CHAPITRE II
tellement de son abbé, comme ils venaient d'en avoir la preuve, qu'il n'avait pu leur parler sans sa permission. Saint Odilon, de son côté , dit que leur demande dépassait de beaucoup son pouvoir, et que le Pape seul pouvait relever de ses vœux un moine, déjà profès, et de plus engagé dans Tordre du diaconat. Les députés se rendirent à Rome (1040). Ils firent à la cour de Benoît IX une peinture touchante des calamités de la Pologne , et du besoin qu'elle avait de Casimir, pour la conservation de la religion et du, royaume. Le cas était nouveau, et une pareille dispense inouïe jusque-là dans l'Eglise. Toutefois, après s'être entouré des conseils les plus sages, le Pape, usant de la puissance de délier, qui lui a été donnée, sans restriction, par Jésus- Christ même, souscrivit à cette requête. U ne fut pas seulement permis au moine Casimir de retourner au siècle, mais encore de se marier, à la charge, pour tout noble polonais, de payer, chaque année, au Saint-Siège, un denier de redevance. Casimir retourna dans sa patrie, y fut reconnu roi, puis épousa Marie, sœur de Jaroslaf , prince de Russie. Après nne restauration si inespérée et si extraordinaire, le nouveau roi, ayant assuré la paix au dedans comme au dehors, chercha à faire fleurir» les sciences et les lettres sacrées dans son royaume. H envoya à l'abbaye de Cluny, où il avait passé, dans la retraite et les exercices de la piété, les jours de son exil, des présents magnifiques, et obtint de saint Odilon douze religieux, qui fondèrent en Pologne deux monastères célèbres. Leur établissement continua à épurer les mœurs, et à rendre à la religion la dignité et la décence qui s'étaient perdues au milieu des guerres civiles.
21 . Les vertus qui attiraient de si loin, à l'ordre de Cluny, des prosélytes augustes et des munificences royales, ne se concentraient pas dans les bornes du cloître. Saint Odilon et le bienheureux Richard de Saint- Vannes furent des instruments dont Dieu se servit pour rappeler les peuples nombreux du royaume de France, à cette douceur de mœurs, qui n'est pas moins favorable à la société que glorieuse à l'Evangile, et qui est devenue l'objet de l'émulation de tous les peuples civilisés. La Trêve de Dieu dut à leur zèle d'être adoptée et maintenue au sein d'une nation turbulente et belliqueuse, où les seigneurs ne connais-
52 benoît rx (1033-1044).
saient d'autre gloire que celle des armes. Les deux saints religieux employèrent tout l'ascendant de leur piété et de leur génie à faire refleurir les vertus sociales en même temps que les vertus chrétiennes. Les troubles occasionnés en Normandie par la minorité du duc Guillaume, surnommé dans la suite le Conquérant, y avaient fait rejeter la Trêve de Dieu. Richard y alla prêcher, et n'eut d'abord que peu de succès. Mais le ciel parut venger le prédicateur de cette indocilité. Toute la province fut affligée d'une maladie pestilentielle qu'on nomma le mal des ardents. C'était un feu qui dévorait les entrailles. Ce fléau étendit ses ravages et fit de nombreuses victimes à Paris, où la piété des peuples chercha contre lui un refuge aux pieds de sainte Geneviève, patronne de la France (1041). Les Neustriens, atteints de ce fléau, croyaient n'en pouvoir trouver le remède qu'auprès du saint orateur qu'ils avaient d'abord méprisé. Il les recevait avec douceur, leur faisait jurer l'observation de la Trêve de Dieu, puis leur donnait à boire d'un vin qu'il avait béni. Il guérit ainsi un grand nombre de malades, non-seulement de la Normandie, mais de plusieurs autres provinces où la contagion s'était répandue. La réputation du bienheureux Richard devint bientôt universelle. A-la mort de Rambert, évêque de Verdun, l'empereur voulut lui donner cet évêché; mais l'humble religieux refusa constamment cette dignité, et mourut comme il avait vécu, en saint moine (1045), dans un âge fort avancé.
22. Saint Odilon, son ami, avait aussi refusé, dès l'an 1025, l'archevêché de Lyon , que le pape Jean XX voulait lui conférer. Ni les alarmes de cette Eglise, convoitée par tant de candidats indignes, ni les instances des fidèles, ni les menaces du souverain Pontife, auquel, en toute autre circonstance, il aimait à obéir comme un fils respectueux et soumis, ne purent jamais ébranler son humilité. La douceur et la patience étaient les vertus distinctives de saint Odilon. Il n'était inexorable que pour les moines irréguliers, qui sèment la discorde et l'esprit d'indiscipline dans les communautés. S'il en rencontrait de ce caractère, il les chassait impitoyablement. Pour les autres fautes, il était toujours prêt à pardonner. Il avait coutume de dire que s'il devait être repris par le souverain Juge, il aimait beaucoup mieux l'être