CHAPITRE VI
Cîairvaux en référèrent au Pape , pour le prier de protéger la sainteté des mariages contre les entreprises de Raoul;, comme il maintenait la liberté des élections épiscopales contre le* empiétements de Lv,u;s-le-Jeune. Innocent II fit excommunier le comte de Yermandois , par le cardinal Yves , son légat en France , et renouvela l'interdit déjà porté sur tout le royaume
21. Cet acte d'apostolique fermeté jeta la France entière dan» la consternation. Les effets de l'interdit, les églises fermées, la célébration des saints mystères défendue , l'interruption des cérémonies ecclésiastiques , la privation des sacrements accordés aeulement in extremis, la sépulture chrétienne dépouillée de tout appareil religieux , frappèrent de terreur des populations dont la foi était l'âme et la vie. Saint Bernard s'interposa entre le roi et le souverain Pontife. « Nous ne prétendons pas , écrivit-il à ce » dernier , excuser le roi : Pardonnez-lui , s'il est possible de le » faire , sans compromettre la liberté de l'Eglise et le respect dû » à un archevêque sacré de la main du Pape. » Louis-le-Jeune f emporté par l'ardeur inconsidérée de son âge, et livré à des conseils perfides , avait fait le serment téméraire de ne jamais reconnaître l'archevêque de Bourges. L'excommunication du comte de Yermandois redoubla sa colère. Pour punir le comte de Champagne d'avotr osé donner asile à l'archevêque proscrit, pour le punir surtout d'avoir porté l'affaire de Raoul au tribunal du Pape, il entra, à main armée , sur les terres de Thibauld. En 1142 , s'étant rendu maître de Yitry, il donna l'ordre barbare de livrer cette ville aux flammes. La malheureuse cité fut réduite en cendres. Le feu gagna l'église , où plus de 1,300 personnes , hommes , fe mmes et enfants , qui s'y étaient réfugiées , périrent dans l'incendie. Le souvenir de cette cruauté se perpétua avec le nom de la ville infortunée, qui s'appela désormais Yitry-le-Brùlé. Louis-le-Jeune expia plus tard , par les remords les plus cuisants , et par le pèlerinage en terre sainte , cet acte de barbarie. Pour le moment , il continua la guerre avec des alternatives de iuccès -t de revers. Innocent II n'en vit pas la fin. Des discordes snte^i^es ensanglantaient Rome. Le peuple inconstant et léger, oubliant ce qu'il devait de fidélité et de reconnaissance au Siège apostolique, voulut se soustraire au joug du souverain Pontife,
♦22 innocent n (1130-1143).
Les souvenirs de la république romaine commençaient à feiv* menter dans les têtes. Un sénat %t établi au Capinolc , co^mc si la glorieuse mission de Rome chrétienne , qui règne par ïa croir sur l'univers , r 'était pas une royauté plus digne de l'ambition des Romains i^ue les tumultueuses traditions du Forum et dei Gracques. Au milieu de ces troubles , Innocent II mourut après un règne de huit ans (24 septembre 1143).
22. Le récit des événements si orageux de son pontificat , ne nous a pas permis de jeter un coup d'œil sur le mouvement des doctrines erronée squi se répandaient alors dans l'Eglise, comme l'ivraie dans le champ du père de famille. La retraite d'Abailard à Provins y avait attiré jusqu'à 3,000 disciples, qui se logeaient, dans les chaumières voisines, car la ville n'était pas assez grande pour ce surcroît de population. Le docteur l'abandonna bientôt pour se retirer près de Nogent- sur -Seine, dans une solitude qu'il nomma depuis le Paraclet ( lieu de consolation ) , où plus tard Héloïse vint se fixer elle-même avec ses religieuses. L% Paraclet vit accourir la foule avide d'entendre la pa"~)]e d'Abailard. Une multitude de cellules particulières se groupèrent autour du monastère principal où demeurait l'illustre docteur. Cependant saint Rernard avait examiné la Théologie d'Abailard. Les réclamations qui s'élevaient de toutes parts lui en avaient fait une loi. Il y découvrit des erreurs formelles. Treize propositions, dignes de censure, furent extraites de cet ouvrage. Abailard disait : «En Dieu, le" noms de Père, de Fils et de Saint-Esprit sont » impropres, c'est seulement une description figurée de la pléni- » tude du souverain Rien. — Le Père est la pleine puissance ; le » Fils est une certaine puissance ; le Saint-Esprit n'est aucune » puissance. — Les suggestions du démon dans les hommes se » font par des moyens purement physiques. — Nous ne tenons » point d'Adam la coulpe du péché originel , mais seulement la d ruinée «- On ne commet aucun péché par la concupiscence , la *> délectation tï l'ignorance , qui ne sont que les dispositions v naturelles. » Une première conférence entre «*aint Bernard et le docteur accusé, n'ayant point eu de résultat, Abailard demanda à défendre son orthodoxie contre l'abbé de Clairvaux, dans le concile qui devait s'assembler et qui eut lieu, en effet, à Sens (1140).