CHAPITRE III
bonheur des hommes. Quand , plus tard , la mort ravit le duc de Bourgogne à l'amour de la France, il emporta dans la tombe les espérances et le deuil de tout un siècle. Fénelon, au milieu de la cour et dans un poste qui fixait sur lui tous les regards , avait conquis l'estime et l'affection universelle par les grâces d'un esprit brillant et facile , par le charme de la plus noble et de la plus éloquente conversation. L'imagination, le génie lui échappaient de toutes parts, et il se faisait pardonner l'ascendant irrésistible que lui valait sa supériorité personnelle par l'aménité de son caractère , son exquise politesse et une modestie plus grande encore que son mérite. Louis XIV le nomma à l'archevêché de Cambray. Toute la cour applaudit à ce choix; et Bossuet voulut être son prélat consécrateur (10 juin 1695).
7. Jusqu'alors une confiance mutuelle avait régné entre ces deux grands hommes. Un père et un fils, un maître bienveillant et un disciple soumis n'ont pas de relations plus intimes, plus constantes, plus douces, plus affectueuses. Une question de spiritualité, élevée en ce temps, vint bientôt changer cette situation et Saire des deux prélats deux rivaux , nous dirions presque deux ennemis; mais Xkxae de Fénelon demeura toujours étrangère aux sentiments de violence , d'hostilité et d'emportement que Ton regrette d'avoir à signaler dans la conduite de Bossuet à son égard. Une femme, Mme Guyon, avait importé en France le quiétisme de Molinos. Séduite par les visions d'une imagination déréglée, Mme Guyon avait rêvé, elle aussi, un état de l'âme, où l'amour de Dieu absorbe tellement toutes les facultés humaines, qu'il règne à jamais pur, désintéressé , dégagé de tout retour et de tout autre sentiment; et qu'il constitue, dans un parfait repos, une véritable impeccabilité. Sous l'empire de ces idées, Mme Guyon se persuada qu'elle était appelée à exercer dans l'Eglise un ministère extraordinaire ; toute sa vie elle parut tourmentée de la manie de fonder une espèce d'association mystique, d'après ses doctrines. Elle écrivit donc sur la grâce et le pur amour avec un enthousiasme qu'elle savait rendre communicatif. D'ailleurs sa conduite était pure et irréprochable. Arrêtée une première fois, à cause de la hardiesse et de l'excentricité de ses opinions , elle fut plus tard admise dans la société du duc de Beauvilliers , accueillie pas
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Mme de Maintenon et autorisée à donner des conférences aux jeunes élèves de Saint-Cyr. Ce fut alors que Fénelon la connut. Porté, par la nature de son génie, à une piété tendre, affective, il se laissa entraîner aux charmes d'une doctrine où le spiritualisme le plus exagéré semblait livrer le cœur à toutes les inspirations de l'amour divin. Ce fut là son illusion; « il pécha par un excès » d'amour, comme ceux qui le combattirent péchèrent peut-être » par un défaut de charité. »
8. La rectitude d'esprit, l'inflexible logique, le coup-d'œil d'aigle de Bossuet, le mettaient à l'abri d'une pareille erreur. Il sut bientôt démêler, à travers toutes les circonlocutions du langage mystique, ce que la doctrine de Mme Guyon avait de dangereux. Il releva tous les écarts du quiétisme , avec son éloquence accoutumée, dans la fameuse Instruction pastorale sur les états d'oraison (1695). Fénelon entreprit de combattre ce discours de Bossuet, et en 1697, il publia son livre des Maximes des saints, où il cherchait à étayer son système par les textes des Pères et des docteurs de l'Eglise. La question posée entre ces deux grands athlètes de la France était assez délicate et assez subtile pour que tous deux pussent s'y tromper. Il s'agissait de savoir s'il peut exister un amour de Dieu, pur, désintéressé, parfaitement dégagé de toute vue de récompense , de tout retour sur soi-même. Or, il paraît certain que, du moins pendant quelques moments, une âme qui médite sur les perfections de Dieu peut l'aimer sans songer à la récompense promise à cet amour ; qu'elle peut aimer la bonté de Dieu envers toutes les créatures, sans penser actuellement qu'elle-même est l'objet de cette bonté souveraine. Mais ce n'est là qu'une abstraction passagère, qui ne peut aucunement Constituer un état habituel de l'âme. Soutenir le contraire, prétendre que ce mouvement de perfection sublime peut devenir le fond même de la vie chrétienne; que l'âme peut, sans être coupable, pousser le désintéressement jusqu'à ne plus désirer son salut et être indifférente à la pensée de sa damnation, voilà l'excès condamné dans les quiétistes. Quoi qu'il en soit, Bossuet,) après avoir lu le livre des Maximes des saints, courut se jeter aux pieds de Louis XIV ; il lui demanda pardon de ne pas lui avoir révélé plus tôt le fanatisme de son confrère, et le supplia l