CHAPITRE IV
9 sèment par des événements nouveaux, extraordinaires, ni par 9 des scènes terribles et soudaines, mais par l'exécution d'un » plan immense, concerté depuis longtemps; grande, par l'é- » braillement général que cause en Europe, et dans l'univers » tout entier, le génie d'un seul homme, par la secousse et Pimd pulsion donnée à toutes les affaires ; grande, parce que la vo- 9 lonté d'un Pape fait changer la face de la terre, fait naître de » nouvelles lois , de nouvelles institutions , depuis le nord de j> l'Europe, depuis l'Angleterre jusqu'aux déserts de l'Afrique, » depuis la mer Atlantique jusqu'à la Palestine; grande, parce » qu'un homme, sorti de l'obscurité d'un cloître, conçoit le pro- 9 jet d'établir une monarchie universelle au centre de la chré- 9 tienté, et de faire rayonner le soleil de Rome sur tous les peuples 9 du monde (1). » L'homme qui devait attacher son nom à cette œuvre immense, ne date pas seulement du jour où il s'assit sur la chaire de saint Pierre. Depuis vingt ans, il avait pris un grand ascendant sur les affaires ecclésiastiques de son époque. Nous l'avons vu sous le nom d'Hildebrand, poursuivre, à travers mille obstacles, le plan laborieusement concerté d'une réforme qui devait sauver la société moderne. Il l'a dit lui-même : « Personne 9 ne devient grand tout à coup, et les hauts édifices se con- 9 struisent peu à peu. 9 Fils d'un modeste charpentier de Rome, moine de Cluny, le mérite extraordinaire d'Hildebrand le fait choisir par l'empereur Henri III (1046-1047) pour précepteur de son jeune fils Henri IV. Singulière destinée, qui rapprochait ainsi, par les douces relations d'instituteur et de disciple , deux individualités qui devaient personnifier plus tard la lutte la plus décidée de la Papauté et de l'empire! Le royal élève paiera, les armes à la main , son tribut de reconnaissance à son ancien maître, et les foudres de Grégoire VO tomberont sur le disciple ingrat d'Hildebrand. Les écrivains hostiles à la Papauté ont négligé de mettre en relief ce côté honteux pour Henri IV, de la guerre acharnée qu'il soutint contre le moine qui s'était dévoué à l'éducation de ses premières années. Hildebrand, ramené à Rome, sa patrie, par saint Léon IX, y avait vu grandir son in-
(1) Voigt, Histoire de saint Grégoire VU, 1. 1 , c. 1 .
102 s. grégo«e vn (1073-1085).
fluence ; chancelier de l'Eglise romaine sous Alexandre II, chargé plusieurs fois des élections pontificales, il avait fait des Papes et n'avait pas voulu l'être. Son heure était venue. Aux funérailles d'Alexandre II, cardinaux, évoques, prêtres et moines s'étaient rendus à la basilique de Saint-Pierre. Une foule immense en encombrait l'enceinte et les avenues. Quand Ilildebrand parut, tous les regards se tournèrent vers lui ; une acclamation unanime et subite s'échappa de toutes les poitrines et ébranla les voûtes de l'édifice sacré : « Ilildebrand ! Ilildebrand ! C'est lui » que saint Pierre a choisi pour son successeur! » Sans doute , il est permis de le supposer, dans le cours de sa longue et laborieuse carrière, Ilildebrand avait dù porter les yeux vers îe sceptre qui lui rendait possible la réalisation de ses vastes desseins. Quel est l'homme de génie qui n'ait été poussé à saisir le pouvoir, lorsqu'il sentait en lui fermenter quelque grande pensée? Mais à ce moment solennel, il sentit son courage défaillir. Après que le tumulte fut un peu apaisé , Ilildebrand monta sur l'ambon, et supplia le clergé et le peuple de renoncer à leur projet. Mais le cardinal Hugues-le-Blanc prit immédiatement Ja parole : « Vous savez, dit-il , à quel degré de prospérité ce saint » archidiacre a élevé l'Eglise romaine. Nous ne trouvons per- » sonne qui soit plus propre au gouvernement et à la défense de » cette ville ; nous tous, cardinaux et évéques , nous le choisis- » sons unanimement avec vous pour souverain pasteur de nos » âmes. » A ces mots, les transports de joie redoublèrent. Ilildebrand fut obligé de céder au vœu populaire. On le revêtit de la pourpre et de la tiare; et il fut élevé sur le siège de saint Pierre (22 avril 1073), sous le nom à jamais illustre de Grégoire VU .
2. La modestie d'IIUdehrand était vaincue, mais il lui restait encore un espoir. Le roi Henri IV (1) était en possession, par les derniers règlements pontificaux, de confirmer l'élection du Pape.
(1) D'après l'usage et le droit public de r Allemagne, le choix que les seigneurs allemands faisaient du roi de Germanie ne lui conférait pas proprement la dignité impériale; il ne devait prendre le titre d'empereur qu'après avoir été reconnu et couronné par le Pape. Cette dernière formalité n'eut jamais lieu par rapport à Henri IV, puisqu'il ne fut jamais couronné par un Pape légitime, mais seulement par l'antipape Guikert (se disant Clément lli). Il n'était donc pas, à