CHAPITRE V
du péché. La première grâce établit l'homme dans une sorte d'équilibre entre la charité et la concupiscence, et en obéissant invinciblement à celle de ces deux forces qui domine , l'homme le fait sans violence ni coaction, c'est-à-dire volontairement : c'est à cela que se réduit toute sa liberté. D'ailleurs l'Imputation des mérites de Jésus-Christ ne se fait pas à tous indistinctement, mais aux seuls prédestinés. En disant que la Rédemption a été universelle, Baïus l'entend de la valeur intrinsèque du sang divin et non d'un seeours donné à tous. D'après ces principes, le chancelier de Louvain concluait qu'il n'y a point d'acte moralement bon dans l'ordre naturel ; que toutes les actions des infidèles sont des péchés; que Dieu commande l'impossible à ceux qui n'ont pas la grâce ; que les bonnes œuvres n'ont aucune efficacité pour nous sauver soit de la damnation éternelle, soit même des peines temporelles ; ce qui ne saurait avoir lieu sans l'imputation préalable des mérites de Jésus-Christ. Ce système désolant, ^que l'on osait présenter comme la pure doctrine de saint Augustin, fut réduit à soixante-seize propositions que Pie V condamna par une bulle pontificale (1567) (1).
26. Ces divers travaux épuisèrent les forces de saint Pie V, qui mourut le 1" mai 1572. Béatifié, un siècle plus tard (1672), par Clément X, il fut canonisé par Clément XI, en 1712. Sa mort fut pleurée à Rome et dans toute la chrétienté : les Turcs en firent des réjouissances publiques à Constantinople. Au milieu des douleurs que lui causaient les erreurs et les désordres de son temps, son pontificat avait eu la consolation de compter un nombre infini de saints et savants personnages dans tous les rangs de la société. Saint Philippe de Néri et saint Camille de Lellis s'étaient unis pour fonder la congrégation des clercs réguliers pour le service des malades. Le docte cardinal Baronius entreprenait son gigantesque travail des Annales de l'Église, pour réfuter les centuriateurs de Magdebourg. Le chartreux Laurent Surius publiait sa collection des Vies des Saints, précieux recueil qui fut bientôt surpassé par celui des Bollandistes. Les deux jésuites Rosweyde
(1) Voyez M. Blanc, t. h, p. 310-311. Nous avons abrégé l'analyse qu'il dont* ée la doctrine du baianisme.
212 s. pie y (1566-1572).
et fiollandus avaient conçu l'idée de ce monument colossal, dont notre siècle espère enfin F achèvement, et auquel Bollandus attacha son nom (1). Toutes les nations produisaient à la fois des merveilles de vertu et de sainteté. La Hollande voyait dix-neuf de ses enfants recevoir le martyre à Gorcum de la main des calvinistes (9 juillet 1572). Saint Félix de Cantalice, près de Citta Ducale, dans les Etats romains, illustrait la profession des laboureurs. Saint Pascal Baylon était un pauvre berger de F Aragon, jpii gagnait le royaume des cieux en conduisant ses troupeaux. Saint Benoît, de Philadelphie, d'origine éthiopienne, édifiait la Sicile sous l'habit des frères mineurs de l'étroite observance. Saint François Caracciolo fondait à Naples l'ordre des clercs mineurs. Saint Barthélémy des Martyrs, archevêque de Braga, offrait au Portugal le spectacle de la plus ardente charité et de l'humilité la plus profonde. Sainte Marie-Magdeleine de Pazzi et sainte Catherine de Ricci faisaient la gloire de Florence. L'ordre des Jésuites fournissait, dans le même temps, à la jeunesse chrétienne, des modèles admirables de toutes les vertus de cet âge dans la personne de deux jeunes seigneurs polonais et italien , saint Stanislas Kostka et saint Louis de Gonzague. Saint François de Borgia quittait la cour d'Espagne et les honneurs qui l'y attendaient pour entrer aussi dans la société de Jésus, dont il devînt supérieur général. L'ordre des Jésuites, véritable pépinière de grands hommes, avait alors trois théologiens justement célèbres, le cardinal Bellarmin, l'immortel auteur du Corps de controverse , immense arsenal où sont rangées avec méthode toutes les armes nécessaires ^jout défendre la foi de l'Eglise et combattre l'hérésie ; ôuarez , dont les œuvres théologiques , remarquables par leur clarté et leur précision, forment vingt-trois volumes in-folio ; le cardinal Tolet, que ses maîtres appelaient un prodige d'esprit, et dont la Somme de conscience ou Instruction des Prêtres, méritait les éloges de Bossuet. Louis de Grenade composait ses trai-
(1) Lorsque le cardinal Bellarmin eut connaissance du pian de l'ouvrage publié par Rosweyde^ il demanda quel âge avait l'auteur. — Quarante ans , lui répondit-on. ~* « Mais, répliqua-t-il , est-il assuré de vivre deux cents ans? Car il » ne faut pas moins pour achever convenablement une telle entreprise. »