CHAPITRE V
Péninsule, qui l'avaient reçu à son arrivée, comme un libérateur, se préparèrent à lui fermer les chemins du retour, et à le traiter désormais comme un ennemi commun. Les alliances suivaient la fortune; c'est le cours ordinaire des choses humaines, dans tous les siècles et dans tous les pays. Seul, Alexandre VI, fidèle au traité conclu avec le roi de France, resta étranger à tous ces mouvements et garda la neutralité. Cependant les confédérés, au nombre de 40,000, attendaient Charles VIII, à la descente des Apennins, près de Fornoue. Il fallait vaincre ou périr. Les Français, en moins d'une heure, percèrent ce rempart vivant d'ennemis, et se retirèrent, du moins avec gloire, d'un pays où il avait été si facile de pénétrer, et d'où il était si difficile de sortir (1495). Ce fut là tout le fruit de l'expédition d'Italie. Le fameux Gonzalve de Cordoue, le vainqueur de Grenade et des Maures, envoyé au secours de Ferdinand II , acheva de chasser les garnisons françaises des places du royaume napolitain qu'elles conservaient encore; et tout reprit en l'Italie l'ordre accoutumé.
20. Alexandre VI n'avait pas oublié la défection des nobles Romains à l'heure du danger. César Borgia fut chargé de punir les coupables : sa vengeance fut terrible. Les mesures modérées n'entraient pas dans son caractère. Les Colonna, qui, les premiers, avaient trahi les intérêts du Saint-Siège , furent aussi les premiers châtiés. En vain, pour échapper à l'orage, avaient -ils placé leurs fiefs sous la protection du sacré collège. Vaincus par César, ils furent obligés de venir, en suppliants, présenter les clefs de leurs forteresses au souverain Pontife. Les Savelli obtinrent de même leur pardon, en se dépouillant de leurs richesses en faveur du Pape. Les Orsini, plus opiniâtres, furent aussi plus cruellement punis. Surpris dans une embuscade préparée par le duc de Valentinois, ils furent exécutés à Sinigagîia, comme traîtres à la patrie. L'acte de justice sévère exercé contre eux fut accompagné de circonstances odieuses, que l'histoire reprochera toujours à César Borgia.
21. Pendant ce temps, il se passait à Florence des événements dont les fastes de l'humanité n'offrent peut-être pas deux exemples. Jérôme Savonarole en était le héros. Jérôme Savonarole était un moine dominicain, prieur du couvent de Saint-
Marc, à Florence. Sa vie semblait destinée à s'éteindre silencieusement dans la solitude du cloître, où il édifiait tous les religieux par ses austérités et sa ferveur. Mais Fra Hiéronymo, comme on rappelait, avait reçu du ciel le don fatal du génie, et sa vertu ne se trouva pas à la hauteur de son talent. Savonarolc n'était rien; il prêcha, et son éloquence lui acquit bientôt un pouvoir qui lutta contre les Médicis et les vainquit. Au moment où Charles VIII arriva à Florence, il exigea des citoyens cent vingt mille écus d'or dont il avait besoin pour continuer sa marche. 0 avait donné vingt-quatre heures pour réaliser cette somme. On ne put la compléter, et le monarque en courroux menaçait de mettre la ville à feu et à sang. On va frapper à la porte du moine, c J'irai trouver le roi, > dit Jérôme, qui, depuis un an, dans ses prédications, ne cessait d'avertir le peuple, qu'çn punition de ses crimes, Dieu allait le livrer au pouvoir des Français. Savonarolc se présente en effet à la porte du palais ; les officiers refusent de l'admettre : mais il revient à la charge, et pénètre Jusqu'auprès du monarque. Entr'ouvrant alors sa robe, Savonarole découvre un crucifix, qu'il avait apporté, et le mettant sous les yeux de Charles : « Prince, lui dit-il, connaissez-vous cette » image? C'est l'image du Christ mort pour vous, mort pour moi,
> mort pour nous tous sur la croix , et qui , en mourant , pari donnait à ses bourreaux. Si vous ne m'écoutez pas, vous écou- » terez du moins Celui qui parle par ma bouche, le Roi des rois, » qui donne la victoire aux princes fidèles, qui renverse les im-
> pies. Si vous ne renoncez à vos projets homicides, si vous i persistez à vouloir réduire en cendres cette malheureuse cité, » les larmes de tant de victimes innocentes monteront jusqu'au » ciel, et seront plus puissantes que votre armée et vos canons, î Qu'importe au Seigneur le nombre et la force? Moïse et Josué, * pour triompher de leurs ennemis, n'eurent besoin que de » prières; nous prierons si vous ne pardonnez. Prince, voulez-
> vous pardonner? » En disant ces mots, le religieux agitait devant Charles VIII l'image du Christ. Le prince vaincu fit signe qu'il pardonnait. Il faut convenir que cette éloquence pleine d'action était, entre les mains du religieux, une arme bien puis-
te. Savonarole eut une nouvelle occasion de s'en servir. Une