CHAPITRE V
sorte d'apostolat domestique , et il commençait ainsi à exercer sur tout ce qui l'entourait ce prestige de pieuse et sainte séduction qui domina depuis tout son siècle, qui en fit le maître des rois, le conseiller des Papes , le tuteur des empires ; qui lui mérita le surnom de docteur aux lèvres de miel (doctor mcllifluus) et le titre glorieux de dernier des Pères de l'Eglise. À vingtdeux ans il quitte la maison paternelle, et, accompagne de trente jeunes seigneurs auxquels il avait fait partager sa pieuse résolution, il vient frapper à la porte du monastère de Citeaux. L'abbé Etienne, qui dirigeait alors ce couvent, s'empresse d'olTrir l'hospitalité aux nobles étrangers. Mais ce n'étaient point des hôtes, c'étaient des fils que Dieu lui envoyait. Bernard et ses compagnons se prosternent à ses pieds et lui demandent l'habit monastique. Les épreuves du noviciat furent pour Bernard autant d'attraits vers la perfection. Afin de se conserver sans cesse dans la première ferveur de sa vocation , il se redisait souvent à lui-même • Bernarde, ad quid vemsti? Quand il eut commencé à goûter la douceur de l'amour divin , il craignait tellement d'être détourné de ce sentiment intérieur, qu'il ne permettait à ses sens aucune des perceptions les plus naturelles. Il passa une année sans savoir si la muraille de l'appartement qu'il occupait était lambrissée. Bavait tellement fait mourir en lui la curiosité, qu'il ne remarquait plus les choses extérieures. Son beau naturel, aidé de la grâce, lui faisait trouver un goût merveilleux dans la contemplation des choses spirituelles. La méditation de l'Ecriture sainte était son occupation constante, et l'on conserve encore, comme un précieux monument, la bible dont il se servait, chargée de notes de sa main (1). L'exemple du noble jeune homme avait été fécond, et, pendant les deux années qui suivirent son entrée à Citeaux, le nombre des religieux s'accrut tellement, qu'il fallut songer à fonder un nouveau monastère. L'évêque de Langres et le comte Hugues de Champagne , mirent à la disposition de l'abbé Etienne pour cette fondation, dans une gorge de montagne, une vallée sauvage et inculte, connue sous le nom de Vallée d'absinthe, parce qu'elle servait d'asile à des voleurs
(1) basent? de la bibliothèque de Troyes.
182 gélase n (1118-1119).
de grand chemin. Bernard fut choisi avec douze religieux pour aller planter la croix de Jésus-Christ dans ce désert, qui changea bientôt de nom, et s'appela la Vallée illustre {Clara vallis) ou Clairvaux. C'était là que pendant un demi siècle l'Europe tout entière devait venir admirer dans saint Bernard le plus grand génie uni à la plus sublime vertu (1115).
28. Un nom fameux remplissait alors de sa réputation les écoles et les monastères de France. Abailard, né à Palais 1 1079), près de Nantis, avait reçu du ciel le don précieux du génie. 11 ne sut pas le mettre sous la sauvegarde de la vertu, et fit ainsi luimême le malheur de sa vie. Venu à Paris à l'époque où la philosophie et les sciences, restaurées par les travaux de Lanfranc et de saint Anselme de Cantorbéry, jetaient le plus vif éclat, Abailard suivit d'abord les leçons de Guillaume de Chanipeaux. En peu de temps le jeune Breton surpassa son maître. Il ouvrit lui-même une école à Melun, àCorbeil, et enfin à Paris. Le prestige de son éloquence et de son prodigieux talent était tel, que, dans ces diverses villes, les salles publiques ne suffisaient point au nombre des écoliers. Une ardeur immense de science se manifestait au sein du monde religieux. Le xn* siècle était comme l'ère du réveil de la philosophie et des lettres chrétiennes. Abailard reçut et communiqua lui-même ce mouvement. Sa renommée l'enivra. Accueilli chez le chanoine Fulbert, on ne sait que trop l'histoire de ses relations avec Héloïse, nièce de son bienfaiteur. Les passions exercèrent un empire tyrannique sur cette âme ardente. Après que le scandale eut éclaté publiquement, Abailard alla d'abord ensevelir sa honte dans le monastère de Saint-Denis. Contraint encore d'en sortir, il se retira à Provins, où trois mille disciples allèrent entendre ses leçons. C'est là que nous le retrouverons, à la tète du mouvement rationaliste de son époque, attirant, sur ses doctrines, les vigoureuses attaques de saint Bernard et les foudres de l'Eglise.
g 3. Vonllflenf de Gélase II (23 janvier 1 118-29 janvier 1119).
29. La haine de l'empereur d'Allemagne contre Pascal II avait été prévoyante. Ce prince avait laissé à Borne, entre les mains