CHAPITRE TTT
tifes romains. La multiplicité des obédiences ne scindait donc la société chrétienne que pour une question de forme, et non sur un point fondamental de dogme ou de droit. Lorsque le temps aura calmé les passions, lorsque les peuples, fatigués de luttes, auront senti le besoin de revenir à une même pensée, ce sera encore aux pieds de la Papauté , restée souveraine et immuable, malgré le désordre des révolutions, qu'ils viendront abjurer leurs haines et retrouver les étreintes de la charité chrétienne. Jamais l'Eglise ne courut, en apparence, de périls plus évidents; et pourtant jamais elle ne fut plus réellement grande , surmontant, par la force de son institution, les désordres qu'en* fautait le déchirement de son autorité ; réclamant contre les abus; appelant les réformes; faisant briller partout, comme un contrepoids aux scandales, les plus sublimes vertus; défendant la vérité contre les attaques de l'hérésie ; foudroyant Wicleff , Jean IIus, Jérôme de Prague et leurs adhérents; continuant à guider le monde dans le chemin de la justice et de la vérité. Jamais l'Eglise n'a été plus admirable que pendant cette formidable tempête, nommée le Grand Schisme; jamais elle n'a montré, d'une manière plus éclatante, la divinité du bras qui la soutient et la dirige. Si elle n'eût été qu'une institution humaine, elle aurait infailliblement succombé dans des conjonctures où les ressources du génie, les forces de l'intelligence, le concours de tous les docteurs, l'autorité de tous les princes , les efforts des saints eux-mêmes, étaient impuissants.
3. Les historiens qui ont eu à raconter cette époque orageuse se sont divisés sur la manière de fixer la succession légitime des souverains Pontifes, au milieu de tant et de si ardentes controverses. H en est qui se refusent à donner la qualification d'antipapes, aux Pontifes qui siégèrent à Avignon (1). Pour nous, nous ne croyons pouvoir nous tromper en suivant, ici comme
(!) M. l'abbé Christophe, dont le travail nous a servi de guide depuis le pontificat de Clément V, est de ce nombre. Nous sommes forcé ici d'être d'une opinion différente de la sienne : nous donnerons les motifs de cette détermination à mesure que le récit des faits les amènera naturellement sous notre plume. Cette divergence ne nous empêche pas de rendre hommage à son talent et au mérite incontestable de son livre, auquel nous avons fait de larges emprunts.
îiOfl urbaw yi (Î37&-1389).
' toujours , Fusage dte P Eglise romaine, qui a inscrit au catalogue des souverains Pontifes les noms de ceux qui ont siégé à Rome , pendant la durée du grand schisme ; et qui relègue , parmi les antipapes, les deux Pontifes d'Avignon. Nous ne savons pas être catholique à demi. D'ailleurs , une seule considération préliminaire suffira pour justifier , en dehors du principe d'autorité , le parti que nous embrassons. Y avait— il , au moment de l'élection de Clément VII, à Fondi , par les cardinaux dissidents , un Pape déjà élu ? L'histoire à la main , cette question ne peut être résolue que par l'affirmative. En effet , depuis trois mois , Urbain VI était reconnu, en qualité de Pape légitime, par toutes les Eglises du monde catholique. Les cardinaux qui procédaient à une nouvelle élection, avaient, pendant tout ce temps, donné les preuves les moins équivoques de leur soumission à ce Pape. Us en avaient reçu des grâces, des faveurs, des dignités ; ils avaient eux-mêmes procédé à la cérémonie de son couronnement ; ils avaient enxmèmes notifié son élection à tous les princes delà chrétienté. Aucune protestation ne s'était produite de leur part. Il y avait donc bien réellement un Pape, quand ils élurent Clément VII, et ce pape était Urbain VI. Vainement voudrait -on soutenir que l'élection n'avait pas été libre. Nous examinerons cette objection en racontant les faits. Mais la violence n'avait duré qu'un jour. Depuis trois mois les cardinaux étaient libres , et , pourtant , ils n'avaient pas protesté ; ils avaient juré fidélité à Urbain VI. Nous le répétons , il y avait un Pape , au moment du conclave de Fondi. Donc Clément VII, qui y fut proclamé, est un antipape. Ces faits nous semblent clairs et précis , dégagés que nous sommes des préjugés et des passions contemporaines. Ils le paraissaient moins dlors ; et voilà pourquoi le schisme fut si terrible. Il était indispensable de poser ces bases fondamentales , comme préliminaire au récit des faits que nous allons maintenant poursuivre.
4. A la mort de Grégoire Xï , les seize cardinaux présents à Rome se réunirent en conclave , au palais du Vatican. La place Saint-Pierre était inondée d'une multitude en armes, qui criait : « Nous voulons un Pape romain! » L'inquiétude de la population était naturelle, en présence des dispositions bien connues de la plupart des cardinaux , qui prétendaient élire un Pape fran—
CÏIAPITRE III.
