CHAPITRE PREMIER. JJ
L'abus se trouve à côté des meilleures choses. Mais en ce siècle où la foi était plus ardente, où la vie tout entière était dominé® par la oensée religieuse, les pèlerinages étaient encore un sujt > d'édification, de pénitence et de conversion. Guillaume d'Aquitaine entretenait des relations d'amitié avec le roi de Franc^ Robert-le-Pieux; Alphonse, roi de Léon; Sanche-le-Grand, roi de Navarre; Canut, roi d'Angleterre et de Danemarck, et l'empereur saint Henri. Solidement instruit dans sa jeunesse, il conserva toujours le goût de l'étude. Il créa dans son palais une bibliothèque considérable pour son temps; à l'imitation de Char- ^magne, il réunit près de lui des savants dont il aimait la société, et îi passait dans leurs doctes entretiens les loisirs prolongés de l'hiver. Une découverte intéressante attira, vers l'an 1009, l'attention du monde catholique sur l'Aquitaine. Alduin, abbé du monastère de Saint-Jean-d'Angely, en Saintonge , trouva dans la muraille de son église un petit cotfre de pierre, renfermant un reliquaire d'argent, avec cette inscription : « Ici repose le chef du précurseur de Jésus-Christ. » L'authenticité de cette relique était peut-être fort contestable. Néanmoins personne, en Aquitaine, ne songea à la révoquer en doute. On accourut bientôt à Saint-Jean-d'Angely, non-seulem» ntle toutes les parties de la Gaule, mais encore des pays étrangers. Le roi Robert y vint avec la reine Constance et y offrit une conque d'or du poids de trente livres, ainsi que d'autres ornements précieux. Manche, roi de Navarre, s'y rendit aussi; le duc de Gascogne, le comte de Champagne, toutes les illustrations de l'époque y envoyèrent les plus riches offrandes. Nous relatons ce fait comme un trait caractéristique des mœurs du temps. Beaucoup d'autres du même genre se produisirent alors. Les écrivains hostiles à la religion y ont trouvé l'occasion d'attaquer la simplicité crédule des âges de foi : ils ont prétendu que les prêtres et les moines exploitaient à leur profit la superstition populaire. Pour être juste et vrai , il fallait dire que s'il y eut erreur dans le degré de vénération à rendre à certaines reliques, il ne se trouva nulle part supercherie. Les prêtres et les moines partageaient sincèrement la croyance de leur temps : s'il se rencontra des dupes , ils ïe furent les premiers. Quant aux inconvénients qui pouvaient
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résulter de la dévotion des peuples à des reliques dont l'authenticité ne nous paraît point assez sérieusement prouvée, à nous gui jugeons d'après les ressources plus étendues et plus sûres de ia critique moderne, voici la judicieuse observation du protestant Leibnitz : « En prouvant que l'on peut avec justice honorer les * saints, en se renfermant dans les bornes que nous avons assi- » gnées, nous avons montré que l'on peut vénérer de même » leurs reliques, et, en leur présence, ainsi que devant les » images, rendre des hommages aux saints à qui elles appar- » tiennent. Or, comme il ne s'agit ici que de pieuses affections, » peu importe, lors même que par hasard les reliques que l'on » croit véritables seraient supposées. »
17. Le prélat qui, à cette époque, fit preuve du savoir théologique le plus profond, fut Burchard, évêque de Worms (1006). Il était né dans la Hesse, de parents nobles, qui l'envoyèrent faire ses études d'abord à ÇV>blentz, ensuite au monastère de Loches et à Liège. Promu, jeune encore, à l'épiscopat. il y conserva tous ses goûts d'études. N'ayant personne auprès de lui qui pût le seconder, il pria Baldric, évêque de Liège, avec lequel il était lié d'amitié, de lui envoyer un homme versé dans la connaissance des Ecritures, pour se mettre sous sa direction. Baldric lui donna le moine Olbert, qui devint depuis abbé de Gemblours. Burchard était préoccupé d'un projet gigantesque : il travaillait à la composition d'une théologie canonique, dans le but de rétablir l'observation de la discipline dans son diocèse. Il fut aidé dans cette volumineuse compilation par Walther, évêque de Spire; par Brunichon, prévôt de l'église de Worms, auquel il dédia son œuvre; mais surtout par Olbert, son maître. Afin d'en mûrir l'ensemble et les détails avec plus de calme, il se retirait à deux lieues de Worms, dans un ermitage qu'il s'était fait construire. Les autorités sur lesquelles il s'appuie dans ce long ouvrage sont les saintes Ecritures; les écrits des Pères , saint Basile, saint Jérôme, saint Augustin, saint Ambroise, saint Benoît, saint Isidore; les décrétales des Papes, les canons des Apôtres et ceux des conciles; les pénitentiels de Borne, de saint Théodore de Cantorbéry et du vénérable Bède. L'ouvrage est divisé en vingt livres, o;ui embrassent l'économie de tous les
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devoirs sociaux dans leurs rapports avec les diverses conditions. Dams la Théologie morale et judiciaire de Bur kurà tout se tient. La règle, c'est la parole de Dieu iiiief prêtée ei appliquée par son Eglise. Toute la hiérarchie spirituelle et civile- y trouve sa place, depuis le Pape jusqu'au moindre clerc, depuis l'empereur jusqu'au moindre chef Je famille. Les critiques modernes ont remarqué quelques méprises dans l'immense travail du saint et savant évêque de Worms : par exemple, des citations qui ne sont pas tirées des pièces originales, mais provenant d'autres collections fautives. Il suffira d'un mot pour répondre à ce reproche. Au xie siècle, on n'avait pas sous la main les magnifiques éditions des Pères et des conciles, que nous devons à l'érudition des Bénédictins et des Jésuites, des Mabillon, des Labbe, des Mansi, des Ballerini. I) fallait alors recourir a des manuscrits difficiles à se procurer, difficiles à lire; et si l'on doit s'étonner de quelque chose, c'est du prodigieux savoir déployé par Burchg!rd, dans un siècle qu'on est convenu de taxer d'ignorance.
