chapitre m
les faiblesses de Jean XXIII , il les expia d'une manière terrible. Le coup de fondre qui termina son pontificat; brisa pour toujours ses espérances humaines; et il ne fut jamais plus grand que lorsque, abattu par le malheur, il égala ses infortunes par une soumission admirable.
30. Le règne de Jean XXIII fut inauguré par une série de triomphes que les revers suivirent de près. Une tentative de Ladislas, roi de Naples, pour surprendre Rome, échoua par la valeur et le dévouement des troupes de l'Eglise. Une députation des Romains vint prier le nouveau Pontife de transporter son siège dans les murs de la Ville éternelle. Il céda à leurs instances, et son entrée dans la cité des Apôtres eut lieu avec une pompe inusitée. Jean XXIII avait appelé Louis d'Anjou pour l'opposer à Ladislas. Il nomma le prince français gonfalonier de l'Eglise romaine et lui en remit la bannière. A la tête d'une brillante armée, Louis entra dans le royaume de Naples et remporta snr son rival la célèbre victoire de Roccasecca (1 9 mai 1411).' C'en était fait de Ladislas, si Louis avait su profiter de sa victoire. Mais les Français sont plus guerriers qu'organisateurs. Ladislas employa tous les moments que perdait son adversaire. Il réussit à rallier les débris de son armée, mit ses forteresses en état de défense, et occupa les divers passages par où l'ennemi pouvait pénétrer dans le cœur du royaume. Bientôt Louis d'An* jou, manquant d'argent et de vivres, ne fut plus en état de tenir la campagne, et ne songea qu'à ramener son armée à Rome, d'où il partit lui-même pour retourner en Provence. Un an après (1413), Ladislas était sous les murs de Rome à la tête de forces imposantes. Les soldats pontificaux abandonnèrent leur poste à l'apparition des Napolitains. La ville fut livrée au pillage et le Pape s'enfuit presque seul à Viterbe pendant que Ladislas complétait la soumission de la campagne de Rome.
31. Cependant le trône impérial était devenu vacant par la mort de Robert de Bavière (1410). L'empire était une proie offerte à l'ambition des princes allemands. Parmi les candidats sérieux, detix se présentaient, rivaux d'influence : Sigismond, roi de Hongrie; Josse, marquis de Moravie et électeur de Brandebourg. Dès qu'on vit ces deux puissants compétiteurs entrer
536 jean xxm (1410-1415).
en lice, tous les autres s'effacèrent et la question de l'empire les concerna seuls. Pour donner plus de poids à ses prétentions, Si gis moud se hâta de solliciter l'appui de Grégoire XII, dont il suivait le parti , promettant de faire ses efforts pour terminer le schisme en sa faveur. Mais Jean XXIII, en habile politique, comprit l'avantage qu'il pourrait tirer d'une alliance avec le roi de Hongrie. Il n'épargna rien pour l'amener à son obédience, et lui offrit son patronage que celui-ci accepta. Jean XXIII s'empressa donc d'écrire aux électeurs pour désigner à leurs suffrages le roi de Hongrie comme le prince le plus capable de porter dignement la couronne impériale. Sa proclamation fut toutepuissante, et Sigismond fut proclamé, par la diète de Francfort, empereur d'Allemagne (1410). Jean XXIII croyait s'être acquis un allié fidèle dans la personne de Sigismond. Réfugié à Viterbe, il lui écrivit pour solliciter son secours contre Ladislas. Mais le nouvel empereur avait des vues d'un ordre plus élevé. Il crut qu'il serait plus digne de lui de travailler à l'extinction du schisme que d'intervenir dans une querelle particulière. En conséquence, sans répondre à ce qui faisait l'objet des lettres du Pape, il lui envoya des ambassadeurs, à l'effet d'en obtenir l'indication d'un concile pour l'année suivante. Jean XXIII avait toujours espéré terminer l'affaire du schisme par des voies amiables; la proposition de l'empereur l'effrayait. Cependant il fallut se résigner, et il envoya des légats à Sigismond pour concerter avec lui le lieu le plus propre à la tenue du concile. Sigismond désigna Constance, ville de ses Etats, et l'ouverture fut fixée au 1er novembre 1414. Un événement heureux pour Jean XXIII, et ce fut le dernier, précéda cette date célèbre. Ladislas mourut subitement à Naples (1414), laissant le trône à Jeanne II , sa sœur. Sa mort délivrait l'Italie dont il méditait la conquête, et qui n'aurait pu, selon toutes les probabilités, résister à son armée formidable et à sa politique ambitieuse.
