CHAPITRE m
ne lui donnaient que trop raison. Ce fut pourtant le prétexte que les cardinaux saisirent , pour se séparer ouvertement d' Urbain VI. Ils se réunirent à Anagni, publiant leur intention de procéder à une élection nouvelle, parce que, disaient-ils, « la première n'avait pas été libre. » Les trois cardinaux italiens étaient restés près du Pape. Pour les séduire, ceux d'Anagni leur écrivirent individuellement, en promettant à chacun d'eux la Papauté. Ils se laissèrent gagner à cet appât , et vinrent se joindre aux dissidents. Pendant que l'intrigue et l'ambition faisaient ainsi le vide autour d'Urbain VI, sainte Catherine de Sienne accourait à Rome, et apportait au Pape le secours de ses vertus et de sa brûlante éloquence, t Est-il donc vrai, écrivait-elle aux cardinaux » d'Anagni, qu'au lieu d'être les boucliers de la foi, les défen- » seurs de l'Eglise , les pasteurs du troupeau, vous êtes des meri cenaires et des ingrats! Car vous savez la vérité, vous savez et » vous l'avez redit mille fois qu'Urbain VI est Pape légitime; * que son élection a été bien plutôt l'œuvre de l'inspiration di- » vine, que de votre industrie humaine. Quelle est donc la cause » de votre changement, sinon le venin de l'amour-propre qui » empoisonne le monde? Voilà pourquoi , au lieu d'être les co- » lonnes de l'édifice, vous flottez au gré du vent, comme la paille » légère. Au lieu d'être les fleurs qui parfument l'Eglise , vous t l'infectez de vos erreurs; au lieu d'être la lumière placée sur la i montagne , vous marchez à la suite de l'ange des ténèbres, t Cette lettre admirable et que nous voudrions pouvoir citer tout entière, fut sans résultat. Urbain VI fit une dernière tentative : il offrit aux cardinaux de soumettre ses droits à l'examen d'un concile général. Ils refusèrent , et ce sera, pour leur mémoire, une tache éternelle. Urbain VI fit alors une promotion de vingtsix autres cardinaux, pour remplacer près de lui les dissidents. Chose remarquable l Dans cette lutte que rien ne saurait excuser de la part des cardinaux , pas même les violences et la dureté qu'ils reprochaient au pape, Urbain VI , ce Pontife si emporté, si peu maître de lui-même, disaient-ils, ne songea pas à employer contre des rebelles les armes de l'Eglise ; et pourtant les cardinaux inondaient alors le monde d'un manifeste , dans lequel ils traitaient le Pape d'apostat et d'intrus.
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6. Celte situation violente se dénoua par un résultat facile à prévoir. Les cardinaux dissidents quittèrent Anagni, où ils se croyaient peu en sûreté; et, sur la prière de Jeanne , reine de Naples , qui avait embrassé leur parti , ils se transportèrent à Fondi , ville des Etats napolitains. Là , ils se formèrent en conclave le 20 septembre 1378 ; et, dès le premier tour de scrutin,, au grand étonnement des trois cardinaux italiens , dont chacun se croyait sûr d'être élu, ils proclamèrent Robert de Genève, sous le nom de Clément VII. Le schisme était consommé. Robert de Genève comptait dans sa famille une illustration ancienne , des alliances avec la plupart des maisons royales de l'Europe. On ne pouvait lui contester beaucoup de courage personnel et une magnanimité de caractère qui lui donnait des allures souveraines ; mais c'était un prélat d'une grande ambition , de mœurs séculières, passionné pour le faste, de goûts légers et frivoles : tel, enfin, qu'il le fallait pour accepter le rôle d'antipape. Sainte Catherine de Sienne protesta, de toute son énergie, contre l'élection schismatique. La plus grande partie de la chrétienté continua de reconnaître pour Pape légitime Urbain VI. L'Allemagne, la Hongrie, la Pologne, la Suède, le Danemarck, l'Angleterre , la Bretagne , la Flandre , l'Espagne , malgré quelques tergiversations des rois de Cas tille et d'Aragon, toute l'Italie septentrionale et , enfin, l'empereur de Constantinople , restèrent fidèles à son obédience. Le schisme aurait été étouffé en naissant ai la France n'eût embrassé le parti de Clément VII, qui vint se Jixer à Avignon , où il fut reçu avec enthousiasme. L'influence française entraîna les princes habitués à la subir, comme la reine de Naples, les rois de Chypre et d'Ecosse. Ce lut là toute l'obédienoe de l'antipape, malgré les adhésions et les nombreux manifestes de Y Université de Paris.
