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13. Des préoccupations plus dignes d'un concile sérieux absorbèrent alors l'attention des Pères de Bàle. Les Hussites, munis des sauf-conduits de Sigismond , se présentèrent, au nombre de quatre cents, devant rassemblée. Leur entrée dans la ville offrit un spectacle plein d'émotion et d'intérêt. « La foule, dit JEnks » Sylvius, secrétaire du concile, attirée par la réputation d'une » secte si belliqueuse, était accourue sur leur passage. On con- » sidérait avec effroi leur habillement étrange, et jusque-là » inconnu, leurs visages terribles, leurs yeux qui lançaient des » éclairs et portaient l'épouvante. L'attention se fixait surtout » sur Procope Raze, leur chef, dont le nom seul inspirait la ter- » reur : C'est lui , disait-on , qui a tant de fois mis en fuite les » armées impériales, renversé tant de villes, massacré tant de » milliers d'hommes; capitaine invincible, hardi, intrépide, » infatigable, aussi redoutable à ses propres soldats qu'à ses » ennemis. » Procope demanda, au nom de son parti, qui s'était décoré du nom de Calixtins , parce qu'ils revendiquaient, pour les simples fidèles, l'usage du calice : 1° la communion sous les deux espèces, pour les laïques; 2* pour tous les prêtres, la liberté entière de prêcher partout la parole de Dieu; 3° une loi canonique qui interdit aux ecclésiastiques la possession des biens temporels ; 4° la déclaration que chaque fidèle est autorisé à punir par lui-même et comme il l'entend les pécheurs publics. Ces prétentions, dans le sens absolu où elles étaient formulées, furent repoussées par le concile. On proposa sur les quatre articles les modifications suivantes : « La coutume de communier le peuple, » sous la seule espèce du pain , a été raisonnablement introduite » par l'Eglise, pour éviter le danger d'irrévérence et de profa- » nation qu'entraînerait l'usage du calice : nul ne peut changer » cette sage coutume sans l'autorité de l'Eglise. Cependant cette » Eglise a le pouvoir de permettre au peuple, dans des condi- » tions déterminées , la communion sous les deux espèces. Elle » pourrait même l'accorder aux Bohémiens, pour un temps, s'ils » consentaient d'ailleurs à rentrer sincèrement dans l'unité ca- » tholique. — Quant à la libre prédication de l'Evangile par tout » prêtre, elle doit invariablement rester soumise à l'approbation » de l'évêque diocésain. — La possession par les ecclésiastiques m. 3G
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» de biens temporels est autorisée par les exemples des deux » Testaments. On peut toutefois, et c'est l'intention de l'Eglise, » en prévenir ou réformer les abus par de sages règlements. — » Enfin, la punition des péchés publics ressort directement, au » spirituel, des tribunaux ecclésiastiques, et, au temporel, des » magistrats séculiers. Décréter le contraire serait légitimer toutes » les vengeances, éterniser les haines et autoriser des meurtres » sans fin. » On dressa sur ces bases un concordat qui satisfît les Calixtins et les Hussites modérés. Les Taborites, les Orphelins, les Orébites "s'opposèrent ouvertement à la réunion et reprirent les armes. Battus une première fois à Prague (1434), ils perdirent 20,000 des leurs. Une seconde défaite, dans la même année, coûta la vie à Procope Raze. Privés de leurs chefs, les sectaires admirent enfin les propositions du concile de Bàle, qui leur accorda la communion sous les deux espèces, jusqu'à ce qu'il fût pourvu, par une loi générale, à la pacification définitive. Les restes du parti hussitc se fondirent ensuite dans les sectes nouvelles, et formèrent un noyau d'opposition qui devait naturellement grossir plus tard le luthérianisme.
14. La conduite des Pères de Bâle dans cette importante affaire fut irréprochable, et c'est là leur seul mérite aux yeux de la postérité. Les instances faites par Jean Paléologue, pour le choix d'une ville plus rapprochée et plus accessible que Bàle, où l'on put opérer la réunion de l'Eglise grecque, fut le signal d'une révolte nouvelle de la part des Pères. Us ne voulaient pas quitter une cité où ils avaient prétendu régner en souverains. Vainement les ambassadeurs grecs les pressaient de ne pas faire entrer des considérations d'un intérêt secondaire, dans une négociation de cette importance, « Eh quoi ! leur disaient-ils, notre empereur, » le patriarche de Constantinople , nos prélats vont traverser les » mers et s'exposer aux périls d'une laborieuse et longue navi- » gation ; et vous refuserez de faire un voyage de sept à huit » jours, pour procurer une paix si désirée! » Les Pères se montraient inflexibles : et, dans leur vingt-cinquième session, le 7 mai 1 437, sans tenir compte de la protestation des légats apostoliques, ils décrétèrent que le concile pour la réunion de l'Eglise grecque se tiendrait à Baie ou à Avignon. De son côté, Eu-
gène IV publia une bulle par laquelle il fixait à Ferrare le lieu du concile et déclarait celui de Bàle dissous.