çmsr pour en obtenir plus tard une nouvelle translation du Saint- Siège à Avignon. Mais le vœu du peuple n'était pas facile à réaliser. Il n'y avait que deux cardinaux romains. L'un était trop jeune et n'avait pas encore atteint l'âge canonique ; l'autre au contraire était accablé par les infirmités de la vieillesse ; il mourut au sortir du conclave. Pendant toute la nuit , la foule armée stationna autour du Vatican, en redoublant ses cris. Sous le coup de cette pression, les cardinaux français durent renoncer au projet de cboisir le Pape dans leur sein. On émit la proposition d'ha- ^ biller un franciscain du costume pontifical , et de le présenter au peuple , comme le Pape élu , pour calmer son agitation. Mais le cardinal de Limoges , chancelier du roi de France , se levant , parla en ces termes : a Nous ne pouvons choisir qu'un Pape ita- » lien : or , vous , cardinal de Florence (Pieiro Corsini) , vous ne » pouvez prétendre à la Papauté , parce que votre république est • » ennemie de l'Eglise romaine. Vous, cardinal de Milan (Simon » de Brossano) , ne le pouvez davantage, parce que vous êtes su- » Jet des Visconti , qui ont toujours combattu contre les droits » de l'Eglise. Vous , cardinal Orsini , vous êtes trop jeune pour » être Pape. Vous, cardinal Thebaldeschi , vous êtes trop vieux. » Conséquemment , je choisis en dehors du sacré collège , et je * donne ma voix à Barthélemi Prignano, archevêque de Bari. » Ces paroles furent un trait de lumière ; toutes les voix, à l'exception de deux, se réunirent immédiatement sur l'archevêque. Ce prélat avait , sous Grégoire XI , dirigé la chancellerie romaine avec la plus grande distinction, et il s'était acquis , dans l'exercice de sa charge , une estime universelle et méritée. Dans les conférences particulières qui précédèrent le conclave , les cardinaux avaient déjà songé à lui , pour l'élever au souverain pontificat : cette circonstance explique la faveur qui accueillit son nom, dès qu'il eut été prononcé par le cardinal de Limoges. Cependant Barthélemi de Prignano était absent. Les cardinaux n'osaient annoncer son élection à la multitude , parce qu'il n'était pas Romain. L'effervescence populaire était à son comble ; la foule demandait toujours un Pape romain , et Prignano était Napolitain. Cependant L'archevêque de Bari fut mandé au conclave. En apprenant son élection , il s'excusa sur son incapacité
508 urbain vi (1378-1389).
et refusa de donner son consentement. Les cardinaux le supplièrent d'accepter ce glorieux fardeau. Il se laissa fléchir à leurs instances, donna enfin son adhésion et prit le nom d'Urbain VI, au chant du Te Deum et aux acclamations delà foule ivre de joie. Tous les cardinaux vinrent lui rendre hommage, l'accompagnèrent dans la cérémonie du possesso, et assistèrent à son couronnement qui eut lieu à Saint-Pierre, le jour de Pâques 1378. Us notifièrent en même temps l'élection à ceux de leurs collègues restés à Avignon et aux princes chrétiens de l'Europe. Urbain VI fut donc reconnu par la chrétienté tout entière. Les cardinaux formèrent sa cour, lui prêtèrent serment comme ils l'avaient prêté à son prédécesseur, sollicitèrent ses faveurs et ses grâces; et l'un d'entre eux, le cardinal Glandève, fut promu à l'évêché d'Ostie. Cet état de choses dura trois mois, sans aucune protestation contraire.
5. Cependant le nouveau Pape apportait sur le siège de Saint- Pierre une énergie qu'on traita bientôt de violence, une sévérité de principe qui fut taxée de rigorisme , une franchise de parole qu'on accusa d'emportement. Dès les premiers jours de son exaltation, il annonça hautement son intention d'obliger les titulaires à résider dans leurs bénéfices, de réformer le luxe de la cour romaine. Il publia même une loi somptuaire , à laquelle il s'astreignit le premier, et dans laquelle il réglait la tenue des équipages et jusqu'aux repas des cardinaux. C'était là, il faut en convenir, une conduite digne d'un Pape. Mais peut-être Urbain VI ne tint-il pas assez compte de la force d'une longue habitude, et de l'espèce de prescription constituée par un usage non interrompu. « Ceux qui connaissent l'humanité et son orgueilleuse » faiblesse, savent qu'on n'arrive à réformer ces imperfections » que par une pente insensible, et qu'on ne la retient jamais » plus fortement dans le mal, qu'en voulant la précipiter dans » le bien (1). » Ces mesures lui aliénèrent l'esprit des cardinaux. Un nouvel incident acheva de les aigrir : ils firent la demanda formelle à Urbain VI de transférer le Saint-Siège à Avignon. Le Pape refusa positivement; et certes, les derniers événements
(1) Hiitoire de la Papauté pendant le xiv* siècle, t. III, p. 19.