7. La question de6 deux prétendants pouvait se formuler ainsi : l'élection d'Urbain VI a-t-elle été canonique ou non? Les docteurs d'Oxford , en réponse aux acclamations des canonistes français, la résolurent d'une manière victorieuse. Voici leurs principaux arguments : ce 1° On <prétend que l'élection n'a pas
* été libre ; or, le peuple romain n'a point imposé aux cardinaux
* telle ou telle personne en particulier. Us demandaient, et avec
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» raison, que le Pape fut romain. Les cardinaux ne se sont pas t> même rendus à ce désir; ils ont choisi un Napolitain auquel la y> multitude ne songeait nullement. Ils ne peuvent donc se j> plaindre qu'on leur ait imposé un choix qui n était pas le leur. t> 2° L'archevêque de Bari , élu, refusa , avec la plus grande in- *> sistance , la Papauté qu'on lui offrait. Les cardinaux le »up- » plièrent de céder à leurs vœux. Si l'élection, primitivement, » n'eût pas été libre, elle l'était devenue alors. Au heu de la rér> voquer , les cardinaux la renouvelaient par leurs instances. Ils t> ne peuvent donc pas dire qu'Urbain VI a été élu malgré eux. » 3e Les cardinaux l'ont couronné. Ceux même qui s'étaient » éloignés de Rome y sont revenus pour cette cérémonie. Com- » ment seraient-ils venus sacrer un Pape qu'ils n'avaient pas d élu? 4° S'il y a eu violence , ce ne fut que pendant une nuit. » Or, durant 'trois -mois les cardinaux restèrent pacifiquement » avec Urbain VI , reçurent de sa main la sainte communion?, » lui prêtèrent serment de fidélité , en sollicitèrent et obtinrent » des grâces. Le peuple ne resta pas trois mois en armes autour » du palais pontifical. Les cardinaux étaient libres alors ; ils tnu~ » taient donc librement Urbain VI en Pape. 5° De deux choses » l'une : ou les cardinaux ont su que Barthélemi Prignano était y> Pape, ou ils ont su qu'il ne l'était pas. Si, à leurs yeux, » Prignano était Pape, pourquoi ont-ils élu Clément VII? S'il ne » l'était pas, pourquoi ont- ils notifié à toute la chrétienté son » élection comme légitime? Si cette notification n'était qu'un » mensonge , ils ont donc trompé toute la sainte Eglise de Dieu ; j> ils n'ont donc plus aucun droit à ce qu'on accepte désormais » leur témoignage. » Ces raisons nous paraissent péremptoircs. "Nous ne sachons pas qu'on y ait répondu jusqu'ici. Voilà pourquoi, à nos yeux comme au jugement de l'Eglise romaine, Urbain VI a été souverain Pontife légitime , et Clément VII antipape.
8. Un double anathème partit réciproquement Je Rome et d'Avignon contre les deux Pontifes rivaux ; imis ce fui là d'ailleurs le seul trait de ressemblance entre los deux pontifirats. Clément VII , pape des Français . se contentait du luxe de sa cour, percevait les revenus ecclésiastiques du royaume et humi-
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liait la dignité de sa tiare usurpée sous l'influence royale. « La- *> men table situation! s'écrie ici le Français Clémengis. Notre » Pontife Clément s'était tellement rendu l'esclave des hommes » de cour, qu'il recevait d'eux, sans oser se plaindre, les trai- » tements les plus indignes. C'était aux courtisans qu'il conférait » les évêchés et les autres dignités de l'Eglise. Il s'attachait les » princes par des présents, par les décimes qu'il leur accordait » sur le clergé, par l'ascendant qu'il leur laissait prendre sur les » ecclésiastiques : en sorte que les seigneurs séculiers étaient » plus papes que le pape Clément lui-même. » H faut pourtant dire, comme rectification de ces paroles d'un auteur contemporain, que Clément VII fit quelques choix honorables pour l'Eglise. Ce fut lui qui nomma, à l'évêché de Metz , saint Pierre de Luxembourg, né en 1369, dans la petite ville de Ligny. Ce jeune homme n'avait que quinze ans lorsque Clément VII l'appela au gouvernement de l'Eglise de Metz et le créa cardinal. Du reste il ne fut jamais ordonné prêtre. Les vertus et la sainteté précoce de Pierre de Luxembourg avaient devancé en lui les années. Il mourut à dix-huit ans, fut canonisé en 1527 et devint le patron de la ville d'Avignon, au sein de laquelle il avait passé les derniers instants de sa vie. Mais quel que fût son mérite , sa promotion à un évêché et au cardinalat peut, à juste raison, paraître prématurée, et Clément VII en la faisant avait plutôt obéi au désir de se créer une alliance avec une illustre et puissante famille, qu'il n'avait consulté les règles canoniques.
9. Urbain VI agissait tout différemment à Rome. On ne lui a jamais reproché aucune faiblesse coupable pour les princes. On pourrait dire, au contraire, qu'il portait trop haut le sentiment de la dignité et de l'indépendance pontificales. La seule accusa- , tion que l'histoire ait portée contre lui est celle d'avoir eu trop d'attachement pour le chevalier Prignano, son neveu. Par malheur ce favori était indigne de ses bontés, et l'incapacité du neveu, jointe à de honteux désordres, rejaillit avec plus d'éclat sur le caractère auguste du Pontife, son oncle. Le premier acte d'autorité d'Urbain VI fut de sévir contre la reine Jeanne de Naples, qui venait de donner à l'Italie le scandale du schisme en embrassant le parti de l'antipape. Cette défection était d'autant