18. Quant à la fameuse collection des décrétales d'Isidore Mercator, à laquelle l'évêque de Worms lit plusieurs emprunts, les écrivains hostiles à la Papauté lui reprochent d'avoir été compilée dans un esprit de partialité et vers les souverains Pontifes, et par leur ordre. C'est sur cet unique document, prétendentils, que se fonde ia coutume ds réserver au jugement du Saint- Siège les causes ecclésiastiques majeures, et le droit Rappel à la cour de Rome, Mgr Palrna répond à ces trois griefs d'une ma-, mère victorieuse, «, II est constant, dit-il, que loin d'avoir fait » rédiger eux-mêmes la collection d'Isidore Mercator, les Papes » n'ont jamais consenti à reconnaître l'authenticité de toutes les » décrétales qu'elle renferme. On a voulu soutenir que Nicolas Ier a les avait approuvées : le fait est complètement faux. L'histoire » de l'Eglise, dès les premiers siècles, nous fournit plusieurs s monuments de la tradition apostolique, qui réservait au Saint- ) Siège la connaissance des causes majeures. Innocent Ier écri- » vait, en 404, à Victrice, archevêque de Rouen : Si des cause* » majeures viennent à se produire, il faut , suivant les décréta » fîu concile et l'antique coutume de l' Eglise 1 les déférer au Sièy m %
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» apostolique , après qu elles auront été jugées par les évêçues (1! » Le concile auquel Innocent Ier fait allusion, de Faveu de ton- » les auteurs, est le concile de Sardique. Le Pape saint Zosime » écrivait dans le même sens aux évêqi:es des Gauîes, Sixte III » à Anastase, évêque de Thessalonique; Léon-le-Grand aux » évêques d'Illyrie. Donc, la coutume de réserver les causes ma- » jeures au jugement du Saint-Siège n'est point une innovation » d'Isidore Mercator; c'est une tradition apostolique. Il faut en » dire autant des appels à la cour de Rome , dont nous avons » trouvé de fréquents exemples dans l'histoire de saint Cyprien, » de saint Athanase, de Marcel d'Aneyre. Encore ici les décré- » taies d'Isidore n'ont rien innové (1). »
1 9 . La science et la vertu , qui avaient de si illustres représen* tants en France et en Germanie, pourraient nous présenter de§ noms aussi célèbres en Angleterre et en Espagne. Il nous suffira de citer saint Dunstan, saint Elphége, archevêque de Caii-» torbéry (2), saint Alfric et saint Léof rie, en Angleterre. Saint Froïlan, évêque de Léon, saint Attilan, évêque de Zamora, faisaient la gloire de la catholique Espagne, qui continuait ses luttes séculaires contre les Maures. Robert-le-Pieux, en France, Alphonse V, en Espagne; saint Henri II, en Germanie; saint Etienne Ier, en Hongrie , mettaient leur influence et leur pouvoir au service de la chrétienté. L'Orient, sous la domination simultanée de Basile II et de Constantin VIII , était en paix avec le Saint-Siège. Le pontificat de Jean XIX s'écoula dans ces conditions prospères. Ce Pape rétablit l'évêché de Mersbourg et érigea celui de Bamberg, à la prière de saint Henri IL Divers conciles en Italie et en France (1005-1 Ou 6) réglèrent les questions de droit canonique et de discipline. Saint Brunon, surnomme Boniface, en faveur de qui l'évêché de Mersbourg venait d'être
(1) « Si majores causae in médium fuerint devolutae, sicut synoduG statuit, et fétus consuetudo exigit, ad sedem apostolicam, post episcopale judicium, referantur. »
(2 Prœlecliones Historiée ecciesiasticœ. Mer Palma, t. il, cap.'xrv (3) Nous aurons bientôt à raconter son martyre par les Danois, lors de \etm invasion en Angleterre.