CHAPITRE Yl. 2X
» garderions le silence , si les intérêts sacrés de la foi , si la paix » de l'Eglise et le repos du monde n'étaient compromis par le » schisme de Pierre de Léon. Il n'y a qu'une arche Ju salut, » commt? iJ n'y ***t au déluge qu'une seule arche , ceUe de Noé* » Mais on a voulu en fabriquer une nouvelle ; et maintenant qu'il » s'en tro?:^e deux, il faut nécessairement que l'une d'elles soit » fausse. Si l'arche de Pierre de Léon est l'arche de Dieu, comme s vous le prétendez, celle d'Innocent est donc fausse et doit périr. » Mais alors périront avec elle l'Eglise d'Orient et celle d'Occi- » dent, la France, l'Allemagne, l'Espagne, l'Angleterre, les îles » les plus lointaines , les royaumes les plus reculés. Les ordres » religieux des Camaldules, de* Chartreux, de Cluny, de Grand- » mond , de Citeaux , de PreLaontré , cette multitude infinie de y> serviteurs et de servantes de Dieu seront engloutis dans ce » naufrage universel ! Seul, de tous les princes de la terre, Roger » de Sicile est entré dans l'arche de Pierre de Léon : ainsi tous » les autres périront ; tous , excepté Roger. Roger seul sera » sauvé. A Dipu ne plaise que la religion de l'univers entier » périsse , et que l'ambition d'un Pierre de Léon , dont tout le » monde connaît la vie et les scandales, obtienne le royaume des » cieux ! » A ces paroles d'une brûlante éloquence , la foule éclata en applaudissements. Un cri s'échappa de toutes les poitrines : « Vive Innocent II , pape légitime I » S'approchant ensuite de Pierre de Pise , le saint abbé lui prit la main : « Si vous » m'en croyez , lui dit-il , nous entrerons tous deux dans l'arche » du salut. » La grâce avait touché le cœur du savant cardinal , en même temps que l'éloquence de saint Rernard l'avait subjugué ; et quelques jours après Pierre, de Pise allait porter aux pieds d'Innocent II le témoignage de sa soumission et de sa fidélité. Roger hésitait encore. Les liens de l'intérêt plus difficiles à rompre que les plus fortes chaînes, l'attachaient au parti d'Anaclet. Mais la mort de cet antipape, survenue le 16 janvier 1138, acheva de briser toutes les espérances des schismatiques. Vainement élurent-ils , pour lui succéder , un fantôme de pape qui prit le nom de Victor IV ; l'opinion publique, désormais éclairée, dans toute ï' Italie méridionale , sur la question des deux obédiences, se prononçait irrésistiblement en faveur d'Innocent II.
m ÏMOCENT H (*<30-1143J.
Le prétendu Victor vint lui-même, de nuit, trf » ver saint Bernard , qui , lui ayant fait quitter la chape et la miire , ornements pontificaux qu'il avait portés quelques jours, le mena aox pieds du Pap* Le vicaire de Jésus-Christ accueillit avec bouté cette brebis errante , lui pardonna sa faute et le rétablit dans la communion de l'Eglise (29 mai 1 138). Le schisme était fini. Le lendemain saint Bernard écrivait à Geoffroy , prieur de Clairvaux : « Le jour de l'Octave de la Pentecôte , jour de bénédiction et de » miséricorde, le Seigneur a comblé nos vœux, en donnant l'unité » à l'Eglise et la paiy à Rome. Ce jour-là , tous les fils de Pierre » de Léon se sont humiliés aux pieds du Pape , et , devenus ses » hommes liges , lui ont prêté serment. Désormais , il n'est plus » rien qui me retienne ici. Je fais ce que vous souhaitez ; au lieu » de dire : Je partirai ; je dis maintenant : Je pars ! Oui, je pars, » et j'emporte pour prix de ma longue absence la victoire du » Christ et la paix de l'Eglise. Je pars chargé des fruits de la » paix. Voilà d'heureuses nouvelles , mais les choses sont encore » meilleures. Il faudrait être bien insensé ou bien impie , pour » ne pas s'en réjouir. » Cinq jours après, l'abbé de Clairvaux quittait Rome pour la dernière fois , et s'arrachait à la reconnaissance du peuple qui se prosternait sur son passage et lui demandait en pleurant sa bénédiction.