15. Régulièrement rassemblée devait croire ses opérations terminées; les légats du pape, ceux des évêques qui s'étaient fait remarquer par leur modération, le comprirent ainsi et se retirèrent. Il ne resta à Bàle, avec un nombre fort restreint de prélats, qu'une foule d'ecclésiastiques du second ordre, d'autant plus obstinés qu'ils avaient moins le droit de prendre une part active à des délibérations régulières. Tout ce parti, qu'on pourrait appeler la faction populaire, avait pour chef un Français, le cardinal L'Allemand, archevêque d'Arles. Ce prélat réunissait à de grandes et bonnes qualités, deux défauts qui l'engagèrent dans une fausse voie et l'y retinrent assez longtemps; il manquait, en certaines circonstances, de tact et de jugement et était d'une opiniâtreté invincible. Pour étendre sa popularité , il fit décréter, après la retraite des légats et des autres cardinaux, que les simples prêtres pourraient désormais avoir voix délibéra tive. On lui objecta le mot célèbre des Pères de Ghalcédoine : « Un » concile est une assemblée d'évêques et non de clercs; » il répondit par une subtilité indigne de son caractère. « Dans le sens » du concile de Ghalcédoine, diUil, un concile est une assemblée » d'évêques, de prêtres, de diacres, de sous-diacres, de lecteurs » et d'acolytes, mais non pas de simples tonsurés. » Or, dans PEglise d'Orient, il n'y avait pas de simples tonsurés à l'époque du concile de Ghalcédoine. D'ailleurs il est clair que, dans les paroles citées, on a prétendu établir la distinction entre les évêques et tout le clergé inférieur, y compris les prêtres. Cependant le nombre l'emporta, et la motion de l'archevêque d'Arles fut adoptée. Dès lors, le concile de Baie ne peut plus se comparer qu'au brigandage d'Ephèse. Dans sa vingt-sixième session, il commença à procéder contre le pape Eugène IV, qui fut cité, jugé, condamné et déposé comme contumace. Enfin cette série d'énormités fut consommée par l'élection d'un antipape. Le choix du conclave, improvisé à Bàle, tomba sur Amédée VIII, duc de Savoie, retiré alors à Ripaille, charmante .solitude, sur les bords du lac de Genève (1439). Amédée VIII avait gouverné ses Etats avec tant de justice et de prudence, que le code de ses lois, pu-
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blié en 1430 sous le titre de Statuts de Savoie , excita l'admiration de l'Europe et lui mérita le nom de Salomon de son siècle. En 1434, dégoûté du monde, il avait abdiqué le trône en faveur de Louis I#r, son fils aîné, et s'était retiré dans l'ermitage de Ripaille, où il institua, avec sept des seigneurs de sa cour, l'ordre militaire de Saint-Maurice. Quand l'élection des prélats schismatiques de Bâie lui fut notifiée , Àmédée VIII, qui ne songeait à rien moins qu'au souverain Pontificat, ignorait la valeur réelle de cette assemblée. Depuis six ans, le monde catholique s'était habitué à la considérer comme un concile œcuménique. Un petit nombre de théologiens plus éclairés que le vulgaire, avaient seuls suivi toutes ses vicissitudes et fixé leur opinion sur ce point. La masse des catholiques se trompait de bonne foi , en lui reconnaissant un caractère légitime. Amédée VIII était de ce nombre; on s'en étonnera beaucoup moins, si l'on veut considérer que des hommes bien plus compétents partageaient euxmêmes cette erreur, et qu'iËneas Sylvius ( plus tard Pape sous le nom de Pie II) était alors secrétaire du concile de Bàle, et avait assisté au conclave, en qualité de maître des cérémonies. Cependant Amédée VIII refusa d'abord l'honneur qu'on voulait lui faire; il avait peine à échanger les douceurs de sa solitude contre les embarras et les soucis d'un trône. Mais enfin il se laissa fléchir, accepta en versant des larmes et prit le nom de Félix V. H fit son entrée solennelle à Bàle, le 24 juin 1410, et fut couronné par l'archevêque d'Arles. La nouvelle obédience ne réunit que la Suisse , la Savoie et le Piémont. L'empereur Sigismond était mort en 1437, et son successeur immédiat, Albert II d'Autriche, n'avait régné que deux ans. En 1439 , la couronne impériale était passée sur la tête de Frédéric III. Ce prince, de concert avec Charles VII, roi de France, résolut d'observer la neutralité entre l'élu du concile de Bàle et Eugène IV. Cependant la France montra plus de penchant pour le concile schismatique où les Français dominaient. Charles VII fit même, à Bourges, dans une grande assemblée des princes du sang et des dignitaires de l'Eglise , sous le nom de Pragmatique sanction, un acte qui dut flatter les Pères de Bàle. Il y déclarait « que le concile général » est supérieur au Pape; il supprimait les annates, les réserves
» et les expectatives , dont la cour de Rome avait été jusque-là » en possession ; enfin il rétablissait les élections dans leur forme » primitive , en refusant au souverain Pontife le droit de nomi- » nation aux évêchés et aux bénéfices. » On a voulu donner à* cette Pragmatique sanction la valeur d'un concordat. Cette appréciation suppose l'oubli des éléments les plus simples de la jurisprudence. Le mot lui-même de concordat suppose deux parties contractantes. Or, il n'y avait à Bourges que le roi de France , statuant dans sa propre cause ; la cour romaine n'y était nullement représentée; Eugène IY ne fut pas même consulté. De quel droit la Papauté pouvait-elle être obligée à un traité qu'elle n'avait pas souscrit? Après la consommation du schisme, le concile de Bâle se prolongea malgré le discrédit général dans lequel il était tombé, jusqu'en 1443, époque où les guerres d'Allemagne forcèrent les prélats à se retirer. Telle fut l'issue d'une assemblée qu'on a trop longtemps décorée du titre de concile œcuménique. Nous n'y voyons qu'une protestation séditieuse de quelques prélats ambitieux contre la Papauté.
