siciliennes, et rangée sous le patronage de la maison d'Aragon , défiait également les censures de l'Eglise et les armes de Naples ; tandis que le contrecoup de cette révolte se faisait ressentir en Espagne. En Italie, Venise, Gênes et Pise étaient en guerre; la Toscane s'agitait, émue par les Noirs et les Blancs, factions nouvelles, sorties de Pistoie, et qui envahissaient les villes avec la rapidité d'un torrent.
3. Boniface VIII se mit à l'œuvre. Son but était la pacification générale. Mais les haines réciproques étaient trop vives pour céder aux exhortations du père commun des fidèles. Les efforts du Pape échouèrent partout d'abord, excepté en Aragon. Par la médiation de Boniface, un traité de paix fut conclu entre Jacques II et Charles II, roi de Naples, à la condition que Jacques II consentirait à payer le tribut annuel de trente onces d'or, que son aïeul avait stipulé en faveur de l'Eglise romaine; qu'il prêterait son concours pour faire rentrer la Sicile sous la puissance de son roi légitime, et commencerait par en retirer les corps auxiliaires aragonais. En dédommagement, le Pape promit à Jacques II la souveraineté de la Sardaigne et de la Corse, deux anciens fiefs du Saint-Siège, souveraineté qu'il conféra solennellement à ce monarque l'année suivante (1297). Une allégresse générale éclata à la nouvelle de cette paix; mais elle dura peu. Les Siciliens n'avaient point été appelés aux négociations. Quand ils en apprirent le résultat, les grands du royaume indignés de retomber, sans leur aveu, sous une domination qu'ils détestaient, s'écrièrent : « Ce n'est point avec du parchemin, » mais avec le fer que les Siciliens cherchent la paix I » Ils députèrent au roi d'Aragon pour le supplier de ne pas abandonner
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ses fidèles sujets; et, sur le refus du monarque de manquer à la foi des traités, ils donnèrent le trône de Sicile à Frédéric, son frère, qui se faisait, quelques mois plus tard, proclamer solennellement à Païenne. La Sicile retombait ainsi dans les horreurs de la guerre.
4. Cependant une sédition, plus formidable que toutes les précédentes, venait d'éclater à Rome. Le parti gibelin s'était soulevé tout entier sous la conduite des cardinaux Jacopo et Pietro, chefs de la puissante famille des Colonna (1). Boni face VIII fulmina contre les rebelles une sentence d'excommunication, dans laquelle il déposait Jacopo et Pietro de toute dignité ecclésiastique, et déclarait inhabiles à recevoir les saints ordres tous les membres de la famille Colonna jusqu'à la quatrième génération. Il ajoutait à ce décret une citation, pour les cardinaux déposés, à comparaître devant le Saint-Siège, dans l'espace de dix jours, sous peine, ce délai expiré, de voir confisquer tous les biens de leur famille. Les Colonna, au lieu de se rendre à la citation pontificale, firent afïïcher aux portes des églises de Rome , et déposer sur l'autel même de Saint-Pierre , une protestation dans laquelle ils traitaient Boniface VIII d'antipape, sous le prétexte que l'abdication de saint Célestin V avait été contraire aux canons ; et ils en appelaient à un concile général des procédures qu'on pourrait faire contre eux. A cet excès d'audace, le Pape répondit par une mesure plus terrible encore. Le 23 mai 1298 une nouvelle bulle confirmait la première sentence d'excommunication, et l'étendait à tous les membres de la famille, confisquait leurs biens, les rendait incapables de tester, défendait de leur prêter aide et protection, sous peine de partager la sentence dont ils étaient frappés, et jetait l'interdit sur les lieux où ils chercheraient un asile. Les Colonna ne se soumirent point. Chassés de Rome, dépouillés de leurs trésors, ils vinrent concentrer toutes leurs forces dans Ja ville de Palestrina. Boniface VIII ne pouvait laisser impunie leur révolte sacrilège. Les troupes pontificales vinrent forcer Jes Colonna dans leur dernier asile, et, l'an 1298, les deux cardi-
(1) Depuis l'abdication de Céleslin V, les Colonna avaient déclaré qu'ils ne reconnaîtraient jamais son successeur comme Pape légitime.