CHAPITRE II
avait abandonné Blanche de Bourbon, son épouse, une des princesses les plus accomplies de son siècle , pour se livrer à tous les désordres d'une passion criminelle avec une aventurière, nommée Maria Padilla , qu'il remplaça bientôt par Jeanne de Castro. Il ne rougit pas de contracter un mariage avec cette dernière, malgré les liens qui l'unissaient à la reine , et il se trouva deux prélats indignes, l'évèque d'Avila et l'évêque de Salamanque, qui prononcèrent le divorce et bénirent l'union sacrilège. Blanche de Bourbon fut enfermée au château de Siguenza. L'évêque de cette ville, ayant osé prendre le parti de l'infortunée princesse, fut jeté dans les fers. A cette nouvelle Innocent VI envoya un internonce en Castille , fulmina contre Pierre-le-Cruel , Jeanne de Castro, Maria Padilla et les deux prélats courtisans, une sentence d'excommunication. L'interdit fut en même temps lancé sur tous les Etats de Castille. Le langage du souverain Pontife , dans cette circonstance , fut digne du vengeur de la religion et de la morale outragées. «L'univers entier, disait-il au tyran, y> retentit du bruit de vos désordres; le scandale de votre vie » n'est plus un secret pour personne. Dieu vous avait établi pour » redresser les erreurs des peuples, et c'est vous qui égarez les » peuples! 0 crime! 6 infamie! Le glaive que le Très-Haut a » remis dans vos mains , pour châtier les méchants et défendre » les bons, vous le tirez pour persécuter une femme innocente! » Pierre-le-Cruel répondit au souverain Pontife en envoyant des bourreaux, qui mirent à mort l'infortunée Blanche de Bourbon dans son cachot. Les foudres de l'Eglise échouaient ainsi contre la barbarie et la cruauté couronnées; mais Blanche de Bourbon était une princesse de France; la France aura Duguesclin pour la venger.
30. Ce royaume était alors tombé dans un degré d'abaissement tel, qu'on put craindre un instant pour sa ruine. En 1356 la guerre s'était rallumée, avec plus de fureur que jamais, entre Jean-le-Bon et Edouard III. A la tête de 80,000 hommes, le monarque français avait réussi à cerner , sur une montagne voisine de Poitiers, 16,000 Anglais commandés par Edouard en personne, et le prince de Galles, son fils. Le cardinal de Talleyrand, légat du Pape, accourut au milieu des puissances belligé-
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rantes, et fit entendre des paroles de paix. Les Anglais , qui se croyaient perdus sans ressource , offraient de céder toutes leurs conquêtes. Talleyrand supplia Jean II d'épargner le sang chrétien et d'accepter des offres aussi avantageuses; Jean II fut inflexible. Jamais bataille n'avait été engagée avec plus de présomption ; jamais bataille ne fut perdue avec plus de honte. Les Anglais ne cherchaient que la mort; ils se battirent comme des lions, et la victoire la plus inespérée couronna leurs efforts. 10,000 chevaliers , l'élite de la noblesse française, restèrent sur le champ de bataille. Le roi, son fils, et une foule de grands seigneurs, furent faits prisonniers (1356). La France entière jeta des cris de douleur et se couvrit de deuil à la nouvelle de cet immense désastre. Innocent VI, qui n'avait pu le prévenir, mit aussitôt la main à l'œuvre pour le réparer. Une trêve fut conclue à Metz (1357), pour deux années, entre le prince de Galles et le dauphin Charles, qui avait saisi les rênes du gouvernement après la captivité de son père ; elle fut due aux négociations du cardinal de Talleyrand. La trêve expirée , Edouard III recommença la guerre contre un royaume sans armée, ravagé par les perfides entreprises de Charles-le-Mauvais, roi de Navarre, et dont les factions soulevées les unes contre les autres semblaient se disputer les lambeaux. Innocent VI pouvait seul sauver la France : il le fit. Androin de la Roche, abbé de Cluny , fut chargé par le Pape de négocier la paix. Les conférences s'ouvrirent au village de Brétigny, à une lieue de Chartres, et le traité fut signé le 18 mai 1360. Cette paix réduisait la France à quelques provinces, et accordait à l'Angleterre une prépondérance prodigieuse; mais elle brisait les fers de Jean II. On regarda alors la paix de Brétigny comme un chef-d'œuvre de politique. Il est permis, peut-être aujourd'hui encore, de le croire, quand on considère le besoiu impérieux qu'on en avait, les difficultés qu'il fallut vaincre pour y arriver, l'allégresse qu'elle inspira aux deux partis, la reconnaissance dont son auteur devint l'objet, puisque Anglais et Français réunirent leurs instances près du Pape, à l'effet d'obtenir le chapeau de cardinal pour l'abbé Androin, comme récompense de son habile négociation* 31. La Papauté veillait aux besoins généraux du monde ca-