16. Le véritable concile général s'était ouvert à Ferrare, le 10 janvier 1438, sous la présidence du légat apostolique, saint Nicolas Albergati. Eugène IV fit son entrée solennelle dans cette ville, le 27 du même mois , cassa tous les décrets et tous les actes du faux concile de Bàle, et lança l'excommunication contre l'antipape et ses adhérents. Cependant la peste s'étant déclarée dans la ville, l'assemblée fut transférée à Florence, le 16 janvier 1439, et prit de là la dénomination de concile général de Florence, seizième œcuménique (1). Dès le 4 mars 1438, l'empereur Jean Paléologue, accompagné du patriarche de Constantinople et des évêques des principaux sièges d'Orient, après avoir débarqué à Venise, s'était rendu à l'assemblée. En abordant le Pape, l'empereur voulut mettre un genou en terre, mais Eugène IV le retint et l'embrassa tendrement. On avait fait venir de Rome les chefs de saint Pierre et de saint Paul, qui furent placés, avec le livre des saints Evangiles, sur un trône magnifique, comme pour consacrer, par la présence de ces augustes reliques, une réunion
(i) Nous suivons ici, pour les conciles œcuméniques, la nomenclature de Me Palma.
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solennelle. Dès le lendemain, les deux Eglises grecque et latine se trouvèrent en présence et la discussion commença. Les Latins, et notamment le cardinal Julien, se distinguèrent par leur science, leur logique, leur éloquence, et étonnèrent les Grecs, qui n'en avaient pas, à beaucoup près, une si bonne idée. On remarqua aussi , du côté des Orientaux , Bessarion , archevêque de Nicée, dont le beau génie était encore relevé par une grande droiture de cœur, et Marc, archevêque d'Éphèse, qui dégrada, an contraire, son talent, par une triste et invincible opiniâtreté. La discussion roula sur le Purgatoire, dont les Grecs refusaient d'admettre l'existence, au moins suivant la notion catholique; sur le pain azyme, comme matière de l'Eucharistie ; sur la vision béatifique, qui ne doit commencer, d'après les Grecs , qu'après le jugement général; sur la procession du Saint-Esprit, avec l'addition Filioque au Symbole; enfin sur la primauté du Pape. On s'entendit facilement sur les premiers articles. Mais les débats furent vifs et longs Fur les deux derniers. Les Grecs ne se rendirent, sur l'article de la procession du Saint-Esprit et de l'addition du Filioque, qu'après avoir parfaitement compris ce qu'ils avaient ignoré, ou feint d'ignorer jusque-là , savoir : que les Latins n'admettaient qu'un seul principe du Saint-Esprit, c'està-dire que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, tanguam ab uno principio. La difficulté que souleva l'article de la primauté du Pape, ne vint pas du côté des évêques ou des théologiens orientaux , mais du côté de l'empereur lui-même. L'empereur consentait bien qu'on reconnût la prééminence du Pontife romain, en général; mais il ne voulait pas qu'on pùt appeler, à son tribunal, du jugement de tous les patriarches, ni qu'on lui reconnût le pouvoir de convoquer, seul, les conciles généraux. Jean Paléologue sentait que si cet article était accepté, il se verrait enlever par là l'espèce de suprématie que ses prédécesseurs s'étaient arrogée sur l'Eglise; et il fut un instant sur le point de rompre toute la négociation. Mais les évêques grecs commençaient, de leur côté, à entrevoir la base de leur propre liberté et de leur indépendance, dans la liberté et l'indépendance du Pontife romain. Le patriarche de Constanlinople venait de succomber à une longue maladie, à Florence. On le trouva mort près