32. Les regards du monde catholique étaient fixés sur la ville de Constance. Toutes les illustrations de la chrétienté s'y rendirent. Dix -huit mille ecclésiastiques de tous rangs encombrèrent la ville et les environs. L'Europe entière était en mouvement. L'empereur Sigismond vint en personne prendre part
cHAprniE m.
aux délibérations de cette immense assemblée. Les nonces de Grégoire XII et de Benoit XIII y arrivèrent munis des pleins pouvoirs de leurs maîtres. Jean XXIII hésita d'abord sur le parti qu'il avait à prendre ; mais enfin les cardinaux le décidèrent à venir présider le concile en personne. Il l'ouvrit, le 5 novembre, avec la pompe éblouissante qu'il aimait à déployer dans les grandes représentations; mais cette cérémonie enivrante, dans laquelle il affectait de faire resplendir les gloires de la Papauté, ne fut qu'un triomphe éphémère. Pour établir l'ordre dans les délibérations d'une assemblée aussi nombreuse, on convint de la diviser par nations, à chacune desquelles il ne fut accordé qu'une seule voix. Les nations furent au nombre de quatre : l'Italie, la France, l'Allemagne et l'Angleterre. On y ajouta depuis celle d'Espagne, quand on eut terminé le procès de Pierre de Lune. Chaque nation conférait à part sur les différentes matières soumises aux délibérations. La majorité des voix constituait le suffrage unique de chacune d'elles. Le résultat de leurs conférences était ensuite communiqué dans des congrégations générales et lu aux sessions du concile. Cette organisation fit disparaître, pour Jean XXIII, l'avantage qu'il aurait pu espérer du nombre prépondérant des prélats italiens. La première question soumise au concile fut celle du mode à adopter pour procurer l'union. Deux moyens se présentaient : la reconnaissance absolue de Jean XXIII, et la déposition des deux autres Pontifes; ou la cession simultanée des trois prétendants et l'élection définitive d'un Pape universel. Le premier mode fut soutenu tout naturellement par Jean XXIII, et peut-être il eût prévalu, sans la publication d'un mémoire, où la personne du Pontife et sa vie privée étaient l'objet des plus graves inculpations. Sous le coup de ce manifeste accusateur, Jean XXIII perdit à la fois sa considération et l'énergie qui lui eût été nécessaire pour dominer plus longtemps les esprits. Un décret, lu dans la cinquième session, lui ôta toute espérance. La voie de la cession, pure et simple, fut unanimement adoptée. On présenta à Jean XXIII une formule de renonciation ainsi conçue : « Pour le » repos de tout le peuple chrétien, je déclare, promets, prends » l'engagement, fais vœu à Dieu, à l'Eglise et à ce saint concile,
538 jean xxni (1110-1415).
» de donner spontanément et librement la paix à l'Église, par » ma cession simple du pontificat, aussitôt que le présent concile » le jugera à propos et quand cette mesure pourra amener le » rétablissement de l'unité, d Le Pape lut cette formule en silence, et lorsqu'il eut fini : «Mon intention, dit-il, a toujours été » de donner la paix à l'Eglise; c'est pour cela que je suis venu à p Constance. J'accepte la formule. » A cette déclaration, l'empepereur, les cardinaux, tous les membres du concile présents éclatèrent en actions de grâce; les cloches sonnèrent en signe de réjouissance; le Te Detem fut chanté solennellement, et des larmes coulèrent de tous les yeux. Le lendemain, le Pape officia pontificalement. Âpres la messe, assis sur son siège, devant l'autel, le visage tourné du côté de l'assemblée, il lut à haute voix la formule acceptée la veille. Lorsqu'il fut arrivé à ces mots : « Je promets, je m'engage, je jure, » il quitta son siège et a?a genou i liant au pied de l'autel, la main droite posée sur son coeur, il ajouta d'une voix pénétrée : « C'est ainsi que je promets. » À l'instant, il se fit dans l'assemblée une explosion d'actions de grâces. L'empereur se leva, remercia le Pape au nom du concile et en son nom ; puis, fléchissant le genou et déposant sa couronne, il lui baisa les pieds. L'allégresse du clergé et du peuple fut au comble.
33. Si Jean XXIII eût persévéré dans cette ligne de conduite, il eût pu perdre la Papauté, mais il se serait acquis une gloire immortelle et sans tache (1). Malheureusement, il se laissa aller
(1) À propos des difficultés que soulevait, de la part des Pontifes dont nous nous occupons, la renonciation à la Papauté, nous croyons devoir citer les paroles suivantes, remarquables par leur modération et leur sagesse : « Nous ne t croyons pas, dit M. Artaud de Montor, que, pour trouver la cause de cette si » longue résistance, il faille pénétrer dans tes replis d'une obstination ordinaire, » de cette obstination commune qui attache certains hommes à l'amour des choses » d'ici-bas. Peut-être ne faut-il pas attribuer aux défauts de l'humanité cette té- » nacité comme hors de nature qui tend à ne pas rendre ce qui a été reconnu > par des cardinaux , par des peuples entiers , par des princes , et à le regarder » comme une propriété que rien de ce qui a pouvoir parmi nous no parait avoir » le droit d'arracher. Abstenons-nous donc de jugements sévères et d'anathèmes
* inutiles et insensés! Dieu n'a pas fait les hommes assez forts pour qu'ils
• puissent renouveler souvent de tels combats. ■ (Hist. des souverains Pontifes* t.MH, p. 202.)