19. Pour extirper plus efficacement les désordres introduits par le schisme, Innocent II convoqua, pour le mois d'avril 1139, le dixième concile général , second de Latran. Jamais on n'en avait vu d'aussi nombreux. Il s'y trouva environ mille évêques , parmi lesquels les trois patriarches d'Antioche , d'Aquilée et de Grade. « Le Pape, dit un chroniqueur français Jm temps, parut au » milieu de tous ces prélats le plus respectable de tous , tant par » l'air de majesté qui brillait sur son visage , que par les orades » qui sortaient de sa bouche. » Dans l'éloquent discours qu'il prononça à l'ouverture de la première session , il prévint d'abord ce qu'une fausse compassion, ou une estime mal pW«e, pourrait suggérer de favorable aux schismatiques. » La règle de notre » conduite , dit-il , devra être celle de saint Augustin Q\i and il » s'agit des audacieux qui se sont séparés de l'Eglise catholique » et détachés de l'unité de Jésus-Christ , il ne faut point s*
CHAVDRE VI. 2l#
» retrancher sur la régularité de leurs moeurs pour user d'une » indulgence coupable. Gardons -nous donc bien « e laisser leur » témérité impunie , et de souffrir que ces sacrilèges jouissent » en paix du crime des canons enfreints et de lf juridiction » usurpée. » Tous les Pères du concile entrèrent dans les vues da Pape ; ils s'écrièrent : a Nous annulons ce qu'a fait Pierre de » Léon ; nous dégradons ceux qu'il a ordonnés ; nous déposons » ceux qu'il a consacrés. » La sentence fut exécutée. On appela nominativement tous ceux des évêques présents au concile qui avaient embrassé le parti de l'antipape. E? remirent, entre les mains d'Innocent II , la crosse , l'anneau pastoral et le pallium. Cependant le souverain Pontife en rétablit quelques-uns dans leur dignité , et , à la requête de ?aint Bernard , qui en écrivit spécialement au Pape, le cardinal Pierre de Pise fut de ce nombre. Le concile promulgua ensuite trente canons de discipline , qui renouvelaient, pour la plupart, ^es peines déjà portées contre l'usurpation des privilèges ecclésiastiques par les princes séculiers, contre la simonie et l'incontinence des clercs. Enfin, dans la dernière sessic:i , le Pape prononça une sentence d'excommunication contre Roger , duc de Sicile , qui refusait toujours de faire sa soumission à l'Eglise romaine et à son chef. A cette nouvelle , le duc quitta la Sicile avec une armée , parcourut Y Apulie en vainqueur. Toutes les villes de l'Italie méridionale se soumirent , à l'exception de Troja et de Bari. Innocent II réunit , de son côté, des troupes fidèles , et s'avança contre l'ennemi, résolu d'arrêter ce torrent qui menaçait Rome. Les deux armées se rencontrèrent au pied du mont Cassin : mais avant d'en venir aux mains, on entama des négociations. Les bases d'un traité de paix étaient déjà conclues , lorsque , au mépris du droit des gêna et de la foi jurée , le fils de Roger surprit le Pape dans une embuscade et le fit prisonnier (10 juillet 1139). Ai**&; un orage imprévu rejetait Innocent II dans les plus grands dangers; on pouvait tout craindre pour le repos de l'Eglise. La Providence en disposa autrement. Roger craignit de profiter de sa victoire. Le Pëpe, dans les frrs, Jui paraissait peut-être plus redoutahle que librp Zl les Armes a la main. Il reprit avec l'auguste captif les négociations au point où elles étaient restées. Les clauses ppnci-
pales du traité furent que le Pape lui accordait le titre de roi de Sicile, le duché d'Apulie pour l'un de ses fils, et, pour l'autre, la principauté de Capoue. Quand tout fut définitivement arrêté , le roi et ser deux fils vinrent se jeter aux pieds d'Innocent II , lui demandèrent pardon des violences exercées contre sa j-ersonne , et lui jurèrent fidélité. Le traité de paix fut signé entre les deux partis (25 juillet 1 1 39 ) , et le Pape le porta à la corn? aissance du monde catholique, par une bulle qui en renferme les disposa lions, et qui est le premier titre d'érection du royaume de Naples. 20. Le pontificat d'Innocent II devait réaliser jusqu'à la fin la prophétie des cardinaux , lors de son inauguration. En 1140 , la querelle des investitures avait failli se renouveler- en France avec plus d'ardeur que jamais. A la mort de l'archevêque de Bourges, Albéric , le roi Louis- îe -Jeune voulut intervenir dans l'élection et faire nommer au siège vacant un clerc qui n'avait d'autre titre de recommandation que la faveur royale. Le chapitre passa outre et nomma Pierre de la Châtre, digne par ses hautes vertus de ce poste éminent. Louis-le-Jeune refusa de ratifier cette nomination. Pierre de la Châtre se rendit à Rome ; le Pape ayant trouvé son élection canonique, le sacra de ses propres mains , et le renvoya prendre possession de son propre diocèse. Le roi,' de son côté, défendit de recevoir Pierre de la Châtre à Bourges , ni dans aucune autre terre de ses Etats. L'archevêque proscrit trouva un asile à la cour de Thibauld, comte de Champagne : tous les domaines du roi furent déclarés en interdit , et la sentence s'exécuta rigoureusement. Les difficultés se compliquèrent encore par un incident d'un autre genre. Raoul, comte de Vermandois et parent de Louis-le-Jeune, était marié depuis longues années, avec une nièce du comte de Champagne. Sur un prétexte frivole, il voulut faire annuler cette union, T>rr,-j -oon**r la princesse Pétronille , sœur de la reine Eléonore de uuienne. Il trouva trois évoques complaisants, dont l'un était son propre frère , et 1rs deux autres ses créatures. En prélats courtisans , ils jurèrent qu'il y avait parenté à un degré prohibé entre les deux époux , et déclarèrent le mariage nul. Raoul répudia donc la nièce du comte de Champagne, épousa Pétronille et devint ainsi beau-frère du roi. Thibauld de Champagne et le saint abbé de